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N’ayant pu dormir à force de penser à des lignes à anguilles qu’il avoit posées la veille au soir, l’enfant attendoit dans son petit lit l’heure où s’ouvriroit la grande porte, et où il pourroit aller à l’étang avec son camarade Job Lockwood, le fils du portier, voir ce que leur auroit amené la fortune. Au point du jour, Job devoit l’éveiller ; mais son ardeur pour la pêche lui avoit depuis longtemps servi de réveille-matin… depuis si longtemps, qu’il lui sembloit que le jour ne paroîtroit jamais.
Il pouvoit être quatre heures lorsqu’il entendit s’ouvrir la porte de la chambre en face, celle du chapelain, et la voix d’un homme qui toussoit dans le corridor. Harry sauta à bas de son lit, convaincu que c’étoit un voleur, ou espérant peut-être un revenant ; et ayant ouvert précipitamment sa porte, il vit celle du chapelain ouverte et de la lumière dans l’intérieur, et debout à l’entrée une figure au milieu d’une grande fumée qui sortoit de la chambre.
« Qui est là ? cria l’enfant, qui avoit du courage.
— Silentium ! répondit-on tout bas ; c’est moi, mon garçon. » Et dans l’homme qui lui tendoit la main, Harry n’eut pas de peine à reconnaître son maître et ami, le P. Holt. Un rideau étoit tiré sur la fenêtre de la chambre du chapelain qui donnoit sur la cour, et Harry vit que la fumée venoit d’une grande quantité de papiers enflammés qui brûloient dans un brasier lorsqu’il étoit entré dans la chambre. Après avoir donné à la hâte une accolade et sa bénédiction à l’enfant charmé de voir son précepteur, le Père continua de brûler ses papiers, les tirant d’un placard pratiqué au-dessus de la cheminée et dont Harry ne soupçonnoit pas l’existence.
Le P. Holt se mit à rire en voyant l’attention de l’enfant se fixer subitement sur ce trou. « C’est bien, Harry, dit-il ; les petits famuli fidèles voient tout et ne disent rien. Vous êtes fidèle, je le sais.
— J’irois au supplice pour vous, dit Harry.
— Je n’ai pas besoin de votre tête, dit le Père en tapant tout doucement dessus ; tout ce que vous avez à faire est de tenir votre langue. Brûlons ces papiers et ne disons rien à personne. Voulez-vous les lire ? »
Henry Esmond rougit, et baissa la tête ; le fait est qu’il avoit regardé, sans y penser, le papier qui étoit devant lui ; et quoiqu’il l’eût vu, il n’avoit pu en comprendre un mot, les lettres étant bien assez clairement écrites, mais sans aucun sens. Ils brûlèrent les papiers, tassant les cendres dans un brasier, de façon qu’il en resta à peine des traces.
Harry avoit été habitué à voir le P. Holt sous plus d’un costume ; car il n’étoit pas prudent pour les ecclésiastiques papistes, et c’eût été courir un danger inutile, de porter leur habit de prêtre : il ne fut donc aucunement étonné de le voir en habit de cheval, avec de grandes bottes de cuir jaune et une plume à son chapeau, tout simple, mais comme la portoient les gentilshommes.
« Vous savez le secret du placard, dit-il en riant, et vous devez être préparé à d’autres mystères, a
Et il ouvrit, non un placard secret cette fois, mais seulement une garde-robe qu’il tenoit habituellement fermée, et d’où il tira deux ou trois habits et perruques de différentes couleurs, une couple d’épées de forme élégante (le P. Holt étoit très-fort à l’épée, et tous les jours, lorsqu’il étoit au château, son élève et lui faisoient des armes, ce qui avoit fait faire beaucoup de progrès à l’enfant), un uniforme et un manteau militaires, et une blouse de fermier ; puis les mit dans le grand trou d’où il avoit pris les papiers au-dessus de la cheminée.
« S’ils ne découvrent point le placard, dit-il, ils ne les trouveront pas ; s’ils les trouvent, tout ce qu’ils sauront, c’est que le P. Holt portoit plus d’un costume. Tous les jésuites le font. Vous savez quels trompeurs nous sommes, Harry ? »
Harry fut alarmé de l’idée que son ami alloit le quitter ; mais : « Non, dit le prêtre, je puis très-bien revenir dans quelques jours avec milord. On va nous tolérer ; on ne nous persécutera pas. Mais il peut leur prendre la fantaisie de faire une visite à Castlewood avant notre retour ; et comme les gens de mon habit sont suspects, ils pourroient avoir envie d’examiner mes papiers, qui ne regardent personne ; pas eux, du moins. » Et, jusqu’à ce jour, si ces papiers, écrits en chiffres, étoient relatifs à la politique ou aux affaires de cette mystérieuse société dont le P. Holt étoit membre, son élève, Harry Esmond, n’en a jamais rien su.
Le reste de ses effets, sa petite garde-robe, etc., Holt les laissa sur ses planches et dans son armoire, prenant, non sans rire, et jetant dans le brasier, où il ne les brûla qu’à moitié, quelques traités de théologie qu’il avoit écrits contre les ecclésiastiques anglois. « Et maintenant, dit-il, Harry, mon fils, vous pouvez attester, en toute sûreté de conscience, que vous m’avez vu brûler des sermons latins la dernière fois que j’étois ici avant de partir pour Londres. Il va faire jour, et il faut que je m’en aille avant que Lockwood se lève.
— Est-ce que Lockwood ne va pas vous ouvrir, monsieur ? » demanda Esmond. Holt se prit à rire ; jamais il n’étoit plus gai ou d’humeur plus aimable qu’au milieu de l’action ou du danger.
« Lockwood ne sait pas que je suis ici, entendez-vous bien ? dit-il, et vous n’en sauriez rien non plus, petit misérable, si vous aviez mieux dormi. Vous devez oublier que je suis venu ; et maintenant, adieu. Fermez la porte et rentrez chez vous, et n’en sortez pas que… Attendez ; pourquoi ne sauriez-vous pas un secret de plus ? je sais que vous ne me trahirez pas. »
La chambre du chapelain avoit deux fenêtres : l’une qui donnoit sur la cour, faisant face, au couchant, à la fontaine ; l’autre, une lucarne avec de forts barreaux, et regardant la pelouse qui étoit devant le château. Cette lucarne étoit trop haute pour qu’on pût l’atteindre du plancher ; mais en montant sur un buffet qui étoit au-dessous, le père Holt me montra comment, en pressant le bas de la lucarne, le châssis tout entier, plomb, verre et étançons de fer, descendoit dans une cavité pratiquée au-dessous, d’où on pouvoit le tirer et le remettre en place du dehors, une vitre étant cassée à dessein pour laisser passer la main qui devoit faire jouer le ressort de la machine.
« Quand je serai parti, dit le P. Holt, vous pourrez éloigner le buffet, de façon que personne n’imagine qu’on a pu sortir par cette voie ; fermez la porte à clef ; placez la clef… Où la placerons-nous bien ?… Sous le Chrysostome qui est sur le rayon ; et si quelqu’un la demande, répondez que je la tiens là, et que je vous ai dit où la trouver, si vous aviez besoin d’aller dans ma chambre. Il est aisé de descendre du mur dans le fossé.
« Ainsi donc, encore une fois, adieu, jusqu’à ce que je vous revoie, mon cher fils. »
Et là-dessus, l’intrépide Père monta sur le buffet avec beaucoup d’agilité, passa par la petite fenêtre et releva le châssis de l’autre côté, laissant tout juste à Harry Esmond, qui se dressoit sur la pointe du pied, assez d’espace pour lui baiser la main avant que la fenêtre se refermât et que les barreaux s’enfonçassent aussi solides que jamais, en apparence, dans leur voûte de pierre. La fois suivante que le P. Holt revint à Castlewood, c’étoit par la grande porte et à cheval ; et il ne fit jamais allusion devant Harry à cette issue clandestine, excepté quand il eut besoin de faire venir du château un messager secret ; et c’étoit sans doute dans ce but qu’il avoit enseigné à son jeune élève cette manière de sortir du manoir.
Esmond, tout jeune qu’il étoit, seroit plutôt mort que de trahir son maître et ami ; M. Holt le savoit bien, car il avoit mis l’enfant plus d’une fois à l’épreuve, l’exposant à des tentations pour voir s’il y succomberoit et le confesseroit ensuite, ou s’il mentiroit, ce qu’il n’avoit jamais fait. Holt, toutefois, avoit eu soin d’enseigner à l’enfant que, si garder le silence n’est pas mentir, ce qui est incontestable, cependant le silence, après tout, équivaut à une négation ; et qu’en conséquence, un non bien net, dans l’intérêt de la justice ou de votre ami, et en réponse à une question qui peut leur être préjudiciable, n’est pas criminel, mais, au contraire, digne de louange, et une manière aussi légitime qu’une autre d’éluder une demande injuste. « Par exemple, dit-il, supposez qu’on demande à un digne bourgeois qui auroit vu Sa Majesté s’y cacher : « Le roi Charles est-il dans ce chêne ? » Son devoir n’eût pas été de dire oui, pour que les hommes de Cromwell s’emparent du roi et l’assassinent comme son père ; mais, non, Sa Majesté étant incognito dans l’arbre, et par conséquent invisible à des yeux loyaux. » L’enfant reçevoit avec ardeur et reconnoissance toutes les instructions de son précepteur en religion et en morale, aussi bien que dans les rudiments des langues et des sciences. Lors donc qu’en partant Holt dit à Harry de ne pas l’avoir vu, ce fut comme s’il n’étoit pas venu au château. Et c’est tout juste la réponse qu’il fit lorsqu’il lui arriva d’être questionné peu de jours après.
Le prince d’Orange étoit alors à Salisbury, à ce qu’apprit le jeune Esmond en voyant le docteur Tusher, revêtu de sa meilleure soutane (quoique les chemins fussent bien boueux, et qu’il fût connu pour ne jamais porter sa soutane de soie à cheval), avec une grande cocarde orange à son chapeau à larges rebords, et Nahum, son clerc, décoré d’un ornement semblable. Le docteur alloit et venoit devant son presbytère quand le petit Esmond le vit, et Harry lui entendit dire qu’il alloit rendre ses devoirs à Son Altesse le prince, lorsqu’il monta sur son bidet, et partit avec Nahum derrière lui. Les gens du village avoient aussi des cocardes orange, et la rieuse fille de son ami le forgeron en attacha une au vieux chapeau de Harry, qu’il arracha avec indignation lorsqu’on lui dit de crier : « Vive le prince d’Orange et la religion protestante ! » mais on ne fit qu’en rire, car l’enfant étoit aimé dans le village, où son état d’isolement excitoit la pitié générale, et où il trouvoit un bon accueil et des visages amis dans beaucoup de maisons. Le P. Holt y avoit aussi bien des amis : car non-seulement il discutoit théologie avec le forgeron sans jamais s’emporter et en riant même tout le temps, selon sa charmante habitude, mais il l’avoit guéri d’une fièvre intermittente avec du quinquina, et avoit toujours une parole obligeante pour quiconque en demandoit une, en sorte qu’on disoit dans le village que c’étoit bien dommage qu’ils fussent tous deux papistes.
Le directeur et le vicaire de Castlewood s’accordoient fort bien, le premier étant un homme très-bien élevé, et l’affaire du second étant de s’accorder avec tout le monde. Le docteur Tusher et la dame de compagnie de milady, son épouse, avoient un fils qui étoit à peu près de l’âge du petit Esmond : et il existoit entre les deux enfants l’amitié que la proximité et passablement de bienveillance et de bonhomie de part et d’autre sont toujours sûres de faire naître. Tom Tusher fut envoyé, toutefois, de bonne heure à une école de Londres, où son père le conduisit muni d’un volume de sermons de la première année du règne de Jacques ; et Tom ne revint qu’une seule fois, une année après, à Castlewood, pendant tout le cours de sa vie d’école et de collége. Il y avoit ainsi moins de danger que Tom eût sa foi pervertie par le directeur, qui le voyoit a peine, qu’il n’y en avoit pour Harry, qui étoit constamment en compagnie du vicaire ; mais tant que la religion de Harry seroit celle de Sa Majesté, et de milord, et de milady, le docteur disoit gravement qu’il ne lui appartenoit pas de troubler ou d’inquiéter sa conscience ; il étoit loin de dire que l’Église de Sa Majesté n’étoit pas une branche de l’Église catholique : sur quoi le P. Holt se mettoit à rire, selon son habitude, et à dire que la sainte Église dans le monde entier, et la noble armée des martyrs, étoient bien obligées au docteur.
Ce fut pendant que le docteur Tusher étoit allé à Salisbury, qu’il arriva une compagnie de dragons, avec des écharpes orange, qui logèrent à Castlewood, et quelques-uns d’entre eux vinrent au château dont ils prirent possession, ne pillant toutefois que le poulailler et la cave à la bière, et insistant pour visiter la maison et examiner les papiers. La première chambre qu’ils demandèrent à voir fut celle du P. Holt, dont Harry Esmond apporta la clef ; et ils ouvrirent les tiroirs et les armoires, et bouleversèrent les papiers et les hardes, mais sans trouver autre chose que ses livres et ses hardes, et, dans un coffre à part, ses habits de prêtre, dont les dragons s’amusèrent à la grande horreur de Harry Esmond. Et Harry, aux questions qui lui furent faites, répondit que le P. Holt étoit très-bon pour lui, que c’étoit un savant homme, qui ne lui confieroit vraisemblablement pas ses secrets, s’il en avoit. Harry avoit alors onze ans, et il avoit l’air aussi innocent que les garçons de cet âge.
La famille fut absente plus de six mois, et, lorsqu’elle revint, elle étoit dans le plus profond abattement, car le roi Jacques avoit été banni, le prince d’Orange étoit sur le trône, et les plus cruelles persécutions menaçoient les catholiques, à ce que craignoit milady, qui ne croyoit pas, disoit-elle, qu’il y eût un mot de vérité dans les promesses de tolérance que faisoit ce monstre de Hollandois, ni dans une seule parole que prononçoit ce misérable parjure. Milord et milady étoient comme prisonniers dans leur maison ; à ce que milady donna à entendre au petit page, qui commençoit alors à être d’âge à comprendre ce qui se passoit autour de lui, et quelque chose aussi du caractère des gens avec lesquels il vivoit.
« Nous sommes prisonniers, dit-elle, à tous égards ; sauf les chaînes, nous sommes prisonniers. Qu’ils viennent, qu’ils me plongent dans des cachots, ou qu’ils séparent ma tête de ce pauvre petit cou (et elle le prit dans ses longs doigts) ; le sang des Esmond coulera toujours pour leurs rois. Nous ne sommes point comme les Churchill, ces Judas qui baisent leur maître et le trahissent. Nous savons souffrir ; nous savons même pardonner pour la cause royale (c’étoit sans aucun doute à cette fatale perte de la charge de groom du gobelet que faisoit allusion Sa Seigneurie, comme cela lui arrivoit une demi-douzaine de fois par jour). Que le tyran d’Orange apporte son chevalet et ses odieuses tortures hollandoises : l’animal ! le misérable ! je crache sur lui et je le défie. C’est avec joie que je poserai cette tête sur le billot ; c’est avec joie que j’accompagnerai milord à l’échafaud. Nous crierons Vive le roi Jacques ! à notre dernier soupir, et nous sourirons à la face du bourreau. »
Et elle raconta à son page une centaine de fois au moins les particularités de la dernière entrevue qu’elle avoit eue avec Sa Majesté.
« Je me jetai aux pieds de mon seigneur lige à Salisbury, dit-elle, je vouai à sa cause moi, mon mari, ma maison. Peut-être se souvenoit-il du temps où Isabelle Esmond étoit jeune et belle ; peut-être se rappeloit-il le jour où ce n’étoit pas moi qui pliois le genou : du moins, il me parla d’une voix qui, pour moi, fit revivre les jours qui sont passés. « Ma foi ! dit Sa Majesté, vous devriez aller trouver le prince d’Orange, si vous avez besoin de quelque chose. — Non, Sire, répliquai-je, je ne voudrais pas plier le genou devant un usurpateur ; l’Esmond qui a servi Votre Majesté ne sera jamais groom du posset d’un traître. » Le royal exilé sourit même au milieu de son infortune ; il daigna me relever avec des paroles de consolation. Le vicomte, mon époux, lui-même n’auroit pu être irrité de l’auguste baiser dont il m’honora. »
Cette calamité publique eut pour effet de rendre milord et milady meilleurs amis qu’ils n’avoient jamais été depuis l’époque où il lui faisoit la cour. Milord vicomte avoit fait preuve de loyauté et d’énergie, à un moment où ces qualités étoient rares dans le parti découragé du roi ; et l’éloge qu’il en reçut ne l’éleva pas peu dans l’opinion de sa femme, et peut-être dans la sienne. Il s’éveilla de l’insouciance où il sommeilloit ; il étoit toujours à cheval, allant se consulter avec celui-ci ou celui-là dans l’intérêt du roi ; le page, comme de raison, étoit peu au courant de ses actions, mais remarquoit seulement le changement avantageux qui s’étoit opéré dans son humeur et dans ses habitudes.
Le P. Holt venoit sans cesse au château, mais n’officioit plus publiquement comme chapelain ; il ne faisoit qu’emporter et apporter. Des étrangers militaires et ecclésiastiques (Harry reconnoissoit ces derniers, quoiqu’ils vinssent sous toutes sortes de déguisements) arrivoient et partoient continuellement. Milord faisoit de longues absences et de soudaines réapparitions ; il se servoit parfois pour sortir du moyen qu’avoit employé le P. Holt, quoique Harry ne pût dire combien de fois la petite fenêtre de la chambre du chapelain avoit fait entrer ou sortir milord et ses amis. Il tint fermement la promesse qu’il avoit faite au Père de ne pas espionner ; et si à minuit il entendoit de sa petite chambre des bruits de personnes dans la pièce voisine, il se retournoit du côté du mur, et étouffoit sa curiosité sous son oreiller jusqu’à ce que le sommeil lui vînt. Naturellement il ne pouvoit s’empêcher de remarquer que les allées et venues du prêtre étoient incessantes, et de comprendre à une foule d’indices que quelque affaire secrète l’occupoit si activement ; ce que c’étoit peut assez bien se deviner par ce qui arriva bientôt à milord.
On n’avoit mis à Castlewood ni garnison ni sentinelle quand milord revint, mais il y avoit un poste dans le village ; et il y avoit toujours quelque soldat sur la pelouse, ayant l’œil sur notre grande porte, et sur ceux qui sortoient et entroient. Lockwood disoit que la nuit, particulièrement, chaque personne qui entroit ou sortoit étoit surveillée par les sentinelles posées au dehors. Il étoit heureux que nous eussions une autre porte dont ces messieurs n’avoient point connoissance. Milord et le P. Holt devoient constamment aller et venir la nuit : une ou deux fois Harry leur servit de messager et de discret petit aide de camp. Il se souvient qu’on le fit aller dans le village avec sa ligne, entrer dans certaines maisons, demander de l’eau à boire, et dire au maître du logis qu’il y auroit un marché aux chevaux à Newbury le jeudi suivant, et porter ensuite le même message à chacune des maisons qui se trouvoient sur sa liste.
Il ne savoit pas alors ce que signifioit ce message, ni ce qui se passoit, mais il sera aussi bien de l’expliquer ici pour plus de clarté. Le prince d’Orange étant allé en Irlande, où le roi étoit prêt à le combattre avec une grande armée, il fut décidé qu’un grand soulèvement du parti de Sa Majesté auroit lieu dans notre pays ; et milord devoit commander les forces du comté. Dans les derniers temps il avoit pris en main les affaires beaucoup plus qu’auparavant, ayant toujours à son côté l’infatigable M. Holt, et milady vicomtesse le poussant avec force en avant ; et comme milord Sark étoit prisonnier à la Tour, et que sir Wilmot Grawley, de Queen’s Grawley, avoit passé au prince d’Orange, milord devenoit, dans notre partie du comté, le personnage le plus considérable pour les affaires du roi.
Il fut convenu que les régiments des Êcossois gris et des dragons en quartier à Newbury se déclareroient pour le roi, à un jour donné, et qu’alors les gentilshommes dévoués à la cause de Sa Majesté entreroient à Newbury avec leurs tenanciers et partisans ; qu’ils marcheroient sur les troupes hollandoises qui étoient à Reading, sous les ordres de Ginckel ; et ceux-ci étant culbutés et leur indomptable petit prince en Irlande, on pensoit que notre parti pouvoit pousser jusqu’à Londres, et on prédisoit avec confiance la victoire du roi.
Tandis que ces grands intérêts se débattoient, milord perdoit ses manières insouciantes et sembloit mieux portant ; milady ne le grondoit plus ; M. Holt alloit et venoit, toujours affairé ; et le petit Harry regrettoit de n’avoir pas quelques pouces de plus, afin de pouvoir tirer l’épée pour cette bonne cause.
Un jour, ce devoit être vers le mois de juillet 1690, milord, couvert d’un manteau de cheval sous lequel Harry vit briller une cuirasse, appela à lui le petit Harry, écarta les cheveux du front de l’enfant et le baisa, et le recommanda à Dieu, d’un ton affectueux qu’il n’avait pas encore eu. Le P. Holt le bénit aussi, et alors ils prirent congé de milady vicomtesse, qui vint de son appartement, un mouchoir de poche sur ses yeux, et soutenue par sa dame d’honneur et par mistress Tusher.
« Vous allez à…… à cheval ? dit-elle. Oh ! que ne puis-je y aller aussi ! Mais, dans ma situation, l’exercice au cheval m’est défendu.
— Nous baisons la main de madame la marquise, dit M. Holt.
— Milord, Dieu vous assiste ! dit-elle en avançant et embrassant milord d’un air tout à fait grand. Monsieur Holt, je vous demande votre bénédiction. » Et elle s’agenouilla pour la recevoir, tandis que mistress Tusher redressoit la tête.
M. Holt donna aussi sa bénédiction au petit page, qui descendit et tint les étriers de milord, lorsqu’il monta à cheval ; il y avoit là, en outre, deux domestiques. Ils sortirent par la grande porte de Castlewood.
Comme ils passoient sur le pont, Harry put voir un officier en uniforme rouge s’avancer, la main à son chapeau, et parler à milord.
On s’arrêta, et on entama une conférence ou une discussion qui fut bientôt finie, milord mettant son cheval au petit galop, après avoir ôté son chapeau et fait un salut à l’officier, qui galopa avec lui, côte à côte, le soldat qui l’accompagnoit restant de quelques pas en arrière avec les deux domestiques de milord. Ils traversèrent ainsi la pelouse (milord faisant signe de la main, à ce que crut Harry), et ils disparurent derrière les ormes. Ce soir-là, nous eûmes une grande panique, le gardeur de vaches arrivant, à l’heure de les traire, monté sur un de nos chevaux qu’il avoit trouvé paissant contre les murs extérieurs du parc.
Toute la soirée, l’humeur de milady vicomtesse fut très-calme et très-adoucie. Elle ne trouva à redire à presque rien ; elle joua aux cartes pendant six heures ; le petit page Esmond alla se coucher. Il pria pour milord et pour la bonne cause, avant de fermer les yeux.
Il faisoit à peine jour, que la sonnette du portier retentit, et le vieux Lockwood, s’éveillant, ouvrit à un des gens de milord, qui étoit parti avec lui le matin, et qui revenoit avec une triste nouvelle.
L’officier qui s’étoit avancé vers milord lui avoit dit, à ce qu’il paroît, que c’étoit son devoir d’informer Sa Seigneurie qu’elle n’étoit point en état d’arrestation, mais de surveillance, et de le requérir de ne point aller à cheval ce jour-là.
Milord répliqua que le cheval étoit bon pour sa santé ; que, si le capitaine avoit envie de l’accompagner, il étoit le bienvenu ; et c’étoit alors qu’il avoit fait un salut, et qu’ils étoient partis ensemble au petit galop.
Lorsqu’il arriva à Wansey-Down, milord s’arrêta soudain, et toute sa troupe fit halte au carrefour.
« Monsieur, dit-il à l’officier, nous sommes quatre contre deux ; voulez-vous avoir la bonté de prendre cette route, et de me laisser suivre la mienne ?
— Votre route est la mienne, milord, dit l’officier.
— En ce cas… » répliqua milord ; mais il n’eut pas le temps d’en dire davantage, car l’officier, prenant un pistolet, le tira sur Sa Seigneurie ; et au même moment, le P. Holt, prenant un pistolet aussi, brûla la cervelle à l’officier.
Ce fut fait et l’homme fut mort en moins de rien. L’ordonnance, regardant son officier, eut l’air tout effaré pour un instant, et chercha son salut dans la fuite. « Feu ! feu ! » s’écria le P. Holt, en lui envoyant une autre balle.
Mais les deux domestiques étoient trop surpris pour se servir de leurs armes ; et milord leur ayant ordonné de ne point tirer, l’homme s’échappa.
« M. Holt, qui pensoit à tout, dit Blaise, descend de cheval, examine les poches de l’officier mort, y cherchant des papiers, nous donne à nous deux son argent, et dit : Le vin est tiré, monsieur le marquis (pourquoi dit-il marquis à M. le vicomte ?) ; il faut le boire.
« Le cheval du pauvre défunt étoit meilleur que celui que je montois, continua Blaise ; M. Holt me dit de le prendre ; je donnai donc un coup de fouet à Whitefoot, et elle partit au trot pour la maison. Nous prîmes la direction de Newbury ; vers le milieu du jour, nous entendîmes des coups de feu. À deux heures, un homme à cheval vint à nous, comme nous faisions boire nos bêtes à l’auberge, et il dit que tout étoit fini. Les Êcossois s’étaient déclarés une heure trop tôt ; le général Ginckel étoit tombé sur eux ; toute l’affaire étoit terminée. « Et nous avons tué un officier de service et laissé échapper son ordonnance, » dit milord.
« Blaise, » me dit M. Holt écrivant deux lignes sur ses tablettes, l’une pour milady, et l’autre pour vous, maître Harry, « il faut que vous retourniez à Castlewood et que vous remettiez ceci. » Et me voilà.
Et il remit à Harry les deux papiers. Celui-ci lut celui qui lui étoit adressé, et qui portoit seulement : « Brûlez les papiers qui sont dans le placard ; brûlez celui-ci. Vous ne savez rien de rien. » Harry, ayant lu ceci, monta en courant à la chambre de sa maîtresse, où la fille d’honneur dormoit près de la porte, lui dit d’apporter une lumière et d’éveiller milady, aux mains de laquelle il remit le papier. Elle étoit prodigieuse à voir dans son costume de nuit, et Harry n’avoit jamais rien vu de semblable.
Aussitôt qu’elle eut le papier dans la main, Harry se rendit à la chambre au chapelain, ouvrit le placard secret au-dessus de la cheminée, brûla tous les papiers qui étoient dedans, et, ainsi qu’il avoit déjà vu faire au prêtre, prit un des sermons manuscrits de Sa Révérence, et le brûla à demi sur le brasier. Lorsque les papiers furent entièrement détruits, il faisoit grand jour. Harry retourna bien vite auprès de sa maîtresse. La femme de chambre l’introduisit de nouveau dans la chambre de Sa Seigneurie, qui lui dit (de derrière ses rideaux) de faire apprêter sa voiture, et qu’elle sortiroit bientôt.
Mais les mystères de la toilette de Sa Seigneurie furent aussi effroyablement longs ce jour-là que tout autre, et la voiture étoit prête depuis longtemps, que milady s’habilloit encore. Et juste au moment où la vicomtesse sortoit de sa chambre, dans l’intention de partir, arrive le jeune Job Lockwood, accourant du village avec la nouvelle qu’un homme de loi, trois officiers et vingt ou vingt-quatre soldats étoient en marche vers la maison. Job n’avait eu que deux minutes d’avance sur eux, et il n’avoit pas achevé son histoire, que déjà la troupe entroit à cheval dans la grande cour.