1 · 06
Dans le premier moment, milady vouloit mourir comme Marie, reine d’Écosse (à qui elle s’imaginoit ressembler), et, passant la main sur son cou décharné, elle dit : « Ils trouveront Isabelle de Castlewood à la hauteur de sa destinée. » Sa femme de chambre, Victoire, lui persuada que, comme elle ne pouvoit s’enfuir, la prudence vouloit qu’elle reçût les troupes comme si elle ne se doutoit de rien, et que sa chambre étoit le meilleur endroit où elle pût les attendre. Son écrin de laque noire, que Harry devoit mettre dans la voiture, fut reporté dans la chambre de Sa Seigneurie, où la suivante et la maîtresse se retirèrent. Victoire en sortit pour ordonner au page de dire que Sa Seigneurie étoit malade, retenue au lit par un rhumatisme.
Sur ces entrefaites, les soldats étoient arrivés à Castlewood. Harry Esmond les vit de la fenêtre du parloir à tapisserie ; deux sentinelles furent posées à la grande porte ; une demi-douzaine d’autres se dirigèrent vers l’écurie ; et plusieurs, précédés de leur chef et d’un homme en noir, un homme de loi probablement, furent conduits par un des domestiques à l’escalier qui menoit à la partie de la maison qu’habitoient milord et milady.
Le capitaine, un bel et brave homme, et l’homme de loi traversèrent l’antichambre et entrèrent dans le parloir à tapisseries, où il n’y avoit personne que le jeune Harry Esmond, le page.
« Dites à votre maîtresse, mon petit homme, dit le capitaine, que nous avons à lui parler.
— Ma maîtresse est malade au lit, dit le page.
— Quelle maladie a-t-elle ? »
L’enfant répondit : « Un rhumatisme.
— Un rhumatisme ! c’est un cruel mal, reprit le bon capitaine, et la voiture est dans la cour pour aller chercher le docteur, je suppose ?
— Je ne sais pas, dit l’enfant.
— Et depuis combien de temps Sa Seigneurie est-elle malade ?
— Je ne sais pas, dit l’enfant.
— Quand milord est-il parti ?
— Hier au soir.
— Avec le P. Holt ?
— Avec M. Holt.
— Et quel chemin ont-il pris ? demanda l’homme de loi.
— Je n’étois pas avec eux, dit le page.
— Il faut que nous voyions lady Castlewood.
— J’ai ordre de ne laisser entrer personne chez Sa Seigneurie ; elle est malade », dit le page. Mais en ce moment Victoire sortit. « Chut ! » dit-elle, et comme ne sachant pas qu’il y eût quelqu’un là : « Quel est ce bruit ? Ce monsieur est-il le docteur ?
— Allons donc ! Il faut que nous voyions lady Castlewood, » dit l’homme de loi forçant l’entrée.
Les rideaux de la chambre de Sa Seigneurie étoient fermés, et la chambre étoit sombre, et elle étoit au lit, en bonnet de nuit, et entourée d’oreillers, n’ayant pas l’air moins affreux pour le rouge qui étoit encore sur ses joues et qu’elle ne pouvoit se résoudre a quitter.
« Est-ce le docteur ? dit-elle.
— Cette comédie est inutile, madame, dit le capitaine Westbury (car c’étoit son nom). Mon devoir est d’arrêter Thomas, vicomte Castlewood, pair ayant refusé de prêter serment de fidélité, Robert Tusher, vicaire de Castlewood, et Henry Holt, connu sous divers noms et désignations, prêtre jésuite qui officioit ici du temps du feu roi, et est maintenant à la tête de la conspiration qui étoit sur le point d’éclater dans ce pays contre l’autorité de leurs Majestés le roi Guillaume et la reine Marie ; et mes ordres sont de fouiller la maison pour y chercher les papiers ou les traces de la conspiration qui peuvent s’y trouver. Votre Seigneurie voudra bien me donner les clefs, et elle fera aussi bien de nous aider, de toute manière, dans nos perquisitions.
— Vous voyez, monsieur, que j’ai des rhumatismes et que je ne puis bouger, dit la dame, qui avoit l’air d’un vrai spectre, assise sur son séant, bien qu’elle ne s’en fût pas moins fardé les joues et mis un bonnet neuf, de manière à avoir la meilleure mine possible quand les officiers viendroient.
— Je prendrai la liberté de poser une sentinelle dans la chambre, afin que, dans le cas où Votre Seigneurie voudroit se lever, elle puisse avoir un bras sur lequel s’appuyer, dit le capitaine Westbury. Votre femme de chambre me montrera où je dois regarder. »
Alors Mme Victoire, babillant dans son jargon moitié françois moitié anglois, ouvrit tous les tiroirs l’un après l’autre, tandis que le capitaine les examinoit, à ce que trouva Harry Esmond, assez négligemment avec un sourire, comme s’il ne faisoit cette perquisition que pour la forme.
Arrivée devant une des armoires, Vctoire se jeta à genoux en levant les bras au ciel, et, d’une voix perçante, elle s’écria : « Non, jamais, monsieur l’officier ! jamais ! j’aimerois mieux mourir que de vous laisser voir cette armoire. »
Mais le capitaine Westbury insista pour qu’elle fût ouverte, toujours avec son sourire sur les lèvres, qui, lorsqu’elle le fut, se changea en un franc éclat de rire. Elle contenoit, non des papiers relatifs à la conspiration, mais les perruques, les eaux de toilette et les pots de rouge de milady, et Victoire dit que les hommes étoient des monstres, pendant que le capitaine continuoit sa perquisition. Il en frappa le derrière, pour voir s’il étoit creux ou non, et lorsqu’il enfonça les mains dans l’armoire, milady s’écria de son lit, d’une voix qui n’étoit pas celle d’une femme bien malade : « Avez-vous mission d’insulter les dames ainsi que d’arrêter les gentilshommes, capitaine ?
— Ces objets ne sont dangereux que lorsqu’ils sont portés par Votre Seigneurie, dit le capitaine avec un profond salut et un sourire de politesse ironique. Je n’ai encore rien trouvé qui concerne le gouvernement ; ce ne sont là que les armes meurtrières que la beauté est autorisée à porter, dit-il en désignant une perruque de la pointe de son épée. Il faut à présent procéder à nos recherches dans le reste de la maison.
— Vous n’allez pas laisser ce misérable dans ma chambre avec moi, s’écria la dame en montrant du doigt le soldat.
— Que puis-je faire, madame ? Il faut bien que vous ayez quelqu’un pour redresser votre oreiller et vous donner votre médecine : permettez-moi…
— Monsieur ! s’écria milady.
— Madame, si vous êtes trop malade pour quitter le lit, dit alors le capitaine d’un ton plus sévère, je vais faire monter quatre hommes qui vous emporteront dans vos draps ; il faut que j’examine ce lit, en un mot ; des papiers peuvent se cacher dans un lit comme ailleurs ; nous savons fort bien cela, et… »
Un cri de Sa Seigneurie interrompit le capitaine, qui, tout en parlant, occupé à secouer les oreillers et le traversin, en étoit arrivé à brûler, comme on dit au jeu des gages touchés. « Voyez ! reprit-il, ne vous l’ai-je pas dit ? Voici un oreiller garni de papiers.
— Quelque infâme nous a trahis, s’écria milady, se laissant voir tout habillée sous son peignoir.
— À présent Votre Seigneurie pourra marcher, j’en suis sûr ; qu’elle me permette de lui donner la main pour se lever. Vous aurez un peu de chemin à faire, jusqu’au château de Hexton, ce soir. Voulez-vous votre voiture ? votre femme vous accompagnera, si vous le voulez, et l’écrin en laque…
— Monsieur ! vous ne frappez pas un homme à terre, dit milady, avec quelque dignité : ne pouvez-vous épargner une femme ?
— Il faut que Votre Seigneurie veuille bien se lever et me laisser chercher dans le lit, dit le capitaine. Je n’ai plus de temps à perdre en discussions. »
Et, sans plus se faire prier, la maigre vieille femme se leva. Harry Esmond se rappela jusqu’au dernier de ses jours cette figure avec sa robe de brocart et son peignoir blanc, et ses bas rouges à coins d’or, et ses souliers blancs à talons rouges, assise sur son séant et sortant de son lit. Les malles étoient déjà prêtes, pour le départ, dans l’antichambre, et les chevaux tout harnachés dans l’écurie ; toutes choses dont le capitaine paroissoit informé de façon ou d’autre ; ce qui donna fort à penser à Esmond par la suite, quand le docteur Tusher se plaignit que le gouvernement du roi Guillaume l’eût bien mal récompensé des services rendus à sa cause.
Et, quoiqu’il fût trop jeune alors pour savoir tout ce qui se passoit, il peut relater ici ce que contenoient les papiers dont le capitaine Westbury avoit fait la saisie, papiers qui avoient été transportés du coffret en laque dans le lit, quand les officiers étoient arrivés.
Il s’y trouvoit une liste de gentilshommes du comté, de la main du P. Holt, amis de M. Freeman (le roi Jacques) ; et un papier semblable avoit été trouvé parmi ceux de sir John Fenwick et de M. Coplestone, qui subirent la mort pour cette conspiration.
Il s’y trouvoit des lettres patentes conférant le titre de marquis d’Esmond à milord Castlewood et à ses héritiers mâles, sa nomination comme lord-lieutenant du comté et comme major général.
Il s’y trouvoit différentes lettres de partisans du roi dans la noblesse et la gentry, les unes ardentes et les autres douteuses, et (fort heureusement pour lui) deux lettres relatives au colonel Francis Esmond ; une du P. Holt, qui disoit : « J’ai été voir le colonel à sa maison de Walcote, près de Wells, qu’il habite depuis le départ du roi ; et je l’ai vivement pressé au sujet de M. Freeman, lui démontrant le grand avantage qu’il auroit à entrer en affaires avec ce commerçant, et lui offrant de fortes primes, comme il avoit été convenu entre nous. Mais il dit que non ; il considère M. Freeman comme le chef de la maison ; il ne trafiquera jamais contre lui, ni ne s’embarquera dans aucune autre société de commerce ; mais il se regarde comme déchargé de son devoir, depuis que M. Freeman a quitté l’Angleterre. Le colonel semble se soucier bien plus de sa femme et de ses biens que des affaires. Il m’a beaucoup questionné au sujet du jeune H. E., ce bâtard, comme il l’a appelé, mettant en doute les intentions de milord à son égard. Je l’ai rassuré sur ce point, disant ce que je savois de l’enfant et nos intentions sur lui ; mais quant à ce qui est de Freeman, il a été inflexible. »
Et il y avoit aussi une lettre du colonel Esmond à son parent, pour dire qu’un capitaine Holton étoit venu lui offrir de grands avantages pour se joindre à vous savez qui, en disant que le chef de la maison de Castlewood étoit fort engagé de ce côté. Mais, pour sa part, il avoit brisé son épée lorsque le R. avait quitté le pays, et jamais il ne la tireroit encore pour cette querelle. Le P. d’O. étoit un homme, au moins, d’un noble courage ; et son devoir et, à ce qu’il croyoit, celui de tout Anglois, étoit de maintenir la tranquillité dans le pays et les François dehors ; enfin, il ne vouloit rien avoir à faire avec ce projet.
L’existence de ces deux lettres et ce que contenoit l’oreiller, Henry Esmond le sut, dans la suite, du colonel Frank Esmond qui devint vicomte Castlewood, lorsque les lettres furent montrées à Sa Seigneurie, qui se félicita, comme elle avoit de bonnes raison pour le faire, de ne pas avoir pris part au projet qui fut si fatal à bien des gens. Mais, naturellement, le jeune garçon ne savoit pas grand’chose de ces circonstances, lorsqu’elles se passèrent sous ses yeux : tout ce qu’il y comprenoit, c’est que son protecteur et sa maîtresse étoient dans quelque embarras qui avoit causé la fuite de l’un et l’arrestation de l’autre par les officier du roi Guillaume.
La saisie des papiers effectuée, l’officier et l’homme de loi ne continuèrent pas leurs recherches dans le château avec beaucoup de rigueur. Ils examinèrent la chambre de M. Holt, où ils furent conduits par son élève, qui montra, ainsi que le Père le lui avoit recommandé, l’endroit où étoit la clef de sa chambre, en ouvrit la porte à ces messieurs, et les introduisit dans la chambre.
Quand ces messieurs arrivèrent aux papiers à demi consumés dans le brasier, ils les examinèrent avec empressement, et leur jeune guide ne fut pas peu amusé de leur perplexité.
« Quels sont ces papiers ? dit l’un d’eux.
— Ils sont écrits dans une langue étrangère, dit l’homme de loi. De quoi riez-vous, petit roquet ? ajouta-t-il en voyant l’enfant sourire.
— M. Holt a dit que c’étaient des sermons, répliqua Harry et il m’a ordonné de les brûler. »
Ce qui effectivement étoit vrai de ces papiers.
« Des sermons ! vraiment oui ! C’est quelque trahison, je le gagerois, s’écria l’homme de loi.
— Ma foi ! c’est du grec pour moi, dit le capitaine Westbury Pouvez-vous lire cela, petit garçon ?
— Oui, monsieur, un peu, dit Harry.
— Eh bien ! lisez, et lisez en anglois, monsieur, ou gare à vous ! » dit l’homme de loi.
Et Harry commença à traduire ;
« Un de nos écrivains n’a-t-il pas dit : « Les enfants d’Adam aujourd’hui travaillent, autant qu’il a jamais fait, après l’arbre de la science du bien et du mal, secouant les branches dudit arbre et cherchant à en avoir le fruit, sans se soucier, pour la plupart, de l’arbre de vie ? Ô aveugle génération ! c’est à l’arbre de la science que le serpent vous a menée !! »
Ici l’enfant fut forcé de s’arrêter, le reste de la page étant détruit par le feu ; et il demanda à l’homme de loi : « Continuerai-je, monsieur ? »
L’homme de loi dit : « Ce garçon est plus fin qu’il n’en a l’air : qui sait s’il ne se moque pas de nous ?
— Faisons venir Dick le savant, » s’écria le capitaine Westbury en riant ; et il appela un soldat par la fenêtre : « Holà ! Dick, venez nous faire une traduction. »
Un soldat trapu, avec une bonne face carrée, se rendit à l’invitation en saluant son officier.
« Dites-nous ce que c’est que ceci, Dick, dit l’homme de loi.
— Mon nom est Steele, monsieur, dit le soldat. Je puis être Dick pour mes amis, mais je n’en compte pas parmi les gens de votre profession.
— Eh bien, Steele ?
— Monsieur Steele, monsieur, s’il vous plaît. Quand vous vous adressez à un gentilhomme des gardes à cheval de Sa Majesté, ayez la bonté de ne pas être si familier.
— Je ne savois pas, monsieur, dit l’homme de loi.
— Comment le sauriez-vous ? Je suppose bien que vous n’êtes pas habitué à vous trouver avec des gentilshommes, dit le cavalier.
— Tiens ta langue, et lis ce bout de papier, dit Westbury.
— C’est du latin, reprit Dick en y jetant les yeux et saluant de nouveau son officier, et c’est tiré d’un sermon de M. Cudworth. »
Et il fit une traduction à peu près semblable à celle qu’avoit faite Henry Esmond.
« Quel jeune savant vous êtes ! dit le capitaine à l’enfant.
— Soyez-en sûr, il en sait plus qu’il n’en dit, répliqua homme de loi. Je crois que nous l’empaquetterons dans la voiture avec la vieille Jézabel.
— Pour avoir traduit un bout de latin ? demanda le brave capitaine.
— J’aimerois autant aller là qu’autre part, dit Harry Esmond avec simplicité ; car je n’ai personne qui se soucie de moi. »
Il falloit qu’il y eût quelque chose de touchant dans la voix de l’enfant, ou dans cette description de son isolement ; car le capitaine le regarda avec beaucoup de bonté, et le cavalier qu’on appeloit Steele posa la main avec bienveillance sur la tête du jeune garçon, et lui dit quelques mots en latin.
« Que dit-il ? demanda l’homme de loi.
— Ma foi ! questionnez Dick lui-même, s’écria le capitaine.
— J’ai dit que je n’ignorois pas moi-même le malheur, et que j’avois appris à secourir les misérables ; et ce n’est pas votre métier, à vous, monsieur du parchemin, dit le soldat.
— Vous feriez mieux de laisser Dick le savant tranquille, monsieur Corbet, » dit le capitaine. Et Harry Esmond, toujours sensible à une bonne mine et à une bonne parole, se sentit tout reconnoissant envers son aimable champion.
Les chevaux, cependant, avoient été mis à la voiture, et la vicomtesse et Victoire descendirent et y furent installées. Cette femme, qui querelloit Harry Esmond toute la journée, fut émue en le quittant, et l’appela cher ange et pauvre enfant, et de cent autres noms.
La vicomtesse, lui donnant à baiser sa main décharnée, lui recommanda d’être toujours fidèle à la maison d’Esmond. « S’il arrive malheur à milord, il lui viendra, j’espère, un successeur qui vous accordera protection. Dans l’état où je suis, ils n’oseront pas exercer leur vengeance sur moi pour le moment. » Et elle baisa avec ferveur une médaille qu’elle portoit, et Henry Esmond ne comprit rien de ce qu’elle vouloit dire ; mais il a su depuis que, toute vieille qu’elle étoit, elle s’attendoit toujours, par les bons offices des saints et des reliques, à avoir un héritier du titre d’Esmond.
Harry Esmond étoit trop jeune pour avoir été admis aux secrets de la politique dans laquelle ses patrons étoient impliqués : aussi fut-il fait peu de questions à l’enfant (qui étoit de petite taille, et avoit l’air plus jeune que son âge) ; et aux questions qui lui furent faites, il répondit avec circonspection, et en feignant plus d’ignorance encore qu’il n’en avoit ; ignorance à laquelle ses interrogateurs n’eurent pas de peine à croire. Il ne dit pas un mot de la fenêtre ni du placard au-dessus de la cheminée, et ces secrets échappèrent à toutes les perquisitions.
Milady fut donc expédiée à Hexton, dans son carrosse, avec sa femme de chambre et l’homme de loi pour lui tenir compagnie, une couple de soldats à cheval l’escortant à chaque portière. Et Harry fut laissé au château, n’appartenant en quelque sorte à personne, et tout à fait seul au monde. Le capitaine et un détachement restèrent à la garde des lieux ; et les soldats, qui étoient de fort braves gens, mangèrent le mouton de milord, burent son vin et se donnèrent toutes leurs aises, comme ils pouvoient bien le faire dans de si agréables quartiers.
Le capitaine se fit servir à dîner dans le parloir à tapisseries de milord, et le pauvre petit Harry crut de son devoir de se tenir près de la chaise du capitaine Westbury, comme il avoit eu coutume de faire pour milord.
Après le départ de la comtesse, Dick le savant prit Harry Esmond sous sa protection spéciale ; il l’examina dans ses humanités, et il lui parla françois et latin, langues dans lesquelles l’enfant trouva ce que son nouvel ami fut assez disposé à reconnoître, qu’il étoit plus avancé que le savant Dick. Sachant qu’il les avoit apprises d’un jésuite dont Harry ne se lassoit jamais de faire l’éloge, Dick, à la surprise du jeune garçon, qui comme beaucoup d’enfants élevés seuls, commençoit à avoir une pénétration précoce, Dick fit preuve d’une grande érudition théologique, et de connoissances sur les points contestés entre les deux Églises ; en sorte que Harry et lui avoient ensemble des heures de controverse, dans lesquelles l’enfant étoit évidemment battu par les arguments de ce singulier soldat.
« Je ne suis point un soldat ordinaire, disoit Dick, et, en effet, il étoit aisé de voir que non, à son instruction, à ses manières, à ses nombreux talents. Je suis d’une des plus anciennes familles de l’empire ; j’ai fait mon éducation à une fameuse école et à une fameuse université ; j’ai reçu mes premiers éléments de latin près de Smithfield, à Londres, où les martyrs ont été brûlés.
— Vous en avez pendu autant des nôtres, répliqua Harry ; et quant à ce qui est des persécutions, le P. Holt m’a dit qu’un jeune homme d’Édimbourg, âgé de dix-sept ans, et qui y étudioit au collège, a été pendu l’année dernière pour hérésie, quoiqu’il se fût rétracté, et qu’il eût demandé solennellement pardon de ses erreurs.
— Ma foi ! il y a eu trop de persécution des deux côtés ; mais c’est vous qui nous l’avez enseignée.
— Non, ce sont les païens qui commencèrent, » s’écria l’enfant ; et il se mit à citer une foule de saints de l’Église, à commencer par le protomartyr : « Le feu de celui-ci s’éteignit sous lui ; l’huile de cet autre se refroidit dans la chaudière, et la sainte tête d’un autre fut frappée trois fois par le bourreau sans vouloir tomber. Montrez-nous, dans votre Église, des martyrs pour qui il se soit opéré de pareils miracles.
— Mais, dit gravement le soldat, les miracles des trois premiers siècles appartiennent à mon Église aussi bien qu’à la vôtre, monsieur le papiste ; » et il ajouta, avec une sorte de sourire et singulier regard à l’adresse de Henry : « Et cependant, mon petit catéchiseur, je me suis dit parfois, à propos de ces miracles, qu’ils ne valoient pas grand’chose, puisque la tête de la victime finissoit par tomber au quatrième coup, et que le chaudron, s’il ne bouilloit pas un jour, bouilloit le lendemain. Quoi qu’il en soit, de notre temps, l’Église a perdu ce contestable avantage des sursis. Il n’y a pas eu de pluie pour éteindre le feu de Ridley, ni d’ange pour détourner la hache de Campion. La roue a également arraché les membres du jésuite Southwell et du protestant Simpson. J’ai lu, dans l’Histoire des Turcs de M. Rycaut, que les soldats de Mahomet, dans le combat, couroient à la mort comme à un paradis certain ; et dans les États du Grand-Mogol, tous les ans des centaines de personnes se précipitent sous les roues des chars des idoles, et les veuves se brûlent sur le corps de leurs maris, comme on sait bien. Ce n’est pas de mourir pour sa foi qui est le plus malaisé, maître Harry ; chaque homme de chaque nation a fait cela : c’est d’y vivre qui est difficile, comme je le sais à mes dépens, ajouta-t-il avec un soupir. Ah ! mon pauvre garçon, reprit-il, je ne suis pas de force à te convaincre par l’exemple de ma vie, quoique mourir pour ma religion me causât la plus grande des joies ; mais j’ai eu un bien cher ami au collège de la Madeleine, à Oxford ; je voudrois que Joe Addison fût ici pour te convaincre, ce qu’il auroit vite fait ; car je le crois en état de tenir tête à tout le collége des Jésuites, et, qui plus est, par son exemple aussi. Dans ce sermon précisément du docteur Cudworth que votre prêtre vous citoit, et qui souffrit le martyre dans un brasier, ajouta Dick avec un sourire… (j’ai eu l’idée de prendre l’habit noir, mais j’étois honteux de la vie que j’avois menée, voyez-vous, et j’endossai ce triste habit rouge… J’ai souvent pensé à Joe Addison…), le docteur Cudworth dit : « Une bonne conscience est le meilleur miroir du ciel ; » et il y a, dans le visage de mon ami, une sérénité qui le reflète toujours… Je voudrois que vous le vissiez, Harry.
— Vous a-t-il fait beaucoup de bien ? demanda Harry ingénument.
— Il l’auroit pu, dit l’autre : du moins il m’a appris à voir et à approuver de meilleures choses. C’est ma faute, deteriora sequor.
— Vous paroissez très-bon, dit l’enfant.
— Je ne suis pas ce que je parais, hélas ! » répondit le soldat.
Et, en effet, comme les choses tournèrent, le pauvre Dick disoit la vérité ; car le soir même, à souper, dans la salle où la troupe prenoit ses repas et passoit la plus grande partie de ses journées à jouer aux dés et à fumer du tabac, à chanter et à jurer, tout en buvant l’ale de Castlewood, Harry Esmond trouva Dick le savant dans un déplorable état d’ivresse. Il débitoit, avec force hoquets, un sermon, et ses camarades lui dirent en riant de chanter une hymne : sur quoi Dick, jurant qu’il passeroit son épée au travers du premier qui insulteroit sa religion, voulut l’aller prendre au mur où elle étoit accrochée, et tomba tout de son long sur le plancher au-dessous, disant à Henry, qui étoit accouru à son aide : « Ah ! petit papiste, je voudrois que Joseph Addison fût ici. »
Quoique les gardes à cheval du roi fussent tous des gentlemen, cependant le reste de ces gentlemen fit à Harry Esmond l’effet de rustres ignorants, à l’exception de cet excellent brigadier Steele le savant, et du capitaine Westbury, et du lieutenant Trant, qui étoient toujours bons pour le jeune garçon. Ils restèrent des semaines ou des mois campés à Castlewod, et Harry apprit d’eux, de temps en temps, comment milady étoit traitée au château de Hexton, et les particularités de son emprisonnement. On sait que le roi Guillaume étoit disposé à être très-doux envers ceux qui restoient fidèles à la cause de l’ancien roi ; et qu’aucun prince, usurpant une couronne, comme il l’avoit fait, au dire de ses ennemis (et ayant le droit de la prendre, comme je le pense maintenant), ne fit jamais verser moins de sang. Quant aux conspiratrices, il fit espionner les moins dangereuses, et enfermer les autres. Lady Castlewood avoit les meilleures chambres du château de Hexton, et le jardin du geôlier pour se promener ; et quoiqu’elle exprimât fréquemment le désir d’être menée au supplice, comme Marie, reine d’Écosse, on ne songea jamais à faire tomber sa vieille tête enluminée, ni à lui rien faire autre chose que de la tenir sous clef.
Et il paroît qu’elle reconnut pour être ses amis dans le malheur des gens quelle avoit considérés, dans sa prospérité, comme ses plus grands ennemis. Le colonel Francis Esmond, cousin de milord et de milady, qui avoit épousé la fille du doyen de Winchester, et, depuis que le roi Jacques étoit parti d’Angleterre, avoit vécu à peu de distance de la ville de Hexton, apprenant l’embarras où se trouvoit sa parente, et ayant pour amis le colonel Brice, qui commandoit pour le roi Guillaume à Hexton, et les dignitaires de l’Église, vint faire visite à Sa Seigneurie en prison, offrant à la fille de son oncle tous les services d’amitié qui seroient en son pouvoir. Et il mena sa femme et sa petite fille voir la prisonnière, laquelle ne prit pas médiocrement en goût cette dernière, qui étoit une enfant d’une grande beauté, avec toutes sortes de petites manières séduisantes, quoique entre la vieille vicomtesse et la mère de l’enfant il n’y eût guère plus d’affection qu’auparavant. Il est des injures que les femmes ne se pardonnent jamais entre elles ; et Mme Francis Esmond, en épousant son cousin, avoit eu envers lady Castlewood un de ces torts irréparables. Mais comme à présent elle étoit humiliée et dans le malheur, Mme Francis pouvoit faire trêve à son inimitié, et, pour un temps du moins, être bonne pour la maîtresse congédiée de son mari. Aussi la petite Béatrix, sa fille, eut la permission de venir voir souvent la prisonnière, qui, en ce qui concernoit l’enfant et son père, rabattit de son ressentiment envers cette branche de la famille Castlewood. Et les lettres du colonel Esmond ayant été découvertes, comme il a été dit, et sa conduite étant connue du conseil du roi, le colonel se trouva en meilleure position vis-à-vis du gouvernement qu’il ne l’avoit jamais été ; tout soupçon au sujet de sa loyauté fut entièrement dissipé ; et de la sorte il fut à même de rendre plus de services à sa parente, qu’il ne l’auroit pu sans cela.
Et alors il survint un événement qui rendit à cette dame la liberté, et qui donna à la maison de Castlewood un nouveau propriétaire, et au petit orphelin, Harry Esmond, un nouveau et très-bon protecteur et ami. Quel que fût le secret que Harry devoit apprendre de milord, l’enfant ne le sut jamais ; car le soir où le P. Holt arriva et emmena milord fut le dernier où Harry vit jamais son patron. Ce qui advint à milord peut se raconter ici brièvement. Ayant trouvé les chevaux à la couchée, milord et le P. Holt se rendirent ensemble à Chatteris, où ils trouvèrent un refuge momentané chez un des pénitents du Père dans cette ville ; mais comme on les poursuivoit avec ardeur et que la récompense pour l’appréhension de l’un ou de l’autre étoit considérable, ils jugèrent prudent de se séparer ; et le prêtre gagna d’autres lieux de retraite à lui connus, tandis que milord passoit de Bristol en Irlande, auquel royaume le roi Jacques avoit une cour et une armée. Milord n’ajoutoit pas grand’chose à ses ressources, n’apportant, par le fait, que son épée et quelques pièces d’or dans sa poche ; mais le roi le reçut avec assez de bonté et de distinction, en dépit de ce pauvre équipage, le confirma dans son titre récent de marquis, fui donna un régiment, et lui promit de n’en pas demeurer là. Mais ces promesses ne devoient pas se réaliser. Milord fut blessé au fatal combat de la Boyne, et s’enfuyant de ce champ de bataille (longtemps après que son maître lui en avoit donné l’exemple), il resta quelque temps caché dans le pays marécageux qui avoisine la ville de Trim, et bien plus du catarrhe et de la fièvre qu’il avoit pris dans les marais que du fer de l’ennemi dans le combat, il dépérit et mourut. Que la terre soit légère à Thomas de Castlewood ! Celui qui écrit ceci doit parler charitablement, quoique ce lord lui ait fait et aux siens deux cruels torts. De l’un de ces torts il l’eût dédommagé peut-être si sa vie eût été épargnée ; mais l’autre, il n’étoit pas en son pouvoir de le réparer, quoiqu’il soit à espérer qu’une puissance supérieure à celle d’un prêtre l’en ait absous. Cette absolution, telle quelle, il en eut aussi la consolation, un prêtre de Trim ayant écrit une lettre à milady pour l’informer de cette calamité.
Mais dans ce temps-là, les lettres étoient lentes à parvenir, et celle de notre prêtre prit deux mois ou plus à aller d’Irlande en Angleterre, où, lorsqu’elle arriva, elle ne trouva point milady chez elle ; elle étoit chez le roi au château de Hexton, quand la lettre vint à Castlewood ; mais elle n’en fut pas moins ouverte par l’officier qui y commandoit.
Harry Esmond se rappeloit bien la réception de cette lettre, que Lockwood apporta comme le capitaine Westbury et le lieutenant Trant étoient sur la pelouse à jouer aux boules, le jeune Esmond les regardant jouer ou lisant son livre dans le bosquet.
« Voici des nouvelles pour Frank Esmond, dit le capitaine Westbury ; Harry, avez-vous jamais vu le colonel Esmond ? » Et le capitaine Westbury regarda l’enfant dans les yeux tout en parlant.
Harry répondit qu’il ne l’avait vu qu’une fois, au bal qui s’étoit donné à Hexton.
« Et a-t-il dit quelque chose ?
— Il a dit ce que je ne me soucie pas de répéter, » répliqua Harry. Car il étoit maintenant âgé de douze ans : il savoit quelle étoit sa naissance et quel en étoit l’opprobre ; et il ne se sentoit aucune affection pour l’homme qui probablement avoit entaché l’honneur de sa mère et le sien.
« Aimiez-vous milord Castlewood ?
— J’attends pour le dire que je connoisse ma mère, monsieur, répondit l’enfant, ses yeux s’emplissant de larmes.
— Il est arrivé quelque chose à lord Castlewood, dit le capitaine Westbury d’un ton fort grave, quelque chose qui doit nous arriver à tous. Il est mort d’une blessure reçue à la Boyne, en combattant pour le roi Jacques.
— Je suis bien aise que milord se soit battu pour la bonne cause, dit l’enfant.
— C’est mieux d’avoir rencontré en homme la mort sur le champ de bataille que de l’avoir vue face à face à Tower-Hill, comme plusieurs d’entre eux en sont menacés, continua M. Westbury. J’espère qu’il a fait quelque testament ou quelque autre disposition en ta faveur. Cette lettre dit qu’il recommande unicum filium suum dilectissimum à sa femme. J’espère qu’il vous a laissé plus que cela ? »
Harry dit qu’il ne savoit pas. Il étoit dans les mains du ciel et de la destinée, mais plus seul maintenant, lui sembloit-il, qu’il ne l’avoit été tout le reste de sa vie ; et cette nuit-là, couché dans sa petite chambre qu’il occupoit toujours, l’enfant pensa avec honte et douleur à son état d’isolement, qu’il avoit un père et n’avoit pas de père, une mère sans nom qui avoit peut-être été perdue par ce père même que Harry ne pouvoit reconnoître qu’en secret et en rougissant, et qu’il ne pouvoit ni aimer ni respecter. Et le cœur lui défailloit en songeant que le P. Holt, un étranger, et deux ou trois soldats, des connoissances de six semaines, étoient les seuls amis qu’il eût dans ce vaste monde, où il étoit maintenant tout seul. Le cœur du pauvre garçon étoit rempli de tendresse, et il soupiroit après quelqu’un à qui il pût l’offrir. Il se rappelle et se rappellera jusqu’à son dernier jour les pensées et les larmes de cette longue nuit, dont il entendoit sonner les heures. Qui étoit-il et qu’étoit-il ? Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? « J’ai envie, se dit-il, d’aller trouver ce prêtre de Trim, et de savoir ce que mon père lui a dit à son lit de mort. Est-il dans l’univers un enfant aussi dénué de protection que moi ? Dois-je me lever, sortir d’ici, et courir en Irlande ? » C’est dans ces pensées et ces larmes que l’enfant passa cette nuit, jusqu’à ce qu’à force de pleurer, il s’endormît.
Le lendemain, les gardes, qui avoient appris ce qui lui étoit arrivé, furent meilleurs pour lui qu’à l’ordinaire, principalement son ami Dick le savant, qui lui conta la mort de son propre père, qui étoit arrivée lorsque Dick étoit à Dublin, n’ayant pas encore cinq ans. « Ce fut, dit-il, la première sensation de chagrin que j’eusse éprouvée. Je me souviens que j’allai dans la chambre où étoit son corps, et que ma mère étoit assise en pleurs à côté. J’avais ma raquette à la main, et je me mis à battre le cercueil et à appeler papa. Sur quoi, ma mère me prit dans ses bras, et me dit, avec un déluge de larmes, que papa ne pouvoit m’entendre et ne joueroit plus avec moi, car on alloit le mettre sous terre, d’où il ne nous reviendroit jamais. Et cela, dit avec bonté Dick, m’a fait depuis prendre en pitié tous les enfants, et cela m’a fait t’aimer, mon pauvre petit sans père ni mère. Et si jamais tu as besoin d’un ami, tu en auras un dans Richard Steele ! »
Harry Esmond le remercia et fut reconnaissant. Mais que pouvoit pour lui le brigadier Steele ? Lui faire monter un cheval, quand il y en avoit un de disponible, et faire de lui le domestique de la troupe. Quoiqu’il y eût une barre à l’écusson de Harry Esmond, c’étoit une noble barre. La décision des deux amis fut que le petit Harry devoit demeurer où il étoit et en courir la chance. Esmond resta donc à Castlewood, attendant, non sans une vive anxiété, la destinée, quelle qu’elle fût, à laquelle il étoit réservé.