‹ Henry EsmondChapitre 8 sur 43 · 1 · 07

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Durant le séjour des soldats à Castlewood, l’honnête Dick le savant fut le compagnon assidu du petit orphelin, Harry Esmond, et ils lisoient ensemble, et ils jouoient ensemble aux boules, et quand les autres cavaliers ou leurs officiers, qui avoient le propos libre le verre en main (comme c’étoit la manière de ce temps-là, où ni hommes ni femmes n’étoient plus délicats que de raison), parloient d’une façon inconvenante de leurs amourettes et de leurs galanteries devant l’enfant, Dick, qui très-probablement faisoit rire toute la compagnie, coupoit court aux plaisanteries par un maxima debetur pueris reverentia, et proposa, une fois, de dégainer à un autre cavalier, appelé Tom le Lourdaud, qui vouloit adresser à Henry Esmond une question licencieuse.

De son côté, Dick, voyant que l’enfant avoit, disoit-il, une sensibilité au-dessus de son âge et une grande et louable discrétion, confia à Henry son amour pour la fille d’un marchand de vin, près du Tollyard, Westminster, que Dick avoit baptisée du nom de Saccharina dans une foule de vers de sa composition, et sans laquelle il disoit qu’il lui seroit impossible de continuer à vivre. Il en faisoit le serment mille fois par jour, quoique Harry sourît de voir à ce langoureux berger autant de santé et d’appétit qu’au soldat le moins sentimental de tout le régiment ; et il fit jurer à Harry le secret aussi, serment que l’enfant garda religieusement jusqu’à ce qu’il eût appris que, officiers et soldats, tous étoient dans la confidence de Dick, et qu’il les régaloit de ses vers. Et il faut avouer également que, tandis que Dick soupiroit pour Saccharina, qui étoit à Londres, il avoit des consolations à la campagne ; car il arriva du village de Castlewood une fille qui avoit blanchi son linge, et qui pleura amèrement lorsqu’elle sut qu’il étoit parti, et parti sans payer son mémoire, que Harry Esmond se chargea d’acquitter, en donnant à la fille une pièce d’argent dont le savant Dick lui avoit fait cadeau comme souvenir, lorsque, avec force embrassades et vœux pour sa prospérité, Dick s’etoit séparé de lui, la garnison de Castlewood ayant reçu l’ordre de partir. Dick le savant dit qu’il n’oublieroit jamais son jeune ami, et, en effet, il tint parole, et Harry fut bien fâché quand les bons soldats quittèrent Castlewood, et ce ne fut pas sans une vive anxiété (car les soucis et la solitude l’avoient rendu plus réfléchi qu’on ne devoit l’attendre de son âge) qu’il songea à sa destinée quand les nouveaux maîtres de la maison y viendroient vivre. Il avoit maintenant plus de douze ans, et n’avoit jamais eu d’ami, excepté cet écervelé de cavalier peut-être, et le P. Holt, et il avoit un cœur tendre et affectionné, sensible jusqu’à la faiblesse, qui auroit bien voulu s’attacher à quelqu’un, et qui ne sembloit pas pouvoir être en repos tant qu’il n’auroit pas trouvé un ami qui voulût l’accepter.

L’instinct qui porta Harry Esmond à admirer et à aimer la gracieuse personne, la belle apparition, dont les charmes et la bonté lui avoient fait tant d’impression, la première fois qu’il l’avoit vue, devint bientôt une affection dévouée et une reconnoissance passionnée qui remplirent entièrement son jeune cœur, qui jusqu’alors, sauf le cas du cher P. Holt, avoit eu fort peu d’occasions d’être reconnoissant. O Dea certe, pensa-t-il, se rappelant les vers de l’Énéide que M. Holt lui avoit appris. Il sembloit y avoir, à ce que pensoit le jeune garçon, dans chaque regard ou chaque geste de cette belle créature, une douceur angélique et une vive pitié ; en mouvement et au repos, elle paroissoit également gracieuse ; le son de sa voix, quelque insignifiantes que fussent ses paroles, lui causoit un plaisir qui alloit presque jusqu’à l’angoisse. On ne sauroit appeler amour ce qu’un garçon de douze ans, qui n’étoit guère au-dessus d’un domestique, ressentoit pour une grande dame, sa maîtresse ; mais c’étoit un culte. Saisir son regard, deviner son ordre, et courir avant qu’elle ne l’eût donné, veiller sur elle, la suivre, l’adorer, devint l’affaire de sa vie. Pendant ce temps-là, comme il arrive souvent, son idole avoit des idoles à elle, et ne se soucia jamais ou n’eut jamais soupçon de l’admiration de son petit pygmée d’adorateur.

Milady avoit, de son côté, ses trois idoles : la première de toutes, son Jupiter et son maître suprême, étoit son époux, le patron de Harry, le beau vicomte de Castlewood. Tous ses désirs étoient pour elle des lois. S’il avoit mal à la tête, elle étoit malade. S’il fronçoit le sourcil, elle trembloit. S’il plaisantoit, elle sourioit et étoit charmée. S’il alloit à la chasse, elle étoit toujours à la fenêtre à le voir partir, son fils criant dans ses bras, ou aux aguets jusqu’à ce qu’il revînt. Elle lui faisoit des plats pour son dîner ; elle lui épiçoit son vin, lui panoit son eau à déjeuner, faisoit taire toute sa maison quand il dormoit dans son fauteuil, et épioit un regard de lui lorsqu’il s’éveilloit. Si milord n’etoit pas peu fier de sa propre beauté, milady en étoit idolâtre. Elle se suspendoit à son bras lorsqu’il se promenoit sur la terrasse, ses deux jolies petites mains serrant la grande main de son mari ; ses yeux ne se lassoient pas de le regarder au visage et d’en admirer la perfection. Son petit garçon étoit bien le fils de son père, il en avoit le regard et les cheveux châtains bouclés. Sa fille Béatrix étoit bien la fille de son père ; et elle en avoit les yeux. Y eut-il jamais au monde d’aussi beaux yeux ? Tout étoit combiné dans la maison pour lui procurer ses aises et pour lui être agréable. Elle aimoit que les petits propriétaires des environs vinssent le voir et lui faire leur cour ; ne cherchant pas l’admiration pour elle-même, ceux qui vouloient être bien avec la femme devoient admirer le mari. Ne faisant pas attention à sa toilette, elle portoit une robe jusqu’à ce qu’elle fût en lambeaux, parce qu’il l’avoit une fois trouvée de son goût ; et, s’il lui apportait une épingle ou un ruban, elle le préféroit à tous les objets les plus coûteux de sa garde-robe.

Tous les ans, milord alloit pour six semaines à Londres, et, la famille étant trop pauvre pour faire figure à la cour, il y alloit seul. Ce n’est que lorsqu’il étoit hors de vue qu’elle laissoit voir son chagrin sur sa figure ; et quelle joie lorsqu’il revenoit ! quels apprêts pour son retour ! La tendre créature lui mettoit son fauteuil au coin de la cheminée, se plaisant à y asseoir les enfants et à les y regarder. Sa place restoit vide à table ; mais son pot d’argent étoit là comme quand milord étoit présent.

C’étoit un joli spectacle de voir, soit en l’absence de milord, soit dans une de ces nombreuses matinées où le sommeil ou le mal de tête le retenoit au lit, cette belle jeune lady de Castlewood, sa petite fille près de son genou et ses domestiques assemblés, autour d’elle, lisant la prière du matin de l’Église d’Angleterre. Esmond l’entendit et la vit longtemps dans son souvenir, agenouillée respectueusement devant le livre sacré, le soleil entourant ses cheveux d’or d’une brillante auréole. Une douzaine de domestiques de la maison étoient à genoux en ligne vis-à-vis de leur maîtresse. Pendant quelque temps Harry Esmond se tint éloigné de ces mystères ; mais le docteur Tusher lui ayant démontré que les prières qu’on y lisoit étoient celles de l’Église à toutes les époques, et l’inclination de l’enfant le portant à être toujours aussi près que possible de sa maîtresse, et à penser que tout ce qu’elle faisoit étoit bien, après avoir entendu les prières de l’antichambre, il vint bientôt s’agenouiller avec le reste de la maison dans le parloir ; et avant une couple d’années, milady l’avoit entièrement converti. Dans le fait, le jeune garçon aimoit tant sa directrice qu’il auroit souscrit à tout ce qu’elle lui auroit ordonné, et il n’étoit jamais las d’écouter ses tendres discours et ses simples commentaires sur le livre qu’elle lui lisoit d’une voix dont il étoit difficile de ne pas subir la douce persuasion et la tendre influence. Cette controverse amicale et l’intimité qui en résulta attachèrent l’enfant plus étroitement encore à sa maîtresse. Ce fut la plus heureuse époque de toute sa vie ; et la jeune mère, avec sa fille et son fils, et l’orphelin qu’elle protégeoit, lisoit, travailloit et jouoit, et c’étoient quatre enfants ensemble. Si elle portoit ses regards vers l’avenir (et quelle tendre femme ne le fait pas ?), elle n’avoit pas de plans où Harry Esmond n’eût sa place ; et mille et mille fois, avec l’impétuosité qui le caractérisoit, il jura qu’aucune puissance au monde ne le sépareroit de sa maîtresse, et il ne demandoit qu’une occasion de lui prouver sa fidélité. Maintenant qu’il touche à la fin de sa vie, et qu’il s’en rappelle au sein du repos les scènes heureuses et agitées, il peut se dire, non sans satisfaction, qu’il a été fidèle à ce vœu de son enfance. Une pareille vie est si simple qu’elle peut s’écrire en peu de lignes. Mais tout n’est pas bonheur dans ce voyage qu’on nomme la vie, et le calme dont nous parlons devoit bientôt avoir une fin.

Àmesure qu’Esmond grandit et observa par lui-même, il jugea nécessaire de beaucoup lire et de beaucoup réfléchir en dehors de ce tendre cercle de parents où il avoit été admis. Il lut plus de livres qu’ils ne se soucioient d’en étudier avec lui ; il resta isolé maintes fois au milieu d’eux, et passa les nuits à des travaux futiles peut-être, mais auxquels ils ne pouvoient s’associer. Sa chère maîtresse devinoit ses pensées avec la vigilance affectueuse qui lui étoit habituelle : elle commença à prédire qu’un temps viendroit où il voudroit s’envoler de son nid ; et à ses vives protestations du contraire, elle ne répondoit qu’en soupirant et en secouant la tête. Avant que ces funestes décrets s’exécutent dans la vie, il y a toujours de secrètes prévisions et des avertissements prophétiques. Quand toutes choses encore semblent calmes, nous sommes avertis que la tempête arrive. Avant que les jours de bonheur fussent passés, deux membres, au moins, de cette réunion de famille sentirent qu’ils alloient en voir la fin ; et ils furent inquiets, guettant le nuage qui alloit troubler leur calme.

Il fut aisé à Harry de voir, malgré toute la persistance de milady dans son obéissance et son admiration pour son mari, que milord se lassoit de sa vie paisible, que l’ennui le gagnoit, qu’il devenoit maussade dans les doux liens où sa femme auroit voulu le retenir. De même qu’on dit que le grand Lama du Thibet est très-fatigué de son rôle de divinité, et bâille sur son autel tandis que ses bonzes s’agenouillent et l’adorent, plus d’un dieu dans son ménage est écœuré du respect dont le poursuivent ses dévots de famille, soupire après la liberté et son ancienne vie, et voudroit descendre du piédestal où ses fidèles désirent qu’il reste à jamais, et où ils l’adorent et l’accablent de fleurs, et d’hymnes, et d’encens, et d’adulation. Ainsi, après quelques années de mariage, mon digne lord Castlewood commença à en avoir assez ; les extases outrées et les cérémonies dévotes dont sa femme, sa grande prêtresse, le régaloit, le firent d’abord aller au lit, et ensuite hors du logis : car il faut dire la vérité, milord étoit un joyeux gentilhomme qui n’avoit rien d’auguste ni de divin dans sa nature, quoique sa tendre femme persistât à le révérer ; et d’ailleurs il achetoit cet amour à un prix que les gens de sa disposition se soucient rarement de payer ; en un mot, s’il avoit une femme aimante, il avoit une femme fort jalouse et pleine d’exigences. Il se fatigua de cette jalousie ; puis il s’y déroba ; puis vinrent, sans doute, des plaintes et des récriminations ; puis, peut-être, des promesses de s’amender non remplies ; puis des reproches, qui n’en étoient pas plus agréables pour être silencieux et pour être exprimés seulement par des regards tristes et des yeux pleins de larmes. Alors, peut-être, le couple atteignit cette autre phase, qui n’est pas rare dans la vie conjugale, où la femme s’aperçoit que le dieu de la lune de miel n’est plus un dieu, qu’il n’est qu’un mortel comme nous autres, et elle regarde dans son cœur, et, juste ciel ! Vacuæ sedes et inania regna. Et alors, supposé que la dame ait une belle intelligence et un brillant esprit, et qu’elle ne soit plus soumise au charme magique et à l’infatuation qui lui ont fait adorer, comme un dieu, un mortel fort ordinaire : que s’ensuit-il ? Ils vivent ensemble et dînent ensemble, et se disent « Ma chère » et « Mon amour, » comme ci-devant ; mais l’homme et la femme sont redevenus ce qu’ils étoient ; ce rêve d’amour est passé, comme passe toute chose dans la vie, comme passent les fleurs et les emportements, les chagrins et les plaisirs.

Très-vraisemblablement lady Castlewood avoit cessé elle-même d’adorer son mari avant de s’être relevée, ou d’avoir permis à sa maison de cesser de lui rendre un culte. Milord, c’est une justice qui lui est due, n’exigeoit pas cette idolâtrie ; il rioit et plaisantoit, et buvoit sa bouteille, et juroit, lorsqu’il étoit en colère, beaucoup trop familièrement pour un homme qui auroit eu des prétentions à la sublimité ; et il faisoit de son mieux pour détruire le cérémonial dont sa femme aimoit à l’entourer. Et il n’étoit pas besoin d’une grande finesse au jeune Esmond pour voir qu’il avoit plus de cervelle que son patron, qui, du reste, ne prenoit jamais des airs de supériorité vis-à-vis de lui ni d’aucun de ses inférieurs, excepté quand il étoit mécontent, auquel cas il exprimoit très-librement sa pensée par des jurements : mais milord, au contraire peut-être, gâtoit « le révérend Harry, » comme il appeloit le jeune Esmond, faisant constamment l’éloge de ses moyens, et admirant l’étendue de son érudition enfantine.

On peut trouver à redire qu’une personne qui a reçu tant de faveurs de son patron ne parle pas toujours d’une manière révérencieuse des gens plus âgés qu’elle ; mais l’auteur de ces Mémoires a eu aussi des descendants qu’il a élevés avec aussi peu que possible de la servilité que les parents exigent aujourd’hui de leurs enfants (faux respect qui souvent sert de masque à l’indifférence, au mépris et à la rébellion) ; et de même qu’il ne veut pas que ses petits-fils le croient ou le représentent d’un pouce plus grand que la nature ne l’a fait, de même, sur le compte de ses anciennes connoissances, il veut parler sans animosité, mais selon toute la vérité, autant qu’il la connoît, sans rien atténuer, ni rien rapporter méchamment.

Aussi longtemps donc que tout alloit au gré de lord Castlewood, il étoit d’assez bonne humeur, d’un caractère naturellement enjoué et facile, aimant à plaisanter, surtout avec ses inférieurs, et charmé de recevoir le tribut de leur rire. À tous les exercices du corps, il étoit d’une adresse extrême, tirant au blanc et au vol, dressant les chevaux, faisant de la voltige, lançant le palet, habile à tous les jeux. Et non-seulement il faisoit bien ces choses, mais il les croyoit faire en perfection : aussi il étoit souvent trompé en fait de chevaux, ayant la prétention de s’y connaître mieux qu’aucun jockey ; il jouoit au billard avec des escrocs qui lui prenoient son argent, et chaque fois, il revenoit de Londres plus pauvre qu’il n’y étoit allé, comme le témoigna l’état de ses affaires, lorsque arriva l’accident subit qui mit fin à sa carrière.

Il aimoit à faire parade de sa toilette, et il y passoit, par jour, autant d’heures qu’une coquette sur le retour. Il employoit la dixième partie de sa journée à se brosser les dents et à huiler ses cheveux, qui étoient châtains et bouclés, et qu’il n’aimoit point à cacher sous une perruque comme en portoit presque tout le monde à cette époque. (Nous avons recouvré à présent la liberté de porter nos cheveux, mais avec de la poudre et de la pommade. Quand est-ce, je le demande, que ces monstrueuses capitations de notre temps seront abolies, et que les hommes auront la permission de porter leurs couleurs, noires, rouges ou grises, telles que la nature les a faites ?) Et comme il aimoit à la voir bien mise, sa femme n’épargnoit, en ce genre, aucune peine pour lui plaire ; vraiment, elle se seroit aussi bien coupé que coiffé la tête, s’il lui en avoit donné l’ordre.

C’étoit un sujet d’étonnement pour le jeune Esmond, en servant comme page auprès de milord et de milady, d’entendre, chaque jour, raconter par milord à la compagnie qui venoit les mêmes histoires grivoises, au récit desquelles sa femme ne manquoit jamais de sourire ou de baisser la tête, et le docteur Tusher d’éclater de rire à l’endroit convenable, ou de s’écrier : « Fi ! milord, songez à mon habit ; » mais avec une si foible démonstration de résistance, que cela ne faisoit qu’exciter milord davantage. Les histoires de lord Castlewood s’épiçoient par degrés, et devenoient plus fortes après l’ale, à dîner, et la bouteille ensuite, milady prenant toujours la fuite après le premier verre bu à l’Église et au roi, et laissant les hommes porter entre eux le reste des santés.

Et comme Harry Esmond étoit page de milady, il étoit aussi quitte de son devoir en ce moment. « Milord a vécu à l’armée et avec des soldats, disoit-elle à l’enfant, parmi lesquels une grande licence est permise. Vous avez été élevé à une autre école, et j’espère que ces habitudes changeront quand vous serez plus âgé ; non pas qu’aucun reproche sérieux s’attache à milord, qui est un des meilleurs hommes et des plus religieux de ce royaume. » Et très-vraisemblablement elle le croyoit. C’est étrange, ce que l’homme peut faire sans que la femme cesse de le regarder comme un ange.

Et comme Esmond a pris la vérité pour devise, il faut avouer, même au sujet de cet autre ange, sa maîtresse, qu’elle avoit un défaut de caractère qui gâtoit ses perfections. Avec l’autre sexe parfaitement tolérante et bonne, elle étoit invariablement jalouse du sien, et la preuve qu’elle avoit ce vice, c’est que, bien qu’elle se reconnût mille défauts qu’elle n’avoit pas, on ne pouvoit jamais la faire convenir de celui qu’elle avoit. Mais s’il venoit à Castlewood une femme, n’eût-elle qu’un semblant de beauté, elle étoit si sûre de lui trouver quelque côté défectueux, que milord, en riant à sa manière joyeuse, la plaisantoit souvent sur ce foible. Les domestiques avenantes pouvoient se présenter à Castlewood, mais on n’en arrêtoit aucune. La femme de charge étoit vieille ; la dame de compagnie de milady louchoit et étoit marquée de la petite vérole ; les servantes et la fille de cuisine étoient des paysannes communes, pour lesquelles lady Castlewood étoit bonne, comme il étoit dans sa nature de l’être pour presque tout le monde ; mais dès qu’elle avoit affaire à une jolie femme, elle étoit froide, réservée et hautaine. Les dames du pays lui trouvoient ce défaut, et, quoique tous les hommes l’admirassent, leurs femmes et leurs filles se plaignoient de sa froideur et de ses airs, et disoient que Castlewood étoit plus agréable du temps de lady Jézabel (comme on appeloit la douairière) qu’à présent. Quelques-unes prenoient le parti de ma maîtresse. La vieille lady Blenkinsop Jointure, qui avoit été à la cour du temps du roi Jacques I, la defendoit toujours, et ainsi faisoit la vieille mistress Crookshank, la fille de l’évêque Crookshank, de Hexton, qui, avec quelques autres du même genre, proclamoient milady un ange ; mais les jolies femmes n’étoient point de cet avis, et l’opinion du pays étoit que milord étoit sous la pantoufle de sa femme, et qu’elle le dominoit complètement.

La seconde bataille que Harry Esmond eut à livrer eut lieu à quatorze ans, contre Bryan Hawkshaw, fils de sir John Hawkshaw, de Bramblebrook, qui, ayant émis l’opinion que milady étoit jalouse et qu’elle menoit milord par le nez, mit Harry dans une telle fureur, que Harry tomba sur lui, et avec une telle rage, que l’autre garçon, qui avoit deux ans de plus et qui étoit bien plus grand, étoit loin d’avoir le dessus de l’assaut, lorsque l’assaut fut interrompu par le docteur Tusher, qui sortoit de la salle à manger.

Bryan Hawkshaw se releva saignant du nez, surpris qu’il avoit été, comme auroit pu l’être un homme plus fort, par la furie de cette attaque.

« Petit mendiant ! petit bâtard ! dit-il ; je te tuerai pour cela. »

Et, en effet, il étoit de taille.

« Bâtard ou non, dit l’autre, en grinçant des dents, j’ai une paire d’épées, et, si vous voulez, ce soir, sur la terrasse, vous mesurer avec moi comme un homme… »

Et ici, l’arrivée du docteur mit fin au colloque des deux champions. Probablement, tout grand qu’il étoit, Hawkshaw ne se soucioit pas de continuer à se battre avec un adversaire si féroce.

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