‹ Hercule FurieuxChapitre 9 sur 11 · ACTE QUATRIÈME. · Scène I.

ACTE QUATRIÈME. · Scène I.

HERCULE, THÉSÉE, AMPHYTRION, MÉGARE.

HERCULE.

Renversé par mon bras vengeur, Lycus a mordu la poussière : tous ceux qui avaient partagé sa tyrannie, ont aussi partagé son trépas. Maintenant je vais offrir des sacrifices à mon père et aux autres dieux, en reconnaissance de ma victoire, et immoler sur leurs autels les victimes qui leur sont dues.

Déesse des combats, ma compagne et mon appui dans mes travaux, toi dont la main gauche porte l’égide redoutable armée de la tête de la Gorgone, je t’invoque, ô Pallas ! Dieu vainqueur de Lycurgue, et conquérant de l’Inde, toi qui balances dans tes mains le thyrse orné de pampres verts, sois-moi propice. Apollon, dieu de la lyre, et toi, Diane, sa sœur, qui te plais à lancer des flèches rapides, vous tous mes frères, qui habitez l’Olympe, et qui ne devez pas le jour à la marâtre qui me poursuit de sa colère, écoutez mes vœux.

Qu’on amène ici les plus grasses victimes. Que les parfums de l’Inde, que l’encens de l’Arabie, brûlent sur les autels ; que leur douce vapeur s’élève en épais tourbillons. Que les rameaux du peuplier se tressent en couronnes sur nos têtes ; vous, Thésée, mettez autour de la vôtre l’olivier de la ville de Minerve ; nous adorerons, nous, le maître du tonnerre ; vos hommages s’adresseront aux fondateurs de Thèbes, à la grotte sauvage du belliqueux Zéthus, à la fontaine célèbre de Dircé, au dieu tyrien qu’un roi étranger apporta parmi nous. Jetez de l’encens sur les brasiers sacrés.

AMPHITRYON.

Mon fils, il faudrait d’abord purifier tes mains souillées de carnage et teintes du sang ennemi.

HERCULE.

Que ne puis-je au contraire offrir aux dieux le sang de cet homme impie ! jamais libation plus agréable n’eût coulé sur un autel : la victime la plus méritoire et la plus acceptable qui puisse être sacrifiée à Jupiter, c’est un tyran.

AMPHITRYON.

Demande à ton père la fin de tes rudes travaux ; prie-le de mettre un terme à tes fatigues.

HERCULE.

Je vais prononcer des vœux dignes de Jupiter et dignes de moi. Que le ciel, la terre et l’air maintiennent leur antique harmonie ; que les astres accomplissent sans désordre leurs révolutions éternelles ; qu’une profonde paix descende sur le monde ; que le fer ne serve désormais qu’aux travaux innocens qui fécondent la terre ; que l’épée disparaisse ; plus de vents furieux qui soulèvent les flots, plus de foudres lancées par la main vengeresse de Jupiter ; que nul torrent grossi par les neiges de l’hiver ne déracine les moissons dans son cours ; plus de poisons, plus d’herbe malfaisante, aux sucs vénéneux et mortels ; plus de tyrans cruels et barbares. Si la terre cache encore dans son sein quelque monstre qui doive en sortir un jour, qu’elle se hâte ; que ce fléau paraisse, afin qu’il tombe sous la puissance de mon bras.

Mais quoi ? nous sommes au milieu du jour, et la nuit couvre le ciel. Le soleil pâlit, sans qu’aucun nuage le voile. Quelle puissance ramène le jour en arrière, et le fait rétrograder vers l’orient ? Pourquoi cette nuit profonde et inconnue ? que signifient ces étoiles qui brillent au ciel en plein midi ? le lion de Némée, dont la mort fut le premier de mes travaux, éclaire la plus belle partie du firmament ; il est tout étincelant de fureur, sa gueule s’ouvre comme pour dévorer quelque constellation ; sa tête se dresse avec menace ; le feu jaillit de ses naseaux, l’or de sa crinière fauve étincelle autour de son cou. Tous les astres qui ramènent le fertile automne, et ceux qui nous versent les frimas et les glaces de l’hiver, il va les franchir d’un bond, pour attaquer le signe du printemps, et briser la tête du Taureau.

AMPHITRYON.

D’où vient ce trouble soudain ? ô mon fils ! pourquoi porter çà et là tes yeux ardens, et quel est ce vertige qui change ainsi pour toi l’aspect du ciel ?

HERCULE.

J’ai soumis la terre, et vaincu les flots orageux ; l’enfer même a éprouvé ma puissance, le ciel seul ne la connaît pas encore : c’est une conquête digne de moi. Je vais m’élever dans les plus hautes régions du monde céleste ; oui, montons jusqu’au séjour des dieux, Jupiter m’en permet l’entrée. Mais s’il me la refuse ? non, la terre ne peut me porter plus long-temps, elle doit enfin me rendre au ciel ma patrie. Voici que tous les dieux m’appellent de concert, et m’ouvrent les portes de l’Olympe ; Junon seule veut me les fermer. Laisse-moi entrer, ouvre-moi la porte, ô Junon, si tu ne veux pas que je la brise. Tu hésites encore ? je vais rompre les chaînes de Saturne, et lâcher ce vieux roi du ciel contre le fils impie qui l’a détrôné. Que les Titans furieux se préparent à recommencer la guerre, je leur servirai de chef ; j’arracherai les collines avec les forêts qui les couvrent, je déracinerai les montagnes habitées par les Centaures ; je les poserai l’une sur l’autre, comme des degrés pour monter au ciel. Chiron va voir l’Ossa dominer le Pélion ; l’Olympe sera le dernier échelon qui me portera, ou que je lancerai jusqu’au séjour des dieux.

AMPHITRYON.

Écarte, ô mon fils, ces coupables pensées. Ton cœur est noble, mais il s’égare ; hâte-toi de calmer cette fougue impétueuse.

HERCULE.

Que vois-je ? les Géans furieux se dressent tous en armes ! Tityus s’est échappé du séjour des Ombres, le sein déchiré, sans entrailles, et le voilà tout près du ciel ! le Cithéron s’ébranle, l’orgueilleuse Pallène tremble jusque dans ses fondemens, et toute la vallée de Tempé. Un des Titans a soulevé la cime du Pinde, un autre l’Œta. Mimas se livre à toute sa furie. La cruelle Érinnys agite son fouet terrible, et, balançant dans ses mains des tisons ardens retirés des flammes d’un bûcher, elle en menace ma tête, et toujours de plus près. L’affreuse Tisiphone, avec sa chevelure de serpens, ferme avec sa torche enflammée la porte des enfers, restée sans défense depuis l’enlèvement de Cerbère. Mais j’aperçois ici cachés les enfans de Lycus, race coupable d’un tyran : je vais vous réunir à votre père ; deux flèches rapides vont partir de mon arc ; le but est digne de mes coups.

AMPHITRYON.

Où l’emporte son aveugle fureur ? il a ramené l’une vers l’autre les deux extrémités de son arc immense ; il prend une flèche dans son carquois ; elle s’échappe en sifflant, traverse par le milieu la tête de l’enfant, et n’y laisse que la blessure qu’elle a faite.

HERCULE.

Je découvrirai ce qui subsiste encore de cette race infâme, et ses retraites les mieux cachées. Mais pourquoi différer ? il me reste de plus grands coups à frapper, il me faut combattre Mycènes, et détruire de mes mains ses fortes murailles bâties par les Cyclopes. Allons, renversons ce palais, vain obstacle qui m’arrête, brisons ses portes, et les colonnes qui le soutiennent. Le voilà maintenant à jour ; et je découvre ici caché le fils d’un père abominable.

AMPHITRYON.

Le pauvre enfant lui demande grâce d’une voix timide en étendant vers lui ses petites mains suppliantes. Ô crime affreux, spectacle horrible et déchirant ! il l’a saisi par cette main qu’il lui tendait, l’a fait tourner trois fois autour de sa tête, et l'a lancé avec fureur. La tête a retenti en se brisant contre la pierre, et la cervelle a jailli contre les murailles. Mais voici la malheureuse Mégare qui, tremblante et égarée, s’échappe de sa retraite en cachant dans son sein le plus jeune de ses enfans.

HERCULE.

Quand même tu pourrais fuir jusque dans les bras de Jupiter et t’y cacher, ma main saurait bien t’y atteindre et t’en arracher.

AMPHITRYON.

Où courez-vous, malheureuse ! quelle retraite, quel asile pensez-vous chercher ? il n’en est point au monde contre la fureur d’Hercule ; jetez-vous plutôt dans ses bras, en essayant de le fléchir par de douces prières.

MÉGARE.

Grâce ! ô mon époux, grâce ! reconnais Mégare ; cet enfant, c’est ta vivante image, c’est toi-même : vois-tu comme il te tend les mains ?

HERCULE.

Cette cruelle marâtre est en ma puissance ; viens, je vais te punir, et délivrer Jupiter du joug honteux que tu fais peser sur lui, mais avant la mère il faut tuer d’abord ce petit monstre.

MÉGARE.

Insensé, que vas-tu faire ? c’est ton sang que tu vas répandre !

AMPHITRYON.

Le pauvre enfant est déjà mort, avant d’avoir été frappé, de la peur que lui causent les regards enflammés de son père ; il ne respire plus. Maintenant c’est contre son épouse qu’il brandit sa pesante massue ; il lui brise les os ; sa tête, séparée, manque au tronc, et ne peut se retrouver nulle part. Ô malheureuse et trop longue vieillesse ! peux-tu bien contempler ce spectacle ? Si ma douleur t’irrite, je suis prêt à mourir ; prends-moi pour but de tes flèches, ou tourne contre moi cette massue, couverte du sang des monstres ; délivre-toi d’un homme qui n’est pas ton père, et dont le nom déshonorerait ta gloire.

THÉSÉE.

Pourquoi, malheureux vieillard, vous offrir de vous-même à la mort ? que voulez-vous faire ? fuyez, cachez-vous, épargnez un crime à la main d’Hercule.

HERCULE.

C’est bien. J’ai entièrement détruit la famille d’un odieux tyran. C’est à toi, épouse de Jupiter, que je viens d’immoler ces victimes ; mes vœux étaient dignes de toi, je les accomplis sans regret ; je trouverai dans Argos d’autres victimes à t’offrir.

AMPHITRYON.

Ton sacrifice n’est pas complet, mon fils ; il faut l’achever. La victime est au pied des autels ; la tête inclinée, elle n’attend que la main qui doit l’immoler. Me voici, j’appelle, je provoque tes coups. Frappe donc. Mais quoi ! sa vue se trouble, un nuage de douleur se répand sur ses yeux, sa main tremble ! le sommeil descend sur lui, sa tête fatiguée s’incline et se penche sur sa poitrine. Ses genoux s’affaissent, et le voilà qui roule à terre de tout son poids, comme un orme qui tombe dans les forêts, comme une digue jetée à la mer pour y former un port. Vis-tu, ou si ta fureur, qui t’a porté à détruire ta famille, t’a détruit toi-même ? Il dort : on le sent vivre et respirer. Laissons-lui prendre quelques momens de repos, afin que le calme profond du sommeil apaise le trouble violent qui l’agite. Enlevez-lui ses armes, pour que sa fureur ne les reprenne pas au réveil.

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