III
A peine si, tout au début, l’art de la Grèce se préoccupe des puissances ennemies qui entravent nos premiers pas. Bien qu’il se place déjà sous la protection des forces intelligentes, l’homme n’a pas oublié les luttes qu’avait dû soutenir l’aïeul contre les forces brutales d’un univers qui le repoussait. Ce souvenir s’inscrit dans les sculptures qui montraient, sur le fronton du Parthénon de Pisistrate, Zeus luttant contre Typhon ou Héraclès terrassant Echidna. Œuvre barbare, violemment bariolée de bleus, de verts, de rouges, souvenir des avalanches, des antres redoutés, des orages du nord dans la montagne, cauchemar de sauvages encore mal instruits par l’Asie et l’Egypte, mais devenus curieux déjà, et avides de comprendre. L’enfer païen durera peu.
Le temple où règnent ces idoles, taureaux, serpents tortueux, visages étonnés à barbe verte, est d’ailleurs, dans son principe, ce qu’il sera aux plus grandes époques. L’architecture est l’art collectif, nécessaire, qui apparaît le premier, qui meurt le premier. Le besoin primordial de l’homme après la nourriture, c’est l’abri, et c’est pour édifier cet abri qu’il fait appel pour la première fois à la faculté qu’il possède de découvrir, dans les constructions naturelles, une logique d’où la loi sortira peu à peu pour lui permettre d’organiser sa vie selon le plan universel. La forêt, les falaises sont les fortes éducatrices de l’abstraction géométrique où l’homme puisera les moyens de bâtir des maisons ayant chance de résister à l’assaut des pluies et des orages. A Corinthe s’élève déjà un temple à colonnes trapues, très larges, sortant droit du sol, montant d’un bloc jusqu’à l’entablement. Plusieurs sont debout encore. Elles sont terribles à voir, noires, rongées comme de vieux arbres, aussi dures que l’esprit des contrées péloponnésiennes. L’ordre dorique sortait de ces maisons de paysans qu’on voit encore dans les campagnes d’Asie Mineure, des arbres plantés dans le sol, en quatre lignes faisant rectangle, supportant d’autres arbres horizontaux où s’assiéra le toit. La forme du fronton vient de la pente de ce toit, calculée pour l’écoulement des pluies. Le temple grec, même quand il réalisera les combinaisons intellectuelles les plus lucides et les plus volontaires, plongera toutes ses racines dans le monde matériel dont il est la loi formulée.
Sur les sculptures de ces temples, l’esprit de l’Asie a laissé sa trace. Elles se prolongeront jusqu’au grand siècle, mais tellement assimilées au génie hellénique naissant qu’on ne peut songer, à les voir, à une imitation directe, mais plutôt à ces ressemblances incertaines et fuyantes qui flottent sur le visage des enfants. Les Apollons archaïques doriens, ces statues souriantes et terribles où la force monte d’un flot, font sans doute penser aux formes égyptiennes, par la jambe qui porte en avant, les bras collés au torse raide. Mais, sur ce hiératisme, l’esprit théocratique n’exerce pas d’action. L’art dorien est tout d’une pièce, bien moins subtil, bien moins raffiné, bien moins conscient que celui des sculpteurs de Thèbes. Entre les plans sculpturaux très rudes, les passages sont à peine indiqués. Ce qui domine, c’est le souci d’exprimer la vie musculaire.
C’est que ces Apollons sont des athlètes. La grande gymnastique, cette institution nécessaire qui va permettre à la Grèce de développer parallèlement à la souplesse de l’esprit, dans sa recherche constante de l’équilibre universel, la force des bras et des jambes, la grande gymnastique est née. Déjà, de toutes les régions du monde grec, des îles, des colonies lointaines d’Italie et d’Asie, les jeunes hommes viennent disputer à Olympie et à Delphes la couronne d’olivier. Pour courir, pour lutter, pour lancer le disque, ils sont nus. Les artistes qui accourent à ces rendez-vous nationaux, comme tout ce qui répond au nom d’Hellène, ont sous les yeux le spectacle des mouvements de la charpente humaine et du jeu complexe des muscles roulant sous la peau brune, écorchée, durcie par les cicatrices. La sculpture grecque naît dans le stade. Elle mettra un siècle à en franchir les gradins et à s’installer au fronton des Parthénons définitifs pour y devenir l’éducatrice des poètes et après eux des philosophes. Ils viendront nourrir leur esprit au spectacle des rapports de plus en plus subtils qu’elle établira dans le monde des formes en mouvement. Il n’y eut jamais de plus glorieux, de plus saisissant exemple de l’unité de notre action : l’athlétisme, par l’intermédiaire de la sculpture, est le père de la philosophie, du moins de la philosophie platonicienne, dont le premier soin fut de se retourner contre la sculpture et l’athlétisme pour les tuer.
La Grèce, par l’Apollon dorien, passe de l’art primitif à l’archaïsme proprement dit. L’artiste regarde la forme avec plus d’attention, en dégage péniblement le sens et le transporte dans son œuvre avec tant d’intransigeance qu’il lui impose une apparence d’édifice dont l’architectonique paraît ne pas devoir changer. Le Péloponnèse devient la grande pépinière des marbriers archaïques : Cléœthas, Aristoclès, Kanakhos, Hagélaïdas ouvrent des ateliers à Argos, à Sicyone et Sparte, la citadelle de l’idéal dorien devient, avant Athènes, le foyer de la pensée grecque. Mais l’hellénisme intégral n’y trouvera pas son aliment. Sparte est loin des routes du vieux monde, emprisonnée dans une vallée solitaire où coulent des torrents de montagne, jalousement fertile, séparée des grands horizons par les arêtes dures du Taygète que la neige couvre jusqu’en été. Le peuple qui l’habite est aussi fermé qu’elle, et c’est ce milieu isolé qui maintiendra si longtemps son égoïsme volontaire. Athènes, au contraire, est au centre de la Méditerranée orientale, et près de la mer. Elle est le point de rencontre de l’élément dorien, positif et discipliné, qui remonte du sud vers Corinthe, Egine et l’Attique, à la recherche de contrées à soumettre, et de l’élément ionien qui lui apporte, au travers du crible des îles, l’esprit artiste de l’Asie, assoupli et subtilisé par l’habitude du négoce, de la diplomatie et de la contrebande. La gloire de Sparte, au fond, c’est d’avoir offert à Athènes un terrain vierge à féconder, et aussi, en la harcelant sans merci, de l’avoir tenue en haleine, de l’avoir obligée longtemps à cultiver son énergie. Athènes, trempée par ces luttes, ne tardera pas à montrer sa supériorité. Quand les soldats de Darius suivront les négociants asiatiques vers les rivages de l’Europe, c’est elle qui prendra la tête de la Grèce, alors que Sparte, enfermée dans la culture aveugle de son intérêt personnel, ne rejoindra son rang qu’après le combat.
Où trouver la première étape de l’art ionien en marche vers l’Attique, l’aube incertaine du grand sensualisme oriental assaini par la mer et affiné par le négoce qui va inonder l’âme dorienne d’humanité ? La Héra de Samos est peut-être plus raide encore que les athlètes péloponnésiaques, comme elle est plus près de l’Egypte saïte qui éclôt à ce moment-là et envahit la forme hiératique de féminité. Une étroite gaine d’étoffe emprisonne ses jambes réunies, mais, sous le voile qui la couvre, léger et ridé comme une eau, les épaules, les bras, la poitrine, les reins creusés ont des profils d’une grâce mouvante dont les plans se rejoignent et se pénètrent avec la douceur d’un aveu. C’est cet esprit tout trempé de tendresse, qui va très vite prendre pied sur le continent grec. Dès la fin du VIe siècle, l’art dorien, l’art ionien voisinent partout, sans s’être encore bien reconnus. A Delphes, la Grèce d’Asie accueille d’un mystérieux sourire, au seuil du Trésor des Cnidiens, le rude statuaire du Péloponnèse qui a dressé au fronton du sanctuaire d’Apollon des femmes, des lions, de formidables chevaux. Les cariatides qui soutiennent l’architrave asiatique sont d’étranges femmes secrètes, elles ont une grâce ailée, animale et dansante, elles semblent garder la porte tentatrice des soleils intérieurs et des ivresses inconnues. L’esprit dorien, l’esprit ionien, le jeune rustre éclatant de vigueur, la jeune femme parée, caressante, équivoque, se rencontrent et vont s’aimer… L’art attique qui sera, dans son âge adulte, la grande sculpture classique, austère et vivante, naîtra de leur union.
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