‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 19 sur 36 · IV

IV

On travaillait bien le marbre, à Athènes, depuis plus de cent ans, et l’Acropole, surtout avec Pisistrate, s’était couverte de monuments et de statues. Mais Endoios, le grand maître athénien du VIe siècle, reste encore soumis aux traditions ioniennes. Ce n’est qu’à la veille des guerres médiques que la synthèse hellénique, avant de se manifester par l’action collective de la résistance à l’envahisseur, s’ébauche dans quelques esprits.

Sans doute, un peuple est un organisme trop complexe et dont les éléments générateurs sont trop mêlés et trop nombreux pour qu’on puisse déterminer, dans tous les actes qui l’expriment, le degré d’influence de chacun de ces éléments. Il est comme un fleuve fait de cent rivières, de mille torrents ou ruisseaux qui lui portent confusément la neige entraînée par les avalanches, la boue des terres argileuses, le sable et le silex, la fraîcheur et l’arôme des forêts traversées. Il est le fleuve, une large unité vivante roulant les mêmes eaux dans la même rumeur. Les hommes d’un même temps réalisent tous les degrés intermédiaires qu’il faut pour que l’avenir puisse passer des uns aux autres sans effort et ne plus trouver en eux que des pressentiments semblables, alors qu’ils s’imaginaient eux-mêmes différer profondément. Et les hommes de ce temps sont unis à ceux qui les précèdent, à ceux qui les suivent par des relations nécessaires où se manifeste la continuité mystérieuse de notre action. Il n’est pas possible de fixer la minute, ni de désigner l’œuvre où ce que nous appelons aujourd’hui l’âme hellénique essaya de se définir pour la première fois. Nous ne pouvons que tourner les yeux vers celles qui commencent à tressaillir, sur qui semble passer le premier souffle de liberté et de joie spirituelle pour tenter d’y surprendre l’éveil à la beauté de vivre d’une nouvelle humanité.

Les jeunes femmes trouvées il y a vingt ans, près de l’Erechthéion, dans le remblai de soutènement du Parthénon, où les terrassiers grecs les avaient mises après le sac et l’incendie de l’Acropole par les soldats de Xerxès, ont peut-être les premières le sourire ivre qui l’annonce. Sans doute, le parfum des îles y domine. Elles songent surtout à plaire, elles sont femmes, une force amoureuse invincible rayonne d’elles, les environne et les accompagne d’une rumeur de désirs. Mais à voir leurs plans sûrs, leur net et puissant équilibre, on ne peut pas douter que l’artisan dorien qui travaillait alors à Egine, à Corinthe, à Athènes même, ait eu des contacts répétés avec l’immigrant ionien que la conquête perse a rejeté sur l’Occident.

Amenées d’Orient par les aventuriers de la mer, les hommes aux récits menteurs, enivrants et sauvages, elles se gardent bien d’effaroucher le monde austère et dur qu’elles sont venues visiter. Elles se tiennent immobiles, soutenant leur robe d’une main. Leurs cheveux roux qui pendent dans le dos et dont les tresses passent de chaque côté du cou pour retomber sur la poitrine, sont nattés et frisés, teints sans doute, et ruissellent de bijoux. Le front est diadémé quelque fois, le poignet cerclé de bracelets, les oreilles chargées de boucles. De la tête aux pieds elles sont peintes, de bleu, de rouge, d’ocre, de jaune et leurs yeux d’émail brillent dans leur visage souriant. Ces créatures barbarement enluminées, éblouissantes et bizarres comme des oiseaux des tropiques, ont la forte saveur des femmes d’Orient, fardées, parées, peut-être assez vulgaires, fascinantes pourtant, lointaines, des êtres de conte, des animaux puérils, des esclaves gâtées. Elles sont belles. Nous les aimons d’une tendresse qui ne peut pas s’épuiser. C’est de leurs flancs étroits et fermes qu’est sorti notre labeur.

Elles ont contribué à renverser les notions singulières qu’avait ancrées en nous l’idéalisme d’école pour qui le marbre immaculé et le calme des attitudes est depuis trois cents ans l’emblème sentimental d’une sérénité qui n’est qu’apparente et exprime la réaction d’une énergie toujours tendue à surmonter l’horreur des convulsions et des guerres qui dévastent les cités. La couleur ne va pas sans mœurs violentes et louches. Jusqu’à l’épanouissement complet de son art en tout cas, et probablement jusqu’à sa chute, la Grèce a peint tous ses dieux. Bariolés de bleus et de rouges, vivants comme des hommes et des femmes, ils s’animaient avec le jour, ils participaient aux surprises et aux fêtes de la lumière, ils remuaient au fond de l’ombre commençante. Ils appartenaient à la foule qui grouillait au pied de l’Acropole, la foule des ports d’Orient, affairée, bruyante, familière, ils sortaient des ruelles sales où des chiens errants se disputent des débris d’entrailles, quartiers de moutons et d’agneaux saignant aux étalages, fruits, épices entassées, étoffes teintes, verroteries, carrefours colorés, pleins de glapissements et d’appels, d’odeurs d’ail, de pourriture et d’aromates. Des enfants nus, des marchands équivoques, des marins durcis par le vent, des femmes aux yeux peints, habillées de robes criardes. Les temples et les monuments couverts d’ocre, de vermillon, de vert, d’azur et d’or sont faits avec les tons du ciel, de l’espace marin envahi de pourpre ou verdâtre, de la mer violette ou bleue, de la terre, de son vêtement de labours maigres et de feuillages secs, oliviers laiteux, cyprès noirs, comme ils marient leurs formes aux formes toujours présentes des golfes sinueux et des collines. Quel est le rôle du statuaire ? Equilibrer dans la lucidité et la fermeté de l’intelligence tous ces éléments épars pour imposer de clairs rapports et des directions harmonieuses à leur apparent chaos.

Le Mythe apollinien veillait, dans la conscience encore obscure, mais solide, et gonflée de foi primitive, des marbriers athéniens. Les étranges femmes qui s’étaient emparées de la forteresse athénienne ne devaient énerver qu’une heure leur résistance aux hordes asiatiques qu’elles précédaient de peu. L’élément orgiastique et sentimental représenté par la polychromie rencontrait déjà, pour maintenir de toutes parts son attirante et souriante action des plans nets, des contours précis, un extraordinaire élan vers la domination de l’impulsivité sensuelle par la santé sereine de la naissante raison. L’âme miraculeuse et fatiguée de l’Asie recouvre sa force et sa foi au contact d’une énergie virile qu’elle éclaire d’intelligence dans un échange inattendu. Nous assistons à l’instant mystérieux où la fleur va déployer à la lumière le frémissement de ses pétales jusqu’alors serrés dans leur gaine verte. Ces idoles représentent, peut-être, le plus bel effort qu’ait accompli l’homme pour découvrir dans sa conscience l’approbation de son instinct. Il y a là une tension d’âme émouvante, une énergie tout employée à chercher notre accord d’une heure avec un monde dont nous pressentons que l’harmonie secrète nous habite. Ingénues comme la jeunesse, perverses comme le désir, elles sont fermes et libres comme la volonté.

Avec elles, l’archaïsme grec s’est tout à fait emparé de cette conception architecturale de la forme qui peut être très dangereuse, parce qu’on risque, comme les Egyptiens, de n’en jamais sortir. Sans elle, il n’est pas de sculpture. Elle est plus élevée, aux yeux de quelques-uns, que l’expression équilibrée de notre destinée physique, que le Ve siècle va réaliser chez les Grecs. S’y tenir pourtant, c’est s’arrêter aux apparences d’absolu au-delà desquelles l’intuition ne peut plus avancer et interdire à l’intelligence de rechercher dans ses rapports avec le monde qui l’entoure son sens moyen d’humanité. C’est avoir peur d’aborder le mystère que nous savons impénétrable et reculant toujours à mesure que nous avançons. Reprocher à l’art grec d’avoir été humain, c’est reprocher à l’homme d’être. Et c’est même oublier que l’art du Ve siècle, tout en brisant les cadres de la forme archaïque pour y faire entrer par torrents la palpitation et l’atmosphère de la vie, a retenu tous les principes qui font sa force et son austérité.

Le statuaire égyptien, le statuaire grec des premiers siècles, uniquement préoccupé d’établir l’architecture des ensembles avant de pénétrer dans le monde touffu des gestes et des sentiments, a trouvé la loi des profils, fixé la masse entière dans les plans qui la définissent et fondé, ce faisant, la science sculpturale. Mais l’élément qui anime le bloc et lui donne le mouvement y manque, ou du moins il y prend une signification hermétique qui l’écarte tous les jours de la route suivie ailleurs par l’homme et le conduit fatalement au désert de l’abstraction pure, fermé de tous les côtés. Immobilisée pour toujours, ne pouvant étendre ses recherches, la statuaire égyptienne s’attachait à subtiliser le passage, l’onde sans commencement ni fin qui relie un plan à un autre, et s’absorbait dans ce problème jusqu’à perdre de vue la forme maternelle qui en fut le point de départ, et mourir de cet oubli sans espoir de résurrection. La sculpture saïte ne fait que des tentatives trop timides d’indépendance, elle recommence le même effort, elle impose au granit et au bronze la docilité de l’argile, elle y retrouve l’ondulation de l’eau, elle promène sur eux la lumière et l’ombre comme des nuages sur le sol. Mais elle s’épuise à moduler les inflexions de son rêve beaucoup plus vite que la sculpture thébaine, parce que Thèbes a du moins fourni un long effort pour parvenir à formuler ce rêve, et qu’après ce rêve il n’y a plus rien si le monde extérieur reste à jamais interdit. Antée doit retoucher la terre. Le sculpteur grec, libre d’explorer à sa guise le monde des apparences, ne peut pas ne pas s’apercevoir qu’en découvrant les relations des plans il découvrira les rapports qui unissent à l’homme et unissent les uns aux autres tous les phénomènes sensibles qui nous révèlent l’univers. Le passage, où l’Egyptien n’a vu qu’un exercice métaphysique admirable, devient avec le Grec l’instrument de l’investigation sensuelle et rationnelle. Après lui, le passage est au plan sculptural ce que la philosophie est à la science.

C’est pour cela que nous aimons les petites idoles peintes, les orantes étonnées et barbares de l’Acropole primitive. Elles sont au point de tension le plus haut de la pensée grecque, à l’instant décisif où le génie humain va choisir la route à prendre. Les guerres médiques arrivent. Athènes, à la tête des villes grecques, donne à l’histoire un de ses plus beaux spectacles. Elle va tremper sa force morale dans le sacrifice et la souffrance et utiliser le repos d’esprit que lui procurera la guerre à léguer à la génération suivante des réserves intellectuelles immenses, qui jaillissent en forêts de marbre, en tragédies, en odes triomphales. Ainsi, toujours, au cours de notre histoire, la grande floraison d’esprit suit le grand effort animal et les hommes d’action engendrent les hommes de pensée. Nous touchons à l’heure de l’exaltation la plus puissante de l’enthousiasme humain. Les énergiques et douces créatures de marbre qui peuplaient la citadelle venaient d’être achevées quand les Perses les mutilèrent, Eschyle combat à Marathon, Pindare fait trembler au vent de ses vers les rameaux de l’arbre sacré, Sophocle enfant se met nu pour chanter le Pæan sur la plage de Salamine. Une telle virilité soulève les artistes qui vont travailler dans les ruines de l’Acropole, qu’au lieu de relever les statues renversées, ils ne les jugent bonnes qu’à soutenir le piédestal de celles qui dorment en eux.

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