‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 20 sur 36 · I

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La sculpture philosophique naît de la liberté et meurt par elle. L’esclave, en Assyrie, a pu décrire fortement ce qu’on lui permettait de regarder, il a pu donner de la forme, en Egypte, une définition arrêtée comme la discipline qui le courbe, nuancée et émouvante comme la foi qui le soutient. Seul l’homme libre animera la loi, prêtera à sa science la vie de son émotion et trouvera dans son esprit le sommet du flot continu qui l’attache à l’ensemble des choses, jusqu’au jour où sa science tuera son émotion.

L’artiste en général s’effraie des mots, quand il ne devient pas leur victime. Il a raison de se garder d’écouter, et surtout de suivre, le philosophe professionnel. Il a tort d’avoir peur de passer pour un philosophe. Si nous n’avons pas le droit d’oublier que Phidias suivait les entretiens d’Anaxagore, nous reconnaissons qu’il eût pu, sans inconvénients, ignorer la métaphysique. Il regarda la vie avec simplicité, mais ce qu’il sut en voir développa en lui une si lucide intelligence des relations qui en font, pour l’artiste, l’unité et la continuité, que les esprits généralisateurs purent dégager de son œuvre les éléments de la méthode dont le monde moderne est sorti. Phidias, à leur insu sans doute, a formé Socrate[13] et Platon en matérialisant pour eux dans le plus clair, le plus véridique et le plus humain des langages, les rapports mystérieux qui donnent la vie aux idées.

L’esprit philosophique, on le voit naître au début du Ve siècle, encore hésitant, étonné du jour, avec l’Aurige, avec les statues d’Egine. La science sculpturale, qui n’a point à copier la forme, mais à établir les plans qui nous révèlent sa loi de structure profonde et ses conditions d’équilibre, la science sculpturale est constituée. L’Aurige est droit comme un tronc d’arbre, charpenté par-dedans, défini par tous ses profils. C’est un théorème de bronze. Mais dans les plis de sa robe rigide, dans ses étroits pieds nus plaqués au sol, son bras nerveux, ses doigts ouverts, dans ses épaules musculeuses, son cou large, ses yeux fixes, son crâne rond, une onde circule, lente, qui par saccades un peu raides tente de faire passer d’un plan à l’autre les forces de vie solidaires qui les ont déterminés. Mêmes surfaces implacables, mêmes passages durs dans les guerriers d’Egine, avec quelque chose de plus : ce chemin abstrait allant d’une figure à l’autre, à travers le vide, et faisant un tout continu, encore gêné et sans souplesse, et comme mécanique, mais où le sens des relations s’éveille irrésistible, fleur demi close et ferme qui veut s’ouvrir.

Tout se tient. L’évolution plastique, l’évolution morale montent dans un même flot pur. Anténor a déjà dressé les Tyrannicides sur l’Agora, les mythes symboliques se déroulent autour de la frise des temples, et les grandes guerres nationales mêlent, aux frontons d’Egine, les divinités et les soldats. L’athlète va devenir l’homme, l’homme le dieu, en attendant que les artistes, après avoir créé le dieu, trouvent en lui les éléments d’une humanité nouvelle. Polyclète et Myron ont déjà pris à la forme du lutteur, du coureur, du cocher, du lanceur de disque, l’idée de ces proportions harmonieuses qui définiront le corps masculin le mieux fait pour sa fonction de force, d’adresse, d’agilité, de grâce nerveuse, de calme moral réunis. Au Dorien Polyclète la puissance rude et ramassée, l’harmonie virile au repos. A l’Athénien Myron l’harmonie virile en mouvement, la vigueur des plans musculaires qui s’étalent dans un vibrant silence, quand les tendons contractés bossèlent la tête des os, quand les sillons au fond desquels reposent les nerfs et les artères faits pour répandre l’énergie, se creusent au moment de l’effort entre les aponévroses bandées. L’un établit du corps humain l’architecture profonde, sa force de colonne nue, son apparente symétrie que le geste et le modelé brisent à peine, pour introniser le théorème dans la sensation. L’autre retrouve le théorème au cœur de la sensation même où la vivante arabesque rentre, en tordant tous ses volumes, en frémissant par toutes ses surfaces, dans l’abstraction géométrique. Avec l’un, l’homme est décrit dans sa forme stable, par sa charpente perpendiculaire, les faisceaux charnus des bras et des jambes dont les ondulations précises accusent ou masquent le squelette, par son ventre étroit, sa poitrine déployée et sonore, le cercle des clavicules et des omoplates portant la colonne du cou, la tête ronde au regard libre qui le continue sans un arrêt. Avec l’autre, il est décrit dans son action. Phidias n’aura plus qu’à faire pénétrer la statique de Polyclète et la dynamique de Myron en des masses plus rondes, plus pleines, définies par des plans plus larges et plus mêlés à la lumière pour faire rayonner le marbre d’une vie supérieure et donner un sens héroïque à cette forme et à cette action. En quelques années aussi rapides que l’imagination humaine, l’anthropomorphisme mûrit.

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