‹ Histoire de l'art, Tome I : L'Art antiqueChapitre 21 sur 36 · II

II

Chose admirable ! Même par la bouche de ses poètes comiques formés d’ailleurs aux grandes œuvres, nourris des mythes du passé, cette race tenait à proclamer sa foi. Il faut lire, dans La Paix, le mot émouvant, le mot religieux d’Aristophane : « L’exil de Phidias provoqua la guerre. Périclès, qui craignait le même sort et se défiait du mauvais caractère des Athéniens, chassa la paix… Par Apollon, j’ignorais que Phidias fût parent de cette déesse… Maintenant, je sais pourquoi elle est si belle. » Tout l’idéalisme anthropomorphique est là-dedans. Le Grec fait ses dieux à l’image de l’homme, et le dieu est d’autant plus beau que l’homme est plus haut par l’esprit.

Sur cette terre simple, par cette race forte, le naturalisme religieux devait aboutir à la divinisation la plus humaine des lois naturelles et morales. Vient le poète, et le symbole donne à ces divinisations des visages resplendissants. Au fond, ce que le Grec adore, quand il est mûr et libéré, c’est l’accord de son esprit et de la loi. Quoi qu’on en ait pu dire, l’anthropomorphisme est la seule religion que la science ait laissée intacte, puisque la science c’est la loi dégagée des aspects de la vie par l’homme, et seulement par lui. Notre conception du monde est la seule preuve que nous puissions fournir de son existence et de la nôtre.

Les lois personnifiées, les dieux devenus pour la foule des êtres réels ne sont pas les tyrans, pas même les créateurs des hommes, ce sont d’autres hommes, plus accomplis dans la vertu, mais plus vastes dans le désordre. Ils ont les défauts, les impulsions des hommes, ils ont leur sagesse et leur beauté à l’état de forces fatales. Ils sont l’idéal humain contrarié par les passions humaines, les lois qu’il s’agit pour nous, à travers la résistance de l’égoïsme et des éléments naturels, de dégager du monde et d’obéir. Héraklès combat l’accident, ce qui retarde et contrarie notre acheminement vers l’ordre. Il entre dans les bois pour y assommer les lions, il dessèche les marécages, il égorge les méchants hommes et dompte les taureaux. Ses bras velus, ses genoux, sa poitrine saignent de sa lutte avec les rochers. Il protège l’enfance de la volonté organisatrice contre l’adulte brutalité des choses. A ses côtés, Prométhée part à la conquête de la foudre, c’est-à-dire de l’esprit. Le Grec ne veut pas du dieu des étendues terribles, qui tue l’âme et la chair par la main de son prêtre. Il lui arrachera le feu. Le dieu le cloue à la douleur, mais il criera sa révolte et sa foi jusqu’à ce qu’Héraklès vienne couper ses liens. L’homme, à force de le vouloir, créera sa propre liberté.

Ainsi, de l’homme au dieu, du réel à l’idéal, des adaptations acquises aux adaptations désirées, le héros trace la route. L’esprit humain, dans un splendide effort, peut rejoindre la loi divine. Le polythéisme organise le panthéisme primitif, et, avec une admirable audace en dégage l’esprit, sans se douter que cette flamme, que Prométhée a saisie un moment, consumera le monde en voulant s’isoler de lui. La sensation d’infini spirituel que donne l’art égyptien, d’infini matériel que donne l’art indou, on ne la trouve pas dans l’art qui exprime l’âme hellénique. On y trouve un accent d’harmonie balancée qu’il a seul, et qui le fait tenir dans les limites de notre intelligence, sans qu’elle puisse cependant saisir le commencement et la fin de la mélodie qui la berce. Toutes les formes, toutes les forces sont profondément solidaires, elles passent l’une dans l’autre par la loi naturelle, comme l’homme, par la loi morale, passe à la divinité. Sans doute, dans l’énorme univers, dont la cité est la définitive image, il y a des antagonismes, des actions et des réactions, mais tous les conflits partiels s’effacent et se fondent dans l’ordre intellectuel que l’homme doit constituer. Héraclite vient d’affirmer, avec l’éternel ruissellement des choses, l’identité des contraires et leur accord profond dans l’eurythmie universelle.

C’est là surtout ce que sont venus nous apprendre les vieux frontons d’Olympie. Les tremblements de terre les ont disloqués, l’homme les a brisés, en a dispersé les morceaux, les alluvions de l’Alphée ont lavé leur violente polychromie. Tels qu’ils sont, avec de terribles vides, souvent sans tête, sans torse, sans membres presque toujours, tenus par des crampons de fer, ils restent uns, cohérents, solidaires, comme ils se dressaient au pied du Kronion, dans l’Altis, sur les bois peuplés de statues. En rut, ivres de vin, les centaures entraînent les vierges. Des poings, des coudes frappent, des doigts tordent et dénouent, des ongles déchirent, des couteaux tuent, de grands corps s’effondrent sous la hache dans le martèlement des sabots, les sanglots, les imprécations. La brute meurt, mais la fièvre brûle ses reins, sa sauvage étreinte se resserre. Rudesse, ardeur de la foi neuve, violence des vieux mythes qui faisaient revivre les rapts des forêts primitives où tout était menace, assaut, terreur mystérieuse, modelé large et mouvementé, surfaces taillées à grands coups, il n’y a là que de la lutte, du désir, de l’assassinat, de la mort. Pourtant, un calme souverain plane sur la scène. On dirait une mer qui roule et crie, mais qui est tout de même une immense harmonie tranquille. C’est que le flot est continu, que les mêmes forces le creusent, le soulèvent, et le font toujours retomber pour remonter toujours.

L’Eschyle dorien qui sculpta cette grande chose à l’heure où la fusion de l’âme apollinienne et de l’ivresse dionysienne faisait jaillir la tragédie du sein de la musique orgiaque, où un prodigieux équilibre maintenait le trouble mystique dans la lumière de l’esprit, sentait tressaillir en lui l’instinct d’une harmonie qui ne s’arrêtait pas au cercle embrassé par son regard. Dans toutes les choses qu’il voit, d’autres choses retentissent, des échos lointains naissent pour s’enfler progressivement et décroître peu à peu, il n’est pas dans la nature un mouvement dont on ne puisse trouver dans tous les mouvements qui nous la manifestent le germe et la répercussion. C’est un enchaînement de causes et d’effets logique, mais encore enivré de s’être découvert lui-même et que l’esprit de l’artiste prolonge sans arrêt pour recueillir en lui son tumulte et son emportement. Encore une seconde, et Phidias va le transformer en harmonies spirituelles qui marqueront l’épanouissement de l’intelligence dans la plénitude de l’amour.

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