III
Avec lui, le modelé n’est plus une science, il n’est pas encore un métier, il est une pensée vivante. Les volumes, les mouvements, la houle qui part d’un angle du fronton pour aboutir à l’autre, tout est sculpté par le dedans, tout obéit aux forces intérieures pour nous en révéler le sens. Le flot vivant parcourt les membres, les remplit tout à fait, les arrondit ou les allonge, modèle les têtes des os, et ravine comme une plaine les torses glorieux, du ventre secret au tremblement dur des mamelles. Par la sève qui monte et le fait battre, chaque fragment de matière, même brisé, est à lui seul un ensemble mouvant qui participe à l’existence de l’ensemble, reçoit et lui renvoie sa vie. Une solidarité organique les attache invinciblement. La vie supérieure de l’âme, pour la première et la seule fois dans l’histoire mêlée et confondue avec la vie torrentielle des éléments indifférents, se lève sur le monde ivre et forte dans la jeunesse immortelle d’un moment qui ne peut durer.
Du crépuscule au crépuscule, les frontons déroulent la vie. En eux la paix descend avec la nuit et la lumière monte avec le jour. La vie grandit, marche sans hâte, décroît, des deux bras de Phoibos qui émergent de l’horizon, tendus vers le sommet du monde, à la tête de cheval dont le corps est déjà dans l’ombre ; de l’autre côté du ciel. Toute la vie. Sans interruption ses formes se continuent. Comme des végétations pacifiques elles sortent de terre, et dans l’air dont elles vivent, unissent leurs rameaux et mêlent leurs frondaisons. Seules ou enlacées elles se continuent, ainsi que la plaine où se perd la colline, la vallée qui remonte vers la montagne, le fleuve et son estuaire qu’absorbe la mer et le golfe qui va du promontoire au promontoire. L’épaule est faite pour le front qui s’y pose, le bras pour la taille qu’il étreint, le sol prête sa force à la main qui le presse, au bras qui s’en élance comme un arbre rugueux et soulève le torse à demi couché. C’est l’espace sans bornes qui va se mélanger au sang dans les poitrines, et, quand on regarde les yeux, on dirait qu’il épouse, au fond de leurs eaux immobiles, l’esprit qui est venu s’y reposer pour y recouvrer sa vigueur. Le cours mécanique des astres, la rumeur de la mer, l’éternelle marée des germes, la fuite insaisissable du mouvement universel passent incessamment dans ces formes profondes pour y fleurir en énergies intelligentes.
Grande et solennelle minute ! L’homme prolonge la nature dont le rythme est dans son cœur et détermine, à chaque battement, le flux, le reflux de son âme. La conscience explique l’instinct et remplit sa fonction supérieure, qui est de pénétrer l’ordre du monde pour lui mieux obéir. L’âme consent à ne pas abandonner la forme, à s’exprimer par elle, à faire jaillir de son contact l’unique éclair. L’esprit est comme le parfum du sensualisme nécessaire et les sens demandent à l’esprit de justifier leurs désirs. La raison n’affaiblit pas encore le sentiment qui puise, en l’épousant, une force nouvelle. L’idéalisme le plus haut ne perd jamais de vue les éléments réels de ses généralisations, et quand l’artiste grec modèle une forme immédiate, elle resplendit sans effort d’une vérité symbolique.
L’art grec, à ce moment, atteint l’instant philosophique. Il est un devenir vivant. Idéaliste dans son désir il vit, parce qu’il demande à la vie les éléments de ses constructions idéales. Il est l’espèce dans sa loi, l’homme et la femme, le cheval et le bœuf, la fleur, le fruit, l’être exclusivement décrit par ses qualités essentielles et fait pour vivre tel qu’il est dans l’exercice supérieur de sa fonction moyenne. Il est en même temps un homme, une femme, un cheval, un bœuf, une fleur, un fruit. La grande Vénus, paisible comme un absolu, est voulue par toute la race. Elle résume son espoir, elle fixe son désir, mais son cou gonflé, ses beaux seins mûrissants, ses flancs qui bougent la font vivante. Elle prête son rayonnement à l’espace qui la caresse, dore ses flancs, fait se soulever ses poumons. Il la pénètre, elle se mêle à lui. Elle est l’insaisissable instant où l’éternité se rencontre avec la vie universelle.
Cet état d’équilibre, où toutes les puissances vitales paraissent suspendues dans la conscience de l’homme avant d’en rejaillir multipliées sous des formes définitives, donne sa force à tout le grand art grec. L’anonyme d’Olympie, Phidias et ses élèves, les architectes de l’Acropole expriment les mêmes rapports, le même univers prodigieux et confus ramené à l’échelle humaine, la même raison supérieure aux accidents de la nature et subordonnée à ses lois. Mais le langage de chacun reste aussi personnel que son corps, ses mains, la forme de son front, la couleur de ses yeux, toute sa substance première qui s’écrit dans le marbre avec le même trait que l’ordre universel compris et extériorisé. Voyez la foi, l’élan presque sauvage du statuaire d’Olympie, sa phrase rude et large. Voyez la religion, l’énergie soutenue, le recueillement de Phidias, sa longue phrase balancée. Voyez, aux frises du pourtour, la discrétion de ses élèves qui n’ont ni sa liberté ni sa puissance mais qui sont calmes comme lui parce qu’ils vivent comme lui une heure de certitude. L’homme, l’animal, l’élément, tout consent à son rôle, et l’artiste a sur tout son cœur fraternel, sur toute sa grande âme ouverte, la joie de ce consentement. C’est avec le même esprit qu’il raconte la tiédeur des femmes, la force des hommes et la rumination des bœufs. Vie glorieuse comme l’été ! L’homme a saisi le sens de son action, c’est par ce qui est autour de lui qu’il s’affranchit et s’améliore, c’est par lui-même qu’il humanise ce qui est autour de lui.
Les mauvaises copies romaines des œuvres de sa fin, les déesses molles, les dieux drapés qui brandissent des lyres, les figures de littérature et d’école ont longtemps calomnié l’art grec. Il exprimait pour nous un peuple fade, prenant une attitude de théâtre pour dérouter l’avenir. L’héroïsme factice cachait l’héroïsme réel et la rudesse et la verdeur de la vie primitive s’effaçaient derrière les fictions des romanciers alexandrins. Nous décrivions les draperies des Parques avant d’avoir vu leurs genoux, l’abri chaud de leur ventre, leurs torses montant avec la force et le tumulte d’une vague vers les têtes absentes qu’on devine inclinées pour la confidence et l’aveu. L’anatomie du Thésée et de l’Ilyssus nous masquait la vie formidable qui les gonfle et fait passer ses pulsations jusque dans les fragments disparus. La frise des Panathénées nous a révélé comment marchent les jeunes filles quand elles portent des fardeaux, des fleurs, des gerbes, comment les cavaliers défilent et la tranquillité de la force intelligente dominant la force brutale, comment les bœufs s’en vont du même pas vers l’abattoir et le travail. Nous avions oublié que c’étaient là des hommes et des femmes qui avaient vécu, qui avaient aimé et souffert, et des bêtes qui creusaient des sillons dans la plaine maigre de l’Attique et dont la graisse et la chair brûlaient sur les autels.
Que les marbres mutilés qui mènent la pensée grecque des frontières de l’archaïsme au seuil de la décadence soient des lutteurs ou des vierges, l’aisance de la force et une douceur invincible rayonnent d’eux. Quand on sort des effigies meurtrières de l’Assyrie, des statues silencieuses de l’Egypte, on se sent ramené dans l’univers vivant, après avoir accordé les instincts primitifs avec le monde de l’esprit. L’angoisse obsédante, la terreur reculent dans le souvenir, on respire profondément, on se retrouve tel qu’on ne se connaissait pas encore, mais tel qu’on se pressentait. Nous avons vu les athlètes se lever tout nus dans la lumière, aussi drus que les vieilles croyances, et les jeunes visages étonnés surgir des robes bleues et vertes, comme de grandes fleurs du milieu des prés. Déméter a quitté les ruines d’Eleusis pour déposer avec tendresse, dans le creux de la main de Triptolème recueilli, le grain de blé qui doit donner aux hommes, avec le pain, la science et la paix. L’aveugle désir, la pudeur divine, le conflit éternel qui compromet ou réalise notre équilibre supérieur, nous l’avons vu sortir de la poussière d’Olympie avec les brutes en démence, les vierges assaillies, leurs beaux corps qui se dérobent à l’étreinte, leurs beaux bras lourds révoltés. Nous y avons relevé la trace, à ras du sol, de la vie des petits esclaves, des vieilles servantes, nous avons senti dans nos deux mains, à l’angle des frontons, ce que pèse la poitrine des femmes déjà labourées par la vie. Avec le bon Héraklès, nous avons porté le globe, balayé les étables, étouffé des monstres, nous avons erré par le monde pour assainir la terre et notre cœur. Aux frontons du grand temple de l’Acropole, avec les torses rugueux, les membres pleins, le flot d’humanité qui roule et s’apaise, nous avons recueilli dans les saillies de lumière et les creux d’ombre, l’image de notre destin. Les Victoires haletantes se sont suspendues sur leurs ailes pour nous laisser surprendre, sous la robe qui la dénonce, l’hésitation des flancs, des seins, du ventre à sortir de leur matin… Tous ces êtres divinisés nous montrent à la fois les racines et le faîte de notre effort.
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