IV
Cette rencontre de la vie et des paradis accessibles, cet idéal réalisé au front des temples et dans l’intelligence des héros, il devait fleurir, pour la gloire des Grecs et la démonstration de l’unité de l’âme, sur un terrain politique de lutte et de libération. La démocratie n’est pas tout à fait victorieuse et par conséquent déjà en voie de déchéance, mais la Grèce donne l’effort d’où la démocratie naîtra. Avec les idoles de bois, avec les monstres bariolés des vieux temples, l’oligarchie, le pouvoir confié à une caste qui symbolise, au fond, la révélation acceptée, est morte. La tyrannie, la science de gouverner reconnue à un seul et dont l’apogée coïncide, au VIe siècle, avec la détermination de la science sculpturale, la tyrannie est ébranlée quand le mouvement de la vie envahit la forme archaïque, et les premières statues qui bougent sont celles des meurtriers du roi d’Athènes, Harmodios et Aristogiton. Alors les forces écrasantes qu’Eschyle posait comme des blocs sur l’âme humaine s’ébranlent, avec Sophocle, pour se pénétrer, agir les unes sur les autres, faire rayonner leurs énergies équilibrées en conscience et en volonté. Alors Phidias transporte dans le marbre le balancement de la vie. Alors, l’homme est mûr pour la liberté, et la démocratie, expression politique passagère de l’antagonisme et de la concordance des forces dans l’harmonie cosmique, apparaît.
Alors, de toutes les Acropoles, sortent des Parthénons. Le chef de la démocratie les inspire, le peuple y travaille, le dernier des tailleurs de pierre reçoit le même salaire que l’architecte Ictinos et le sculpteur Phidias. Aux fêtes des Panathénées, avec l’ordre rituel mal observé par l’enthousiasme populaire, dans la poussière et le soleil, le bruit quelquefois discordant des musiques orientales et des mille pieds nus frappant le sol, l’éclat brutal des robes teintes, des bijoux et des fards, des fruits, la cité fait monter vers eux son espérance avec les jeunes filles, les fleurs répandues, les palmes secouées, les hymnes, sa force avec les cavaliers, sa sagesse avec les vieillards, afin de remercier la divinité protectrice d’avoir permis la rencontre et l’accord de l’homme et de la loi. Le temple résume l’âme grecque. Il n’est ni la maison du prêtre, comme le fut le temple égyptien, ni la maison du peuple, comme le sera la cathédrale, il est la maison de l’esprit, l’asile symbolique où vont se célébrer les noces des sens et de la volonté. Les statues, les peintures, tout l’effort plastique de l’intelligence s’emploient à le décorer. Le détail de sa construction, c’est le langage personnel de l’architecte. Son principe est toujours le même, ses proportions toujours pareilles, c’est le même esprit qui le calcule et l’équilibre. Tantôt le génie dorique y domine, par la colonne austère, sans ornements, large et courte. Tantôt le génie ionique y sourit, par la colonne longue, svelte comme un jet d’eau, doucement épanouie à son faîte. Parfois des jeunes filles en marche, toutes inclinées l’une vers l’autre, balancent sur leur front l’architrave, comme une corbeille de fruits. Souvent il n’a de colonnes que sur une ou deux faces, d’autres fois elles l’entourent tout entier. Qu’il soit petit ou grand, on ne pense jamais à sa taille. La loi du nombre, qu’il observe avec une telle aisance qu’on la dirait innée en lui, jaillissant du sol même avec les fûts qui s’élancent, arrêtant leur vol vertical entre le stylobate et l’architrave, les suspendant par le fronton dans une sorte de bercement immobile, la loi du nombre le met sans effort à l’échelle de l’univers matériel et spirituel dont il est le résumé. Il est au plan du golfe pur qui arrondit à ses pieds sa courbe où la lame vient, en cadence, balayer le sable blond. Il est au plan du promontoire qui le porte, violet ou mauve selon l’heure, mais toujours défini sur l’espace par une ligne continue, que l’ossature de la terre accuse avec netteté. Il est au plan du ciel diurne, qui sertit la régularité de son rectangle dans la ronde circulaire des horizons marins. Il est au plan du ciel nocturne qui tourne autour de lui selon le rythme musical et monotone où l’architecte a découvert le secret de ses proportions. Il est au plan de la cité dont il réalise, avec une mesure étrange, l’équilibre parfait que poursuivent vainement ses citoyens dans l’antagonisme nécessaire des classes et des partis. Il est au plan de l’âme des poètes et des penseurs, qui cherchent l’accord absolu du cœur et de l’intelligence dans la tragédie et le dialogue qu’il rejoint par le drame de sa décoration sculpturale inscrite irrévocablement dans son ordre définitif. Sur les Acropoles simples, il est une harmonie qui couronne une autre harmonie. Après vingt-cinq siècles il est resté ce qu’il était, parce qu’il a gardé ses proportions, son élan soutenu, son assiette puissante sur les plateaux de pierre qui dominent la mer, entourés de collines d’or. On dirait que les années l’ont traité comme elles ont traité la terre, en le dépouillant de ses statues, de ses couleurs, en même temps qu’elles entraînaient les forêts à la mer avec l’humus des montagnes et desséchaient les torrents, qu’elles l’ont brûlé avec le squelette du sol affleurant partout sous l’herbe rousse, que huit cent mille journées de flamme l’ont pénétré pour le faire monter dans l’incendie des soirs à mesure que le soleil descend.
Quand on n’a pas vécu dans l’intimité de ses ruines, on croit le temple grec rigoureux comme un théorème. Dès qu’il apparaît, presque intact ou brisé, toute notre humanité tremble. C’est que, de la base au sommet, ce théorème porte la trace de la main. Comme dans les frontons, la symétrie n’est qu’apparente, mais l’équilibre règne, le fait vivant. Les lois de la sculpture, les lois de la nature s’y retrouvent, logique, énergie et silence des plans, frémissement de leurs surfaces. La ligne droite y est, solide comme la raison, aussi la ligne courbe spacieuse, reposante comme le rêve. L’architecte assied l’édifice par ses formes rectangulaires, il le fait remuer par ses courbes dissimulées. L’élan des colonnes est oblique, elles se débordent un peu, comme les arbres d’une allée. Une courbe insensible arrondit l’architrave à leur ligne de faîte. Tous ces écarts imperceptibles, avec les cannelures des colonnes, écorce brisant la lumière, ruissellement d’ombre et de feu, animent le temple, lui donnent comme les battements d’un cœur. Ses piliers ont la force et le tremblement des arbres, les frontons et les frises oscillent comme leurs rameaux. L’édifice, caché derrière le rideau des colonnes, ressemble au bois mystérieux qui s’ouvre quand la lisière est dépassée. Tout noir, le temple de Paestum a l’air d’une bête qui marche.
Ainsi, du temple vivant aux hommes éternels qui peuplent ses frontons et marchent autour de ses frises, l’art grec est indivisible. L’action de l’homme se confond avec sa pensée. L’art vient de lui comme le regard et la voix et le souffle, dans une sorte d’enthousiasme conscient qui est la religion véritable. Une foi si lucide le soulève qu’il n’a pas besoin de la crier. Son lyrisme est contenu, parce qu’il sait sa raison d’être. Il a la sûreté de cette force régulière qui fait jaillir des êtres et du sol, par torrents, le désir et les fleurs. Et l’Apollon d’Olympie qui monte du fronton avec le calme et l’élan du soleil quand il dépasse l’horizon et dont le geste rayonnant domine la fureur des foules, est comme l’esprit de cette race qui sentit régner une seconde, sur le chaos qui nous entoure, l’ordre que nous avons en nous.
Une seconde ! pas plus sans doute, et dont on ne peut déterminer la place. Elle est mystérieuse, elle échappe à nos mesures comme tous ceux de nos travaux humains où l’intuition a la plus large part. Peut-être a-t-elle éclaté dans une œuvre perdue, peut-être dans plusieurs œuvres à la fois ? Vers le milieu du Ve siècle, du statuaire d’Olympie à Phidias, entre la montée et la chute, se produit dans l’âme grecque tout entière une immense oscillation autour de ce moment insaisissable, qui passa en elle sans qu’elle pût le retenir. Mais elle le vécut, un ou deux hommes l’exprimèrent. C’est là le maximum de ce qu’une humanité vivante a le droit de demander aux humanités mortes. Ce n’est pas en les suivant qu’elle leur ressemblera. Elle peut rechercher, et découvrir en elle-même les éléments d’un nouvel équilibre. Mais un mode d’équilibre ne peut pas être retrouvé.
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