II
Dès ses débuts, Rome est elle-même. Elle détourne à son profit les sources morales du vieux monde, comme elle détournait les eaux dans les montagnes pour les amener dans ses murs. Une fois la source captée, son avidité l’épuise, elle va plus loin pour en capter une autre. Dès le commencement du IIIe siècle l’Etrurie, broyée par Rome, cimente de son sang, de ses nerfs, avec le sang et les nerfs des Latins, des Sabins, le bloc où Rome s’appuiera pour se répandre sur la terre, en cercles concentriques, dans un effort profond. Toutes les résistances rencontrées, Pyrrhus, Carthage, Hannibal, ne seront pour elle que des moyens de cultiver sa volonté et de l’accroître. Les légions progressent comme une alluvion régulière.
Si le positivisme romain n’avait pas comprimé le Latin et l’Etrusque, on se demande, à lire Plaute, Lucrèce, Virgile, Juvénal, quel art eût pu réaliser cette rude synthèse des vieux peuples italiques, épris des bois et des jardins et dont le génie est amer comme ses feuillages, nourri comme ses labours. Mais le Romain fut trop tendu vers la conquête du dehors pour conquérir tout ce qu’il avait en lui-même de vigueur et d’âpreté. Tant que dura la guerre méthodique – cinq ou six siècles – il n’eut pas le temps de s’exprimer. Dès que les ressorts se détendirent, l’esprit de la Grèce conquise les faussa. Mummius, après le sac de Corinthe, disait aux entrepreneurs chargés de faire parvenir à Rome le butin : « Je vous préviens que si vous cassez ces statues, vous aurez à les refaire. » Cette méconnaissance du rôle supérieur de l’œuvre d’art a quelque chose de sacré. Elle révèle une de ces candeurs dont un peuple peut tout espérer, s’il l’applique à se regarder vivre. Elle eût été pour Rome le salut, si Rome avait refusé les chefs-d’œuvre que lui envoyait le consul. Mais elle les accepta avec empressement, elle en fit venir d’autres, encore d’autres, elle dévasta la Grèce, et son dur esprit s’usa sur ce diamant.
C’est là une des fatalités de l’histoire et la preuve de la tendance qu’a l’ensemble des sociétés humaines à poursuivre son équilibre. Asservi matériellement, un peuple de culture supérieure asservit moralement le peuple qui l’a vaincu. La Chaldée impose son esprit à l’Assyrie, l’Assyrie et la Grèce ionienne à la Perse, la Grèce transforme le Dorien. Rome veut plaire à la Grèce comme le parvenu à l’aristocrate, la Grèce veut plaire à Rome comme le faible au fort. A ce contact, la Grèce ne peut plus prostituer un génie qui s’est depuis longtemps échappé d’elle, mais Rome y perd une partie du sien.
Le Romain, dans ses mœurs, son tempérament, sa religion, toute sa substance morale différait totalement du Grec. Ici une vie simple, libre, investigatrice, toute au désir de réaliser l’harmonie intérieure qu’une imagination charmante poursuit sur tous les chemins. Là une vie disciplinée, égoïste, dure, fermée, cherchant hors d’elle-même son aliment. Le Grec fait la cité à l’image du monde. Le Romain veut faire le monde à l’image de la cité. La vraie religion du Romain, c’est le foyer et le chef du foyer, le père. Le culte officiel est purement décoratif. Les divinités sont choses concrètes, figées, positives, sans liens, sans enveloppe harmonieuse, un fait personnifié à côté d’un fait personnifié. C’est un domaine à part, et au fond, secondaire. D’un côté le droit divin et la religion, de l’autre le droit humain et la jurisprudence. C’est le contraire de la Grèce où le passage est insensible de l’homme au dieu, du réel au possible. L’idéal grec, c’est la diversité et la continuité dans le vaste ensemble harmonique des actions et des réactions. L’idéal romain, c’est l’union artificielle de ces éléments isolés dans un ensemble raide et dur. Si l’art de ce peuple n’est pas utilitaire, il sera conventionnel.
Pourquoi prendrait-il les éléments de ces conventions formelles à d’autres qu’à la Grèce, qui les lui offre ? Il y aura bien des essais de transformation, même une sourde insurrection d’instinct. Malgré lui, contre lui, un peuple est lui-même. Le temple grec ne peut être transporté à Rome comme les statues et les peintures, et quand l’architecte romain revient d’Athènes, de Sicile ou de Paestum, il a eu le temps, en cours de route, de transformer sans le savoir la science qu’il en rapporte. La colonne devient épaisse et lisse, souvent inutile, placée contre le mur en guise d’ornement. Si l’ordre corinthien domine, le dorique et l’ionique transformés font de fréquentes apparitions, souvent se mêlent ou se superposent dans le même monument. Le temple, presque toujours plus grand qu’en Grèce, perd son animation. Il est symétrique volontairement, massif, lourd, positif. Ce n’est guère que hors de Rome, en Gaule, en Grèce, en Asie surtout, que Rome construit de formidables temples, des temples éclatants de force et de soleil, où les hautes végétations corinthiennes paraissent des arbres vivants cimentés dans les murs. Mais sans doute Rome ne jouait-elle là-dedans que son rôle habituel d’administration sévère. Les temples de la Gaule hellénique sont grecs, les temples d’Asie ont la somptuosité et la grandeur redoutable de tout ce qui s’élève au-dessus de ce sol mystique, fiévreux, saturé de pourriture et de chaleur, et pour qui le temps ne compte pas. Partout, pour les monuments utilitaires eux-mêmes – car les arènes provençales, pour ne citer qu’elles, se présentent avec une discrétion, une grâce, une élégance dégagées qu’on ne rencontre pas en celles d’Italie – partout l’âme autochtone impose à Rome sa collaboration, et parfois sa domination. Dans l’ornement, par exemple, on trouve chez le Grec, chez l’Asiatique, chez l’Africain ou l’Espagnol travaillant sous les ordres du constructeur romain, l’insurrection silencieuse du sentiment personnel. Tels bas-reliefs gallo-romains font immédiatement penser, par leur saveur et leur verve, par la vigueur allègre avec laquelle la pierre est attaquée, par la tendresse concrète et peut-être un peu narquoise de leur accent, aux feuilles, aux fruits, aux guirlandes, aux figures qui, dix siècles plus tard, orneront les chapiteaux, les porches, les façades des cathédrales françaises. C’est seulement dans l’ordonnance générale de l’édifice que le Romain garde ses droits.
Les Grecs bariolaient leurs monuments d’ocre et de vermillon, de bleu, de vert, d’or, ils éclataient dans la lumière. Comment le Romain comprendra-t-il la polychromie ? La peinture a quelque chose de mobile, de fugitif, d’aérien presque, qui répugne à son génie.
Il la voit déjà pâlir et s’effriter sur les marbres des Acropoles. Alors il l’incorpore à la matière, il fait un temple où les marbres multicolores, unis ou veinés, alternent avec les granits, les porphyres, les basaltes. L’harmonie n’importe guère : la couleur ne passera plus.
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