V
La France, au fond, en recouvrant de chair vivante une charpente si logique qu’elle fixait jusque dans ses détails la forme du monument, poursuivait sa propre conquête. L’esprit français est le plus structural qui soit, mais sa structure est aussi simple que la surface en est mobile et nuancée, près de son sol, de ses rivières, des vents qui traversent ses ciels. Les hommes de cette terre avaient toujours aimé donner à la matière la figure de leurs visions. Les premiers objets gravés et sculptés que le monde connaisse étaient apparus sur le territoire qui va de l’Atlantique aux Pyrénées et aux Cévennes. Les Gaulois frappaient, forgeaient, fondaient le bronze avant l’arrivée des Légions. Le génie gréco-latin tressaillait chaque fois qu’il touchait ce sol.
Pourtant, avant que la sculpture ne quittât tout à fait le cloître, les saints et les saintes étaient des dieux lointains que le peuple apercevait à peine au sommet de la hiérarchie ecclésiastique. Quand ils eurent gagné la rue, ils y vécurent. Le dieu local, le dieu des travaux et des jours, le dieu des fontaines, des bois, le génie qui participait à tous les actes de la vie agricole, ouvrière, sociale du peuple, les rejoignit sans qu’on s’en aperçût. La sculpture fut envahie soudain, et tout entière, par un sentiment moral et familier aussi simplement pénétrant qu’une action d’humanité vivante et continuant, sans lien visible, notre plus lointain esprit. Ses gestes avouaient, ils protégeaient, ils aidaient, ils attiraient contre les cœurs. Des mains se cherchaient, et se trouvaient, des visages s’inclinaient vers d’autres visages, respirant la douceur qu’ont les uns pour les autres tous ceux qui ont besoin les uns des autres. La vierge, divinisée contre le désir du clergé, portait son enfant dans la foule et le montrait aux pauvres gens.
Certes, ils étaient bons chrétiens, ceux qui sculptaient ces torses ronds, ces hanches gonflées par la grossesse, soulevées par le poids du petit, ces longs membres nerveux ou pleins sous la robe de laine, ces bonnes figures souriantes qu’ils copiaient dans le chantier sur celle qui leur apportait la soupe. S’ils n’aimaient réellement du christianisme que ses tendres mythes humains, ils acceptaient sans les discuter ses affirmations surnaturelles, ce qui les dispensait d’être trop sévères pour les actions qu’ils commettaient. Comme ils travaillaient bien, ils considéraient que leur coupable gourmandise avait l’avantage de réparer leurs forces et que leur coupable luxure compensait bien des ennuis. Les clercs ne s’offensaient pas plus que les laïcs des contes ingénus et gaillards que l’imagination populaire ne cessait pas d’enfanter. Il faut se souvenir qu’en ces siècles vivants, les mœurs n’étaient pas très édifiantes[27]. Les prêtres eux-mêmes avaient à peu près tous des concubines, et pas un ne s’en cachait. La vie, pour accepter des digues, était trop riche en forces rajeunies. L’homme de ce temps apportait aux offices son plus grand, son plus simple amour, mais c’est l’esprit qu’il adorait, la puissance même de sa foi libérait son action en l’affranchissant de la lettre. On se poussait souvent du coude, on s’allongeait des tapes aux prêches, on daubait sur le curé. Ce n’étaient plus toujours des moines qui représentaient les vertus sur les linteaux et les tympans. Beaucoup plus souvent elles accueillaient les pauvres par le sourire enchanté d’une figure féminine. On trouvait très naturel de voir des démons pousser dans leurs chaudières un troupeau gesticulant de soldats, d’évêques, de rois que bousculait la peur. Le peuple de France était trop sûr de lui pour ne pas pratiquer le pardon des injures, mais il disait ce qu’il pensait avec une candeur parfaite, et bien que son enfer fût plus comique qu’effrayant, il en ouvrait les portes avec malice à ceux qui ne respectaient pas la tâche qu’ils prétendaient avoir la sainte mission d’accomplir. Dieu le père n’apparut à peu près jamais dans la statuaire des églises. Les pauvres imagiers ne regardaient pas si haut. Ils ne savaient pas bien faire ce qu’ils n’avaient pas vu. Ils ne manquaient pas d’imagination, certes, et même d’une vague, universelle et confuse culture. Mais leur imagination se mouvait entre les cadres, d’ailleurs immenses et multiples, de la vie qui les entourait, et leur instinct d’artistes était trop impérieux pour permettre à leur culture théologique et légendaire de leur fournir autre chose que des prétextes à le manifester. Madame la Vierge sortait vivante de la pierre parce que l’image de la maternité, en ces temps de vie frénétique, était partout. Et si les saints et les anges entouraient les portails, c’est que ceux qui souffraient voyaient tous les jours se pencher sur leur détresse des figures de bonté et des figures d’espérance.
L’Eglise, au cours de sa période d’organisation défensive, avait détourné au profit de sa puissance extérieure, l’élan sentimental dont le christianisme était sorti. La France du XIIIe siècle replaça en pleine humanité vivante cet élan sentimental. Sous la poussée de sa force intérieure, le vieux cadre théologique craqua de partout, le christianisme qui jusqu’alors avait dominé la vie, fut dominé par elle, entraîné dans son mouvement. Par-dessus le sémitisme de saint Paul, qui avait préparé son explosion en lui imposant le repos, contre la discipline de Rome qui élevait depuis mille ans des digues pour la protéger contre les forces anarchiques du dehors, elle rejoignit l’esprit fraternel de celui qui était né dans une étable, qui traînait des bandes de pauvres, qui accueillait les femmes adultères et qui parlait aux fleurs, parce qu’elle sortait d’un état social encore plus dur que le vieux monde et qu’une insurrection de tendresse virile devenait l’universel besoin.
Les civilisations antiques à leur déclin pleuraient sur elles. Leur douleur avait paru déclamatoire et grimaçante parce que la vie les quittait. Le Moyen Age, en qui montait la vie, fut le maître de sa souffrance. Il fut heureux, aussi heureux que le vieux monde en plein essor, et la pitié ne fut jamais pour lui qu’un élément de l’énergie de vivre reconquise. C’est en ignorant sa vaillance qu’il tendit les deux mains à tous ceux qui les demandaient. Il retrouva sans effort dans l’exercice quotidien de la tâche accomplie le principe social du christianisme que les Pères de l’Eglise avaient cherché dans une organisation théocratique momentanément nécessaire pour protéger la croissance des peuples neufs, mais nuisible à la manifestation de leur pensée originale.
Ce caractère social définit la sculpture française. Vue par dehors, sans doute, et dans son ensemble, elle rappelle tout à fait, du XIIe au XVe siècle, la marche des écoles antiques, de l’archaïsme à l’académisme en passant par un point d’équilibre où la science et le sentiment élevés à leur plus haute certitude rayonnent d’un même foyer. L’art roman a la force souriante et la raideur rythmique du VIe siècle grec, l’art du XIIIe siècle français est calme et mûr comme celui qu’affirmèrent, dans la pleine possession d’eux-mêmes, Phidias et ses précurseurs. Après, en France comme en Grèce, la virtuosité descriptive, naturaliste et pittoresque prend peu à peu le dessus. La différence essentielle, sans doute, c’est que la sculpture gothique ne tend pas à réaliser avant tout ce balancement des volumes par qui les statuaires d’Olympie et du Parthénon passaient d’une forme à une autre forme, d’une idée à une autre idée sans que l’esprit s’aperçût de la route suivie et pour qu’il entrât avec eux dans la conscience et le besoin d’une harmonie universelle. Quand elle le saisit, cela semble déjà une tentative isolée, l’apparition impressionnante d’un individu solitaire dans une foule en rumeurs… Presque toujours l’artiste grec répartissait en flots rythmés la vie intérieure de la pierre sur toute l’étendue des plans, pour faire participer toutes ses figures à l’équilibre cosmique. Presque toujours le Français la concentre dans un front penché, dans un menton levé, une épaule, un sein, un coude, une hanche, un genou qui brise souvent la ligne attendue pour faire mieux sentir le sens direct, actuel et simple de l’action qu’il veut exprimer… Il y avait sans doute l’aurore d’un modelé de même esprit que celui-là dans les sculptures d’Olympie et les Parques du Parthénon. Mais le désir de l’harmonie dominait tout.
Les profils de la statue gothique sont moins subtils que chez les Egyptiens, et moins définis que chez les Grecs. Ils sont plus variés et plus vivants car la lumière est plus changeante et plus diffuse, et surtout parce qu’ils expriment un monde de besoins moraux que ne pouvaient ressentir ni les Grecs, ni les Egyptiens. Jamais on n’avait distribué avec un pareil sentiment de leur valeur psychologique les ombres et les clartés. Jamais on n’avait travaillé la matière avec cette émotion concrète. Jamais n’avait émané d’elle, des formes pleines et largement traitées qui la dénonçaient aux yeux, un rayonnement plus profond, plus total et plus doux. Jamais une jeunesse plus vaillante à vivre la vie, mais mieux avertie que les humanités adolescentes du malheur qui l’attend, n’avait accepté d’une âme plus joyeuse la nécessité de l’effort. Telles statues de Reims font penser à l’Apollon d’Olympie par leur ascension dans la lumière d’où semble émerger leur front. L’eau pure des sources qui sortaient du roc hellénique semble couler sur les flancs et les membres des statues de femmes qui veillent au portail du transept de Chartres. Les hommes, une fois de plus, ont prêté leur héroïsme aux dieux.
Il ne faudrait pas en conclure que les plus grands même parmi les maîtres d’œuvre et les imagiers français, aient eu des préoccupations philosophiques d’un ordre aussi élevé que les sculpteurs en qui les penseurs grecs puisèrent la vie de l’esprit. Mais en dehors des conditions géographiques qui différenciaient si sensiblement la France du Nord, humide et fraîche, de la Grèce aride et brûlée, la vie avait été plus dure au Moyen Age qu’au siècle de Périclès, la guerre et le malheur avaient rendu plus nécessaire aux masses la solidarité active, et l’homme avait de l’homme un besoin plus profond. De plus, ces conditions différentes de vie naturelle et sociale se révélaient brusquement dans l’atmosphère de légende sentimentale que la mythologie chrétienne avait créée peu à peu. Il n’est pas douteux que le sculpteur grec, qui arrachait le monde antique à ses rythmes épuisés, ait eu sur le maçon des cathédrales une supériorité de pensée mesurable à la distance qui sépare le Prométhéed’Eschyle ou l’Antigone de Sophocle d’un Mystère du XIIIe siècle, mais il est certain que le maçon des cathédrales le rejoignit sans effort dans l’eurythmie universelle parce qu’il fut un élément de la symphonie monumentale que l’instinct commun à toute une foule faisait jaillir de son cœur.
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