‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 33 sur 45 · VI

VI

Le peuple entier du Moyen Age avec tout ce qu’il savait, tout ce qu’il désirait et tout ce qu’il rêvait confusément bâtit son temple, maison de la réalité et de l’espoir, comme il bâtissait en même temps que lui, par les libertés communales, son droit de vivre, le droit pour les âges futurs de conquérir par la pensée. Ce n’est pas, comme on l’a prétendu, que chaque habitant de la ville et de la campagne y portât sa pierre. Mais les corporations qui y travaillaient, les charpentiers, les maçons, les tailleurs de pierre, les verriers, les plâtriers, les plombiers, les peintres plongeaient, par toutes leurs racines, dans le fond du bas peuple dont elles puisaient à plein cœur les pressentiments et les besoins. Le maître d’œuvre dessinait le plan, il distribuait l’ouvrage, puis chacun, dans l’indépendance de ses instincts, animait un chapiteau, sculptait une image, encastrait dans le plomb la fête d’un vitrail, alignait, entre les nervures diagonales, les petites pierres taillées à la main qui suspendaient la voûte à cent ou cent cinquante pieds du sol. La cathédrale vivait tellement de la vie de ses bâtisseurs qu’elle changeait en même temps qu’eux, qu’une génération élevait un étage ogival sur un étage en plein cintre, qu’une autre abandonnait un bras de transept à moitié construit, ajoutait une couronne de chapelles, changeait le profil des tours, les multipliait ou les laissait inachevées, faisait flamboyer une rose au front d’une nef romane débarrassée de son berceau. La cathédrale montait, s’abaissait, s’étendait avec nos sentiments et nos désirs.

De là son unité touffue où, comme dans la foule ou la nature, toutes les formes différentes puisaient la solidarité dans le courant des mêmes sèves. De là la liberté, l’élan et la violence et la douceur de l’hymne que chantaient ses voix innombrables et dont elle tremble toujours. C’était une Encyclopédie ciselée avec amour dans la matière de la France. L’histoire sainte et le mythe chrétien transposés dans sa vie active se perdaient dans la marée montante des formes expressives qui racontaient de leurs mille rumeurs mêlées tout ce que contenait l’âme malicieuse ou naïve et tantôt lyrique et tantôt bonhomme de ceux qui les avaient entendues s’éveiller en eux. Les bons chevaliers ramenaient d’Orient les dragons et les chimères. Les imaginations renouvelées prêtaient une figure concrète aux vampires, aux loups-garous, aux bêtes moralistes et discoureuses dont parlaient les fabliaux. Comme les imagiers n’avaient pas vu les rois, ni les saints, ni les évêques dont les entretenait la légende, ils demandaient aux gens des rues de leur fournir les visages les plus caractérisés. La cathédrale frémissait du bruit des métiers et des forges. Les paysans y semaient leur blé, y moissonnaient leurs épis, y pressaient leurs raisins ou leurs pommes. Les chevaux, les ânes, les bœufs y traçaient leur sillon, y traînaient leur charrette, les chèvres et les moutons ne s’étonnaient pas de rencontrer au tournant d’un pilier un éléphant, un rhinocéros, un hippopotame, un roi mage sur son chameau. La statue de la Liberté unissait l’avenir des hommes aux lointains souvenirs échappés au naufrage du monde antique. Une vie confuse et murmurante, pleine de chants d’oiseaux, de bruits de sources, de fourmillements sous la mousse, s’éveillait ou s’endormait. Autour des chapiteaux, le monde végétal germait, de gros bourgeons, puis des feuilles de galbe pur accolées par des mains terreuses sur la pierre à peine dégrossie, puis le débordement des pampres, des rameaux épais, toutes les feuilles de la France bruissant au vent qui animait l’orgue des tours, la vigne, le rosier, le chêne, le fraisier, le saule, la sauge, la mauve, le trèfle, le céleri, le chou, le chardon, le persil, le cresson, la fougère, les feuilles de la France creusées dans la matière avec un tel emportement sensuel qu’elles se muaient à tout instant en vagues formes remuantes, lèvres, poitrines, replis de chair où hésitait la vie universelle dans ses apparences primitives. Les bas-reliefs qui sortaient des murailles avaient l’air, tant l’image se mêle aux fonds, à l’espace ambiant plein de vapeur d’eau, de cueillir la fleur de la pierre, de préciser peu à peu par le ciseau les formes qu’elle contient en devenir.

Rien qui rende plus vaine la vieille opposition entre l’architecture et les arts dits d’« imitation », que la cathédrale française, où des surfaces vivantes couvrent un squelette vivant. Rien qui soit plus superficiel que l’ordinaire définition de la plastique dont le rôle n’est pas d’imiter le monde des formes, mais d’y saisir des rapports à qui l’architecture donne précisément leur expression la plus abstraite. Ce n’est pas seulement toute son ornementation sculptée ou peinte qui fait participer l’architecture à la vie du sol et du ciel, c’est son origine première, la répétition instinctive qu’elle présente des grandes architectures naturelles où l’esprit humain recueille les éléments de la révélation logique qu’on appelle l’invention. Toutes les voûtes sont sorties des formes que nous enseignèrent la coupole des cieux et la retombée des hautes branches, toutes les colonnes sont des arbres, tous les murs sont des rochers ou des falaises, et le toit ne s’étale que pour permettre aux habitants de recueillir le vent nocturne, il ne s’incline que pour conduire les pluies jusqu’à la terre qui les boit. Les pays du Nord qui sont boisés et dont la lumière est diffuse imposent des façades ornées à notre imagination, les pays du Midi qui sont nus et dont la lumière éblouit dictent les longues lignes pures – le roman dura dans le Sud. L’eau pénètre la pierre du Nord, la fait bouger, la mêle à l’humus mouillé, aux mousses, aux feuilles pourries. Le marbre du Midi est tellement saturé de soleil qu’il devient peu à peu un foyer de lumière, une source de chaleur aussi vivifiante que celle qui concentre l’automne et l’été dans les fruits. Tout attache à son sol l’édifice construit avec la pierre qu’on en tire, le régime des eaux et des vents et la couleur du ciel et des cultures, le rythme habituel des saisons. Sous le pavé des nefs, c’est la forêt souterraine, les colonnes épaisses plongent dans les ténèbres de la crypte pour enraciner à la terre l’élan vertical des futaies, l’épanouissement des rameaux et des feuilles. Dans la cathédrale française, dans ses longues colonnes pâles tremblent les bois d’aubiers et de bouleaux, les bois clairs, aérés de Picardie et de Champagne, et leurs branches illuminées aux flammes de ses vitraux. Quand les crépuscules inondent la nef, font grandir les piliers dans la pénombre, reculent encore dans le mystère les voûtes solennelles où l’or des jours finissants s’assombrit, on pense à nos forêts de chênes. Et la vapeur légère de nos ciels qui appartient à la masse de l’air, qui mêle au silence des fonds le mouvement confus des formes ornementales, pénètre les tours ajourées et voile d’une fumée blonde l’incendie des verrières, élève avec la cathédrale au-dessus des coteaux et des plaines l’eau trouble des fleuves sinueux, le tremblement grêle des arbres dont la dépouille, par les temps humides, sature la boue des chemins. Des branches remuent, des bruits s’élèvent, des chuchotements reprennent quand le vent s’est apaisé. Coutances monte de partout, les flèches, la tour centrale, les clochetons polygonaux s’élancent, ils pénètrent l’espace d’un essor si pur et si nu que leurs pointes s’y perdent, comme des voix. Laon, de la base au haut des tours, est verte de mousse et de plantes sauvages, les contreforts de Beauvais qui jaillissent trois fois plus haut que les bois du pays font un bruit de forêt quand l’orage se lève, et le vieux clocher de Chartres est une flamme d’or suspendue dans le brouillard.

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