VII
Rien, dans cette expression sociale et naturelle, n’est hors de la terre et du peuple dont elle sortit spontanément. L’unité de la symphonie est d’autant plus impressionnante qu’un plus grand nombre de voix y sont entrées pour le chant, la prière, le murmure, les pleurs, le rire, et pour jeter la mélodie changeante des dentelles de pierre, de verre et de rayons sur le tonnerre intermittent des cloches, sur la rumeur des nefs sonores où le plain-chant monte et descend. La cathédrale est, avant même l’université voisine qu’elle abrite souvent[28] et à qui elle n’abandonna jamais toute la vie intellectuelle puisque les écoliers rencontraient les artisans sous ses voûtes pour communier avec eux dans l’élaboration collective et confuse des farces, des mystères et des moralités, un résumé puissant de l’idée du siècle et des images de la vie. Elle a formulé pour nous ces troubles écoles où quatre ou cinq nations viennent s’instruire, où tous les éléments qui se débordent collaborent confusément, le maître avec les disciples, les philosophes grecs avec les Pères de l’Eglise et ce qu’on enseigne avec ce qu’on apprend. L’innombrable Aristote dont se réclamait la pensée révolutionnaire contre les théologiens eût reconnu, dans l’unité désordonnée et la riche matière de ce temps, l’irruption du génie sensuel qui de mille en mille ans monte de la profondeur des peuples pour arracher le monde aux dangers de l’abstraction pure.
On avait tant, et depuis si longtemps maudit la chair, dédaigné les formes, on avait tant et si longtemps comprimé le désir de les aimer pour ce qu’elles nous apprennent, que le jour où ce désir ne put plus être contenu, il changea l’axe de la vie, et, après l’avoir révélée à elle-même, l’étouffa. Il y eut un tel débordement de formes, un tel enivrement de sensations, que non seulement l’idée chrétienne de purification en fut anéantie, mais que l’art, venu pour protester contre elle, se dévora. Il mourut pour avoir satisfait avec trop de violence les besoins qui l’avaient fait naître. En moins de trois cents ans, l’esprit français suivit la route qui conduit de Sens ou de Noyon, de Notre-Dame, de Chartres, de Beauvais, la logique nue, l’unité, l’harmonie, l’élan, partout la sobriété et la force, à Reims, la magnifique orgie sensuelle, à Rouen, l’agonie frêle et flamboyante. La sculpture, d’abord plaquée contre les murs, plus tard incorporée aux murs, se détacha des murs, et la dissociation commencée, elle s’accentua rapidement jusqu’à l’anarchie finale. Elle n’exprime guère plus dès le XIVe siècle que le portrait individuel, pénétrant, bonhomme, cordial et sûr de lui. Puis, l’imagier sait trop, il manie son ciseau avec une telle aisance qu’il le regarde jouer dans la matière et que la force qui gouvernait son cœur est passée toute dans sa main. Les lignes de la cathédrale se compliquent et s’enchevêtrent, perdent leur sens, ses voûtes s’encombrent de nervures supplémentaires que l’ornement inutile va bientôt fragmenter. Elle disparaît sous la profusion du détail, elle affaiblit ses supports en les fouillant de ciselures, elle diminue tous les jours ses pleins au risque de s’écrouler pour laisser une place de plus en plus grande aux verrières envahissantes. Quand elle était apparue, le monde se mourait d’obscurité, de solitude et de silence. Elle lui révéla la lumière, la forme et le tumulte pour en mourir.
De là le caractère explosif et passager de l’art français du Moyen Age. La cathédrale eut des béquilles, comme le lui reproche Michelet. Ses arcs-boutants qui sont si purs parce qu’ils portent avec fidélité le poids d’un monde, un siècle lourd comme mille ans ramassés dans un effort, lui donnent cet aspect d’improvisation qui la rend si vivante et la fait croire si fragile. A voir cette hâte, on dirait que le peuple de France, tout d’un coup sorti du sommeil pour entrer dans l’ivresse de vivre, ébloui de jour, envahi d’images innombrables, débordant de verve et de joie, pressentait qu’il aurait à peine le temps, entre l’oppression théocratique agonisante et l’oppression militaire prochaine, d’exprimer en tempête et confusément ce qu’il avait compris de la nature dans sa première rencontre avec elle depuis la mort des anciens dieux.
La cathédrale vaincue en même temps que la Commune et pour les mêmes raisons, il ne resta rien – qu’elle-même – de l’élan dont elle était sortie. L’énergie nationale, énervée d’abord de sa propre croissance, puis écrasée sous l’invasion recommençante et la plus atroce misère, peut-être, qu’ait connue l’histoire, l’énergie nationale s’affaissa. Il n’y eut plus en France que la monarchie grandissante et le catholicisme qui regagnait le terrain perdu en agissant sur les esprits découragés. Le haut clergé, représentant du christianisme politique, s’empara de la cathédrale pour combattre le christianisme doctrinaire du clergé régulier avec le christianisme humain du peuple. Grâce à lui, le catholicisme bénéficia des coups que lui avait portés le Moyen Age. Il y gagna le renom de grandeur esthétique qui le rendit si séduisant. Il fut pour l’avenir cette chose terrible et douce, puissamment artiste, puissamment morale, diverse selon qu’elle se manifesta en France, en Italie, en Flandre, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, une pourtant par le dogme et l’autorité, à la fois théologique et populaire, traditionnelle et spontanée, universelle et nationale. On crut, – il crut sincèrement lui-même, – qu’il avait fait à son image l’Occident du XIIIe siècle. En réalité c’est la France et l’Europe qui, soulevées de vie, firent cent cinquante ans le catholicisme semblable à ce qu’elles étaient.
« Si nombreuse, disait saint Bernard, anathématisant déjà la raide sculpture romane qui décorait les premiers temples en même temps qu’il combattait l’esprit communal et condamnait dans Abailard l’esprit des Universités, si nombreuse, si étonnante apparaît partout la variété des formes, que le moine est tenté d’étudier bien plus les marbres que les livres et de méditer ces figures bien plus que la loi de Dieu »… La cathédrale n’est chrétienne que pour ceux qui ne sentent pas que ce qui est humain contient le christianisme et le précède et lui survit, comme elle n’est antichrétienne que pour ceux qui ne sentent pas par quels côtés le christianisme reste humain[29]. Elle est humaine, et traditionnelle, et révolutionnaire, et profondément opposée au principe autoritaire et moralisateur du christianisme se disant définitivement organisé, pour avoir exprimé des idées morales sous la forme la plus sensible et traduit dans le langage le plus sensuel les dogmes affirmant la royauté de l’esprit pur. Elle réhabilite la nature de l’homme, la nature du monde où il vit. Elle aime l’homme pour lui-même, faible et plein d’un courage immense et décrit son paradis avec les arbres, les eaux et les nuages qu’il voit en levant les yeux ou en sortant des portes de sa ville, avec les légumes pleins de terre et les fruits que lui portent des champs, les jours de marché, les bêtes domestiques qui partagent son destin.
La cathédrale – l’art ogival entier – réalise un moment l’équilibre des forces populaires vierges avec le monument métaphysique dont la philosophie chrétienne lui préparait le cadre depuis mille ou douze cents ans. Mais ces forces brisent ce cadre en se déployant tout à fait. Les maçons et les imagiers consacrent, contre l’Eglise, l’entrée de la forme du monde sans cesse mourante et renaissante dans notre esprit et notre chair. Le désir populaire entraîne dans son mouvement toute la matière immobile des prohibitions et des formules où l’appareil théocratique prétend l’enfermer. Le clergé, sans doute, imposait aux décorateurs l’obligation d’ailleurs très allègrement consentie de respecter dans les images une hiérarchie rigoureuse, une inflexible écriture symbolique dont il surveillait la disposition : « L’art seul appartient au peintre, l’ordonnance aux Pères », a dit le concile de Nicée[30]. Le concile de Nicée ne savait pas que l’art est tout et que l’ordonnance est sans lui comme un vêtement vide, puisqu’au moment où l’art jaillit des cœurs il est la passion, la volonté, la souffrance, la religion, la justice, la vie. Qu’importait donc que l’édifice fût la croix, que l’abside fût la couronne d’épines, que le chœur fût la tête du Christ et le feu du vitrail la lumière céleste et que les tours fussent des bras qui suppliaient ? La foule, au Moyen Age, s’exprimait symboliquement parce que le symbole résumait les réalités morales supérieures qu’elle ne discutait pas pour rester plus libre de découvrir ses réalités spirituelles, et parce qu’elle trouvait en lui un inépuisable prétexte à dire ce qui l’étouffait. Au Moyen Age, la symbolique et la théologie vivaient avec la vie, de la même vie que la vie, elles n’étaient qu’un élément dans la symphonie formidable où toutes les forces du temps se rejoignaient pour se répondre et s’associer. Le corps social, insoucieux de reconnaître les éléments qui le constituaient, laissait leur vie ardente organiser spontanément son équilibre et son action.
Il semble que de loin, de haut, nous ne puissions envisager l’histoire d’une grande race que par les caractères généraux qui la dénoncent. Elle nous paraît alors tenir tout entière dans une œuvre particulière, prendre pour ainsi dire une forme visible, tangible, où toutes ses aventures d’intelligence et de douleur apparaissent comme sublimées. Elle semble n’avoir vécu, saigné, fait la guerre et le commerce, cultivé le sol, travaillé le fer, que pour que cette œuvre naisse, qui contienne, résume, exalte les vies obscures et les sentiments informulés de ses milliards de vivants et de morts. Et dès lors, chaque fois que nous évoquons l’esprit d’un peuple, le nom de l’homme qui le représente le plus évidemment à son heure la plus décisive nous vient aux lèvres. Beethoven nous apporte l’Allemagne, Shakespeare l’Angleterre, Michel-Ange l’Italie, Cervantes l’Espagne, Rubens la Flandre, Rembrandt les Pays-Bas. Quand nous pensons à la France, nous hésitons. Montaigne est le héros de l’intelligence éternelle, supérieure au destin des peuples, à leur langage, à leur passion. Pascal n’a pas la joie divine qui monte avec le sang du peuple dans ses gestes, même quand ce sont des gestes d’injustice ou de désespoir. Il manque à ceux qui nous racontèrent le mieux, Rabelais, La Fontaine, Molière, cette sorte de passion mystique qui héroïse l’âme humaine et fait qu’en un seul homme et en un seul moment elle peut concentrer en elle et résumer toutes les puissances de vie qui, à ce moment-là, définissent à nos yeux l’orientation de la destinée et du monde. Hugo boursoufle sa puissance de programmes et de sermons. Eh bien ! la cathédrale a tout ce que nous aimons dans Hugo ou Pascal, tout ce que nous retrouvons de nous en Rabelais, Molière ou La Fontaine, tout ce qui, dans Montaigne, domine les temps et les lieux. Mais elle soulève cela par ses voûtes et par ses tours dans un tel emportement lyrique, qu’elle fait monter la foule française jusqu’aux pressentiments suprêmes que les plus grands de nos artistes n’ont presque jamais atteints. Le héros français, c’est la cathédrale.
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