I
Le « miracle français » fut si bien un miracle, qu’il stupéfia le peuple des villes et que les pauvres gens accoururent des campagnes pour voir monter tous les ans plus haut au-dessus des tuiles en pente et des pignons aigus, la broderie bleue et dorée des pierres peintes, les verrières de sang miroitant dans la lumière, l’élan massif ou fuselé des tours et des flèches qui vibraient aux battements du bronze. Leur œuvre faite, les maçons et les imagiers la regardaient avec autant d’étonnement que s’ils fussent venus de l’autre bout du monde pour la voir. Chacun avait travaillé dans son chantier, assujetti son vitrail, taillé sa statue, élevé son mur moellon sur moellon, chacun n’avait vu qu’une feuille, une herbe de la forêt, beaucoup même étaient morts sans lever les yeux du bourgeon qui poussait sous leurs doigts, du fruit dont ils surveillaient la maturation et qu’ils n’avaient pas toujours eu le temps de cueillir. Et voici que les échafaudages enlevés, les tréteaux jetés à bas, de hautes voûtes solennelles, des cataractes de rayons, une montagne légère de colonnes et de statues emplissaient le ciel familier. D’où venait donc cette formidable unité où la présence de la foi, de l’espérance, du dieu vivant qui habitait le cœur des foules, s’affirmait sans que personne, pas même le maître d’œuvre qui avait fait le plan de l’édifice, eût songé d’avance à les exprimer ? Aucun d’eux ne savait qu’elle préexistait en lui, aucun d’eux ne savait que sa propre humilité et sa propre faiblesse, parce qu’elles allaient dans le même sens, du même pas, au même rythme que la faiblesse et l’humilité du voisin, se soudaient tous les jours à elles pour constituer avec elles une énorme puissance anonyme qui éclaterait sur l’histoire comme la plus haute manifestation d’idéalisme collectif. Quand ils se retournèrent pour regarder leur ouvrage, aucun d’eux ne se rappela qu’il y avait mis la main, mais ils surent tous que c’était ça le paradis. On venait donc de la campagne, et de plus loin. On venait voir, on venait prendre des leçons, on venait demander aux maîtres d’œuvre de passer la mer ou la montagne aux frais des villes riches qui voulaient toutes avoir la plus belle église ou le plus haut rempart. Depuis deux siècles, d’ailleurs, la France était le grand foyer occidental. Elle avait conquis, par les Normands, la Sicile et l’Angleterre, elle envoyait incessamment en Orient, sous le prétexte ingénu et puissamment stimulateur de délivrer le Saint-Sépulcre, des expéditions coloniales qui couvraient la Syrie, la Grèce, les Iles, de cités françaises, et tentaient d’occuper l’Egypte et l’Afrique du Nord. Des barons français ceignaient les couronnes d’Athènes, de Constantinople, de Chypre, de Jérusalem. L’âme française déployait la force d’expansion qui lui permettait, chaque année, et en cent points de la France, de creuser des canaux, de bâtir des ponts, des aqueducs, des fontaines, d’ouvrir des hôpitaux et des écoles, de suspendre à cent pieds du sol le vol majestueux des voûtes ogivales. Comme elle devait, cinq cents années plus tard, enseigner au monde que la révélation monarchique avait vécu, elle dénonçait ingénument et joyeusement la révélation théologique en semant partout l’action, la vie, l’expérience, la liberté.
Là où n’entraient pas les hommes de guerre, la pensée pénétrait quand même par les marchands et les artistes. Sur tous les fleuves d’Europe, des bateaux entraînaient la matière et l’esprit de l’Ouest. Les romans français couraient le monde. Les maîtres des Universités étrangères avaient presque tous passé par celle de Paris où les nations entretenaient des collèges en permanence. Philippe Chinard, maître d’œuvre français, suivait partout Frédéric II. Charles d’Anjou en avait appelé un autre, Pierre d’Angicourt, en Sicile. Eudes de Montereau accompagnait en Palestine, où il fortifia Jaffa, saint Louis prisonnier des Sarrasins et roi spirituel de la terre. Depuis que le grand Guillaume de Sens s’était cassé les reins en tombant d’un échafaudage dans la nef de Canterbury, cent autres avaient répondu à l’appel des communes ou des fabriques étrangères. Martin Ragevy, Villard de Honnecourt construisaient des églises au fond de la Hongrie. Des équipes de maçons partaient pour l’Allemagne. Un maître maçon de Troyes bâtissait les temples, les couvents, les châteaux, les commanderies de Chypre. Mathieu d’Arras, qui fit les plans de la cathédrale et du pont de Prague, venait d’Avignon. La plupart des villes espagnoles appelaient, au XIVe siècle, des architectes français. D’autres allaient jusqu’en Pologne, jusqu’en Finlande. Les Bénédictins, les Dominicains, les Cisterciens surtout fondaient des Maisons et des Ordres qui répandaient sur l’Europe l’esprit vivant. L’Ordre des Templiers, l’Ordre de Calatrava, l’Ordre teutonique portaient d’un bout à l’autre de la terre chrétienne une continuité d’action où les hommes reconnaissaient pour une heure leur unique et puissant espoir. La grande unité morale du catholicisme prenait partout l’apparence que l’idéalisme social des communes françaises lui imposait irrésistiblement.
Presque partout, au début tout au moins. Les maîtres d’œuvre apportaient un plan primitif inspiré par Amiens, ou Reims, ou Chartres, ou Notre-Dame, ou Beauvais. Mais la construction d’une cathédrale durait souvent deux ou trois siècles, des architectes indigènes succédaient aux maîtres français, les maçons et les imagiers qui se recrutaient de plus en plus nombreux au sein des corporations locales, prenaient racine dans leur sol. Le ciel et son soleil et ses nuages, la plaine environnante, la montagne boisée ou nue qui montait aux portes de la ville, les forces séculaires déposées dans la race par le régime des saisons, la nature des travaux, des négoces, la paix, la guerre, l’aliment, tout cela donnait peu à peu sa forme au profil des nefs et des tours, à la disposition des baies, à la transparence des verrières, aux saillies qui distribuaient l’ombre et la lumière sur le front des monuments. Mais l’emprunt primitif pesait toujours sur l’œuvre, jamais, ou presque jamais ne se retrouva nulle part l’élan d’où sortit pour une heure l’accord spontané de la foule française avec la création enthousiaste et logique des artisans qui l’exprimaient.
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