II
L’Angleterre, cependant, faillit vivre en même temps que la France du Nord ce moment qui jusqu’ici ne s’est jamais rencontré plus d’une fois dans l’histoire d’un peuple et que celle-ci connut seule peut-être, avec l’Inde du Moyen Age et l’Ancien Empire égyptien. L’Angleterre trouva l’ogive avec nous, sinon quelques années plus tôt. Pourquoi donc ne sut-elle pas, en faisant appel à ces facultés de généralisation puissante dont elle a donné, de Roger Bacon à Newton, autant de preuves que nous-mêmes d’Abailard à Lamarck, pourquoi ne sut-elle pas en systématiser l’emploi, suspendre en l’air les pierres de son sol entre deux nervures diagonales, articuler sur cette carcasse grandiose les membres monstrueux qui s’arc-boutent au pavé des villes comme pour supporter le poids des tours ? [31].
C’est que la cathédrale anglaise fut plutôt un luxe de classe, c’est qu’elle ne traduisit pas un de ces élans d’idéalisme où les pauvres et les riches et ceux qui ne font rien et ceux qui travaillent et ceux qui souffrent et ceux qui sont heureux se rencontrent parfois dans la foule française pour dix ans, pour un mois, pour une heure. Comme en France, sans doute, la classe bourgeoise anglaise avait, au XIIe siècle, conquis les droits que confirma la Grande Charte de 1215. Mais elle n’eut pas à faire, pour maintenir ces droits, l’effort incessant de nos communes, sans cesse menacées par l’Eglise et les barons. Dans la liberté de la commune anglaise, la solidarité des organes sociaux n’était pas aussi nécessaire, et le farouche orgueil des corporations que les pouvoirs politiques traitaient toujours sur un pied d’égalité, les dressait sans danger pour elles les unes contre les autres. La cathédrale exprima leur richesse commune et non pas leur communion.
Elle est égoïste, exclusive, fermée au grand courant humain, une formule raide et sèche que n’anime presque jamais, et toujours timidement, la vie confuse et pullulante des bas-reliefs et des statues par qui les artisans français apportaient à l’armature sociale, comme des fruits sur un autel, le tribut de leur amour. Rien de populaire et de vivant n’avait pu sortir de ces arts aristocratiques de prêtres et de soldats qui se pratiquaient depuis cinq cents ans dans les deux îles brumeuses à l’abri des remparts des cités militaires et des murailles des couvents. L’Irlande, gorgée d’eau, submergée sous ses feuilles vertes, ne put passer à l’Angleterre, quand elle lui transmit le christianisme, que les miniatures patiemment composées dans ses monastères pendant que l’éternelle pluie noyait les vitres. Les armes saxonnes, les proues sculptées des barques scandinaves, les importations de Byzance, autant d’éléments séparés à qui manquait, pour se souder dans une poussée commune, la flamme d’un peuple homogène. Les Normands, à leur arrivée, s’emparant de la tradition romaine importée de France au cours des siècles précédents, construisirent bien de puissantes églises, où une tour carrée et crénelée montait du centre de la nef comme pour poser sur l’esprit le gantelet militaire. Mais ils campaient sur le sol britannique. Ils ne devaient fournir au peuple anglais que les fondations inébranlables des temples et des châteaux forts. Cathédrales, abbayes, châteaux, remparts, manuscrits enluminés, statues funéraires d’albâtre, art de classe, depuis toujours et jusqu’à l’heure où Shakespeare délivrera, pour le répandre sur le monde, le torrent des émotions et des images scellé dans le cœur de la foule par toutes ces sombres pierres et ces sépulcres ouvragés.
Quand on descend la vallée de la Seine, des clochers apparaissent au-dessus des tours, de plus en plus aigus, de plus en plus frêles. En Normandie, la vie qui rampe au flanc des cathédrales françaises et les fait bouger tout entières se fige, s’immobilise un peu déjà, tout en devenant plus abondante et grêle, tandis que la masse se fait aérienne, ajourée. Le puissant poème populaire se complique, se maniérise et tend à devenir un objet d’art. On est à mi-chemin entre l’art social de France et le monument raide et riche dont on aperçoit, quand la brume se déchire, au-dessus des gazons et des arbres, la tour centrale à parapets sur la nef écrasée et longue et les deux flèches positives pointant symétriquement. D’ailleurs, à Rouen, à Coutances, la tour est déjà posée sur la croix du transept. Et si le décor vivant des provinces françaises anime encore les églises normandes, leur élan net et volontaire fait pressentir le décor géométrique anglais.
Le diadème orfèvre que les marchands insulaires dressaient sur leurs rudes villes d’industrie, en face des enthousiastes monuments qui semblaient, de l’autre côté du détroit, ramasser les maisons et les campagnes pour en exalter la vie, affirmait donc la volonté très évidente de rendre un hommage orgueilleux à l’émancipation d’une classe égoïste et dure. Alors que des ailes s’éployaient au-dessus des nefs continentales où les colonnes vivantes montaient du sol en frémissant, ici un toit de bois soutenu par des consoles dominait les nefs basses qu’arrêtaient de tous côtés d’implacables horizontales. Souvent, des gerbes serrées de nervures parallèles étouffaient toutes les lignes de la nef dont les profils et les courbes disparaissaient sous leurs faisceaux tendus, forêt à mille branches sèches, sans voûte de feuillage, et sans espace et sans air au-dessus. A l’abside, là où l’ombre s’épaissit en France, où la paroi s’arrondit comme un berceau autour du dieu vivant amoureusement entouré, le mur tombait à la manière d’une herse, laissant passer le jour au travers des colonnades rectilignes comme des pals d’acier.
L’expression suprême du style ogival anglais, la perpendiculaire, apparut à l’heure où, chez nous, la flamme de pierre s’élançait en crépitant, dernier essor de la vie épuisée sur qui s’accumulait très vite un crépuscule mortel. Ici le rêve qui finit, là, la volonté qui s’affirme. D’un côté la brusque dissociation des forces sociales, la déroute quotidienne des illusions toujours recommençantes, les folles chevauchées, la défaite, les soubresauts fiévreux d’une civilisation qui meurt, de l’autre la concentration de tous les moyens de conquête, la guerre méthodique, un but défini à atteindre, la victoire, la rigueur pratique et posée d’une civilisation qui se détermine et s’assied. Quand il n’y a plus là que des ruines, ou des travaux abandonnés, ici les tours à pinacles s’élèvent et les clochers qui s’élancent, et les façades grésillantes qu’on dirait de givre et de verre, et l’étroit réseau grillagé des stalactites de pierre. Pour que la poésie fantômale, aérienne et vague du peuple anglais s’empare de ces monuments glacés et magnifiques, il faut que la lumière de la lune y jette un voile bleu, ou que les flèches aiguës, émergeant des feuilles mouillées, sortent du brouillard. L’art septentrional réclame la complicité de la vapeur répandue dans l’espace, du feuillage, de l’eau dormante, de la lueur imprécise des nuits. Ce n’est pas seulement par leurs formidables profils que les manoirs rectangulaires qui dressent au-dessus des lacs leurs tours polygonales, pèsent sur l’histoire sinistre du Moyen Age anglais. Ils n’entreraient pas dans le rêve puissant de ce peuple aussi volontaire que leurs arêtes, aussi résistant que leurs murs, mais dont l’âme, quand elle regarde au fond d’elle, est aussi noyée qu’eux de brume et de clartés nocturnes, si un manteau de lierre ne les couvrait du haut en bas, si le sang ne filtrait pas entre leurs pierres, si l’écho d’une hache qui tombe ne s’entendait pas quand on traverse leurs corridors noirs où des spectres errants vous frôlent. L’âme du Nord n’a pu se définir par les lignes visibles du monde, et les limites du poème ou de la musique seules sont assez flottantes pour l’accueillir et la bercer.
q