III
La mer, avec son flux et son reflux, porte l’esprit d’un bord à l’autre de ses rives. L’Angleterre, qui devait tant aux Scandinaves, jeta à son tour l’art anglo-normand en Norvège tandis que la Suède, où Etienne Bonneuil était venu de France, à la fin du XIIIe siècle, bâtir avec des compagnons la cathédrale d’Upsal, recevait par la Baltique l’architecture allemande et l’architecture française mélangées. Indirectement, c’est encore l’art français qui fécondait le versant oriental de la péninsule du Nord, puisque l’art allemand venait en ligne droite des maçons de Champagne, d’Ile-de-France et de Picardie.
Ce n’est pas que l’Allemagne n’eût tenté, à diverses reprises, depuis les plus obscurs moments du Moyen Age, de se faire un art national avec les éléments qu’elle recevait du dehors ou tirait d’elle-même. Charlemagne avait créé une civilisation mixte, antique, byzantine, germanique et chrétienne, dont l’expression plastique a à peu près disparu. Travail de moines et de scribes, rude et faux, qui devait mourir. Quand le roman parut il trouva, au contraire, un terrain social et politique parfaitement apte à lui donner un caractère très puissant, très net, très pur. Le Saint-Empire, le clergé, la féodalité s’y rencontrent une minute et scellent ces pierres énormes d’un si dur ciment moral qu’il ne paraissait pas possible que l’Allemagne mystique et guerrière renonçât jamais à bâtir ces murs rouges salis par la pluie que l’ornement et la statue n’animent presque jamais. En fait, elle y renonça tard, et de très mauvaise grâce. Et quand la Bohême voulut une architecture nationale et en chercha près d’elle les plus solides matériaux, c’est dans la combinaison nerveuse et sobre du massif roman d’Allemagne et du style ogival français qu’elle en trouva la formule. Les temples des bords du Rhin où les formes rondes et octogonales se combinent dans les absides, dans les transepts, les quatre tours d’angle et les courts clochers incurvés, n’exprimèrent sans doute jamais, non plus qu’aucune autre forme architecturale en Allemagne, l’émotion vivante d’un peuple, mais le pouvoir des castes militaires et religieuses associées que reconnaissaient les classes populaires spontanément, fidèlement, lourdement disciplinées. L’âme vraie des foules allemandes ne fut jamais dans la pierre. En ces temps-là ceux qui la révélaient à l’avenir, c’étaient les jongleurs nomades qui chantaient les Niebelungen, en attendant les maîtres chanteurs des villes industrielles et les héros musiciens des heures d’espérance ou de désespoir, Luther, Sébastien Bach, Beethoven, Richard Wagner. La cathédrale allemande se fait et se défait sans cesse. Des hommes sont ensemble et tout à coup des cris jaillissent de toutes leurs poitrines pour planer au-dessus d’eux en voûtes aériennes dont tous leurs cœurs sont les piliers. Et quand ils ne sont plus ensemble, la cathédrale a disparu.
Malgré la Hanse, malgré la ligue des cités rhénanes, malgré la richesse des villes libres d’Allemagne dont la lutte, au XIIIe siècle, entre le pape et l’empereur, favorisa l’essor, malgré la force de l’Ordre teutonique qui couvrait de tours carrées flanquées de poivrières aiguës la Bavière et les Sept Montagnes, l’Allemagne du Moyen Age n’eut pas d’architecture originale[32]. Non que la cathédrale allemande ressemble aux monuments vivants des provinces françaises, aux orfèvreries merveilleuses de l’Angleterre, aux puissantes halles flamandes, à ces entassements de pierres sur des gouffres d’ombre où luit de l’or que sont les églises espagnoles. Elle est bien elle, par la complication pédante de ses lignes, l’enchevêtrement de ses nervures, sa raideur, son élan hérissé, étroit et métallique. Seulement, et surtout quand elle se libère de la formule peu à peu dégagée des édifices ogivaux de la Picardie et de la Bourgogne, elle sacrifie presque toujours sa loi de structure intérieure au sentimentalisme abstrait et confus des surfaces ornementales.
Ce sont les vierges sages et les vierges folles des portails français qui vinrent à Strasbourg porter la bonne nouvelle à l’Allemagne. L’équilibre net de l’ensemble, la grâce des statues souriantes où cependant s’épanouit déjà la bonhomie sentimentale des Germains, n’eussent pas surpris un maître d’œuvre de la vallée de la Seine si la façade rouge et dure, semblable à du fer rouillé n’eût dénoncé, par l’abondance et la raideur des lignes verticales, les longs pieux parallèles, les fuseaux secs des colonnettes, et en dépit de la magique vie de son ensemble qui fait penser à une vitre d’hiver enrichie d’arborescences, les tendances du style allemand. Elle était l’étape nécessaire entre l’animation puissante d’Amiens, de Reims, de Notre-Dame de Paris et le dogmatisme de Cologne où la lettre théologique régnait deux siècles auparavant et qui présidait depuis cent ans au développement sévère de l’architecture romane.
Quand les villes allemandes se furent associées pour régler le mouvement de tous les trésors de l’Europe, les draps de Flandre, les vins de France, les épices d’Orient que les navires apportaient jusqu’aux bouches du Rhin et que le fleuve dirigeait par ses affluents vers le centre et le cœur du continent germanique, quand les courants d’action qui circulaient partout, à la faveur de la lutte extérieure de la papauté contre l’empire eurent déposé dans toutes les villes des compagnons venus des provinces rhénanes, des imagiers français, des huchiers de la Forêt noire, des bronziers formés depuis deux siècles à la candide et puissante école romaine de l’évêque Bernward d’Hildesheim, un brassage fécond de toutes ces forces confuses força la terre allemande à révéler ses désirs. A dire vrai, l’élan dura un siècle, le XIIIe, au cours duquel les statuaires de Naumbourg, avant de retomber dans la complication et l’honnête sentimentalisme de la sculpture allemande, firent un vigoureux effort, vers le style monumental dont les maîtres rémois révélaient à cette heure-là à la France et au monde l’amour, la force, la simplicité, Mais ce siècle suffit à définir les tendances dominantes de la construction gothique des Allemands, avant que l’esprit ouvrier des cités industrielles s’en emparât pour y déployer son ingéniosité méticuleuse et sa patience compliquée qui, tout en détournant l’architecture de sa réelle fonction, préparèrent l’Allemagne à la Renaissance en individualisant peu à peu ses industries et ses métiers.
A côté des cathédrales de nos provinces du Nord, carrées jusqu’à la base de leurs tours, si puissamment assises sur leurs lignes horizontales et puisant dans la vie ambiante et la nécessité de remplir un but défini tous les éléments de leur lyrisme incomparable, la cathédrale allemande est subjective, d’un sentimentalisme avoué, et décidée avant tout à monter aussi haut que possible en usant de moyens abstraits pour parvenir à ses fins. Ce sont partout des lignes dures, montant tout droit, et donnant d’autant plus d’élan à l’édifice que la forme pyramidale s’y dessine depuis le sol jusqu’au sommet de la flèche plantée en plein centre de la façade, sur une tour unique qui ramasse l’ensemble pour le porter plus haut, et vers qui des clochetons aigus s’élancent de toutes parts. C’est au gothique allemand que pensaient les écrivains qui définissaient l’architecture catholique du Moyen Age comme une aspiration impétueuse vers le ciel. Aspiration surtout morale à qui n’a jamais tout à fait répondu un équilibre de structure comparable à celui qui donne aux tours de Reims leur légèreté aérienne, au vieux clocher de Chartres son élan pur et sans fin, aux tours de Notre-Dame ou d’Amiens la force redoutable d’élever le pavé des villes jusqu’au sein de l’espace où il reçoit tous les jours de printemps et d’été et d’automne la caresse dorée des derniers moments du soleil. Noble effort, cependant, puissante élévation mystique du sentiment humain vers l’amour déchirant de cette chose inconnue qu’est le sens de la vie et que la grande musique viendra, cinq siècles plus tard, remuer au fond de nos cœurs.
Dans le nord de l’Allemagne, où passe moins la guerre, où les plaines nues qui vont jusqu’au bord de la mer contrastent avec les rochers surplombant et les brumes traînantes du Rhin et les forêts de sapins noirs des régions montagneuses de la Bavière et de l’Autriche, où les villes hanséatiques les plus puissantes de l’Empire, Lübeck, Brême, Hambourg, tenaient le commerce de toute l’Europe septentrionale, des comptoirs de Londres et de Bruges aux foires de Nijni-Novgorod, l’essor pyramidal des églises était bien moins éperdu. Parmi le gros négoce et la vie maritime, les solides Rathaus opposaient aux embruns salés qui couvrent de lèpre verte les clochers de cuivre pointant au-dessus des toits rouges, des murs hauts comme des falaises, allégés d’ouvertures circulaires entre des tourelles aiguës. Le vernis noir et bleu des briques y mettait un enduit visqueux, et les pêcheurs bottés de peaux de phoque qui rentraient de la banquise y retrouvaient leur ciel d’ardoise, leur mer huileuse, le miroitement terne du goudron de leurs bateaux. Ici, le sol et l’eau reprenaient l’architecture, et l’ogive lui restituait une figure originale en l’adaptant à sa fonction.
Plus profondément enracinée que la grande idée catholique qui eût voulu couvrir l’Europe de temples partout pareils, la fonction locale de l’édifice, au moins dans les pays très caractérisés, pesait en effet sur lui jusqu’à lui faire toucher la terre de partout. Les Hollandais, peuple positif, médiocrement idéaliste et spontanément équilibré, conservèrent jusqu’à l’époque où, en Allemagne et en France, la complication grandissante de l’architecture ogivale marquait la fin de la société médiévale, les principes essentiels de ses monuments primitifs. L’indépendance et la réforme s’annonçaient par les nefs dénudées, la massivité, la rondeur des piliers qui les soutiennent, la force trapue et ramassée qui correspond à leur esprit de commerçants sérieux, d’ingénieurs, de solides soldats occasionnels, depuis les épaisses digues basses qui font reculer la mer et les bateaux ventrus et lents qui pénètrent au milieu des pâturages, jusqu’aux édifices d’aujourd’hui où se prolonge, parmi l’architecture anarchique de l’Europe, un inébranlable bon sens. Plus près du sol où s’élevait la cathédrale populaire, en Flandre, dès la fin du XIIe siècle, les villes ouvrières où l’on travaillait les peaux et les laines, où l’on tissait et teignait les draps, Bruges, Ypres surtout, bâtissaient des halles formidables, dont les murs verticaux troués par deux rangs réguliers de fenêtres, ont l’assurance de la nécessité, et qui traduisaient sans hésitation un idéal catégorique, grâce à « un siècle d’amitié »[33]. Admirable héroïsme du besoin populaire triomphant de tous les intérêts étroits et faisant mentir les systèmes qui tentent de le ramener à une forme abstraite, universelle et dogmatique. L’art ogival fut si peu le langage du christianisme dépouillé de toute attache locale et matérielle, que si son expression sociale, en France, prit une forme extérieure religieuse, le principe qu’il apportait engendra, dans les Flandres, des édifices de commerce, comme il fit sortir de la ville italienne des forteresses sobres et de hautains palais municipaux. Les Flamands se battaient aussi, certes, mais pour défendre leurs entrepôts et leurs métiers. Leurs plus beaux monuments naissaient de leur esprit marchand, comme les plus beaux monuments italiens naissaient de l’individualisme passionnel qui caractérise l’Italie et les plus beaux monuments français de l’idéalisme social qui a fait la vie de la France et qui va, par Rabelais et Diderot, de la cathédrale gothique à la Révolution.
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