‹ Histoire de l'art, Tome II : L'Art médiévalChapitre 38 sur 45 · IV

IV

Seule en Europe, peut-être, l’Espagne mystique ne sut pas trouver, dès le Moyen Age chrétien, l’expression architecturale résumée du désir de ses multitudes. Deux siècles de guerres incessantes entre les natifs et les Maures, une confusion violente de races et de langues, un sol coupé par les ravins, par les montagnes, d’inaccessibles plateaux isolés les uns des autres par des déserts pierreux, c’était assez pour qu’une âme collective ne pût se définir là. L’Espagne subit tour à tour l’architecture romaine, l’architecture arabe, l’architecture romane, l’architecture française, jusqu’à l’heure où l’unité politique la révéla à elle-même trop tard pour qu’elle pût échapper aux influences de l’individualisme européen naissant où elle devait du moins puiser des encouragements à délivrer les énergies brutales et subtiles qu’elle enfermait à son insu. Quatre cents ans, les petites monarchies chrétiennes de ses provinces du Nord durent faire appel pour bâtir et décorer les alcazars et les églises aux architectes et aux sculpteurs de France, de Bourgogne, d’Allemagne et des Pays-Bas. Les sculpteurs de l’école toulousaine envahissaient la Castille, la Galice, la Navarre, la Catalogne où au XIIIe, au XIVe siècle, les imagiers et les architectes de la vallée de la Seine accoururent à leur tour. Au XVIe siècle, en pleine Renaissance, alors que l’Italie l’entamait déjà par ses provinces méditerranéennes, l’Espagne appelait encore des maîtres français et bourguignons.

Dès que les Cisterciens et les Clunisiens eurent introduit en Espagne la sculpture romane, elle prit au contact de ce peuple épris d’oppositions brutales de lumière et d’ombre et de saillies pittoresques, un caractère d’exubérance et de profusion décorative où la ligne architecturale se perdit. L’enfer qui hérissait de bêtes monstrueuses les chapiteaux et les tympans eut beau reculer devant l’invasion des saints et des vierges que les imagiers français amenèrent avec eux quand les corps de métiers constructeurs, en France, étaient trop riches en ouvriers pour les employer tous à bâtir et à décorer les églises, la fièvre mystique qui dévorait leurs élèves, demi-guerriers, demi-paysans, rendus par la flamme du ciel aussi durs que leurs cailloux, arrachant les arbres pour ne pas avoir d’ombre où rafraîchir leur sang, ne pouvait pas s’accommoder des profils que la pierre sculptée anime sans en altérer la puissance, comme une ondulation sur la masse des feuilles d’une lisière de forêt. Le souvenir des corroyeurs, des armuriers, des orfèvres mauresques les poursuivait en même temps dans leur travail. Ils ciselaient la pierre comme un métal qu’on peut fondre et tordre et bosseler par dedans. Quand Gil de Siloë, le maître du XVe siècle, reçut l’héritage multiple des statuaires français, des Espagnols qu’ils avaient formés, des décorateurs berbères qui sciaient dans le bois les dentelles des moucharabiés et les grilles des mosquées, les tombeaux, les retables, énormes joyaux lapidaires qui sortaient de ses mains, avaient l’air incrustés de gemmes, hérissés de stalactites, ils étaient gaufrés et verruqueux comme un cuivre repoussé.

Quand l’Espagne n’eut plus que Grenade à reprendre aux Maures, quand la poussière et les rochers de la péninsule eurent été réunis sous le sceptre catholique, il y eut vraiment une heure où, si la communion morale ne se fit pas pour créer d’un seul élan une grande architecture, une fièvre commune, au moins, quelque chose de funèbre, de cruel et de frénétique embrasa tous les sombres cœurs pour jaillir d’eux comme des jets de sang alourdis de caillots noirs, en furieux torrents d’or et de pierres. Qu’importait l’ordre et l’harmonie ! On éventre les nefs françaises et les mosquées musulmanes pour poser au milieu, entre des grilles d’or, un chœur rempli d’ornements d’or, une montagne d’or qui luit dans les ténèbres. Sans les lampes, on n’eût pas vu les idoles habillées, les cadavres crucifiés dont les genoux saignent, ni la croûte d’or qui couvre les nervures enchevêtrées des voûtes, ni la nuit qui dévore tout. L’orgie dorée des retables flamands encombre toute la nef, d’énormes escaliers d’or descendent dans les églises qu’écrasent de lourdes dentelles, une forêt de clochetons trapus, d’épais réseaux de broderies serrées où la flamme gothique se tord comme une arabesque et sous qui l’arc arabe brise, arrondit, fait onduler l’arc ogival, un océan de sculptures énervées où le plus mystique des peuples apporte au plus mystique des siècles le témoignage terrible de son consentement. C’est comme un bûcher qui crépite, un viscère calciné, l’affreuse immolation de l’être aux puissances sauvages qu’il ne sait ni dompter, ni comprendre et obéir.

C’est ici que ce temps tragique où l’arrachement se faisait entre l’instinct grandiose des foules qui acceptaient tous les symboles pour permettre à leur force de création d’aller au but sans défaillance, et la raison naissante des individus qui discutaient tous les symboles pour tenter de pénétrer le mystère de la nature, c’est ici que ce temps tragique eut son expression la plus confuse et la plus désordonnée. L’Espagne dut sentir qu’elle naissait trop tard à la vie collective, qu’elle n’avait plus le temps d’exposer l’idée catholique ébranlée pour la première fois et à laquelle, peut-être par remords de ne l’avoir vécue qu’après les autres, elle resta la plus farouchement et la dernière attachée. Elle entassa dans la fièvre toutes les pierres que travaillaient depuis cinq cents ans, les sculpteurs qui avaient vécu sur son flanc décharné, Wisigoths, Français, Flamands, Allemands, Maures, Juifs, Ibères, et affirma avec fureur son fanatisme irréductible à l’heure où les ouvriers du Nord, dans les pays déchirés par la guerre, avouaient leur désespoir.

Cependant rien n’était perdu. L’homme, aiguillonné par le doute, recommençait à gravir l’inaccessible sommet. Pendant que les derniers maçons posaient les dernières et les plus hautes flèches sur les dernières et les plus hautes nefs, d’un port de cette même Espagne sortaient trois caravelles pour s’enfoncer dans l’Ouest. L’obscure solidarité qui avait permis aux hommes du Moyen Age, en cent cinquante années à peine, alors qu’il n’y avait pas d’autres routes que les rivières, que les villes s’entouraient de murs, qu’il fallait plusieurs mois de navigation périlleuse pour aller des côtes de France aux côtes du Levant, d’établir sur l’Europe entière une des civilisations les plus touffues, mais les plus cohérentes et les plus vivaces de l’histoire, s’élargissait tout à coup, comme si la vie d’un corps trop puissant avait crevé son armure et si son sang et son regard et sa pensée fusaient de tous côtés par les fentes du métal. Les architectes portugais demandaient déjà aux grands marins qui colonisaient l’Afrique et l’Inde, de leur dire comment les Indiens décoraient leurs temples, et de leur rapporter de leurs voyages, pour les assembler aux floraisons dernières de l’art mauresque et de l’art ogival, des carènes, des ancres, des câbles, la flore et la faune des mers, des algues, des pieuvres, des madrépores, des coraux, des coquillages… La conquête de la mer et la conquête du ciel allaient faire bondir l’esprit, dépouillé des croyances anciennes, jusqu’au seuil des intuitions nouvelles où de nouvelles croyances s’élaborent peu à peu.

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