Chapitre 1
La guerre étrangère à peu près permanente, mais lointaine, pas de guerres civiles, un développement continu à l’abri des invasions du côté de la terre et du côté de la mer, dix siècles d’indépendance achetés par la lutte heureuse et l’effort facile et vivant, c’est là ce qui donne à Venise, avant même l’eau et le ciel, sa figure originale au milieu d’une Italie ne s’appartenant que par crises, déchirée par les révolutions, mutilée par les conquêtes. Elle semble ignorer la fièvre et l’angoisse de la recherche, tâtonne à peine pour trouver sa route, la parcourt à pas sûrs dans l’air et le vent, ralentit sa marche pour cueillir les fruits magnifiques qui s’offrent, savoure leur chair, s’enivre d’elle et s’endort au bruit des musiques, parmi les guirlandes flétries, les fleurs mourantes, les lumières que le jour pâlit au fond des vieux palais en ruine. C’est la Grèce qui renaît, toute nue, alourdie, chargée de grappes d’or sur des fonds de forêts endormies et de crépuscules orageux. On dirait que Venise n’a prolongé l’effort antique que pour affirmer, au travers des reculs, des réactions nécessaires, des contradictions apparentes du monde qui l’entourait, la continuité de l’effort humain, et transmettre à l’esprit moderne, avec les fruits qu’elle lui tend, si mûrs qu’ils s’ouvrent seuls, le germe des moissons toujours recommençantes.
Elle-même avait trouvé ce germe au milieu des pulpes pourries qui fermentaient au pied de l’arbre byzantin. Cinq siècles, ses marins drainèrent l’Asie hellénisée pour assimiler à la vie montante de la jeune Italie son vieil esprit de volupté, de magnificence et de mort. Les racines de Venise plongent dans l’ombre rouge de Saint-Marc, sous les coupoles d’or éteint où l’encens a comme une odeur de semence et de sang décomposés.
Cette ville de marchands, qui mêlait dans son action vivante la passion italienne à la corruption du bas-empire, le christianisme faisandé d’Orient au christianisme barbare d’Occident, l’Islam spiritualiste au paganisme grec pour en faire, dans l’élan soutenu de son énergie infatigable, quelque chose de personnel comme sa vie suspendue entre l’air et l’eau, et de victorieux comme le combat qu’elle livrait sur toutes les mers pour affirmer et maintenir son règne, parvint à la profonde, à l’impérieuse, à l’indiscutable harmonie, en accumulant sans choix, sans goût, au hasard des conquêtes et des caprices, tous les éléments épars dont la cohésion et l’accord sont d’habitude nécessaires pour la réaliser. Avant qu’elle ait mûri dans l’âme de Titien, l’harmonie de Venise, qui s’impose comme une force naturelle, s’est faite spontanément, dans le même courant de vigueur conquérante qui disposait sans le savoir, pour atténuer les contrastes et entraîner les couleurs disparates dans un seul mouvement, de la poussière d’eau et de lumière qui mêle la mer et le ciel.
Seuls des parvenus à qui tout réussit, qui ont l’entraînement de l’audace et l’habitude de la victoire, pouvaient entasser ainsi les siècles et les styles les uns sur les autres, décorer de femmes nues les portes d’une église, dresser un quadrige romain au-devant des coupoles d’or qu’ils rapportaient de Byzance, jucher sur des colonnes trop hautes des lions trop petits, bâtir des palais dont la base est en haut. Le mauvais goût étalé avec cette insolence finit par créer une sorte de beauté élémentaire et fatale, comme une forêt où se mêlent les formes les plus rudes et les plus délicates, comme une foule où la brutalité des instincts primitifs se confond avec les raffinements de l’esprit et les purs élans du cœur. Venise a trempé sa force et sa grâce dans une sorte de marée matérielle enivrante et trouble, ainsi qu’un monde où monteraient, du sein d’une nature tropicale, des alcazars et des mosquées, des temples hindous, des parthénons, des cathédrales.
Dans cette atmosphère de conte oriental, au milieu du bruit des fêtes, du claquement des drapeaux, des cortèges marins aux voiles de pourpre, de l’énorme rumeur des quais où trois mille navires versaient à la foule bariolée tout l’Orient, un ordre spontané naquit, en pleine énergie vénitienne, au moment où le foyer merveilleux, absorbant la chaleur des terres lointaines, la renvoyait jusqu’à ses sources à travers la mer et la répandait sur l’Occident. Au XIVe, au XVe siècle, l’Europe se débattait entre l’anarchie féodale, la lutte des Communes pour se maintenir, le premier effort d’unité monarchique. Venise seule, au sommet d’elle-même, en pleine paix intérieure, avec un peuple heureux sous le gouvernement de fer de sa noblesse marchande qui lui laissait, hors des questions politiques, toutes les libertés, gorgée des richesses que son terrible protectionnisme accumulait en elle au risque de l’étouffer, Venise vit s’accomplir la fusion des courants d’idées que ses négociants et ses marins lui apportaient en tumulte dans le sillage des bateaux. Le monde musulman et le monde chrétien, les deux forces ennemies qui se disputaient la Méditerranée depuis trois siècles, parvinrent à réaliser, sur le seul terrain où ils se rencontraient sans se combattre, une sorte d’accord étrange, féerique et spontané où la forme mauresque et la forme gothique s’harmonisèrent sans effort. Comme partout, l’essor architectural précéda l’essor plastique et littéraire. Il coïncida comme partout avec le grand moment de l’énergie collective du peuple construisant d’abord les demeures que meublera l’énergie des individus libérés.
Mais, pas plus qu’ailleurs en Italie, le temple ne répond au désir de la cité. Ici, ce sont les palais des marchands qui le traduisent. La richesse n’écrasait pas l’expression de l’enthousiasme populaire, parce qu’elle ne pouvait se maintenir et s’accroître qu’à la condition de dresser en face de la brutalité des peuples une énergie physique et morale infatigable, parce que tous les organismes inférieurs de la cité isolée et unique qui était son moyen d’action vivaient de l’effort incessant qui la réalisait, parce qu’elle coïncida avec le réveil et l’élan de la passion italienne. Depuis la mort du monde antique et après la cathédrale, la plus puissante symphonie de pierre est là. Elle déroule, le long du grand canal ou au bord des rios solitaires où les lanternes, le soir, versent dans l’eau nocturne d’étroites flaques de sang, les façades rouge et or et vert-de-gris dont les fresques sont rongées par le sel et qui étagent au-dessus des perrons moisis leurs rangs de colonnettes jaillies des balcons ajourés, pour rejoindre, au sommet des fenêtres ogivales, les trèfles et les broderies de leurs floraisons supérieures. En ces moments de vitalité formidable où l’unité habite l’homme, dicte ses gestes, fait mûrir ses pensées, entre cette eau et ce ciel confondus, au milieu de ce monde enfiévré où les langues, les religions, les mœurs, les habits, les sangs se mêlent, tout est permis. Au lieu de suspendre dans l’espace la dentelle des colonnades, le vieux Giovanni Buon la fera sortir du pavé et saura, sans l’écraser, poser sur elle un énorme cube de pierre rose à peine ouvert et hérissé d’épines. Le paradoxe architectural est emporté dans le mouvement triomphal de la vie et de la conquête. Les palais fantastiques sortent de l’eau ténébreuse comme d’une nuit orientale où les conteurs, sur les terrasses, montrent sous la clarté lunaire l’entassement confus des bulbes laiteux et des fuseaux d’émail. Les longs campaniles qui s’élancent font penser à des minarets. On pourra ici, sans imprudence, charger d’or les plafonds des palais gothiques. Les dômes, qui vont venir de Rome, regardent sans étonnement les coupoles du Bosphore. Et les trois rangs superposés de colonnes antiques, encadrant les fenêtres cintrées sur qui se couchent les statues nues, alternent sans blesser le regard de façade en façade avec les rangées grêles des colonnettes arabes ou françaises. Comme elle le fera pour les peintres, Venise entraîne dans le vertige de sa gloire et de sa sensualité tous les architectes qui lui viennent du continent, de Vérone, de Vicence, de Ferrare, de Florence même, si différente d’elle que leurs deux actions, vues en bloc et de loin, paraissent antagonistes : Fra Giocondo, les Lombardi, Sanmicheli, Sansovino, Andrea Palladio s’y transforment ou même s’y découvrent et la renaissance architecturale italienne trouve là un terrain favorable au développement de la vigueur sévère qui sauve quelquefois son illogisme et ses fantaisies décoratives. Les palais défilent et tournent avec l’eau, les canaux étroits s’ouvrent et se perdent entre les maisons inclinées qui baignent dans leurs masses glauques, des ponts chinois profilent leur dos d’âne au fond des perspectives moirées et clapotantes qui s’entrevoient et disparaissent, – l’harmonie se soutient toujours, sortie d’un même idéal effréné d’abondance, d’un même effort vers la domination des terres orientales et des mers, d’une même victorieuse histoire, d’une même traînée resplendissante de miroitements et de reflets qui court des vagues aux nuages après avoir tant pénétré les pierres qu’elles ont sa couleur d’algue marine trempée dans l’azur et le feu.
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