Chapitre 5
Or, en Flandre, le premier homme qu’elle révéla à lui-même était une espèce de paysan que son langage inattendu, sa verve bizarre et puissante ont trop souvent fait prendre pour un primitif seulement comique, peut-être un peu ridicule et dont l’esprit était libre et hardi, l’âme immense et rayonnante. Il s’appelait Pierre Breughel. Il avait fait le voyage d’Italie, sans se presser, j’imagine, muni sans doute d’assez peu d’argent, à pied probablement, musardant, revenant sur ses pas, faisant de longs détours pour traverser les villages blottis dans les creux qu’il découvrait hors de sa route, s’arrêtant pour dessiner un bouquet d’arbres, un troupeau, un groupe de travailleurs dans les champs, le geste d’un enfant, la forme d’un ciel. Il dut comprendre l’Italie. Au lieu d’en rapporter des procédés d’écriture et des généralisations usées, il revint en Flandre pour regarder, en dehors de toute habitude traditionnelle, de toute préoccupation symbolique ou religieuse, de tout désir de ramener ses visions au grand idéal collectif et confus qui s’éteignait peu à peu dans les masses, l’image très pure et très candide, mais très raisonnée, très humaine, tout à fait personnelle, qu’elle imprimait dans son cœur.
Il découvrit l’intimité du paysage, vers qui, depuis Paul de Limbourg, s’orientaient les peintres de la Flandre, mais qu’aucun d’entre eux, sauf Paul de Limbourg lui-même, van der Goes et Patinir, n’avait vraiment pénétré. Et aussi Jérôme Bosch dont la verve bouffonne masque avec peine un sens profond et familier de la bonne terre paysanne, des moissons, des fenaisons, des semailles et des labours. Les van Eyck faisaient bien s’enfoncer les plaines derrière les processions et les cavalcades qui défilaient sous leurs yeux, Dierick Bouts, Memling s’apercevaient, sans doute, que les ondulations de la campagne se perdent en des buées bleues à mesure qu’elles s’éloignent. Mais au fond aucun d’eux, pas même Jean van Eyck, aucun n’osait s’avouer à lui-même que les cavaliers, les soldats et les prophètes n’étaient guère pour eux qu’un prétexte, que les arbres et les ciels les sollicitaient davantage. Et peut-être aimaient-ils trop les lourdes tentures, les tapisseries, les robes de velours vert ou noir ou de drap rouge pour chercher vraiment dans le paysage, si attirés qu’ils fussent vers lui, autre chose que des harmonies correspondantes, un accompagnement somptueux et fraternel aux scènes du premier plan.
Chez Breughel, tout change, ou plutôt tout mûrit. Il se place au centre des plaines, c’est la plaine même qui vit, l’homme qui la parcourt ne vit pas d’une autre vie qu’elle, il participe à tous ses changements, à tous ses drames, il a ses habitudes et ses désirs et ses besoins. Avec un égal intérêt, le peintre demande aux hommes et aux arbres de lui parler. Les uns sont ses amis au même titre que les autres, il redit les confidences de la nature inerte et de la nature animée avec le même lyrisme bonhomme, spontané, mais patient, et peut-être un peu goguenard. Ou plutôt rien n’est inerte pour lui de toutes les choses terrestres, rien, pas même le sol, pas même les brins de bois mort, pas même les objets fabriqués par la main de l’homme, pas même les cailloux des chemins. Tout cela lui parle à la fois, discrètement, bavarde avec lui, chuchote, tout a sa petite vie personnelle, modeste, mais décidée à ne rien perdre de ses droits.
Comment, de cette accumulation de petits faits, sort-il une vie si puissante ? Qu’il pénètre dans l’unique rue ou sur la place d’un village ou se trouve seul au milieu des champs, il voit tout, jusqu’aux choses les plus menues, les fait voir toutes, et imprime à l’ensemble une telle animation que l’universelle poésie de la foule et de la terre vous inonde peu à peu. Comment se fait-il qu’on puisse compter les centaines d’enfants qui jouent, distinguer leurs petits jouets, s’en amuser avec eux, qu’on puisse écouter les clabauderies et les commérages des ménagères assemblées par groupes ou mouchant les petits ou balayant le devant de leur porte, qu’on puisse accompagner d’un regard attendri les pauvres gens qui vont et viennent avec leurs chariots et leurs outils, qu’on puisse en même temps saisir l’affairement général, le grouillement désordonné de toutes ces humanités si humbles, reconnaître dans la rumeur confuse les rires et les pleurs, tous les cris, tous les appels, les racontars chuchotés à l’oreille ? Comment peut-il apercevoir toutes les feuilles des arbres, toutes leurs branches grêles sur le ciel blanc, tous les brins d’herbe, distinguer tous les oiseaux qui volettent et sautillent, décrire l’une après l’autre toutes les fenêtres des maisons et donner du même coup à la nature tout entière cette vie collective qui ne sépare rien de rien, enveloppe et couvre toutes choses du même air, du même ciel ? Comment n’oublie-t-il pas, quand il conte avec tous ses menus détails une historiette, qu’il est un peintre, pour soutenir, d’un bout à l’autre de la toile, les plus subtiles, les plus denses, les plus discrètes harmonies, associant les tons avec une science minutieuse que sa tendresse rend émouvante comme le chant d’une voix ?
Son monde est un être vivant qui reste vivant de près ou de loin, vivant dans l’harmonie supérieure et imposante de tous ses éléments accumulés, vivant dans chacun des atomes dont le fonctionnement obscur assure cette harmonie. Il porte sa vie en lui-même, on le dirait indépendant du poète méticuleux qui enveloppe son attention de tant de mystère, simplement soumis au rythme des saisons, au passage irrégulier des vents et des nuages, livré, terres et ciels, végétation, cultures, bêtes et hommes, aux tressaillements les plus imperceptibles de l’immense univers. Il n’est pas une herbe qui ne s’émeuve, quand l’air et l’eau s’émeuvent de l’assombrissement du ciel, pas un flot de la rivière qui ne s’aperçoive qu’elle va heurter un coude du terrain et se détourner de sa route, pas un toit de chaumière qui ne change d’expression quand le bouquet d’arbres où il se cache est couvert de feuilles ou dépouillé, pas un homme, pas un chien qui marche du même pas sur le sol couvert de neige, sur le sol boueux des printemps et des automnes, sur le sol des étés tapissé d’herbes chaudes, pas un arbre qui n’apparaisse net et noir sur le grand paysage blanc du silencieux hiver ou n’appartienne, en août, par son feuillage vaporeux, aux vapeurs montées de la terre. Le printemps frémit et murmure. L’été torpide sent le foin et la sueur, l’automne est lourd de tous ses troupeaux qui moutonnent, ses arbres trop chargés, ses maisons pleines, toutes ses mamelles gonflées. Et puis voici le vent, les branches dépouillées, la hâte de regagner les logis. L’hiver est clair, l’hiver est sombre, la terre endormie ne bouge plus, on n’entend rien autre chose que les frissons glacés de l’eau. L’espace absorbe, dans les harmonies presque éteintes des saisons mouillées de pluie et saisies par le froid, les pauvres cabanes blotties dont les murs sont frottés de terre et les toits frottés de ciel pour qu’elles participent à la gloire éparse du monde. L’hiver violet et noir est plus pénible, avec son sol gelé qui craque jusqu’au bout des branches, que quand la neige a couvert sa carcasse nue et assourdi tous ses bruits, sauf les voix des hommes qui montent, étonnées d’être seules.
Ce grand peintre est un homme bon. C’est pour cela qu’il partage la misère obscure ou le bien-être obscur de l’eau, de la terre, des feuillages, des bêtes, du sol et de l’air. Comme Jérôme Bosch, qui l’a beaucoup influencé, mais dont il a vite abandonné le symbolisme outrancier, funambulesque et bizarre, l’enfer grouillant de monstres composites, les cauchemars grotesques, le fantaisiste et fantastique esprit, il a certainement entendu la plainte du siècle, et, plus jeune que lui, il a pu pressentir l’approche de l’horrible drame qui va noyer de sang la bonne terre, voiler de fumée le grand ciel des Pays-Bas. Dès 1520, les idées réformistes sont entrées en Flandre, et depuis que l’Espagne y règne, on a déjà brûlé des livres, torturé des apôtres, dressé des bûchers. Peut-être a-t-il connu Antoine Mor, âme implacable, œil sauvage de Flamand espagnolisé prêt à dresser l’effigie atroce du duc d’Albe, le bourreau malade qui va venir rouer, pendre, bouillir ou crucifier les gueux. Breughel souffre de tout cela, mais comme il a puisé dans les campagnes la douceur, il ne dit rien, il se contente de paraphraser pour l’avenir la vieille légende biblique. Vieil amoureux des petits enfants, il a raconté par le menu et par l’ensemble, avec la verve torrentielle de son contemporain Rabelais, tous leurs jeux, saute-mouton, glissades, rondes et fromages, billes, toupies, sabot, échasses, chêne droit, Monsieur et Madame, il a décrit avec une tendre ironie leur petite vie affairée et sérieuse, des plus grands qui font la guerre aux plus petits qui font des pâtés ou fouillent gravement dans leur caca, tous les jeux des petits enfants qui jouent à la vie. Vieil amoureux des petits enfants pauvres accoutrés grotesquement avec des culottes trop longues et rapiécées, de gros souliers, des jupons trop grands qui les empaquettent, de grands fichus de femmes croisés d’où sortent leurs petits doigts gourds, il a placé le Massacre des Innocents dans un pauvre village, sous la neige, dix chaumières autour d’un clocher, l’étang et le ruisseau gelés, un escadron de fer, piques levées, qui ferme les issues. Les soldats font leur métier, les mères se débattent avec des gestes pitoyables, de pauvres gens qui supplient entourent les chefs indifférents, les petits ne savent pas, croient peut-être que c’est un jeu, se laissent tuer en regardant ailleurs, des chiens qui gambadent, un oiseau, du sang par terre, un petit corps étendu. C’est tout. Avant sa mort, il a vu passer les iconoclastes, il a pu voir casser les statues, lacérer les images qu’il aime. Tous se valent, ceux qui brisent l’idole, ceux qui ont désappris comment il faut l’adorer. Il le savait déjà très bien, il a dit sa pensée dans la Parabole des Aveugles, le paysage indifférent, la chaîne débile des hommes, orbites vides dans les faces levées au ciel, trébuchant dans les ténèbres absolues de la destinée et de la raison.
Les gothiques avaient introduit la nature dans la cathédrale, mais par fragments, comme éléments décoratifs. La cathédrale, du haut en bas, était symbole, mais symbole fixé par le dogme, accepté par la foule comme vérité révélée. Si les Flamands, à la fin du XVIe siècle, ont définitivement consenti à entrer dans le monde moderne dont Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Titien venaient de tracer le programme, c’est avec Pierre Breughel et par Pierre Breughel, qui a révélé à l’âme du Nord le corps entier de la nature et rendu le symbolisme éternel à l’appréciation de l’esprit.
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