‹ Histoire de l'Art, Tome III : l'Art renaissantChapitre 26 sur 34 · Chapitre 2

Chapitre 2

Comment la terre qui nourrit les sculpteurs des cathédrales, qui nourrit Fouquet, qui nourrit La Fontaine, qui nourrit les frères Le Nain, qui imposa aux Clouet, de souche flamande pourtant, la précision et la sobriété de ses aspects, demeure-t-elle condamnée, après s’être exprimée tout entière dans une explosion d’amour, par les mille voix réunies de la foule la plus homogène et la plus liée à son sol qui fût peut-être jamais, à ne reparaître dans sa saveur simple que rarement au cours des siècles qui suivirent, et dans l’œuvre de quelques isolés ? Son manque d’accent, surtout dans cette région de la Loire, lui donne précisément un charme qui devrait envelopper et retenir ceux qui naissent et vivent là. Nulle part les collines ne se succèdent avec tant de douceur qu’en France, nulle part les choses ne baignent dans une lumière plus calme, aussi éloignée de la crudité du Midi que du profond éclat du Nord, nulle part les eaux ne sont plus claires, l’air et le sol plus légers. Les artistes y naissent en foule, peu ressemblent à leur milieu. Trop d’hommes traversent la France, placée au carrefour du monde moderne, entre l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Angleterre, et baignée par deux mers qui lui portent l’Orient et l’Ouest. Jamais elle n’est tout à fait elle-même, et se renouvelle constamment. C’est là sa faiblesse – et sa force. Point de héros la prenant toute dans son âme, mais une intelligence éparse, renaissant sans cesse de ses cendres pour enseigner aux nations qu’elles ont toutes participé à la former et qu’elle ne cesse pas d’agir sur leur développement. C’est un peuple né pour être heureux, pour se nourrir en paix de ses moissons, de ses vendanges, mais condamné au martyre éternel parce qu’il ne donne pas aux autres le temps de le comprendre et que les autres ne lui donnent pas le temps de se réaliser. C’est pour cela qu’il s’était tant pressé de bâtir la cathédrale. Il pressentait qu’il ne pourrait peut-être plus léguer sa véritable image à l’avenir.

L’Italie, du moins, lui soufflait une flamme neuve, et, dans sa force décroissante, il ne lui résistait presque plus. Mais l’esprit de la Bourgogne et de la Flandre qu’il avait jadis éveillé l’impressionnait à son tour. On voit Michel Colombe quitter la grande nef pour se pencher dans l’ombre colorée d’une chapelle sur le grand tombeau théâtral des princes bourguignons. Il voudrait en avoir le faste plantureux, mais cela même est impossible. Quelque chose de maigre, d’énervé, une sorte de tension ardente vers le souci de la beauté formelle annonce l’invasion de l’idéalisme italien et par malheur aussi de ses formules. Les façades de cent hôtels, de cent églises, les jubés, les chaires, les stalles, les grilles des chœurs, les vitraux, le bois sculpté, le fer forgé, la céramique du même temps portent tous la même empreinte. Séduite par tant de grâce, la France va s’abandonner.

Avignon, depuis longtemps, avait arrêté au passage l’esprit transalpin qui préférait d’ailleurs remonter la vallée du Rhône pour se mêler à la Bourgogne et à la Flandre en évitant les territoires ruinés par la guerre. Dès la première moitié du XIVe siècle, avec les papes, l’Italie avait conquis moralement la Provence, déjà si préparée à l’accueillir par ses vieux souvenirs gréco-latins et les mœurs amoureuses qui n’avaient cessé d’y régner. Giotto faillit se rendre à Avignon. Pétrarque y demanda le portrait de Laure au grand Simone Martini qui était venu couvrir de nobles fresques les salles du palais des papes. Des Français inconnus y travaillèrent avec et après lui. A l’intérieur de la majestueuse forteresse, les murs disparaissaient sous les forêts peintes traversées de chasseurs, peuplées d’oiseaux, tapissées de mousse fraîche où les sources frémissaient. Même après le départ de la cour pontificale, la ville restait le point de rencontre de la civilisation du Midi et de la civilisation du Nord. La proximité de la Cour d’Aix où le bon roi René, enlumineur lui-même, s’entourait d’imagiers, de peintres, de troubadours, de ménestrels, n’avait pu qu’alimenter le foyer de culture ardente qu’un siècle d’activité pacifique y avait créé. Nicolas Froment, le van Eyck d’Avignon, par ses portraits creusés et graves où la violence du Midi éclate, ses paysages secs, mais brûlants de lumière, où poussent des orangers, y travailla près de lui, dans l’ombre fraîche des cloîtres et des châteaux épais, et beaucoup d’artistes bourguignons, délaissés à l’arrivée des Flamands, quittèrent Dijon pour la vallée du Rhône. Enguerrand Charonton y apporta, de Laon, avec la science de la couleur qu’il tenait des peintres de Flandre, la netteté et la santé des Champenois. Creuset vibrant de la force italienne, où la matérialité et la densité de la peinture du Nord venaient s’amalgamer à l’acuité d’observation, à la sobriété française ! Par la profondeur sourde de ses bruns, de ses rouges, de ses verts presque noirs ondulant sur le fond abstrait, tout en or avec de lointains clochers et des dômes, par le balancement tragique des grands corps inclinés sur le cadavre nu, par ce cadavre lui-même, pur et sculpté comme une idée, la grande Pietà d’Avignon est l’un des sommets de l’harmonie. Hors de l’Italie et de la Flandre, où tout, à cette heure-là, chantait comme un orchestre, dans le grand silence de la France, c’est maintenant comme le son d’un violoncelle montant seul au-dessus des tombeaux.

Quelle que fût, au XVe siècle, la misère de la France, le foyer d’où sortit cette œuvre ne pouvait pas manquer de projeter quelques lueurs dans l’imagination des artistes de ses provinces du Nord. Même avant l’époque gothique, d’ailleurs, l’Italie avait agi sur eux et le roman n’était qu’une application mêlée d’influences orientales et septentrionales du principe architectural essentiel de Rome. Les imagiers, les maîtres d’œuvre, les verriers français voyageaient. On échangeait des manuscrits, des meubles, des armures, le cuivre et le fer travaillés. Mais c’étaient là des influences de surface que la vie puissante du peuple assimilait sans le savoir. Il fallut la grande expédition militaire de la fin du XVe siècle pour crever tout à fait la digue avignonnaise. Charles VIII ramena l’Italie à la suite de ses armées.

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