‹ Histoire de l'Art, Tome III : l'Art renaissantChapitre 32 sur 34 · Chapitre 4

Chapitre 4

Sans doute l’homme souffre, quel qu’il soit, et à quelque époque qu’il vive. Mais c’est seulement la faculté ou le besoin de l’analyse qui l’entraînent à regarder la vie sous un angle pessimiste, à ne plus lui voir d’autres directions que la mort, à douter que son effort douloureux puisse servir aux hommes qui viendront, ou du moins à ne leur accorder son aide que sans joie et à contrecœur. Ce découragement philosophique, d’autant plus surprenant qu’il contraste avec leur courage à travailler la matière et à scruter le monde, est commun à presque tous les penseurs, à presque tous les artistes allemands. Les malheurs de leur siècle ne suffisent pas à l’expliquer. Les pays allemands, au XVe siècle, au début du XVIe, étaient aussi prospères que la Flandre ou l’Italie, infiniment plus heureux que la France, déchirée, ruinée, saignée à blanc par cent ans de guerre… Pourtant, presque pas de gravure allemande, presque pas de tableau ou de bas-relief allemand où la hantise de la mort ne flotte. Le sablier est presque toujours là, ou quelques os brisés. Et c’est en Allemagne surtout que la Danse des Morts craque et grelotte entre les feuillets des vieux livres d’images ou sur les poutres peintes des ponts de bois que les torrents des vieilles villes secouent sur leurs pilotis. La mort participe à tous les événements de la vie. Un squelette cordial assiste l’accouchée, il prend part aux jeux des petits, il entonne la marche nuptiale au-devant des époux, il aide l’avare à compter son or, il excite les chevaux du laboureur, il coupe la corde du chien qui mène l’aveugle, il tient l’archet du musicien, il porte au sacre des Césars la couronne ou la mitre, il se regarde au miroir de la coquette, il joue à l’amoureuse la sérénade décisive… Il apporte partout le témoignage du pire des désastres qui puisse frapper une race, le désespoir intellectuel.

Comment d’ailleurs l’Allemand trouverait-il dans le monde extérieur un encouragement, comment inscrirait-il dans une forme harmonieuse la rencontre d’un univers et d’un esprit harmonieusement ordonnés ? Les apparences de l’espace et du sol laissent dans le souvenir des images flottantes. Ce sont tantôt des montagnes à découpures inattendues, des gouffres romantiques de verdure et de rochers, tantôt des bois de sapins vers qui montent des prairies en pente et qui se succèdent et se répètent avec une monotonie décourageante. Toujours des profils terrestres mal définis, des campagnes vertes et rouges, d’un vert sombre, d’un rouge sombre, couleurs mortes, sans transparence, auxquelles une brume trop terne ne donne aucun éclat. Nature robuste, mais morne, accidentée, mais privée de ces masses qui se rejoignent sans effort, privée de l’atmosphère lumineuse qui transforme tout ce qu’elle baigne. Les fleurs elles-mêmes, qui garnissent du haut en bas les fenêtres des logis les plus pauvres, y semblent éteintes et sans parfum.

Quand le ciel est découvert, rien n’attire et ne retient dans cette uniformité pittoresque et rien ne conduit le regard d’un endroit à un autre endroit. Quand des vapeurs effilochées traînent, masquant ici une forêt pour ne laisser voir qu’un fantôme d’arbre, couvrant là tout un fleuve dont on n’aperçoit, par éclairs, qu’une lueur fuyante à la crête d’un flot, dérobant une énorme assise de granit pour suspendre un château dans l’espace, brouillant les plans, noyant et disloquant les lignes, l’œil ne perçoit de la nature que sa vie fragmentaire et diffuse. Si l’on se penche sur un de ces paysages brumeux dont les formes ne se dessinent, pour devenir alors trop précises, que quand on les regarde de trop près, il prend possession de votre être comme un ensemble de sons plutôt que comme un ensemble d’objets : des bruits murmurent, éclatent, s’éteignent, renaissent pour mourir, ce sont des torrents qui frémissent, ou des fontaines, ce sont des oies, des canards qui nasillent, c’est un beuglement, c’est un fouet qui claque, le cri de fer d’un coq, l’heure tombant d’une horloge, des feuilles mortes balayées, une roue qui grince, une aile qui bat… Ce ne sont plus des images qui se fixent, mais des rêves indistincts qui s’ébauchent, des énigmes obscures qui se lèvent dans le cerveau. Dès qu’il n’est pas possible à l’âme de choisir les éléments visibles d’une harmonie formelle, son besoin de consolation et d’abri la pousse à se replier sur elle-même pour y chercher les éléments épars d’une harmonie sentimentale. Sans se préoccuper désormais de soumettre le sentiment qui les emporte au contrôle impossible à saisir de leur monde extérieur trop mal défini, c’est en eux que les hommes choisissent, et ils se mettent à chanter. J’ai vu chanter des jeunes Allemands qui débarquaient à Venise. Ils chantaient du Schumann en tournant le dos aux palais, qu’ils n’avaient pas encore regardés. J’ai vu, en descendant le Rhin, chanter des jeunes Allemandes. Elles chantaient la chanson de Heine au moment où elles passaient devant le rocher de Lorelei qu’elles ne regardaient pas.

L’art primitif des Germains et des Scandinaves descendant des fjords et des forêts du Nord devait rester et doit rester la forme de leur action morale. La musique seule échappe aux dangers de l’analyse et donne l’illusion de l’absolu en exprimant les idées les plus vagues sous la forme mathématique. La nature ouvrière et rêveuse des Allemands s’y meut à l’aise, parce qu’elle leur offre à la fois le plus précis des moyens et le but le plus imprécis. Exclusivement symbolique, elle exprime, à travers une grande âme, l’aspiration confuse d’un peuple entier avec d’autant plus de puissance qu’elle n’a rien à définir et dispose d’un immense trésor de formes flottantes, de couleurs confondues, de sensations diffuses accumulées depuis des siècles dans l’instinct poétique de ce peuple au cours de ses contacts inconscients et multipliés avec le monde. Des Niebelungen à Gœthe, un torrent sourd d’images embrouillées court de siècle en siècle dans l’esprit allemand. Et Dürer s’y est baigné sans le savoir. C’est un musicien qui s’ignore. Malgré l’achèvement de ses tableaux, de ses gravures, son insistance à détacher chaque détail, malgré son métier prodigieux, l’ensemble n’apparaît pas comme une forme distincte mais comme une évocation, comme une suggestion d’atmosphère sentimentale. C’est un sentiment moral qui domine, tout contribue un peu à l’imposer. Il est impossible à l’artiste ouvrier allemand de dégager de l’objet même qu’il étudie une idée générale visible, et plus il est précis et moins il y parvient. L’idée générale est antérieure à l’œuvre et erre confusément.

Quand Martin Luther prit la musique comme moyen d’action, à l’heure où Dürer atteignait le plus haut sommet de sa nature, il s’emparait donc du langage le plus propre à révéler les puissances inconnues que le peuple allemand amassait en lui à son insu, depuis que ses villes industrieuses, du Rhin à la Saxe et de la Franconie à la Baltique, s’étaient révélé leur pouvoir. La dissolution romaine épouvantait les consciences allemandes, incapables de s’apercevoir qu’au cœur même de l’Italie, de Giotto à Angelico et de Masaccio à Michel-Ange, les artistes élevaient contre l’abjection commune à toutes les puissances sociales qui ne se croient plus menacées, la protestation de l’esprit. La beauté sensuelle de cette protestation que leur absence de sens plastique ne leur permettait pas de comprendre, leur masqua sa beauté morale. Et la Réforme prit contre la Renaissance en Allemagne un caractère d’antagonisme radical.

Au reste, elle eut raison. Un peuple ne peut se servir que des armes que son sol et son sang lui offrent. Là, la marche à l’espoir s’était traduite par des formes et des couleurs. Ici, elle devait s’exprimer par des sons et des paroles. La Réforme, de Jean Huss à Luther, combat pour l’expansion de l’homme, dans un autre langage et sous un autre prétexte, avec le même lyrisme, la même foi que les grands Italiens. Luther eut en lui la vie bouillonnante du siècle. C’était un de ces êtres tumultueux en qui, comme en un sol vibrant des forces souterraines, la lave brûlante du sang roule dans un flot de joie, d’enthousiasme, d’orgueil, avec la bière et le suc des viandes, l’irrésistible besoin de faire jaillir au-dehors la flamme emprisonnée. L’esprit violent de la Renaissance l’habitait. Et il était fatal que la Renaissance, la grande enquête menée de front par tous les peuples de l’Europe occidentale avec une passion intransigeante, prît dans le Nord la forme qu’il lui donna.

Mais qu’on y prenne garde. Si les foules entraînées par son verbe chantaient en le suivant, c’est que l’instinct profond parlait en elles, c’est qu’elles entraient avec ce chant sous les voûtes idéales d’une église que leur génie antiplastique n’avait pu leur donner depuis trois siècles et que leur génie musical bâtissait spontanément. Elles obéissaient à ce vague et puissant espoir qui s’empare des multitudes quand un homme fort s’adresse à elles pour les mener au combat. Là où les théologiens croyaient soulever des consciences, ils soulevaient des besoins – légitimes et sacrés – de libération et de bonheur. Le drame, et par conséquent la révélation de la conscience n’a pour théâtre que le cœur du héros. L’héroïsme des foules, s’il s’éveille aux mots tombés des lèvres des héros, reconnaît des mobiles moins abstraits dont ils n’ont fait que donner l’expression la plus haute. Dans la masse du peuple allemand, il ne s’agissait pas de revenir aux enseignements des apôtres, mais de libérer le peuple allemand des puissances sociales qui menaçaient d’écraser son essor.

Si l’Allemagne était prospère d’apparences, si sa petite bourgeoisie artisane entassait lentement les produits hétéroclites, mais innombrables, de son industrie ouvrière, le peuple des campagnes souffrait. Le clergé tenait le tiers du sol. Economiquement, l’Allemagne était sous la domination de Rome. Et Luther s’aperçut qu’il s’était trompé sur le sens que la foule donnait à son action, le jour où, ayant consenti à reconnaître, parce qu’il avait besoin d’elle, l’autorité de la féodalité militaire qui le secondait dans sa lutte contre la féodalité ecclésiastique, il dut aider la noblesse protestante à écraser les misérables que sa parole avait fanatisés. L’effroyable guerre des paysans donnait à la Réforme sa signification réelle. Une classe en remplaçait une autre dans la possession du sol, elle allait étouffer la vie morale de l’Allemagne qui avait pu, depuis deux siècles, se manifester à peu près librement, grâce à l’antagonisme d’intérêts qui les opposait l’une à l’autre. Le triomphe du protestantisme coïncida, dans toute l’Allemagne, avec l’abdication de sa pensée originale. Nuremberg s’éteignit.

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