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CHAPITRE VII - I

La critique et la science laïque

Jusqu'en 1859 l'Empire fut un gouvernement de droite, allié de l'Église, ennemi des libéraux et des républicains. La guerre d'Italie parut devoir l'amener à une politique de gauche et le brouiller avec le parti catholique. Napoléon III fit son possible pour éviter cette rupture; pendant dix ans sa politique intérieure ou extérieure fut hésitante, féconde en brusques variations: dans la Péninsule son gouvernement favorisait tour à tour Victor-Emmanuel et Pie IX, laissait conquérir la Romagne par Cavour et faisait l'expédition de Mentana; en France les ministres flattaient l'épiscopat ou luttaient avec lui, développaient l'éducation laïque et punissaient les attaques aux dogmes chrétiens. Ces hésitations, si fâcheuses pour le prestige de l'Empire, donnèrent du moins plus de liberté qu'auparavant à la presse et au livre. Mais les hommes de science et de pensée n'avaient pas attendu l'an 1859 pour se mettre à l'œuvre; depuis plusieurs années des études sérieuses se poursuivaient lentement, dans le silence du cabinet ou du laboratoire. Les travailleurs qui les avaient entreprises étaient unis par une foi commune, la foi en la science; aucune tradition ancienne, aucun souci politique ou religieux ne leur paraissait assez respectable pour les arrêter dans l'exposé de la vérité. Les sciences philologiques d'un côté, les sciences naturelles de l'autre, progressèrent en même temps, s'organisèrent avec une égale confiance, et conduisirent beaucoup de leurs adeptes à repousser avec une égale sérénité les affirmations des groupes confessionnels.

Ce furent les progrès de la philologie qui aidèrent à l'apparition de la critique biblique. Comprimée en France au dix-septième siècle par la censure de Bossuet contre Richard Simon, cette science prospérait en Allemagne depuis la fin du dix-huitième siècle; elle était restée renfermée dans l'enceinte des Universités jusqu'à ce que le livre de Strauss, appliquant à la vie de Jésus la théorie hégélienne du mythe, remuât tout le public intellectuel d'outre-Rhin. L'école de Tubingue, dirigée par Baur, consacrait aux diverses parties de l'Ancien ou du Nouveau Testament sa critique patiente et minutieuse. On ne connaissait pas ces travaux à Paris. La critique religieuse paraissait résumée pour les Français dans le livre de Dupuis, qui faisait du Christ un mythe solaire, et ce livre, autrefois très lu, participa au discrédit qui avait atteint les doctrines et les écrivains du dix-huitième siècle. La traduction de Strauss par Littré frappa l'attention de quelques libres penseurs;[277] mais elle passa inaperçue de la plupart des adversaires de l'Église. Quant au clergé, il s'en inquiéta peu, malgré les avertissements de Quinet. Le Collège de France, où professaient de grands savants comme Burnouf, n'abordait pas l'histoire critique des religions. L'enseignement universitaire la laissa complètement de côté; si un normalien de 1848, Edmond About, se plongeait dans la lecture de Strauss, chacun savait dans son entourage que ce n'était point par amour de la science, mais par désir de faire provision d'arguments contre ses contradicteurs catholiques[278].

[277] Patrice Larroque, par exemple, accusé par l'_Univers_ d'être un disciple de Strauss, fit dans sa réponse un grand éloge de l'écrivain allemand (v. Georges Weill, article cité).

[278] Sarcey, _Journal de jeunesse_, p. 125. Taine écrivait sur lui un peu plus tard: «Le plaisir de battre les catholiques en ferait pour six mois un bénédictin». (_Correspondance_, I, p. 154).

Il y avait pourtant une ville française où l'on étudiait sérieusement ces questions. Strasbourg était alors l'intermédiaire intellectuel entre la France et l'Allemagne; à la Faculté de théologie protestante, un homme de haute valeur, Edouard Reuss, faisait connaître à ses élèves les travaux de l'école de Tubingue et publiait le résultat de ses recherches personnelles. Sa calme impartialité laissait aux étudiants le soin de tirer de ces études critiques des conclusions actuelles; bientôt ils s'enhardirent, et l'un d'eux, le pasteur Colani, se mit à la tête du groupe qui fonda en 1850 la «Revue de théologie et de philosophie chrétienne», appelée dans l'usage courant la Revue de Strasbourg[279]. Il trouva des collaborateurs de talent: Albert Réville, pasteur français en Hollande, commença dans ce recueil ses grands travaux sur l'histoire des religions; Edmond Scherer, un pasteur de Genève, qui avait d'abord adopté l'orthodoxie rigoureuse du Réveil, perdit la foi et vint exposer dans la revue les motifs de cette évolution. Mais Strasbourg était loin de Paris; la _Revue de Strasbourg_ demeura un organe provincial, à peu près inconnu en dehors des milieux protestants.

[279] Colani disait dans le prospectus de la revue: «Nous ne concevons point de théologie en dehors d'une exégèse sincèrement désintéressée, d'une parfaite indépendance dans la critique des textes, des récits et des enseignements de la Bible, en dehors enfin d'une dogmatique basée, non sur une autorité quelconque, mais sur une démonstration intrinsèque.»

L'ignorance parisienne choqua deux publicistes alsaciens qui voulurent y remédier; c'étaient Charles Dollfus et Auguste Nefftzer. Celui-ci, nous l'avons vu, possédait une forte culture de théologien; Dollfus, attiré de bonne heure par la philosophie religieuse, avait, lui aussi, rompu avec l'orthodoxie. Tous les deux aimaient l'Évangile et se firent les défenseurs du «christianisme progressif», religion naturelle reposant sur l'imitation des vertus pratiquées par Jésus; tous les deux voulaient que la religion fût laissée au libre choix des individus. Ils fondèrent en 1858 la _Revue germanique_, pour mettre en contact l'esprit français et l'esprit allemand, pour assurer à deux peuples très différents un échange profitable d'idées et de connaissances. La France devait apprendre à connaître la littérature, la philosophie, la science de l'Allemagne. Mais les fondateurs espéraient en même temps travailler pour la cause de la libre pensée en ruinant l'apologétique traditionnelle, asservie à la défense intégrale des textes sacrés. Dollfus montra la faiblesse des conciliateurs qui, à l'exemple de Bunsen, voulaient prêter à Jésus les pensées du dix-neuvième siècle. «Le christianisme, disait-il, est fils du miracle, la doctrine de Socrate ou de Platon est née de la philosophie, qui est la négation du miracle». La conciliation pourra se faire seulement quand la noble figure du Christ aura été «ramenée dans le cadre de l'humanité»[280]. Nefftzer félicitait l'Allemagne de considérer le christianisme comme une chose mobile et perfectible: «c'est le seul point de vue qui mette la science en état d'être à la fois libre et sincèrement religieuse et chrétienne». La France, au contraire, maintient l'opposition de la science et de la foi, parce qu'elle confond le christianisme avec une de ses formes et considère cette forme comme une institution immuable, qu'on doit subir ou condamner[281].

[280] «Ce jour-là, continuait Dollfus, serons-nous encore des chrétiens? Eh! Qu'importe? Nous serons plus que des chrétiens, nous serons des hommes... Il y aura dans cette civilisation des éléments chrétiens qui feront corps à jamais avec elle, mais le christianisme, en tant que religion stricte et maîtrisant le genre humain au nom d'une autorité surnaturelle, ce christianisme-là, j'ose le dire, l'avenir ne le connaîtra plus.» (_Revue germanique_, novembre 1860).

[281] Nefftzer, _Œuvres_, p. 302.

Les articles d'histoire religieuse tenaient une grande place dans la _Revue germanique_. Ils furent écrits généralement par des protestants libéraux, surtout par Michel Nicolas, professeur à la Faculté de théologie de Montauban. Les lecteurs apprirent à distinguer dans le Pentateuque l'œuvre de deux narrateurs différents, l'Elohiste et le Jéhoviste, dont les récits parfois contradictoires ont été plus tard combinés et mêlés dans une même trame. Ils furent mis au courant des contradictions entre les Évangiles et des controverses concernant l'authenticité de l'Évangile de saint Jean. «Il est des recherches, écrivait Michel Nicolas, auxquelles l'esprit humain ne peut plus renoncer une fois qu'elles ont été entamées; la critique biblique se trouve précisément dans ce cas. Quoi que nous fassions, partisans ou ennemis, il faut qu'elle marche jusqu'à ce qu'elle trouve une solution définitive, ou jusqu'à ce que la liberté de l'esprit soit encore étouffée par une nouvelle barbarie. On ne peut douter que plus d'un savant appliqué à la critique des livres saints n'ait regretté, à certaines heures, la candeur de la foi simple et ignorante. Regrets superflus! il ne lui est pas plus possible de reprendre la foi paisible du charbonnier, que de ressaisir les brillantes et belles années de sa jeunesse»[282].

[282] Mai 1858.

La revue, tout en évitant la politique pure, ne craignait pas de dire son mot sur les questions contemporaines. Elle combattit l'intolérance chez tous ceux qui s'en rendaient coupables, catholiques ou protestants. Elle demanda énergiquement la séparation de l'Eglise et de l'Etat[283]. Un public de choix la suivit, Renan et Taine l'encouragèrent; mais les abonnés étaient trop peu nombreux pour lui assurer une existence durable, et Nefftzer fut bientôt si absorbé par la direction du _Temps_ qu'il dut se décharger de toute autre besogne. La _Revue germanique_ disparut en 1865, non sans avoir contribué à l'éducation philosophique et scientifique de l'élite française.

[283] «L'Etat, disait Dollfus, n'a qu'un rôle, celui de la non-intervention... La séparation absolue des cultes et de l'Etat est le seul chemin qui nous conduira hors du labyrinthe.» (15 avril 1861).

Nefftzer et Dollfus recommandaient à la fois la critique et le respect du christianisme; mais, comme ils le constataient, le caractère français est ainsi fait que la critique biblique devait fournir à plusieurs écrivains une arme de guerre contre la religion fondée sur l'Ecriture[284]. On put le voir chez Patrice Larroque. Ce philosophe militant, privé de ses fonctions universitaires par Falloux, se consacra désormais à l'histoire religieuse; il voulait combattre, écraser le christianisme, pour appeler ensuite les hommes de bonne volonté à fonder une religion rationnelle. La _Revue de Paris_ publia en 1856 un premier extrait de ses travaux; il y montrait, par des textes soigneusement réunis, que l'Ecriture, les papes, les conciles n'avaient point travaillé à la destruction de l'esclavage ancien, et que l'Eglise n'avait point empêché les peuples chrétiens de créer en Amérique l'esclavage moderne[285]. En 1859 Larroque publia le grand ouvrage qui l'occupait depuis de longues années, l'_Examen critique des doctrines de la religion chrétienne_. Parlant avec mépris du rire voltairien, il abordait le sujet gravement, comme un homme qui vient accomplir une œuvre nécessaire à la vie morale de ses contemporains[286]. La première partie étudie un à un les dogmes fondamentaux du christianisme et prouve que chacun d'eux choque la raison, parfois de la manière la plus révoltante[287]. La morale de cette religion ne vaut pas mieux, puisqu'elle contredit l'idée humaine de la justice. La seconde partie de l'ouvrage est consacrée à l'examen des Ecritures. Larroque avait appris l'hébreu pour lire la Bible; partout il y relève des erreurs grossières, comme le récit de la création et du déluge, ou des immoralités scandaleuses, comme l'histoire d'Abraham livrant sa femme au Pharaon pour de l'argent, celle des filles de Loth, et bien d'autres narrations du même genre. L'Evangile contient moins de grossièretés, mais les idées morales y sont bizarres, et sans cesse nous sommes arrêtés par les contradictions entre les quatre évangélistes. L'impitoyable critique arrive à conclure que des deux Testaments il ne resterait rien si un respect traditionnel, entretenu par l'éducation et par les efforts des prêtres, n'empêchait les lecteurs d'y voir ce qui s'y trouve réellement. Le livre de Larroque nous montre la critique biblique pratiquée par un Français qui demeure étranger aux études allemandes, qui néglige la notion du «devenir», et qui juge l'Ecriture avec les lumières de la raison raisonnante[288].

[284] Nefftzer constatait, à propos de Schleiermacher, combien il est difficile à un Français de comprendre «qu'une entière liberté philosophique et la hardiesse la moins contenue de l'esprit se puissent allier naturellement au sentiment religieux le plus profond et le plus efficace» (_Revue germanique_, mai 1859).

[285] _Revue de Paris_, décembre 1856 et juin 1857. Ces articles parurent ensuite en volume.

[286] Rappelant qu'il avait été élevé par la plus pieuse des mères, il ajoutait: «Si nous devons, après que nous serons passés de cette vie à une vie supérieure, savoir quelque chose de ce qui continue d'avoir lieu sur ce globe, je suis bien sûr que, du séjour actuel de son immortalité, cette mère vénérée sourit à mes efforts.» (I, p. 26).

[287] Tel est le dogme de la présence réelle. «Qu'un homme, que des millions d'hommes puissent à la fois, non seulement manger et boire tout le corps et tout le sang de Jésus-Christ, mais _manger et boire Dieu_, qui se trouve ainsi à la fois dans une infinité d'estomacs différents, et sans être pour cela multiplié! Quand on admet de pareilles choses, reculera-t-on devant quoi que ce soit, et a-t-on bonne grâce à rire, par exemple, du Dalaï-Lama et de ses adorateurs?» (I, p. 241).

[288] L'ouvrage fut saisi et faillit être poursuivi; mais le moment où il parut, après la guerre d'Italie, était favorable aux audaces de l'esprit laïque, et Larroque échappa aux peines qui, l'année précédente, avaient frappé Vacherot et Proudhon. Le livre fut lu, puisqu'il arrivait en 1864 à une troisième édition. Il faut le compléter par de nombreuses lettres polémiques, réunies plus tard dans le dernier livre de Larroque, _Religion et politique_ (1878).

C'était Renan qui allait faire connaître à la France entière les découvertes et les conclusions de la critique religieuse. Le jeune séminariste avait rompu dès 1845 avec une religion que son intelligence n'admettait plus comme vraie. Peu après, ses «Cahiers de jeunesse» nous le montrent plein d'admiration pour la science allemande, plein d'antipathie pour les théologiens et de mépris pour leur mauvaise foi; mais en même temps il admire Jésus et garde sa sympathie pour les idées religieuses, pourvu qu'elles ne soient jamais imposées par la force. Nous trouvons ainsi dès 1846 les deux caractères qui s'associeront toujours dans ses œuvres. La révolution de 1848 faillit faire de lui, on l'a vu, un polémiste énergique et rude, ami de la démocratie comme de la libre pensée; mais le voyage en Italie apaisa sa violence, et le 2 décembre le dégoûta de la politique. Il devint ce qu'il devait rester pendant toute sa vie, un historien scrupuleux, érudit, rationaliste, soucieux de vérité scientifique, et en même temps un artiste épris de la beauté contenue dans les vieilles légendes et respectueux des traditions léguées par le passé. Impossible de trouver chez lui la moindre hypocrisie; on n'a qu'à l'entendre expliquer pourquoi il ne fait pas de polémique: «La question fondamentale sur laquelle doit rouler la discussion religieuse, c'est-à-dire la question du fait de la révélation et du surnaturel, je ne la touche jamais; non que cette question ne soit résolue pour moi avec une entière certitude, mais parce que la discussion d'une telle question n'est pas scientifique, ou pour mieux dire, parce que la science indépendante la suppose antérieurement résolue». Et l'écrivain ajoute, non sans dédain: «A cette polémique, dont je suis loin de contester la nécessité, mais qui n'est ni dans mes goûts ni dans mes aptitudes, Voltaire suffit. On ne peut être à la fois bon controversiste et bon historien. Voltaire, si faible comme érudit, Voltaire qui nous semble si dénué du sentiment de l'antiquité, à nous autres qui sommes initiés à une méthode meilleure, Voltaire est vingt fois victorieux d'adversaires encore plus dépourvus de critique qu'il ne l'est lui-même[289].»

[289] _Etudes d'histoire religieuse_.

Renan explique ensuite son désir de voir subsister la religion, mais il entend celle-ci à sa manière: «L'homme qui prend la vie au sérieux et emploie son activité à la poursuite d'une fin généreuse, voilà l'homme religieux; l'homme frivole, superficiel, sans haute moralité, voilà l'impie.» Cependant il y a quelque chose de plus dans ce mot: l'étude indépendante des religions nous amène à un résultat consolant. «Ce résultat, c'est que la religion, étant une partie intégrante de la nature humaine, est vraie dans son essence, et qu'au-dessus des formes particulières du culte, nécessairement entachées des mêmes défauts que les temps et les pays auxquels elles appartiennent, il y a _la religion_, signe évident chez l'homme d'une destinée supérieure.» Cette constatation nous mène à la foi, à cette foi qui, pour conserver l'idéal, n'a pas besoin de croire au surnaturel[290].

[290] _Ibid._

La religion, ainsi entendue, se confond à peu près entièrement avec la morale. C'est ce que Renan laisse entendre clairement dans la préface des _Essais de morale et de critique_. «La religion, de nos jours, dit-il, ne peut plus plus se séparer de la délicatesse de l'âme et de la culture de l'esprit. J'ai cru la servir en essayant de la transporter dans la région de l'inattaquable, au delà des dogmes particuliers et des croyances surnaturelles». Sans doute on peut craindre de ruiner la moralité en touchant aux symboles religieux; mais elle est compromise plus sûrement encore par l'absence de l'esprit scientifique. «L'extinction de l'esprit critique amène nécessairement le béotisme ou la frivolité, qui marquent la fin de toute moralité sérieuse, et amènent plus de maux pour une nation que le libre examen avec ses conséquences légitimes ou supposées».

La courtoisie des formules n'enlève rien à l'énergie avec laquelle Renan combattait les théories qui lui semblaient fausses ou dangereuses. Les républicains s'indignaient en le voyant déclarer qu'il avait perdu ses préjugés sur la Révolution, que le triomphe des principes de 1789 serait celui de la faiblesse et de la médiocrité. Les libéraux épris de Channing s'attristaient en lisant son jugement, aussi dur que celui de Proudhon pour le philosophe américain. Les catholiques surtout furent exaspérés de la politesse dédaigneuse avec laquelle l'audacieux écrivain déclarait la religion utile pour le peuple[291], ou bien assurait de son estime les polémistes croyants auxquels il ne voulait pas répondre[292]. Quant aux critiques indépendants, aux lettrés, ils étaient surpris, troublés, charmés par ce mélange d'audace et de respect envers la tradition. L'homme qui lui avait ouvert le _Journal des Débats_, Silvestre de Sacy, était fier de ce collaborateur si différent d'un disciple de Port-Royal. Laboulaye admirait les travaux de Renan sur les langues sémitiques et disait dès 1856: «Par les sujets qu'il traite, non moins que par la supériorité de ses vues, par l'ardeur de son esprit et la vivacité de son style, M. Renan me semble un des hommes dont les idées auront le plus d'influence dans l'avenir». Mais en même temps il l'invitait à la prudence, et lui rappelait que la critique biblique, touchant à la foi de millions d'hommes, doit demeurer discrète[293]. Edmond Scherer, moins timide, saluait l'homme qui, jeune encore, avait pris place parmi les maîtres[294].

[291] «L'élévation intellectuelle sera toujours le fait d'un petit nombre; pourvu que ce petit nombre puisse se développer librement, il s'occupera peu de la manière dont le reste proportionne Dieu à sa hauteur.» (_Etudes d'histoire religieuse_, préface).

[292] «La religion fait assez de bien dans le monde pour qu'on puisse lui passer quelques idées étroites et un peu de mauvais style.» (_Essais de morale et de critique_, préface).

[293] «Je lui voudrais un peu de la modération, de la réserve, je dirais presque de la timidité que portait M. Burnouf en de semblables recherches.» (_La liberté religieuse_, pp. 292 et 305).

[294] «Philologue instruit, historien plein de sagacité, publiciste remarquable, M. Renan est, dans la nouvelle génération, dans celle, j'entends, qui paraît sur la scène vers 1850, l'écrivain qui promet le plus, et qui, jusqu'ici, a le mieux tenu ses promesses» (article de 1859 dans _Mélanges de critique religieuse_, p. 522).

Tout en menant de front ses travaux d'orientaliste et ses articles sur les questions actuelles, Renan préparait toujours le grand ouvrage auquel, dès 1848, il avait résolu de vouer son existence. Une mission en Syrie lui permit de voir le pays où était né le christianisme. Nommé à la chaire d'hébreu du Collège de France, il fit en 1862 la leçon d'ouverture qui renfermait cette phrase à propos de Jésus: «Un homme incomparable, si grand que, bien qu'ici tout doive être jugé au point de vue de la science positive, je ne voudrais pas contredire ceux qui, frappés du caractère exceptionnel de son œuvre, l'appellent Dieu». Le bruit fait par les auditeurs, l'émotion causée par cette franchise décidèrent le gouvernement à suspendre le cours. Un an plus tard fut publiée la _Vie de Jésus_. Ce n'est pas le lieu d'analyser ce livre fameux; il suffit d'en rappeler le caractère. L'auteur s'inspirait des longues recherches poursuivies par la critique allemande, il utilisait et recommandait les travaux de Reuss, de Michel Nicolas, de Réville; mais son livre, préparé par un érudit, était écrit par un artiste. Suppléant par l'hypothèse aux lacunes des documents, il faisait de son héros une personnalité vivante; ce livre de science devait avoir pour les lecteurs vulgaires l'attrait d'un roman. Renan l'avait voulu ainsi, malgré les conseils de quelques amis qui l'engageaient à faire une simple étude critique[295]; si l'ouvrage prêtait le flanc aux objections des spécialistes, il forçait l'attention du public français, qui ne s'attache qu'aux livres intéressants et bien écrits.

[295] V. sa conversation avec Taine et Berthelot, dans _Correspondance_ de Taine, II, p. 242.

La _Vie de Jésus_ passionna également les croyants et les libres penseurs. Beaucoup d'écrivains catholiques le réfutèrent, mais ils ignoraient trop la critique biblique pour être en état de discuter ses conclusions avec compétence; la plupart aimèrent mieux insister sur la part de l'hypothèse dans le livre et conclure avec dédain que le nouvel Arius n'avait écrit qu'un roman puéril[296]. Les critiques protestants, comme Edmond de Pressensé, lui opposèrent des réfutations plus sérieuses. Quant aux défenseurs de la libre pensée, ils se partagèrent. La _Revue germanique_, ravie de voir, conformément à son programme, la pensée allemande mise à la portée du public français, loua plusieurs fois l'ouvrage. Albert Réville y publia une étude approfondie qui, tout en faisant la part de la critique, défendait Renan contre ses adversaires[297]. Lorsque Patrice Larroque, toujours tranchant et radical, reprocha au brillant écrivain une sympathie excessive pour les légendes évangéliques, un emploi trop fréquent du quatrième Evangile, et surtout des fadeurs inutiles, une «parfumerie asphyxiante», Albert Réville répondit par une brochure qui justifiait Renan et défendait les droits de l'artiste[298].

[296] Un prêtre au courant des études allemandes, le futur cardinal Meignan, avait dès 1859 averti ses coreligionnaires des progrès accomplis par la critique biblique, de la nécessité d'y répondre par des travaux approfondis (V. Georges Weill, _Histoire du catholicisme libéral_, p. 157). On trouvera une liste des publications suscitées par la _Vie de Jésus_ dans un appendice du livre d'Albert Schweitzer, _Von Reimarus zu Wrede_.

[297] 1er décembre 1863. Nefftzer avait déjà fait l'éloge du livre (1er septembre 1863).

[298] V. Larroque, _Opinion des déistes nationalistes sur la Vie de Jésus, selon M. Renan_, 1863; Réville, _La Vie de Jésus de M. Renan_, 1864.

La bourgeoisie lettrée qui lisait la _Revue des Deux-Mondes_ fut renseignée par un universitaire détaché des idées religieuses, Ernest Havet. «L'impossibilité et le néant essentiel du miracle, écrivait-il, l'indéfectibilité des lois naturelles, la nature toujours pareille à elle-même dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique, la naissance du christianisme et l'apparition de Jésus purs phénomènes historiques, magnifiques phénomènes à la bonne heure, mais phénomènes comme les autres, et dont l'étude doit se faire suivant les mêmes procédés que toute autre étude, voilà le fond solide sur lequel le livre est bâti. Mon examen s'appuie sur les mêmes principes, et j'ai dû les proclamer d'abord, sans effort et tranquillement, comme choses toutes simples, mais non sans fierté et sans joie, puisqu'on peut en mesurer le prix à ce qu'il en a coûté pour les conquérir». Après ce cri de triomphe, Havet montrait les qualités sérieuses du livre, tout en reprochant à l'auteur de renoncer quelquefois volontairement à suivre jusqu'au bout sa propre critique[299]. Edmond Scherer se montra plus enthousiaste encore: Voltaire et Strauss, dit-il, sont encore des théologiens, absorbés par la polémique; Renan le premier s'est élevé assez haut pour parvenir à la libre vue historique des choses. Ce livre n'avait pas encore été fait: «il a fallu deux choses pour qu'il devînt possible, le dix-neuvième siècle et la France[300]».

[299] _Revue des Deux-Mondes_, 1er août 1863. L'article fit scandale parmi les abonnés, au point que la Revue dut adopter une attitude moins radicale.

[300] Scherer, _Mélanges d'histoire religieuse_, p. 69. Dans un autre article, écrit trois mois plus tard, Scherer énumérait les injures accumulées contre l'auteur, et montrait une fois de plus la nouveauté de l'œuvre qui «a fait passer la vie de Jésus du domaine de la controverse à celui de la narration, du terrain de la théologie à celui de l'histoire.» (_ibid._, p. 131).

Renan avait laissé passer les attaques, les menaces, les injures sans y répondre. Deux ans plus tard il continua son histoire par le volume sur les _Apôtres_. Cette fois l'hypothèse tenait moins de place, le livre était moins inattendu; aussi, tout en obtenant un grand succès, provoqua-t-il un moindre scandale. Pourtant la préface maintenait énergiquement ses opinions sur le miracle et raillait les tenants du surnaturel: «Quand on a un moyen si simple de se prouver, pourquoi ne pas s'en servir au grand jour? Un miracle à Paris, devant des savants compétents, mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce qui n'arrive jamais. Jamais il ne s'est passé de miracle devant le public qu'il faudrait convertir, je veux dire devant des incrédules. La condition du miracle, c'est la crédulité du témoin». Il parlait avec sa politesse hautaine des violences proférées contre lui[301]. Sa résolution demeurait ferme d'éviter les polémiques inutiles; rien ne lui paraissait plus désirable que le maintien de la société actuelle, où l'orthodoxie, le rationalisme, l'art, la morale ont chacun leur part et doivent se supporter mutuellement.

[301] «Souvent, en voyant tant de naïveté, une si pieuse assurance, une colère partant si franchement de si belles et si bonnes âmes, j'ai dit comme Jean Huss, à la vue d'une vieille femme qui suait pour apporter un fagot à son bûcher: _O sancta simplicitas!_» Cf. la préface de la treizième édition de la _Vie de Jésus_.

Ce n'était pas seulement l'histoire religieuse qui fournissait aux critiques l'occasion de reviser les affirmations de l'Eglise. L'histoire de la pensée grecque, étudiée avec plus de soin qu'autrefois, permit de retrouver chez les païens les grandes vérités morales dont l'opinion commune faisait hommage à l'Evangile. Jacques Denis, un universitaire d'esprit très libre, avait fait un mémoire, couronné par l'Institut en 1853, sur la morale grecque; de là sortit un beau livre, l'_Histoire des théories et des idées morales dans l'antiquité_: «L'homme est un, quoiqu'il change sans cesse, disait l'auteur dans sa préface; la vie morale de l'humanité est une, quoiqu'elle soit dans un perpétuel mouvement». Grâce à la philosophie, ce mouvement devient un progrès continu, justifiant le vers pris comme épigraphe de l'ouvrage: _Et quasi cursores vitaï lampada tradunt_. L'ouvrage fut remarqué; plus d'un grand écrivain parisien félicita le modeste universitaire de province qui avait si bien défendu la morale des anciens[302].

[302] V. la notice de Paul Janet sur lui dans l'_Annuaire de l'Ecole Normale Supérieure_, 1898. Mal vu du gouvernement, la publication de son livre le fit envoyer en disgrâce, une fois de plus, du lycée de Strasbourg à celui de Pau.

Jacques Denis expliquait en débutant pourquoi il avait laissé de côté l'influence de la philosophie antique sur la morale chrétienne. «Quoique je n'espère rien et que je craigne peu de chose, disait-il, je ne me sens pas dans une position assez libre pour toucher à de pareils sujets[303]». L'ouvrage qu'il n'avait pu composer fut bientôt fait par Havet. Admirateur passionné de l'hellénisme, celui-ci montra la littérature et la morale des Grecs préparant, inspirant tout ce qu'il y avait de bon dans l'Evangile et dans le christianisme. _Natura non facit saltus_; cet axiome que Sainte-Beuve lui avait conseillé de prendre comme épigraphe de son livre en indique l'esprit et la tendance. Ce livre de science fut accompagné d'une préface belliqueuse où l'écrivain protestait contre les phrases convenues sur la révolution morale opérée par Jésus, contre la faiblesse intellectuelle des gens «comme il faut», et citait à l'appui de sa thèse l'opinion d'un grand nombre de publicistes indépendants[304].

[303] _Histoire des idées morales_, préface.

[304] _Le christianisme et ses origines_, préface. Cette préface, écrite avant la guerre de 1870, fut publiée sans changements l'année suivante. «Le double crime du christianisme, dit Havet, a été de mettre la guerre, d'une part, dans l'intérieur même de l'homme, par la violence faite à la nature; d'autre part, dans la société humaine, entre les élus et les réprouvés. Le premier de ces torts est aussi celui de la morale platonique et stoïque; le second est plus particulièrement celui de l'Eglise.»

Les sciences naturelles n'étaient pas, comme les sciences philologiques, des importations venues d'Allemagne; la France avait produit depuis longtemps une série de grands naturalistes. Mais la génération romantique avait négligé les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire et prêté une attention médiocre aux débuts de la géologie. Les hommes du second Empire, au contraire, suivirent avec un intérêt passionné les découvertes de Boucher de Perthes et les théories de Darwin.

C'est une intéressante figure que celle de Boucher de Perthes. Ce provincial, fixé dans sa résidence d'Abbeville, y avait rempli consciencieusement jusqu'en 1852 les fonctions de directeur des douanes; il y menait une vie d'amateur riche, intelligent, curieux de toutes choses, très attentif à la politique française, prônant la théorie économique du libre échange à une époque où elle faisait encore scandale. Cet amateur avait un esprit génial, avec une volonté ferme qui lui permit de lutter pour ses idées sans jamais se laisser décourager par les réfutations, les railleries ou, ce qui était plus grave, par le silence des autorités scientifiques. C'est ainsi qu'il devint le créateur de la science préhistorique. S'intéressant à elle dès sa jeunesse, il présenta en 1838 aux naturalistes parisiens les premières haches diluviennes découvertes par lui. Brongniart, puis Jean-Baptiste Dumas se rallièrent à ses idées, sans oser le dire bien haut; les autres savants demeurèrent indifférents jusqu'à l'année glorieuse, l'année 1859. A cette date, les principaux géologues de l'Angleterre vinrent visiter Abbeville pour vérifier ses affirmations et se déclarèrent convaincus; ensuite Gaudry, après avoir fait le même voyage, lut à l'Académie des Sciences, le 3 octobre 1859, un rapport qui entraîna les indécis. Boucher de Perthes ne se tenait pas encore pour satisfait: après les instruments de l'homme fossile, c'était cet homme lui-même qu'il voulait retrouver; en 1863 fut découverte la mâchoire de Moulin-Quignon, et cette fois l'Académie des Sciences enregistra aussitôt la nouvelle conquête.

Boucher de Perthes ne tirait pas de ses travaux des conclusions irréligieuses. Le rôle politique du clergé lui déplaisait beaucoup, et les progrès des congrégations catholiques lui paraissaient inquiétants[305]; mais il n'aimait pas les discussions pouvant ébranler le culte établi. Lui-même croyait en Dieu, en un Dieu qui n'a point créé la forme du monde ni les corps qui s'y trouvent; la religion lui apparaissait comme un bienfait pour la conscience[306]. Ce grand travailleur aimait la science et fuyait la polémique religieuse[307]. Mais ses lecteurs furent moins discrets: si l'homme remontait au début de l'époque quaternaire, si son histoire primitive s'était déroulée sur la terre pendant de longs siècles, que devenaient les dates fixées par les théologiens pour la création du monde, 4963 ou 4004 avant Jésus-Christ? La question allait être souvent posée par tous ceux qui cherchaient dans la science des armes contre l'Eglise.

[305] Boucher de Perthes, _Sous dix rois_, VI, 128, 167, 436; VIII, 436 et _passim_.

[306] _Id._, _De la création_, 1841.

[307] V. son discours à la Société impériale d'émulation, le 7 juin 1860.

Vers la même époque le transformisme, exposé par Lamarck, défendu par Geoffroy Saint-Hilaire dans une polémique fameuse contre Cuvier, reparut en France avec Darwin. Ce fut une femme, Clémence Royer, qui présenta au public français la traduction de _l'Origine des espèces_. Née dans une famille bretonne, catholique et royaliste, elle avait bientôt rompu avec son milieu et rejeté les idées religieuses. Le système de Darwin lui parut fournir une réfutation décisive du dogme chrétien; c'est ainsi que l'ouvrage du grave et paisible savant anglais, adversaire des controverses irritantes, parut précédé par une fougueuse préface de la traductrice. «Oui, disait-elle en commençant, je crois à la révélation, mais à une révélation permanente de l'homme à lui-même et par lui-même, une révélation rationnelle qui n'est que la résultante des progrès de la science et de la conscience contemporaines, à une révélation toujours partielle et relative qui s'effectue par l'acquisition de vérités nouvelles, et plus encore par l'élimination d'anciennes erreurs». Il y eut ainsi une belle époque de découvertes et de progrès avant Jésus, qui sut bien exprimer les préceptes moraux connus depuis longtemps[308]. La doctrine se transforma bientôt et devint le catholicisme, religion savante qui allait pendant mille ans figer les principes de la philosophie ancienne dans ses dogmes immuables. Le réveil date du seizième siècle; enfin est arrivé l'âge de l'Encyclopédie, le siècle révélateur par excellence. Le travail scientifique poursuivi depuis lors vient de résoudre la question de l'origine des espèces. Deux solutions sont en présence: ou bien les êtres vivants dérivent les uns des autres, ou bien chaque forme spécifique a été créée par la volonté divine. La seconde solution est celle de Platon, de la Bible, du réalisme; la première, celle des nominalistes, est désormais démontrée par Darwin. Or le système nominaliste justifie l'individualisme et le progrès humain par la liberté; le système réaliste exige une autorité puissante, une organisation reposant sur le socialisme et l'immobilité. Voilà pourquoi l'orthodoxie chrétienne s'est insurgée contre Darwin[309]. La théorie de celui-ci entraîne de profondes conséquences morales, car elle condamne à la fois l'égalité absolue et les castes fermées. «La doctrine de M. Darwin, c'est la révélation rationnelle du progrès, se posant dans son antagonisme logique avec la révélation irrationnelle de la chute». Il faut choisir: «pour moi, conclut Clémence Royer, mon choix est fait: je crois au progrès».

[308] «Le prophète galiléen vint mêler à beaucoup de rêveries orientales quelques préceptes moraux que d'autres avaient enseignés dès longtemps, du moins en ce qu'ils renferment d'incontestablement vrai, juste et bon, et qu'il eut seulement le mérite d'exprimer sous une forme originale, symbolique et populaire, à laquelle son éloquence persuasive donnait une puissance d'entraînement irrésistible.»

[309] «En effet, les théologiens le sentent bien et l'ont toujours senti: pour que l'humanité ait péché en Adam, il faut qu'elle soit une entité collective; pour être rédimée par les mérites d'un seul, comme pour avoir été maudite pour la faute d'un seul, il faut qu'elle ait, outre la vie individuelle de chaque être, une vie spécifique, en quelque sorte substantielle, bien définie et exactement limitée, sans lien généalogique avec aucune espèce antécédente.»

La femme ardente et batailleuse qui présentait ainsi Darwin au public français rappelait que la nouvelle doctrine avait déjà soulevé en Angleterre et en Allemagne de sérieuses controverses; elle invita les amis de la science à la défendre énergiquement contre le clergé de France[310]. Mais les théologiens protestants, accoutumés à lire et à commenter la Bible, furent peut-être plus émus que les théologiens catholiques. Ceux-ci combattirent cependant le darwinisme en voyant que c'étaient les adversaires de l'Église qui lui faisaient bon accueil; mais bientôt quelques savants français commencèrent à s'y rallier, tandis que certains catholiques s'appliquaient à démontrer que les théories nouvelles comportaient une interprétation conciliable avec les croyances religieuses.

[310] «Au siècle dernier, disait-elle, le seul vrai grand siècle, on guerroyait ainsi bravement, sans ménagements pour l'erreur, sans pactiser avec les faiblesses humaines» (avant-propos de la 2e édition).

Les maîtres de la science évitaient d'ailleurs autant que possible de se mêler aux polémiques philosophiques ou religieuses. Parfois on les y entraînait à leur corps défendant. Ainsi le débat sur la génération spontanée, dans les années 1864 et 1865, se rattachait par un lien très fragile aux discussions sur la Genèse; Voltaire n'avait-il pas combattu avec esprit l'hypothèse à laquelle Pasteur opposait ses expériences? Néanmoins la presse fit si bien que Pouchet apparut comme le défenseur de la libre pensée, Pasteur comme celui de l'Église, alors que le grand chimiste recherchait uniquement la vérité scientifique[311]. Claude Bernard opposa une résistance invincible aux efforts de tous ceux qui voulaient l'entraîner hors de son domaine: «Les systèmes ne sont point dans la nature, écrivait-il, mais seulement dans l'esprit des hommes[312]. Pour l'expérimentateur physiologiste, il ne saurait y avoir ni spiritualisme ni matérialisme... Les causes premières ne sont point du domaine scientifique, et elles nous échapperont à jamais[313].»

[311] V. la campagne menée contre Pasteur par Victor Meunier dans l'_Opinion nationale_.

[312] _Introduction à l'étude de la médecine expérimentale_, p. 387.

[313] _Ibid._ p. 113.