CHAPITRE VIII - I
La guerre au cléricalisme
La question romaine a dominé depuis 1860 la politique intérieure de la France. Je dis la politique intérieure: car tous les partis durent s'en occuper et modifièrent parfois leur attitude envers le gouvernement selon les variations de sa conduite à l'égard du pape. Chacun chercha des arguments pour ou contre l'Eglise, et les discussions des savants et des philosophes trouvèrent ainsi un auditoire beaucoup plus nombreux et plus attentif que d'habitude. La langue des journaux et des livres emploie un terme nouveau, qui fera bientôt fortune, celui de _clérical_: l'adjectif avait déjà été utilisé, avec un sens défavorable, par les libres penseurs de 1848, comme Deschanel et Victor Hugo; le substantif apparaît vers 1860, en attendant que Sainte-Beuve, à la grande colère du cardinal Donnet, l'apporte à la tribune du Sénat[336].
[336] Montalembert souligne le mot, comme un terme nouveau, lorsqu'il parle, dans son discours de Malines, du despotisme _clérical_ de Ferdinand VII en Espagne. Sainte-Beuve également, dans un article de 1863, souligne deux fois lorsqu'il parle du parti _clérical_, et de la difficulté de l'atteindre, «en respectant, comme il convient, le religieux en lui et en n'attaquant que le _clérical_» (_Nouveaux Lundis_, IV, p. 431). La même année l'évêque de Poitiers disait dans une homélie: «Après tant d'autres appellations outrageuses à l'égard des hommes de foi, des hommes de bien, la suprême injure aujourd'hui, c'est de les qualifier du nom de _cléricaux_» (_Œuvres_, V, p. 8). C'est le 19 mai 1868 que Sainte-Beuve, parlant au Sénat du parti clérical, fut interrompu par Donnet qui lui dit: «Pourquoi donc, deux fois à cette tribune, ce mot de _cléricaux_?»
Vers ce moment naquirent trois grands journaux, fondés par les trois hommes qu'Emile de Girardin avait pris comme collaborateurs à la _Presse_, Guéroult, Nefftzer et Peyrat. Guéroult le premier réussit en 1859 à créer _L'Opinion nationale_, sous le patronage du prince Napoléon; ce fut l'organe des bonapartistes de gauche, qui offraient volontiers leur alliance aux républicains pour une campagne commune contre la domination de l'Église. Tous les incidents de l'histoire de l'unité italienne furent suivis et notés par ce journal avec un soin minutieux; il s'occupait également de l'action politique ou religieuse du clergé français. Dans les premiers temps _l'Opinion nationale_ déclara qu'on devait attaquer le parti clérical, non le catholicisme, et fut heureuse d'invoquer l'approbation de prêtres ou d'abonnés catholiques[337]. Mais bientôt le langage devient plus hardi, et c'est l'Église elle-même qui est mise en cause.
[337] 18 et 23 novembre 1859, 15 janvier 1860.
Le directeur saint-simonien de _l'Opinion nationale_ ne perd pas une occasion de rappeler à ses lecteurs que la politique et la religion sont inséparables, que la première dépend de la seconde; il faut donc en finir avec les silences hypocrites qui, sous apparence d'assurer l'apaisement, perpétuent sans les résoudre les contradictions les plus criantes[338]. Son collaborateur Sauvestre est chargé de la guerre quotidienne contre le clergé. Il montre ce corps dominant la France provinciale, terrorisant les maires de campagne, assurant une clientèle aux médecins pieux, faisant révoquer tout employé qui ne va pas à la messe; les instituteurs laïques surtout rencontrent chez cet ancien membre de l'enseignement un appui chaleureux[339]. Les progrès et la richesse des congrégations l'effrayent; il compte 200.000 prêtres, moines et religieuses en France: «ces 200.000 personnes liées par un même serment, un même esprit, une même soumission, obéissent à un prince étranger, qui ne veut pas reconnaître nos institutions. Ces 200.000 prêtres et religieux tiennent chez nous la jeunesse par l'éducation, par les sacrements, et l'âge mûr par la peur de la Révolution en ce monde et du diable en l'autre[340]». Reprenant, lui aussi, la polémique de l'ancien _Constitutionnel_, Sauvestre expose les projets et les ambitions de ces jésuites qui instruisent les fils de la bourgeoisie[341]. Le journal n'oublie point de signaler tous les scandales qui se produisent dans le monde ecclésiastique; et justement l'Empire, mécontent de la levée de boucliers du clergé, laissait la magistrature en 1861 poursuivre une série d'affaires de mœurs où étaient impliqués des prêtres[342]. Le critique scientifique de _l'Opinion nationale_, Victor Meunier, montre la lutte engagée entre l'esprit mythologique et l'esprit scientifique; il se réjouit de voir la science enfin mise à la portée de tous par de bonnes collections telles que la _Bibliothèque utile et la Bibliothèque des merveilles_. Il défend la génération spontanée avec une ardeur digne d'une meilleure cause; le transformisme lui plaît, car, selon le mot d'un savant, «autant vaudrait être un singe perfectionné qu'un Adam dégénéré». Le critique littéraire, Jules Levallois, manifeste sa sympathie pour un christianisme épuré, qui serait d'accord avec la science moderne. Il accueille avec enthousiasme la _Vie de Jésus_, qui offre aux hommes pénétrés du sentiment religieux une heureuse tentative de conciliation; Renan possède ce qui manquait à Voltaire, «le sentiment de la dette de respect et de reconnaissance que l'humanité a contractée envers Jésus[343]». Les livres des protestants libéraux, de Félix Pécaut surtout, lui paraissent préparer la solution de l'avenir, un théisme chrétien dégagé des vieux dogmes surannés[344].
[338] Guéroult a vigoureusement développé ces idées dans son introduction aux _Lettres d'un libre penseur_, de Léon Richer.
[339] Sauvestre. _Lettres de province_, 1862; _Le parti dévot_, 1863. Le tout a paru d'abord en articles dans l'_Opinion nationale_.
[340] _Les congrégations religieuses_, p. 20. Cf. Sauvestre, _Sur les genoux de l'Eglise_, 1868.
[341] _Instructions secrètes des Jésuites._ En dix-huit mois on vendit 22.000 exemplaires de cette brochure.
[342] On trouve la liste et le détail de ces procès scandaleux dans _Les congrégations religieuses_. Ils provoquèrent une circulaire du Frère Philippe, supérieur général des Frères des Ecoles chrétiennes (2 mai 1861), qui fit grand bruit. Ces incidents permettaient à Michelet d'écrire en 1861, dans la préface d'une nouvelle édition de son livre, _Le prêtre, la femme et la famille_: «Je remercie la justice de France qui, dans son beau réveil, a pris à cœur la défense des mœurs, qui, dans les cent procès commencés à la fois, fait luire une telle lumière sur la question (du reste peu obscure) du célibat ecclésiastique».
[343] Levallois, _La piété au dix-neuvième siècle_, p. 268.
[344] _Id._, _Déisme et christianisme_, _passim_.
Aucun rédacteur de l'_Opinion nationale_ ne traita la question religieuse avec plus de force et d'audace que Léon Richer[345]. Il faut choisir, dit-il; l'heure n'est plus aux compromis. Le catholicisme abandonne les principes de justice et de liberté qui présidèrent à sa naissance; il est devenu absolutiste et rétrograde. L'éducation française tout entière est pervertie par lui, puisque, non content de posséder ses écoles particulières, il surveille aussi les écoles publiques. Les petits séminaires forment des fanatiques à l'esprit étroit, obsédés par la peur de l'enfer; les couvents féminins dressent des jeunes filles dociles et insignifiantes. Les prêtres autorisent, quand ils ne les encouragent pas, les superstitions vulgaires et la croyance aux miracles[346]. Mais cette puissance cléricale a comme résultat la baisse de la foi: «le clergé catholique a semé la superstition, il récolte l'incrédulité». Entre un groupe nombreux de croyants, de croyantes surtout, et une petite minorité de libres penseurs, l'immense majorité se laisse aller au scepticisme et à l'indifférence religieuse. Il est temps de sauver la croyance à Dieu et à l'immortalité de l'âme, de refaire l'unité morale de la France. Appelons à nous les groupes révoltés contre l'orthodoxie confessionnelle, catholiques libéraux, protestants libéraux, israélites libéraux; unissons-les sur le terrain du rationalisme religieux, de la religion progressive, sans dogme obligatoire, sans autorité intolérante[347].
[345] _Lettres d'un libre penseur à un curé de campagne_, 1868. Ce livre, comme la plupart des ouvrages indiqués précédemment, est un recueil d'articles publiés d'abord dans l'_Opinion nationale_. Léon Richer s'est fait connaître surtout par sa campagne en faveur du féminisme.
[346] «Vous avez fait du catholicisme la religion de la peur... Vous régnez beaucoup plus par l'enfer que par le ciel.» (1re série, lettre