‹ Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècleChapitre 16 sur 28 · II

II

L'esprit laïque trouva un terrain favorable dans la franc-maçonnerie. Cette association avait mené sous la monarchie de Juillet une vie obscure et languissante. Beaucoup de ses membres ayant participé au mouvement républicain de 1848, elle courut des risques sérieux après le 2 décembre; l'alliance du pouvoir avec l'Église paralysa l'activité de plusieurs loges; les préfets en fermèrent quelques-unes, surtout parmi celles qui dépendaient du Suprême Conseil Ecossais[348]. Le Grand Orient, qui groupait en France la majorité des loges, désarma les défiances de l'Empire en élisant grand maître le prince Lucien Murat; mais ce choix provoqua bientôt des querelles intestines. Lucien Murat souleva de vives colères en établissant une censure préalable sur les écrits maçonniques, et surtout en votant au Sénat pour le pouvoir temporel du pape. Aussi, quand la date de la réélection du grand maître approcha en 1861, beaucoup de francs-maçons lui opposèrent le prince Napoléon. Le gouvernement impérial, attaqué par les amis du pouvoir temporel, se montrait alors bien disposé pour l'association anticléricale; Persigny, dans une circulaire ministérielle, opposa l'activité charitable de la franc-maçonnerie aux intrigues politiques de la Société de Saint Vincent-de-Paul. Mais cette bienveillance était singulièrement despotique. Pour éviter un conflit entre deux parents de l'empereur, on ajourna l'élection à 1862; puis en janvier 1862 Napoléon III, sans attendre un vote, nomma grand maître le maréchal Magnan. Celui-ci gagna la sympathie des ateliers par diverses mesures libérales, mais l'association tenait à recouvrer son droit de vote; elle l'obtint en 1864, et désormais la situation redevint normale. Alors commence une époque d'activité d'autant plus grande que les élections législatives de 1863 avaient secoué la torpeur politique de la France. Le pays possédait fort peu de libertés; la franc-maçonnerie était, en dehors des associations charitables, un des seuls groupements où l'on pût se rencontrer périodiquement sans avoir à craindre une descente de police. Voilà pourquoi, bien que le grand maître élu après la mort de Magnan, le général Mellinet, comptât parmi les fidèles de Napoléon III, les républicains se firent recevoir en nombre dans quelques ateliers. Une revue fondée en 1858 par deux d'entre eux, Louis Ulbach et François Favre, le _Monde maçonnique_, était devenue l'organe des éléments jeunes et audacieux qui voulaient secouer l'inertie de la fédération.

[348] V. _Revue des études napoléoniennes_, 1913, t. II, p. 286.

La gauche maçonnique ouvrit un grand débat religieux. La Constitution du Grand Orient renfermait un hommage explicite au Grand Architecte de l'Univers; un groupe demanda, au nom de la liberté de conscience, la suppression de cette phrase. «On peut dire de l'idée de Dieu, écrivait François Favre, le contraire de ce qu'un homme d'État célèbre disait de la république en 1848: c'est l'idée qui nous divise le plus[349]». Le chef de ce groupe révolutionnaire fut Massol[350]. Fils d'un républicain de 1793, il avait figuré parmi les fidèles de l'école saint-simonienne, parmi les quarante de Ménilmontant; plus tard, en 1848, Proudhon l'eut comme collaborateur au _Peuple_. Massol avait une grande action personnelle, il excellait à répandre ses idées en causant avec quelques interlocuteurs. En 1863 il remporta un premier succès dans la franc-maçonnerie, quand le grand maître (c'était encore Magnan) proposa que l'association demandât la reconnaissance d'utilité publique. Il combattit vivement ce projet devant l'assemblée annuelle: l'association, disait-il, perdrait désormais sa liberté, serait obligée de substituer à son régime fédératif un pouvoir centralisé, pour n'être plus finalement qu'une banale société de secours mutuels. Le projet fut rejeté[351]. Encouragé par cette victoire, Massol mena la campagne contre la formule sur le Grand Architecte de l'Univers; il rencontra de vives résistances. La franc-maçonnerie, disaient ses adversaires, laisse de côté les religions positives, mais croit en Dieu; si la déclaration officielle écarte des loges quelques athées, c'est tant mieux; on ne peut être bon franc-maçon qu'en admettant ces trois idées, l'existence d'un Dieu personnel, l'immortalité de l'âme et l'amour du prochain[352]. Le débat intéressa la grande presse quotidienne: l'historien Henri Martin, dans le _Siècle_, approuva la fidélité de l'association au théisme, tandis que Massol, Caubet, Henri Brisson, lui répondaient en invoquant la liberté de conscience[353]. Finalement l'assemblée de 1867 donna tort aux novateurs et décida le maintien obligatoire de la formule qui reconnaissait l'existence de Dieu. Malgré ces débats, ou plutôt à cause d'eux, l'association grandissait et prospérait; dans chaque ville de quelque importance, les plus notables des républicains et des amis de l'esprit laïque se réunissaient dans un atelier maçonnique. C'est ainsi que les loges fournirent à Jean Macé les meilleurs de ses adhérents lorsqu'il fonda la Ligue de l'enseignement.

[349] _Monde maçonnique_, novembre 1864. «Le surnaturel et l'hypothèse, continuait-il, étant réservés et abandonnés aux inspirations de la conscience individuelle, nous reviendrons naturellement à l'objet spécial de nos études et de nos recherches: tout ce qui est démontrable et humain».

[350] V. F. Coignet, _Etude sur Massol_, 1875. Cf. C. Coignet, _De Kant à Bergson_, 1911.

[351] Sur la discussion du Conseil d'Etat relative à ce projet, v. Marbeau dans _Revue des Deux-Mondes_, 15 mars 1901.

[352] V. une brochure analysée dans _Monde maçonnique_ (décembre 1864).

[353] _Monde maçonnique_, mai 1865. Le convent de 1865 maintint la formule discutée, mais accorda une légère satisfaction aux novateurs en ajoutant: «Elle regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.» (_ibid_, juin 1865).

Le déisme demeurait donc vainqueur dans la franc-maçonnerie. La plupart des libres penseurs, en effet, lui restaient fidèles, surtout les hommes de l'ancienne génération, celle qui avait servi la république idéaliste et croyante de 1848. La formule du christianisme progressif, que nous avons vue employée par un Nefftzer ou un Richer, leur plaisait parce qu'elle impliquait une religion évangélique affranchie des dogmes anciens et de l'autorité sacerdotale. Voilà pourquoi ils s'intéressèrent à l'œuvre du protestantisme libéral. C'était l'époque où, dans l'Église réformée de France, une lutte ardente mettait aux prises les libéraux et les orthodoxes. Parmi les premiers un groupe assez nombreux, admettant les résultats de la critique biblique, rejetait la foi au surnaturel et ne voyait plus dans le Christ qu'un grand homme. Clamageran ne voulait plus reconnaître au protestantisme qu'un rôle de transition, pour préparer la religion du progrès et de la solidarité; Félix Pécaut montrait quelle serait la grandeur d'une église chrétienne indifférente à la communauté des dogmes, accueillante pour tous ceux qui prenaient la vie du Christ comme modèle; Ferdinand Buisson conservait à la base du christianisme un homme, Jésus, et un livre, l'Évangile[354]. Ces théories, vivement combattues par Guizot et ses amis, rencontrèrent dans la grande presse de gauche un appui chaleureux.

[354] V. Clamageran, _De l'état actuel du protestantisme_ (_Revue de Paris_, janvier 1857); Pécaut, _Le Christ et la conscience_ (1859), _De l'avenir du théisme chrétien_ (1864); Buisson, _Le christianisme libéral_ (1864).

D'autres déistes, séparés du christianisme, se préoccupaient de sauvegarder la religion naturelle, surtout la croyance à Dieu et à l'immortalité de l'âme. Patrice Larroque, après son livre de combat, publiait dans _Rénovation religieuse_ la partie positive de son système: la religion dont il formula les dogmes ne différait pas, quoiqu'il soutînt le contraire, de celle de Voltaire et de Rousseau. Il voulait passer à l'action, constituer une société de «déistes rationalistes» qui servirait de noyau à l'église future, mais son caractère le condamnait à rester un isolé. On apporta plus d'attention à la tentative d'Henri Carle. Après avoir commencé dans la franc-maçonnerie sa propagande en faveur de la religion naturelle, il fonda l'Alliance religieuse universelle, qui eut comme organe depuis 1865 un bulletin mensuel portant le nom de l'association; devenue plus forte, celle-ci put fonder en 1866 une revue hebdomadaire, la _Libre Conscience_. Carle, de même que son ami et collaborateur Léon Richer, demande leur concours aux libéraux de toutes les religions. Ce sont des protestants, comme Pâris qui expose en détail les péripéties de la lutte soutenue contre le parti orthodoxe[355]. Il y a des israélites novateurs, comme Crémieux, Hippolyte Rodrigues, le philosophe Adolphe Franck, disposés à débarrasser le judaïsme des croyances vieillies et des pratiques surannées[356]. L'Alliance religieuse fit appel aussi aux libres penseurs, en les détournant du matérialisme et de l'athéisme. Tandis que Larroque voulait fonder une société fermée à tous ceux qui n'accepteraient point un symbole précis, Carle se proposait «la conciliation des croyances». L'Alliance religieuse reprenait l'œuvre des théophilanthropes: Carle retraça leur histoire oubliée de tous, et publia le catéchisme rédigé par Chemin[357]. D'autres devanciers, plus récents, avaient publié la _Liberté de penser_: un des survivants, Eugène Despois, raconta l'histoire de cette revue et glorifia le caractère d'Amédée Jacques[358].

[355] _Alliance religieuse universelle_, 15 avril 1866, sqq.

[356] _Libre Conscience_, 24 novembre 1866.

[357] _Ibid._, 2 mars 1867 sqq.

[358] _Ibid._, 29 décembre 1866 et 5 janvier 1867.

Devait-on faire aussi appel aux catholiques libéraux? Carle reconnut qu'ici l'accord devenait impossible. Les prêtres qui se décidèrent à la rupture avec l'Église trouvèrent à la _Libre Conscience_ un accueil sympathique[359]; mais les catholiques soumis au pape, tels que Montalembert, ne songeaient point à prendre place dans cette union de déistes. Le prélat qu'ils reconnaissaient comme leur chef, Dupanloup, publia en 1864 une brochure retentissante, _L'athéisme et le péril social_; les groupes déistes y furent signalés à côté des athées. Parmi les nombreuses réponses que suscita cet écrit, une des plus énergiques fut celle de Carle. Il reprochait à l'évêque de toujours employer l'anathème, de considérer les opinions comme des crimes, de ne pas distinguer entre le déisme et l'athéisme, de compromettre l'idée de Dieu par la croyance au miracle, de maintenir des dogmes reposant sur une conception cosmogonique ruinée par la science[360]. Si le positivisme et le scepticisme, continuait-il, progressent particulièrement dans les pays catholiques, c'est parce que l'Église gêne les sciences morales et combat l'enseignement de la philosophie, pour conserver le monopole des vérités sur la fin de l'homme et sur Dieu.

[359] Elle analysa les livres de prêtres démissionnaires, Esmenjaud (13 avril 1867) et Munier (21 novembre 1867).

[360] _Libre Conscience_, 29 décembre 1866 sqq. Un autre collaborateur, Aigues-Sparses, explique pourquoi les déistes sont obligés de combattre le catholicisme: «Les catholiques sont nos adversaires actuellement, non pas tant parce qu'ils sont catholiques que parce qu'ils sont les ennemis avoués de la liberté et de la tolérance. Leur défaite certaine et définitive, dans un temps plus ou moins rapproché, les replongera pour nous dans un oubli qui n'aura d'égal que notre indifférence.» (_Libre Conscience_, 25 janvier 1868.)

La _Libre Conscience_ continua sa carrière jusqu'à la guerre de 1870. Les fondateurs, encouragés par des sympathies nombreuses, organisèrent le Congrès philosophique international de Paris, qui s'ouvrit le 23 juin 1870 sous la présidence de l'historien Henri Martin: on y voyait figurer les libres croyants de nuances diverses, Léon Richer, Larroque, Wilfrid de Fonvielle, Fauvety, Pompéry, et beaucoup d'étrangers. Les déistes étaient fiers d'invoquer le témoignage favorable de grands républicains tels que Jules Favre ou Eugène Pelletan, de démocrates universellement populaires comme Garibaldi[361]. Le congrès venait de terminer ses séances quand la guerre commença[362].

[361] La _Libre Conscience_ vante la lettre de Jules Favre à Peyrat sur le matérialisme (4 janvier 1868), et annonce en mai 1870 l'adhésion de Garibaldi à l'Alliance religieuse universelle.

[362] Citons encore, parmi les défenseurs du déisme, l'astronome Camille Flammarion. Son livre, _Dieu dans la nature_ (1867), combat avec une égale vigueur la religion et l'athéisme au nom de la science.

Mais beaucoup de libres penseurs avaient abandonné ces tendances déistes et spiritualistes. La fin du second Empire fut témoin d'une renaissance matérialiste et de déclarations formelles d'athéisme; une partie de la jeunesse fut poussée dans cette voie par la politique. Beaucoup d'étudiants révolutionnaires du quartier latin, exaspérés par l'alliance de l'Église et de l'Empire, allèrent à l'extrême opposé des idées qui leur étaient odieuses; de même qu'ils méprisaient le programme trop modéré de l'Union libérale, le déisme leur sembla un reste de superstition, une porte ouverte aux dogmes autoritaires. Cette juvénile intransigeance apparut au congrès des étudiants à Liège en octobre 1865: les Français y arrivèrent en arborant un drapeau noir, parce qu'ils portaient le deuil de la liberté morte, et prononcèrent des déclamations violentes contre la religion et la propriété. A leur retour, les tribunaux universitaires furent chargés de leur infliger des peines diverses, mauvais moyen de les ramener au respect de l'Église.

Ces jeunes gens avaient, selon leurs goûts, choisi comme maître Proudhon ou Blanqui. Proudhon cependant venait de surprendre ses amis par son attitude à propos de la question romaine. Sa sympathie constante pour le régime fédératif le rendait hostile aux partisans de l'unité italienne; accoutumé depuis longtemps à exagérer ses désaccords avec le gros de son parti, allant jusqu'au bout de ses polémiques, Proudhon finit par prendre la défense du pouvoir temporel. Le gouvernement de Napoléon III, selon lui, devait protéger le pape et favoriser le catholicisme, tant que ce dernier serait nécessaire pour sauvegarder la morale de la nation française[363]. Mais cette polémique avait été vite oubliée; on ne vit là qu'une des boutades contradictoires familières à Proudhon. L'écrivain disparu en 1864 demeura pour la jeunesse l'auteur de la _Justice dans La Révolution et dans l'Eglise_; cet ouvrage servit de livre de chevet à beaucoup de républicains, depuis Gambetta jusqu'à Longuet[364]. Ils y apprirent qu'un rapprochement avec l'Église ou avec un système déiste quelconque était défendu par la logique à tout démocrate sincère et conscient.

[363] «Ce qu'il faut, en politique, considérer avant tout, ce sont les choses de fait; or, quels sont ici les faits? C'est que la religion tient encore une grande place dans l'âme des peuples; que là où, sous une influence quelconque, la religion établie vient à faiblir, il se forme aussitôt des superstitions et des sectes mystiques de toute sorte; que la transformation de cet état religieux des âmes en un état purement juridique, moral, esthétique et philosophique, donnant pleine satisfaction aux consciences et aux aspirations de l'idéal, ne s'est encore accomplie nulle part; qu'ainsi les gouvernements sont forcés de vivre, de manœuvrer et de marcher enveloppés soit de religions autorisées et de sacerdoces payés, soit de sectes indépendantes, antagoniques, et vis-à-vis d'eux scissionnaires et hostiles...» (_La Fédération et l'unité en Italie_, dans _Œuvres_, XVI, p. 192.)

[364] Deluns-Montaud, _La philosophie de Gambetta_ (_Revue politique et parlementaire_, février 1897.)

Quant à Blanqui, ce n'est point par le livre qu'il agissait, mais par la parole; pendant une longue captivité à Sainte-Pélagie, puis à l'hôpital Necker, ses entretiens lui assurèrent des adeptes dans la jeunesse des Ecoles, disciples entièrement soumis, comme Tridon et Protot, ou gardant une certaine indépendance, comme Ranc et Georges Clemenceau. Sur la question religieuse, Blanqui n'admettait aucun compromis. On le vit dans plusieurs feuilles fondées entre 1860 et 1868; ces journaux soi-disant littéraires, qui prenaient ce qualificatif pour échapper au cautionnement, attaquaient la religion, côtoyaient la politique jusqu'au jour où une condamnation les obligeait à disparaître. Un de ces journaux, qui vécut pendant quelque mois de 1865, _Candide_, eut Blanqui pour rédacteur principal, sous le pseudonyme de Suzamel[365]. «Guerre au surnaturel! écrivait-il, c'est l'ennemi. Il veut être l'exagération du bien, il n'en est que la grimace et la ruine.» La vraie morale, que les hommes peuvent comprendre, est celle de la justice. Blanqui résuma aussi l'histoire de saint Jérôme pour dépeindre la décadence du IVe siècle, la civilisation sombrant «dans la marée montante du christianisme[366]», et il demanda aux historiens, aux savants, de réhabiliter le polythéisme grec. Les essais de conciliation entre la science et la foi, tentés par le P. Gratry, excitaient ses railleries[367]. Les collaborateurs de Blanqui célébraient l'athéisme, vantaient les martyrs condamnés par l'Eglise, et refusaient de faire la distinction, demandée par la plupart des déistes, entre l'Evangile et le catholicisme[368].

[365] _Candide_, 3 mai 1865. «Une trilogie simple et claire, continuait Suzamel, qui exprime le dévouement, le devoir, le droit, deviendra l'application de la morale au gouvernement de l'humanité. Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît: c'est l'idéal. Ne fais à personne ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît: c'est la justice. Il te sera fait comme tu as fait aux autres: c'est la loi.»

[366] _Candide_, 6 mai.

[367] «Osez-vous bien, lui demandait-il, mesurer la puissance à l'Eternel?» (20 mai).

[368] Parmi ces rédacteurs se trouvait un voltairien spirituel et agressif, le baron de Ponnat, qui se défendit dans un plaidoyer mordant quand on le poursuivit pour ses articles (v. _Procès de Candide_, 1865). C'est lui qui envoya des lettres de part bordées de noir à ses amis quand sa fille entra au couvent.

A _Candide_ succéda la _Libre Pensée_, qui attira l'attention du public en 1866 et 1867. On y voit combien ces jeunes radicaux sont pénétrés de la foi en la science, que les Renan et les Taine prêchent à leurs contemporains; mais au lieu de laisser, comme Renan, un vaste domaine à l'idéal, au sentiment religieux, tous déclarent qu'on ne doit pas dépasser les conclusions précises et limitées auxquelles arrivent les sciences positives. La métaphysique de Spinoza ou de Hegel n'a pas d'attraits pour eux; le déisme du «charlatan de Kœnigsberg» leur fait horreur[369]: mais «l'immortel ouvrage» de d'Holbach est recommandé par eux à l'admiration des matérialistes[370]. Malgré ces allures tapageuses, la _Libre Pensée_ plut à beaucoup de lecteurs par la logique de ses raisonnements et la franchise de ses convictions. Buchner, l'auteur allemand de _Force et matière_, salué par elle comme un grand maître, lui envoya des lettres d'encouragement. Taine lui écrivait pour décliner l'épithète de matérialiste, mais affirmait sa sympathie pour le recueil[371]. Un jeune chimiste alsacien, Scheurer-Kestner, la félicitait de laisser entièrement à l'écart les hypothèses _à priori_[372]. Le goût pour la science et la haine contre l'Eglise amenèrent les rédacteurs à formuler une théorie curieuse, celle de l'antisémitisme antichrétien. Jésus, disent-ils, est un Juif, un Sémite; les Sémites sont une race inférieure, un ensemble de peuples superstitieux qui ont imaginé des religions barbares, sanguinaires, oppressives, tandis que les Aryens, race vraiment apte à la civilisation, nous ont donné les belles et souriantes créations du génie grec[373]. Ces anticléricaux intransigeants aiment avoir affaire aux catholiques intransigeants. L'un d'eux célèbre la franchise de Veuillot: «Celui-là, au moins, a le courage de ses opinions. C'est le seul représentant sérieux du catholicisme... Pas d'infamie, pas de bassesse, de massacre ou d'auto-da-fé qu'il ne revendique ou ne glorifie. Ah! comme il vous envoie promener le Dieu de paix et de miséricorde! Et comme il a raison! sachant bien que l'ignorance ou l'imbécillité ont pu seules associer des termes aussi incompatibles[374]».

[369] _Libre Pensée_, 2 février 1867.

[370] 28 octobre 1866.

[371] «Agréez, dit-il, en même temps que cette rectification, l'assurance de mes sympathies pour le zèle scientifique et la propagande expérimentale qui vous valent beaucoup d'injures» (6 janvier 1867).

[372] «Nous devons avoir le courage de notre ignorance, et consentir à ne pas savoir ce que nous ne pouvons comprendre sans faire des hypothèses qui renversent toutes les lois naturelles» (30 décembre 1866).

[373] 20 janvier 1867. Tridon surtout a développé ce parallèle dans son livre, _Du molochisme juif_ (1884).

[374] 20 janvier 1867. Cet article, et d'autres aussi virulents, sont de Regnard.

Quand la _Libre Pensée_ eut disparu, son œuvre fut continuée dans la _Pensée nouvelle_. Des idées analogues apparaissaient dans les écrits de Naquet, agrégé de la Faculté de médecine de Paris, et dans ceux d'Acollas, professeur libre de droit, qui eut une influence réelle sur les jeunes juristes à la fin de l'Empire[375]. Une telle outrance dans la négation inquiétait, attristait quelques vieux républicains déistes et sentimentaux. Mazzini écrivait à Quinet, à propos de la jeune génération: «Elle n'a pas de foi, elle a des opinions. Elle renie Dieu, l'immortalité, l'amour, promesse éternelle, l'avenir de ceux qu'elle aime, la croyance dans une loi providentielle intelligente, tout ce qu'il y a de bon, de grand, de beau, de saint dans le monde, toute une héroïque tradition de grands penseurs religieux, depuis Prométhée jusqu'au Christ, depuis Socrate jusqu'à Képler, pour s'agenouiller devant Comte, Buchner[376]». George Sand avait conservé son horreur pour l'Église; elle fit baptiser protestantes ses petites-filles, pour les soustraire à l'influence du prêtre catholique; certains de ses romans étaient des livres de combat, comme la _Daniella_, faite contre le pouvoir temporel des papes[377]. Mais elle aussi, effrayée par l'intransigeance des athées démocrates, écrivait à Barbès: «Nous sommes les jeunes fous de cette génération. Ce qui va nous remplacer s'est chargé d'être vieux, blasé, sceptique à notre place[378]».

[375] Sur son talent, v. Lyon-Caen, _Souvenirs du jeune âge_, 1912, p. 110.

[376] Cité par Mme Edgar Quinet, _Mémoires d'exil_, II, p. 434.

[377] Sur sa correspondance avec Buloz, qui partageait ses idées, v. Marie-Louise Pailleron, _François Buloz et les écrivains du second Empire_, 1923.

[378] _Correspondance_, V, p. 164.