‹ Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècleChapitre 17 sur 28 · III

III

Déistes et athées rencontraient chez les catholiques militants la même hostilité. A tous le clergé opposait la même et redoutable objection: vous ruinez la morale, disait-il, car la morale séparée de la religion n'a plus de base. Cette idée faisait le fond de tous les pamphlets composés par Dupanloup contre les libres penseurs. Les adversaires de l'Église entreprirent de ruiner cet argument fondamental. Proudhon avait énuméré tous les méfaits causés, justifiés ou excusés par le catholicisme; Larroque avait flétri l'immoralité des récits contenus dans l'Ancien Testament. La question fut reprise dans un travail approfondi par Boutteville. Parisien de famille pauvre, élevé au séminaire, il y puisa les notions qui devaient lui servir tard contre l'Église; décoré de Juillet, dès 1830 il publia une brochure demandant un nouveau culte pour la France, et recommença une tentative analogue sous la république de 1848, pendant laquelle il collabora aux journaux de Proudhon. Le refus de serment l'obligea de quitter l'Université en 1852 et de vivre comme professeur libre, dans une pauvreté supportée avec un stoïcisme tranquille[379]. Il approchait de la soixantaine quand parut en 1866 le livre qui renfermait le résumé de ses longues études, _La morale de l'Eglise et la morale naturelle_.

[379] _Notice biographique sur M. L. Boutteville_, 1837.

La société européenne, dit Boutteville, est troublée, inquiète, parce qu'elle manque de franchise, parce qu'elle hésite entre la morale de l'Église et la morale naturelle. Partout ces deux morales se contredisent. S'agit-il du mal? L'Église l'attribue à Dieu par le dogme du péché originel; la raison sait que le mal a toujours existé, qu'il ne faut donc point lui chercher une origine. S'agit-il de l'homme? L'Église exagère à la fois sa grandeur, en le faisant distinct des autres animaux, la science montre qu'il est semblable aux autres animaux, doué seulement d'une vie plus intense, et capable de s'améliorer grâce à la loi du progrès. L'intolérance, repoussée par la raison, a toujours été la règle de l'Église; toute sa doctrine lui impose l'ultramontanisme et repousse les compromis équivoques des gallicans[380]. L'individu est exhorté par la morale naturelle à soigner son corps, son esprit et sa moralité; l'Église dédaigne les soins du corps, jette l'anathème à l'intelligence, et vante une moralité qui consiste avant tout dans la soumission. La société a pour bases la famille, la propriété, le règne des lois; l'Église repousse toutes ces grandes institutions. Enfin la sanction de la morale est placée par elle dans une éternité de peines ou de récompenses; elle ignore les joies ou les remords de la conscience, le plaisir de faire le bien pour le bien.

[380] «Disons-le ici à la louange du clergé français, à l'honneur de son intelligence, on compte chez lui bien peu de gallicans.» (p. 172).

Ecartons donc, dit Boutteville dans sa conclusion, les vaines espérances de ceux qui prétendent concilier le catholicisme avec la liberté. La séparation de l'Église et de l'État doit mettre fin à tous les mensonges, laisser chaque secte à ses fidèles. Formons une société de la morale universelle, ouverte à ceux qui reconnaissent que la loi morale procède essentiellement de la nature humaine; elle préparera un bon enseignement moral pour les écoles de tous les degrés. L'humanité pourra espérer ainsi un bel avenir: «On le devra, pour une bonne part, à ce que l'ère révolutionnaire, inaugurée par la France, aura substitué parmi les hommes à la loi de grâce et de contrainte la loi de justice et de liberté[381]».

[381] Ce livre fit perdre à Boutteville sa place de professeur à Sainte-Barbe. Il écrivit quand même une réponse _à L'athéisme et le péril social_, de Dupanloup. Il travaillait à fonder une école secondaire libre, où sa morale serait enseignée, quand la guerre de 1870 arriva et hâta sa fin. Vacherot prononça une allocution émue sur sa tombe.

La morale naturelle que vantait Boutteville avait sa base, d'après les déistes comme Carle ou Richer, dans la religion naturelle. Mais une autre école, celle de la «morale indépendante», affirma que la morale se suffit à elle-même et possède une vérité démonstrative trop grande pour qu'on l'affaiblisse en la faisant reposer sur des hypothèses métaphysiques. L'apôtre de cette doctrine, Massol, commença par l'exposer dans les loges maçonniques, où elle souleva des contradictions très vives; puis il s'adressa au grand public en faisant paraître une revue périodique, la _Morale Indépendante_. «Il est une loi par excellence, dit Massol après Cicéron, conforme à la raison, inscrite dans les cœurs, dont la voix nous dicte nos droits et nos devoirs, dont les menaces nous détournent du mal». C'est la loi morale. Ce n'est pas une loi dérivée, car elle repose sur un fait avéré, indéniable. «Ce fait, c'est que l'homme est un être libre et responsable, c'est-à-dire une _personne_, ou du moins qu'il se conçoit tel. Que comme tel tout être humain se révolte contre toute contrainte, toute violence, sous quelque forme que ce soit. De là le sentiment de sa dignité, du respect qu'il se porte à lui-même. Mais ce _respect de soi_, l'homme en présence de l'homme l'exige pour sa personne. Par cela même, il sent forcément que ce même respect est exigible pour les autres, dû aux autres. Telle est l'origine du _droit_ et du _devoir_, qui n'est que le droit reconnu en autrui»[382]. Si parfois la loi morale a été méconnue, c'est qu'on avait prétendu la lier aux hypothèses éphémères des religions.

[382] Nº 1, 6 août 1865.

Voilà la théorie que les collaborateurs de la _Morale Indépendante_ s'appliquèrent à développer avec persévérance. Elle ne laissa point les contemporains indifférents; les adhésions furent nombreuses, les critiques aussi. Les déistes, comme Patrice Larroque, affirmèrent qu'on ne pouvait se passer de la croyance en Dieu; Guéroult soutint une fois de plus, en bon saint-simonien, que la morale ne se séparait pas de la religion[383]. Des réfutations courtoises furent entreprises par le grand orateur catholique de Notre-Dame, le Père Hyacinthe[384], par l'apologiste protestant, Guizot[385], par le représentant du spiritualisme universitaire, Caro[386]. La _Morale Indépendante_ répondit à ses contradicteurs dans un langage également courtois et modéré; par contre elle s'amusait à citer les violences de certains mandements dirigés contre elle[387]. Massol n'accepte pas non plus le dogmatisme antichrétien; il reproche aux matérialistes et aux athées de la _Libre Pensée_ d'attacher trop d'importance à des affirmations qu'ils ne peuvent démontrer. Son fidèle disciple Henri Brisson affirme que «les opinions religieuses et les sciences morales sont placées dans un état de désintéressement réciproque»[388]. Ils écartent aussi, non sans dédain, les systèmes de tous ceux qui prétendent apporter au monde une religion rajeunie, ou qui espèrent encore une conciliation[389]. Le succès de la _Morale Indépendante_ ne fut pas étranger à l'accroissement du nombre des enterrements civils, qu'elle citait comme des témoignages de franchise et de confiance dans la vérité.

[383] 27 août 1865.

[384] 10-31 décembre 1865.

[385] 3 et 17 mai 1868.

[386] 1er août 1869.

[387] Elle cita, par exemple, cet extrait d'un mandement de l'évêque de Nîmes: «Il est évident qu'avec cette morale, qui détruit la notion du bien et du mal absolu, on est autorisé, chaque fois qu'on le veut, à égorger les rois. Une conscience absurde pourra considérer cet acte comme un forfait; mais une conscience _intelligente_ se dira: c'est bien, et ce sera bien sans que personne ait le droit de prétendre le contraire.» (15 septembre 1867).

[388] 6 août 1865.

[389] Massol dit à propos d'un de ces novateurs, Fauvety: «C'est un fils de la génération de 1830, de la famille des Jean Reynaud et des Pierre Leroux, toujours à la recherche de cette pierre philosophale qu'on appelle religion scientifique, comme si une religion dont on a le secret et où l'on a mis sa main d'homme pouvait jamais être une religion.» (19 novembre 1865).

Il manquait encore aux amis de l'esprit laïque, même après la _Justice_ de Proudhon, un grand traité dogmatique sur la morale; il leur fut donné par Charles Renouvier. Le philosophe, tout en poursuivant depuis vingt années dans la retraite sa grande œuvre de reconstruction du criticisme, n'avait jamais négligé la morale ni les moyens de l'enseigner au peuple. Dès 1842 il marquait sa répugnance pour la morale chrétienne, pour la doctrine du péché originel et des peines éternelles, mais rappelait aux républicains trop pressés la nécessité d'organiser l'éducation des masses avant de leur confier le pouvoir[390]. En 1848 il avait été un de ces écrivains audacieux qui, répondant à l'appel d'Hippolyte Carnot, rédigèrent des manuels de morale civique destinés au peuple; son livre, vigoureux et clair, fut dénoncé à la tribune de l'Assemblée Constituante comme entaché de socialisme. Renouvier vit avec joie la fondation de la _Morale indépendante_ et fut heureux d'y collaborer; dès le premier numéro, il exposa que la sanction religieuse n'est pas nécessaire à la morale. Ce penseur puissant, que Taine louait en l'appelant un «Kant républicain[391]», publia en 1869 la _Science de la morale_. Ce livre a exercé une influence notable sur l'enseignement de la France moderne; il réalisait l'entreprise déjà tentée par Proudhon, en fondant un système complet sur l'idée de justice. Comme les individus seuls existent, les rapports entre eux ont la justice pour règle. La justice est la base du droit et du devoir; sans elle, point de morale, mais elle suffit à faire une morale complète. Les religions lui préfèrent l'amour, comme principe des rapports entre les hommes; l'amour, qui est toujours capricieux et tyrannique, ainsi qu'on l'a vu au moyen-âge, où il inspirait le christianisme, ne saurait point remplacer la justice. Mais celle-ci ne pourra s'établir que le jour où l'état de paix aura succédé à l'état de guerre qui règne actuellement partout.

[390] _Manuel de philosophie moderne_, 1842.

[391] Article cité par Giraud, _Essai sur Taine_, p. 244.