‹ Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècleChapitre 18 sur 28 · IV

IV

Le débat entre la religion et la science intéressait, remuait profondément le public intellectuel; mais jusqu'en 1870 il eut peu d'écho dans le monde politique. Ici l'idée religieuse n'était pas discutée; le retour au christianisme, qui avait suivi la révolution de 1848, ne paraissait pas rencontrer d'opposants. Dans les grandes assemblées de l'Empire, le Corps Législatif et le Sénat, tout le monde à peu près était chrétien ou du moins se donnait comme tel. Etait-ce bien sincère? quelques-uns en doutaient: Guéroult demanda un jour au Corps Législatif combien de ses collègues étaient sincèrement croyants, mais les huées couvrirent sa voix. La vérité, c'est que presque tous les députés, quelles que fussent leurs convictions individuelles, croyaient à l'utilité sociale des religions et jugeaient nécessaire de protéger l'Eglise. Sans doute la majorité, en approuvant la politique impériale favorable aux Italiens, se séparait du parti catholique, mais au fond elle pensait comme lui sur la question romaine. Rien ne le prouve mieux que la sympathie avec laquelle ces élus de la candidature officielle écoutaient le chef de l'opposition, Thiers, défendre le pouvoir temporel du pape et glorifier le rôle historique du catholicisme. Le groupe républicain du Corps Législatif se montrait moins bien disposé pour l'Eglise; toutefois il ne l'attaquait guère, et surtout il s'abstenait de rien dire contre la religion. Jules Favre défendit sur la question romaine les opinions opposées à celles de Thiers; néanmoins le Corps Législatif l'écoutait volontiers à cause de ses effusions religieuses, de ses appels à Dieu qui a créé l'homme libre; son discours de 1866, dans la discussion de l'Adresse, qui montrait le christianisme conquérant le monde par la pauvreté, souleva des acclamations unanimes[392]. Dans une discussion économique, les deux adversaires, Rouher et Thiers, invoquaient tous les deux la Providence[393]. L'orateur le plus audacieux de la gauche fut Jules Simon; il parlait toujours du catholicisme avec le plus grand respect, mais lui qui en 1856 avait affirmé ses préférences pour le régime concordataire demanda maintenant la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Son discours du 3 décembre 1867 au Corps Législatif invita les catholiques à se rallier au nouveau système, à dégager l'Eglise des liens où l'enveloppait le Concordat[394]. Modifiant un mot dans la formule célèbre de Montalembert et de Cavour, il demanda les Eglises libres dans l'Etat libre. Quelques-uns disent, ajoutait l'orateur, que l'Eglise deviendra ainsi trop faible; c'est manquer de respect au catholicisme. D'autres disent que l'Eglise sera trop forte; c'est possible, mais ceux qui ont foi dans la liberté ne s'arrêtent pas devant ce péril. La proposition de Jules Simon ne trouva aucun écho dans la majorité; celle-ci partageait la répulsion générale soulevée en France par le _Syllabus_, mais elle voulait maintenir l'alliance du catholicisme avec l'Empire.

[392] Claveau, _Souvenirs_, I, pp. 63 et 104. «Le chrétien, dit Claveau, sauvait le républicain».

[393] _Ibid._, p. 105.

[394] «Il n'y a de choix pour les catholiques qu'entre ces deux conditions: ou bien répudier toute alliance avec le pouvoir temporel qui leur impose des concessions si contraires à l'essence de la religion, ou bien avouer que la religion n'est plus à leurs yeux qu'un moyen de police». Jules Simon a réimprimé ce discours dans _La politique radicale_.--Un jeune catholique, Léon Lefebure, avait présenté en 1864 à la conférence Molé un projet de séparation, mais sans trouver d'écho parmi ses coreligionnaires (Kannengieser, _Léon Lefebure_, 1912, p. 311).

Au Sénat, l'esprit catholique régnait plus complètement encore. Un membre de cette assemblée, sceptique et athée, Prosper Mérimée, le constata dès le début de l'Empire; après 1860 surtout, lorsque la question romaine se posa, l'ami de Jacquemont et de Stendhal fut surpris de voir la force et l'ardeur du parti dévot[395]. Cependant l'esprit laïque trouva ses défenseurs au Sénat dans le groupe des gallicans. Les représentants de la haute magistrature, Dupin, Bonjean, Delangle, Rouland, conservaient la tradition des Parlements de l'ancien régime et des cours royales de la Restauration. Les progrès continus de l'ultramontanisme les inquiétaient; le _Syllabus_ acheva de les déterminer à la riposte. Rouland se fit l'interprète énergique de leurs sentiments dans la séance du 11 mars 1865; le discours fit d'autant plus d'effet que l'orateur avait été pendant six ans ministre des cultes: «Il faut arracher, dit-il, le voile qui couvre depuis douze ans les desseins, les menées et les actes du parti ultramontain». Ce parti jette le trouble dans les diocèses, excite les curés contre les évêques, sacrifie le clergé séculier, national, au clergé congréganiste «qui n'a ni volonté ni patrie en dehors de Rome». Les ordres religieux grandissent chaque jour, s'enrichissent, créent de nouvelles écoles: «Je crains que l'instruction qu'ils donnent, au point de vue social et politique, ne perpétue chez nos enfants les dissentiments et les antagonismes dont nous souffrons tant aujourd'hui, et qu'il faudrait effacer dans l'intérêt de l'avenir». Et Rouland d'énumérer les coups portés aux traditions gallicanes, les sentences de l'Index, les persécutions contre les catholiques libéraux, le tout couronné par le _Syllabus_.

[395] _Lettres à M. Panizzi_, I, 53, 78, 109, 156; II, 15, 94, 254, et _passim_.

Les gallicans étaient des catholiques et protestaient de leur déférence envers l'Église; aussi le Sénat les écoutait-il, sinon avec sympathie, du moins sans hostilité. Au contraire, le prince Napoléon, avec ses violentes sorties contre le parti catholique, lui fut odieux; cependant on était forcé de supporter le cousin de l'Empereur. Mais en 1866 Napoléon III fit Sainte-Beuve sénateur. Sainte-Beuve était connu pour ses opinions irréligieuses; à peine avait-il un instant, au début de l'Empire, suivi le courant favorable à la nouvelle union du trône et de l'autel. Depuis lors le célèbre critique s'était ressaisi et s'appliquait à vulgariser, dans des articles recherchés par tout le public lettré, les théories que ses amis Renan, Taine, Littré, enseignaient dans leurs ouvrages[396]. En même temps il menait rude guerre contre le parti clérical. Dans un tableau synthétique de l'histoire religieuse de la France au XIXe siècle, il décrivait la naissance et le progrès de ce parti, qui «adopte tout ce qui le sert et tant qu'on le sert, pas au delà»[397]. Tel était l'homme qu'on envoyait siéger à côté des cardinaux; il fit au Sénat l'effet du loup entrant dans la bergerie. Et le nouveau sénateur n'entendait pas rester silencieux à sa place, comme Mérimée; quoique peu fait pour la tribune, il crut de son devoir de défendre devant la haute assemblée la liberté de penser et d'écrire. Une première fois il releva très vivement l'attaque d'un de ses collègues contre Renan, provoquant ainsi de vives protestations[398]. Quelques mois après, une discussion s'engagea sur une pétition qui dénonçait les livres figurant dans une bibliothèque populaire[399]. Sainte-Beuve se plaignit qu'on eût saisi cette occasion pour flétrir ces ouvrages «et instituer dans notre libre France une sorte d'Index des livres condamnés, comme à Rome». Et il reprit la liste des ouvrages réprouvés: le _Dictionnaire philosophique_ de Voltaire, «qui n'a que le tort de dire bien souvent trop haut et trop nettement ce que chacun pense tout bas, ce que l'hypocrisie incrédule de notre époque essaye de se dissimuler encore»; les livres de Rousseau, de Proudhon, «rude honnête homme mort à la peine», de Michelet, de Renan, de Balzac, d'autres encore. «Prenez-y garde! ces calomniés de la veille deviennent les honnêtes gens du lendemain».

[396] V. _Nouveaux Lundis_, V, article sur Littré: «Le cœur se révolte à penser que c'est cet homme-là, la droiture et la vertu même, une âme en qui jamais une idée mauvaise ou douteuse n'a pénétré, que c'est lui qu'on est allé choisir tout exprès pour le dénoncer à tous les pères de famille de France comme un type d'immoralité.» (p. 217). Cf. articles sur Renan (_Nouveaux Lundis_, VI), sur Taine (_ibid._, VIII).

[397] _Nouveaux Lundis_, IV, p. 432.

[398] Séance du 29 mars 1867.

[399] Séance du 25 juin 1867. Il rappela que l'Empire avait sa gauche comme sa droite, et pria les sénateurs d'éviter «un accord aussi surprenant contre cette classe plus ou moins nombreuse qu'on n'appelle plus qu'en se signant les _libres penseurs_, et dont tout le crime consiste à chercher à se rendre compte en matière de doctrines».

Sainte-Beuve alla plus loin encore l'année suivante. Le parti catholique avait préparé au Sénat une attaque en règle contre Duruy, à propos d'une pétition qui dénonçait les idées matérialistes professées dans l'enseignement supérieur[400]. Le grand critique répondit à Charles Dupin, qui parlait du mal fait dans plusieurs diocèses: «Il est aussi un grand diocèse, Messieurs, celui-là sans circonscription fixe, qui s'étend par toute la France, par tout le monde, qui a ses ramifications et ses enclaves jusque dans les diocèses de Messeigneurs les prélats; qui gagne et s'augmente sans cesse, insensiblement et peu à peu plutôt encore que par violence et avec éclat; qui comprend dans sa largeur et sa latitude des esprits émancipés à divers degrés, mais tous d'accord sur ce point qu'il est besoin avant tout d'être affranchis d'une autorité absolue et d'une soumission aveugle; un diocèse immense... qui compte par milliers des déistes, des spiritualistes et disciples de la religion dite naturelle, des panthéistes, des positivistes, des réalistes, des sceptiques et chercheurs de toute sorte, des adeptes du sens commun et des sectateurs de la science pure». La France, continuait l'orateur, a toujours vu se développer le libre examen depuis 1789; elle a su mettre fin rapidement aux «reprises de fanatisme ou d'hypocrisie». Aujourd'hui la croyance au surnaturel va en diminuant, bien que le monde officiel affecte d'être croyant[401]. Puisque notre droit moderne permet aux citoyens d'être libres penseurs, il faut leur accorder la vraie tolérance, une tolérance d'estime et de respect: on peut avoir telle ou telle opinion sur l'origine des choses, sur l'éternité de l'univers, sur la structure du corps humain ou les fonctions du cerveau, sans être pour cela ni moins honnête homme ni moins irréprochable dans la pratique des devoirs sociaux. Le gouvernement n'a pas à intervenir dans les questions métaphysiques ou théologiques[402].

[400] Séance du 19 mai 1868.

[401] «Dans le langage officiel, tout le monde fait semblant, fait profession extérieure de croire, tandis que la grande majorité du dehors avance pourtant (bien lentement, il est vrai), dans ce qu'on peut appeler le sens commun... Mais il est d'habitude (je dirai même de mode) d'injurier cette disposition d'esprit dans toutes les réunions, les solennités publiques, de la dépeindre comme un malheur, comme une infériorité morale déplorable».

[402] «La disposition vraie d'un gouvernement dans ces sortes de questions devrait être une équitable et suprême indifférence, une impartialité supérieure et inclinant plutôt à la bienveillance envers tous, de manière toutefois à maintenir et à réserver les libertés et les droits de chacun».

Ensuite Sainte-Beuve, abordant l'objet précis du débat, montrait la fausseté des assertions formulées par le pétitionnaire, et défendait la Faculté de médecine contre les attaques du parti clérical. Il énumérait les succès et les violences de ce parti, Renan chassé du Collège de France, Littré repoussé par l'Académie française, Duruy insulté, l'hypocrisie sociale favorisant les audaces des fanatiques. La franchise agressive du discours de Sainte-Beuve souleva de telles protestations et lui valut un accueil si hostile que l'écrivain libre penseur dut renoncer à prendre la parole au Sénat[403].

[403] V. Claveau, _Souvenirs_, I, pp. 228 sqq. Cf. Ernest Lavisse, _Victor Duruy_, p. 119. Le discours de Sainte-Beuve eut un grand retentissement au quartier latin et lui valut les félicitations collectives des élèves de l'Ecole Normale.

De même que l'esprit religieux dominait les assemblées politiques, l'accord avec le clergé plaisait aux ministres de Napoléon III. Cependant l'esprit laïque remporta une victoire éclatante le jour où Victor Duruy devint ministre de l'instruction publique. Nous savons par ses _Souvenirs_ que la réflexion l'avait depuis longtemps éloigné des croyances religieuses[404]. Le ministre, loyalement dévoué à l'empereur, entendait faire respecter le catholicisme et pratiquer le régime du Concordat; mais il voulait aussi relever l'enseignement laïque et l'arracher à la domination du clergé; aussi les conflits avec les prélats commencèrent-ils bientôt. Dans l'enseignement primaire, il affirma, au grand dépit des autres ministres, la nécessité de l'instruction gratuite et obligatoire[405]. Un jour il osa dénoncer devant le Corps législatif les abus de la lettre d'obédience: le pays du vieux bon sens gaulois ne comprendra jamais, disait-il, «qu'avec trois aunes de drap noir ou gris un chef de communauté puisse faire un dispensé militaire»[406]. Dans l'enseignement secondaire, il restaura la classe de philosophie, que Fortoul et ses conseillers avaient mutilée. Enfin, ce qui indigna le clergé, on le vit organiser l'enseignement des jeunes filles, encourager les municipalités à créer les «cours Duruy», et réaliser ainsi le vœu de Michelet, de tous ceux qui déploraient la séparation morale existant dans la bourgeoisie entre l'homme et la femme. Aussi Duruy fut-il, pendant son long ministère, en butte à l'hostilité des grands corps de l'Etat. Ils ne s'associaient point aux attaques répétées de Dupanloup contre lui, mais si le Sénat s'abstint d'un vote de défiance dans le grand débat où Sainte-Beuve apportait à Duruy un appui compromettant, ce fut seulement pour ne pas faire acte public d'opposition contre un ministre de l'empereur. Finalement Duruy fut sacrifié en 1869.

[404] Duruy, _Notes et souvenirs_, 1901. Taine, dans un article de 1862, comparait les manuels d'histoire de Duruy aux livres publiés par la librairie catholique de Mame, et faisait ressortir la différence des deux systèmes d'éducation (cité par Giraud, _Essai sur Taine_, p. 230).

[405] Le _Moniteur_ publia le rapport où il arrivait à cette conclusion, puis inséra, le lendemain, une note disant que c'était seulement l'opinion personnelle d'un ministre (6 et 7 mars 1865). D'ailleurs des anticléricaux déclarés, comme About, furent longtemps hostiles à l'obligation et même à la gratuité (v. About, _Le progrès_, p. 375 sqq.).

[406] Cette parole stupéfia le Corps Législatif. «Une immense clameur lui répondit, que n'ont pas oubliée ceux qui l'ont entendue». (Claveau, _Souvenirs_, I, p. 150).

En somme, on voyait à ce moment-là en France une masse peu disposée au changement, conservant la religion traditionnelle, avec une foi d'ailleurs assez tiède, et puis deux minorités actives et bruyantes: l'une, dévouée à l'Eglise, était heureuse de proclamer le triomphe de l'ultramontanisme; l'autre, fière de sa culture intellectuelle, de ses découvertes scientifiques, pensait que les défenseurs d'une théologie vieillie n'avaient plus d'arguments sérieux à lui opposer. Ces deux minorités furent également remuées, passionnées par l'apparition du _Syllabus_. Il ravit les catholiques intransigeants et désespéra les catholiques libéraux, malgré l'ingénieux essai d'explication tenté par Dupanloup; il révolta les partisans de l'esprit laïque et multiplia parmi eux les partisans de la séparation de l'Église et de l'État[407]. Ce n'est pas que cette réforme rencontrât l'adhésion de tous les hommes d'extrême gauche. Si Gambetta la réclamait dans le programme de Belleville en 1869, Blanqui n'y voyait qu'un moyen de sauver le clergé au lendemain d'une révolution victorieuse[408]. Mais le «Vieux» ne put faire accepter son opinion par la plupart des radicaux.

[407] Il y avait un petit groupe de gallicans d'extrême gauche qui, dirigé par Bordas-Demoulin, avait lutté pendant vingt ans contre l'ultramontanisme sans vouloir se séparer de l'Eglise. Le principal écrivain de ce groupe, François Huet, acheva son évolution après le _Syllabus_ et préféra, comme il le dit, «la pleine indépendance de la raison, affranchie de tout dogmatisme, de toute attache surnaturelle» (_La révolution religieuse au dix-neuvième siècle_, préface). V. sur lui l'introduction de Pidoux à son livre posthume, _La révolution philosophique au dix-neuvième siècle_.

[408] Blanqui, _Critique sociale_, I, p. 183: «Le mot d'ordre de la prochaine trahison sera: Suppression du budget des cultes, séparation de l'Eglise et de l'Etat».

Le tableau de l'état religieux de la France à la fin du second Empire a été tracé avec talent et conscience par Vacherot dans son livre sur _La religion_. Le philosophe était demeuré l'adversaire de l'Église catholique, mais l'admirateur du sentiment religieux; il voulut, dans cette nouvelle étude, mettre la religion à son rang légitime, «en la replaçant dans son véritable foyer, qui est l'âme humaine, à côté de la morale, de la métaphysique, de la poésie, de tout ce que l'humanité a connu de plus excellent»[409]. Vacherot vante l'œuvre utile et sérieuse accomplie par Renan et ses contemporains. Les théologiens n'ont su réfuter aucun des arguments de la critique biblique; ils se rejettent sur les grandes phrases qui peuvent émouvoir les foules, en invoquant les besoins de l'humanité, les principes de l'ordre social. On ne parle pas la même langue des deux côtés[410]. Aussi la science des religions a-t-elle pu se constituer, avec son objet, sa méthode, assurée désormais de vivre malgré les objections des théologiens. Mais il ne faut point se faire illusion: la grande masse n'a pas été pénétrée par l'esprit philosophique ou scientifique. Beaucoup d'incrédules ne se sont délivrés du joug religieux que pour satisfaire leurs appétits; d'autres combattent l'Église par esprit de coterie. Ceux-là écartés, «quelle chose microscopique, imperceptible que la libre pensée, au sein de cet océan infini des croyances religieuses!»[411].

[409] _La religion_, avant-propos.

[410] «Au savant qui demande qu'on lui résolve la contradiction d'un texte, ou qu'on lui en éclaircisse le sens, on répond que tout se tient dans le monument sur lequel repose la foi des peuples, et qu'une pierre qu'on en détache peut faire crouler l'édifice entier. Au philosophe qui ne peut accorder un dogme avec sa raison ou sa conscience, on réplique en montrant les grandes œuvres morales et sociales de la religion. La critique entend tout cela et passe outre, uniquement occupée à combler ses lacunes, à rectifier ses erreurs.» (p. 130).

[411] P. 245.

Considérons, continue Vacherot, les diverses classes de la société[412]. Les hautes classes paraissent reconquises par la religion depuis le dix-neuvième siècle: la noblesse y est revenue par esprit de tradition, la bourgeoisie riche par instinct de conservation. Quant au monde de l'esprit, s'il a retrouvé le respect du christianisme, il n'en a pas repris les croyances. Les savants «laissent en souriant la théologie accommoder ses dogmes et ses textes aux faits et aux théories de la physique, de l'astronomie ou de l'histoire naturelle, parce que cette innocente opération conserve intactes les vérités de la science»[413]. La bourgeoisie «non classique» n'éprouve pas cette sympathie pour les religions qui est fréquente chez les savants incroyants. Le renouveau mystique du dix-neuvième siècle lui est resté indifférent; elle demeure sous l'influence de Voltaire et se laisse guider par le bon sens, par la conscience naturelle que donne l'expérience de la vie moderne[414]. Le même état d'esprit domine dans la partie la plus élevée du peuple, celle qui a progressé depuis un demi-siècle. L'incrédulité voltairienne, qui n'avait pas atteint la classe ouvrière au temps de la Révolution, gagne maintenant dans les ateliers; c'est visible dans les métiers où l'on a le temps de méditer, chez les tailleurs, les cordonniers. Seul l'ouvrier des métiers grossiers, abruti de fatigue, demeure étranger à cette évolution. Quant au paysan, absorbé par son travail, isolé du reste du monde, il vit à l'écart des grands courants populaires; mais les choses changeront, même chez ces _pagani_ modernes[415].

[412] «Il est un signe infaillible auquel on reconnaît qu'une religion est en décadence ou en progrès: ce n'est pas précisément le nombre plus ou moins grand d'adeptes qu'elle gagne ou qu'elle perd, mais bien la qualité intellectuelle et sociale de ceux qui s'y rallient ou s'en détachent.» (p. 354).

[413] P. 410. Il y a, dit Vacherot, des savants qui sont croyants, mais ceux-là n'hésitent pas, dès que la science est en jeu, à conserver l'indépendance de leur raison.

[414] «Il faut voir avec quelle simplicité de logique, avec quelle tranquillité de conscience, ces classes tranchent les questions que l'érudition, la critique, la philosophie de nos historiens et de nos savants ont tant de peine à dénouer.» (p. 411).

[415] On peut rapprocher des observations de Vacherot le tableau tracé par un ancien ouvrier, Corbon (_Le secret du peuple de Paris_, 1863). D'après lui, l'élite des ouvriers parisiens a perdu la foi religieuse et la remplace par un idéal social, par la foi au progrès.

Persuadé que les religions doivent disparaître, Vacherot ne leur souhaite pas une fin trop rapide. Les sociétés modernes ont besoin de temps pour instituer l'éducation morale qui doit nécessairement remplacer l'instruction religieuse[416]. Mais ce qu'il faut réaliser aussitôt, c'est la séparation de l'Église et de l'État. Les philosophes la désirent; les croyants doivent la demander aussi, car la religion y gagnera en dignité. Peut-être même cette réforme donnera-telle d'abord au catholicisme une force nouvelle. La philosophie ne peut pas s'en inquiéter, car elle possède la vérité scientifique, et les plus nobles tendances de l'esprit moderne aideront à sa victoire.

[416] «Si l'éducation de l'école ne remplace point l'éducation de l'Eglise, qui devient de plus en plus impuissante, c'en est fait du sentiment moral, chez le peuple surtout, qui n'a pour guide de ses impérieux instincts ni les traditions de la famille, ni les convenances du monde; c'en est fait de l'avenir des sociétés modernes qui retourneront à la barbarie, par le chemin d'une civilisation toute matérielle.» (p. 437).