CHAPITRE IX
L'avènement de la République
La guerre de 1870 fit oublier à la France les discussions religieuses. La proclamation de l'infaillibilité pontificale et la prise de Rome par les Italiens, ces deux grands faits qui marquaient l'apogée du pouvoir spirituel et la fin du pouvoir temporel de la papauté, passèrent d'abord à peu près inaperçues au milieu des maux causés par l'invasion et la défaite. Le parti républicain, en s'emparant du pouvoir après le 4 septembre, laissa le clergé tranquille; à peine y eut-il une exception à Lyon. Par contre, à Paris après le siège, le triomphe de la Commune montra combien l'alliance de l'Église avec l'Empire avait développé chez les révolutionnaires la haine du prêtre. La Commune elle-même essaya d'appliquer le programme commun à la plupart des groupes républicains, lorsqu'elle décréta, le 2 avril 1871, la séparation de l'Église et de l'État et la suppression du budget des cultes, ou lorsqu'elle approuva les mesures prises par le délégué à l'enseignement, Edouard Vaillant, pour ouvrir des écoles laïques. Mais à cela les fanatiques ajoutèrent l'installation des clubs dans diverses églises, et les arrestations de prêtres et de religieux qui devaient préparer les fusillades de la fin de mai, avec le meurtre de l'archevêque de Paris.
C'est un esprit contraire qui se développait dans une grande partie de la France. Les grands désastres disposent les peuples à demander le secours d'en haut, à chercher dans la religion traditionnelle un appui ou tout au moins une consolation. La croyance aux apparitions surnaturelles avait grandi chez les catholiques depuis vingt ans, comme le prouvait la popularité de Lourdes; les malheurs nationaux lui donnèrent une impulsion nouvelle. On se précipita vers les lieux consacrés, témoins des miracles récents, pour implorer le relèvement de la France. Le clergé d'ailleurs sortait de la guerre avec une popularité rajeunie. A la différence des prêtres de 1814 et de 1815, ceux de 1870 avaient agi en pleine harmonie avec la nation en armes; beaucoup avaient servi utilement comme infirmiers volontaires dans les ambulances et les hôpitaux; plusieurs prélats, tels que Dupanloup, s'étaient signalés par un infatigable dévouement à leurs diocésains.
La politique vint seconder et mettre à profit ce mouvement religieux. La révolution de 1848 avait hâté dans la bourgeoisie le ralliement qui datait de Louis-Philippe; cette classe voyait désormais dans la religion la garantie de l'ordre social, la protectrice des fortunes acquises, l'ennemie du socialisme. La Commune vint donner à ce mouvement une impulsion nouvelle. Il n'est pas exagéré de dire que cette guerre civile excita en France autant d'émotion que la victoire des Allemands. Tout «communard» fut considéré comme un brigand et un incendiaire; la Commune, pour des millions de Français, ce fut la destruction des Tuileries et l'assassinat de l'archevêque. Par réaction contre elle, on se retourna vers cette Église qui avait mérité la haine des malfaiteurs parisiens. Ces sentiments se firent jour à l'Assemblée Nationale. Le suffrage universel avait donné la majorité aux partisans de la paix: écartant les bonapartistes, accablés par la honte de Sedan, et les républicains, responsables des défaites subies depuis le 4 septembre, les électeurs avaient choisi les hommes qui, tenus à l'écart du pouvoir, n'étaient pas compromis dans le désastre. Légitimistes, orléanistes, libéraux modérés entrèrent ainsi en majorité à l'Assemblée. Les paysans, faisant trêve à leurs vieilles défiances contre le château, donnèrent leurs voix au châtelain pour qu'il allât signer la paix et relever la France. Le châtelain était l'allié du curé; mais tandis qu'autrefois c'était le gentilhomme qui protégeait le prêtre, maintenant c'était ce dernier, soutenu par toute la puissance de l'Église, qui apparaissait comme le protecteur du noble.
Le clergé sentait sa force et voulait en user. Puisque l'Empire avait succombé, puisque l'année 1848 avait définitivement brouillé la République et l'Église, il comptait mettre sur le trône le monarque de droit divin, l'ennemi de la Révolution. Les évêques travaillèrent énergiquement à la restauration monarchique: le prudent cardinal Donnet vint en parler à Thiers; le cardinal Mathieu invita le comte de Chambord à s'emparer immédiatement du trône. Beaucoup de prélats tenaient le même langage. Tous les mandements épiscopaux retracèrent les violences de la Commune, pour y montrer l'aboutissement naturel d'une politique hostile au catholicisme. A la restauration française le clergé voulait en joindre une autre: si Henri V devait rentrer au Louvre, Pie IX devait retourner au Quirinal; toutes les lettres pastorales des évêques renfermaient des invectives passionnées contre l'usurpation piémontaise. Ainsi la propagande politique et la propagande religieuse s'unirent pour annoncer une nouvelle union du trône et de l'autel. La dévotion au Sacré-Cœur devint comme l'a dit un légitimiste, «le symbole social et politique de l'ultramontanisme»[417]. Un ordre religieux de formation récente, celui des Assomptionnistes, travaillait ardemment à cette campagne. Une revue fondée par lui entreprit une attaque en règle contre l'Université[418]. En même temps l'ordre créait le Conseil central des pèlerinages, et préparait les grandes manifestations de la Salette et de Lourdes. Ces efforts aboutirent à une défaite politique: l'intransigeance du comte de Chambord fit échouer la restauration. La majorité conservatrice de l'Assemblée Nationale voulut du moins faire œuvre utile à l'Église et réussit à voter la réforme la plus instamment réclamée par les catholiques militants, la liberté de l'enseignement supérieur.
[417] _Souvenirs_ de Saint-Valry, cités par Hanotaux, _Histoire de la France contemporaine_, II, p. 75.
[418] V., par exemple, l'article du fondateur de l'ordre, le P. d'Alzon, dans le premier numéro de la _Revue de l'enseignement chrétien_ (mai 1871). «_Delenda Carthago._ Il est temps de savoir quels sont les vrais auteurs de nos défaites; d'où venait l'enseignement si affaibli de nos officiers en face de la science incontestable des états-majors prussiens; par quelle formation pédagogique avaient passé ces paysans qui refusaient le pain à nos soldats, trouvant habile de le réserver pour l'envahisseur...; quels maîtres ont eus les gens de Belleville et quels maîtres ont eus les marins, les mobiles bretons et les zouaves pontificaux.»
Ce mouvement catholique rencontra une résistance formidable. Ce n'était pas en vain que la jeunesse des Écoles avait appris depuis vingt ans à respecter la science, à louer l'esprit critique, à repousser le miracle et le surnaturel; maintenant elle s'indignait qu'on prétendît favoriser la superstition populaire et faire accepter aux hommes éclairés les dévotions nouvelles. D'autre part les républicains s'irritèrent en voyant le clergé tout entier travailler pour la restauration du roi: si beaucoup d'entre eux étaient hostiles à toutes les religions, d'autres, qui n'allaient pas jusque-là, qui parfois même étaient chrétiens de cœur, se décidèrent à séparer le catholicisme du cléricalisme, à repousser les prétentions des évêques, à écarter le clergé de la politique. La situation extérieure préoccupait également ceux qui redoutaient de voir la campagne en faveur du pouvoir temporel du pape aboutir à une rupture diplomatique, peut-être à une guerre avec l'Italie; cet état d'esprit contribua beaucoup à faire triompher les candidats républicains lors des élections complémentaires de juillet 1871. Enfin les libres penseurs jugeaient le moment venu de s'adresser aux campagnes, d'ébranler dans les villages la domination des curés, de gagner cette grande masse paysanne qui, désorientée, dégoûtée de l'Empire, incertaine de l'avenir, serait à qui saurait la prendre. La défense de la religion figurait sur le programme de tous les groupes conservateurs; l'anticléricalisme fut le lien qui unit tous les groupes républicains.
La lutte s'engagea dans l'Assemblée Nationale à plusieurs reprises; toutefois elle y fut beaucoup moins ardente que dans le pays. Les questions politiques à résoudre étaient si nombreuses et si graves que les questions religieuses demeurèrent au second plan. Quand on les aborda, les deux partis opposés le firent avec modération. Les hommes de gauche savaient que l'union leur était nécessaire pour tenir tête à la majorité, pour gagner le pays à la république; ils devaient ménager leurs amis du centre gauche, tous favorables à l'institution religieuse, plusieurs catholiques pratiquants, tels que les Marcère et les Étienne Lamy. Les hommes de droite, parmi lesquels beaucoup avaient des affinités orléanistes, comprirent le mal que leur faisaient devant les électeurs les exagérations du catholicisme intransigeant; ils s'inquiétèrent des arguments que Louis Veuillot, selon sa coutume, fournissait chaque jour à leurs ennemis. Leurs chefs, surtout le duc de Broglie et Dupanloup, appartenaient au groupe des catholiques libéraux, toujours en guerre avec celui de l'_Univers_. Le patriotisme les obligeait à réfréner la politique italophobe; l'intérêt politique les forçait à mettre hors de cause la liberté de conscience et l'égalité des cultes. Ils recherchèrent donc l'appui de toutes les religions reconnues par l'Etat, en espérant que leur succès commun profiterait surtout au catholicisme.
Le premier débat sérieux sur la question cléricale s'engagea devant l'Assemblée en janvier 1873, à propos de la réforme du Conseil supérieur de l'instruction publique. Il s'agissait de rétablir ce conseil tel que l'avait fait la loi de 1850; le rôle qu'on y donnait aux évêques souleva les critiques de la gauche. Henri Brisson combattit l'argument d'après lequel ce conseil devait représenter les divers éléments de la société; c'est l'Assemblée Nationale, disait-il, qui représente la société française; au conseil supérieur, ce sont les hommes compétents, les universitaires, qui doivent dominer. Les ministres des cultes n'ont rien à y faire; notre principe, concluait l'orateur, «c'est le caractère exclusivement laïque de l'enseignement public, dernier préservateur de la personnalité et de l'unité française.» Un savant qui allait devenir célèbre par sa persévérance à défendre les droits de l'Etat, Paul Bert, démontra aussi que le conseil supérieur devait être une assemblée de spécialistes, capables de faire progresser la pédagogie, cette science à peu près inconnue en France; on ferait donc bien d'en écarter les ministres du culte, qui soulèveraient des questions irritantes et insolubles[419]. Un député très éloigné de Brisson et de Paul Bert par ses convictions chrétiennes, Edmond de Pressensé, combattit aussi le projet; ardent partisan de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il exhorta ses collègues, dans l'intérêt de la religion, à ne plus la mêler aux affaires politiques. Montalembert, continua l'orateur, comparait l'Université à une douane: «je demande si les inconvénients que présente cette douane des intelligences disparaissent quand les évêques deviennent les préposés à cette douane». La France a vu reculer ses frontières matérielles; il ne faut point faire reculer ses frontières morales et lui enlever une des grandes conquêtes de la Révolution, «l'Etat laïque se reconnaissant incompétent dans les choses de l'âme, l'Etat s'arrêtant devant la conscience».
[419] «Vous serez obligé de faire de votre conseil supérieur de l'enseignement une sorte de tribunal philosophique et théologique, dans lequel on discutera toujours la question de savoir ce qui est vrai ou faux, dans le domaine de l'indémontrable» (séance du 13 janvier).
Ce langage des hommes de gauche fut réfuté, non seulement par les _ultras_ du parti catholique, mais par les modérés. Broglie exposa qu'on revenait simplement à la politique libérale de 1850. Le ministre de l'instruction publique, Jules Simon, affirma que l'Université désirait un conseil où «toutes les grandes autorités morales de la société» seraient représentées. Un philosophe qui avait jusque là combattu au premier rang contre l'Eglise, Vacherot, vint les appuyer de sa parole. Les ministres des cultes, dit-il, doivent avoir leur place dans le conseil, car «les religions, qui ont été dans le passé les institutrices, les nourrices du genre humain, sont encore aujourd'hui les plus grandes écoles de morale populaire»[420]. Pendant toute la discussion, les adversaires de l'enseignement laïque rappelèrent à l'envi les souvenirs de la Commune[421]. Le projet de Broglie fut adopté.
[420] Séance du 10 janvier.
[421] Dupanloup surtout en parla; si le christianisme disparaissait, dit-il, «la Commune de Paris serait bientôt partout, et vous deviendriez l'effroi du monde civilisé». L'évêque montra aussi que le conseil devrait imposer la philosophie spiritualiste: «Ma pensée formelle est que l'enseignement de la philosophie soit surveillé de très près, par la raison très simple que les pères de famille veulent être rassurés contre cette science d'ignominie qui essaye aujourd'hui de substituer le singe perfectionné au mot sublime par lequel la Bible apprend à l'enfant l'origine divine de l'homme: _Qui fuit Dei_».
Peu de temps après, le 24 mai apparut comme le triomphe du parti catholique. Au lendemain de cette journée, un groupe nombreux de députés vint participer au pèlerinage de Chartres; le mois suivant, une fraction plus importante encore de l'Assemblée Nationale s'associa aux fêtes de Paray-le-Monial, où fut exaltée la dévotion au Sacré-Cœur. Un député de la gauche avait ordonné qu'on lui fît des obsèques civiles: le jour de l'enterrement, voyant qu'on ne portait pas le corps à l'église, la délégation de l'Assemblée quitta le cortège, imitée par l'escorte militaire; l'opposition protesta contre cette conduite, et contre une circulaire où le préfet du Rhône s'appliquait à gêner les enterrements civils; la majorité approuva le préfet. La gauche lutta vainement ensuite contre la loi qui autorisait la construction de l'église du Sacré-Cœur à Montmartre. Le clergé obtint d'autres avantages. La loi sur l'aumônerie militaire, combattue par deux généraux républicains, Guillemaut et Saussier, critiquée aussi par un républicain catholique, Jouin, triompha de tous les obstacles, grâce à l'activité infatigable de Dupanloup. Mais on attacha beaucoup plus d'importance au vote de la loi sur l'enseignement supérieur. C'est un exemple curieux des erreurs que peuvent commettre les contemporains, les législateurs eux-mêmes, sur les conséquences et la portée des lois nouvelles: la loi de 1850, qui devait avoir des résultats considérables, ne suscita, quand elle fut promulguée, qu'une émotion assez faible, et rencontra mauvais accueil dans une partie du clergé; la loi de 1875 effraya, indigna les républicains, et fit naître chez les amis de l'Eglise des espérances que la réalité n'a pas confirmées.
Inutile de suivre et de résumer les trois délibérations qui précédèrent le vote de cette loi. Le vrai chef de la majorité pendant ce débat, Dupanloup, ne laissa pas échapper l'occasion de signaler une fois de plus les dangers du matérialisme et de l'athéisme. Toutefois la même habileté qui l'avait déjà bien servi en 1850 l'empêcha d'invoquer, à l'exemple des catholiques intransigeants, le droit exclusif de l'Eglise en matière d'enseignement[422]; il se réclama de la liberté, du droit commun[423]. Cette prudence lui assura l'appui des libéraux du centre gauche; leur représentant, Edouard Laboulaye, fut le rapporteur de la loi et la défendit avec succès contre les attaques des deux partis extrêmes. La plupart des orateurs de la gauche acceptaient la liberté de l'enseignement supérieur; Paul Bert déclara qu'elle serait précieuse pour les libres penseurs toujours exposés à la persécution, et qu'elle serait indispensable à la création de grandes universités prospères et vivantes[424]. Mais les républicains voulaient conserver à l'Etat la collation des grades. Jules Ferry surtout, favorable au principe de la liberté de l'enseignement supérieur, exposa, dans une étude précise et savante, qu'il y avait là pour les pouvoirs publics une prérogative indispensable, et il accusa les catholiques de vouloir parvenir par étapes au monopole de l'Eglise[425]. Un orateur de la gauche se distingua de ses amis par la vigueur de ses attaques, par le caractère tranchant de ses déclarations: ce fut Challemel-Lacour. Pour lui, Paul Bert se faisait illusion sur les bienfaits qu'apporterait la liberté du haut enseignement; le but de la nouvelle loi, c'était de former des auxiliaires de l'esprit catholique, des apôtres du _Syllabus_. On apprendrait à la jeunesse la nécessité «de combattre, de miner, de détruire les principes qui sont le fondement de notre société actuelle». Une pareille loi, faite à un moment où l'esprit laïque triomphait en Europe, affaiblirait la France devenue le champion de l'ultramontanisme. L'âpre philippique de Challemel-Lacour étonna l'Assemblée, sans recueillir l'adhésion de tous les républicains[426]. Beaucoup de députés favorables à la république étaient hostiles aux tendances irréligieuses. Le centre gauche avait abandonné la gauche dans le débat du 24 juin 1873 sur les enterrements civils. Un des légistes les plus écoutés de l'opposition, Bertauld, grand ennemi de tout privilège accordé aux congrégations, déclarait qu'on ne devrait jamais autoriser l'existence de sociétés se proposant de propager l'athéisme. Un vieux républicain de 1848, Arnaud de l'Ariège, tout en combattant vivement Dupanloup, répéta encore une fois son désir de voir le clergé se convertir aux idées républicaines[427].
[422] Jean Brunet, par exemple, demanda la prohibition de «tout établissement d'enseignement supérieur qui ne s'appuiera pas sur le principe suprême de Dieu, le Créateur et Directeur de l'Univers» (séance du 22 décembre 1874).
[423] V. ses discours des 4 et 5 décembre 1874, du 7 juin 1875.
[424] 3 décembre 1874. Il se déclara membre de «ce parti qu'on a désigné et qui se désigne souvent sous le nom de parti de la libre pensée»; c'est un des premiers emplois parlementaires de cette expression.
[425] Il écarta soigneusement tout débat relatif au surnaturel. «Je crois, dit-il, à l'Etat laïque, laïque dans son essence, laïque dans tous ses organes, et j'affirme qu'il ne peut y avoir de conflit, dans le sein de l'Etat auquel nous appartenons, comme dans le Parlement devant lequel j'ai l'honneur de parler, qu'entre des droits laïques et sur des vérités sensibles.» (11 juin 1875).
[426] 4 décembre 1874. Jules Simon exagère pourtant lorsqu'il affirme que ce discours «est le début de la lutte ouverte contre le catholicisme, et en même temps l'origine de la séparation qui s'est faite dans le parti républicain, entre les jacobins d'une part, et les libéraux de l'autre.» (_Dieu, patrie, liberté_, p. 177).
[427] Le clergé, disait-il, «pourrait faire tant de bien en identifiant de tout cœur ses intérêts avec les grands intérêts de la démocratie française, au lieu de s'obstiner dans une situation qui semble le constituer à l'état de caste distincte, si bien qu'on finit par le croire hostile à la société moderne». (14 juin 1875).
Si nous quittons l'Assemblée Nationale pour considérer le pays, nous verrons la lutte contre le cléricalisme, assez anodine pendant l'année qui suit la guerre, s'activer à partir de 1872, depuis le développement des grandes manifestations catholiques, et prendre toute sa vigueur après le 24 mai. A cette lutte les penseurs ne demeurèrent pas étrangers. Si Renan et Taine, émus par le désastre de la France, commençaient à chercher le relèvement dans une politique conservatrice, deux philosophes républicains, Littré et Renouvier se mêlèrent aux discussions quotidiennes. L'influence du second devait être plus étendue, plus durable, parce qu'elle gagna sans cesse davantage l'enseignement universitaire; l'influence du premier fut plus marquée jusqu'à la fin de l'Assemblée Nationale, à cause de la popularité qui entourait sa personne[428]. Littré fut pour les républicains le _sage_, qui apporte le résultat de ses réflexions aux politiques absorbés par la bataille de tous les jours. Ce sage était un modéré, inflexible sur les principes, mais toujours favorable aux transactions qui pouvaient fortifier la paix intérieure; c'était aussi un optimiste, si convaincu de la force persuasive de la vérité qu'il jugeait inutile d'en hâter le triomphe par des moyens coercitifs.
[428] «Partout où l'on va dans ce moment, on se cogne à une _latrie_ bête pour la personne de Littré.» (Goncourt, _Journal_, 2e série, II, p. 75.)
La négation de la théologie, disait Littré, pénètre partout; la science ne reconnaît que l'expérience et le relatif, elle se refuse à toute spéculation sur l'origine ou la fin des choses. Au contraire, le parti catholique a ce défaut d'être grand faiseur de miracles; or «les miracles n'apparaissent plus qu'à ceux qui d'avance croient aux miracles»[429]. Le parti républicain a pour lui la supériorité morale, parce qu'il aime et pratique la tolérance[430]. Il ne doit donc jamais céder à la tentation, pourtant bien naturelle, d'appliquer aux cléricaux les règles posées par eux: «ce serait du talion, et la justice par le talion n'est pas une bonne justice»[431]. On doit accorder à l'Église la liberté de l'enseignement supérieur, tout en réservant à l'État la collation des grades; ce ne sera pas dangereux, car le nombre de ceux qui se détachent de l'ancienne foi augmente chaque jour.--Littré demeura fidèle à cette politique tolérante, malgré les attaques sans cesse renouvelées contre lui. Tout au plus perdit-il quelquefois patience devant les anathèmes de la droite qui attribuait à la libre pensée les crimes de la Commune; faudra-t-il donc, répondait-il, rappeler au catholicisme la Saint-Barthélemy, les dragonnades et la Terreur blanche? «Toutes les doctrines peuvent être perverties par le fanatisme, et tous les fanatismes, qu'ils soient sacrés ou profanes, sont dangereux et féroces»[432].
[429] _De l'établissement de la troisième République_, p. 211. (Ce livre est un recueil d'articles publiés, surtout dans la _Philosophie positive_, depuis 1872.)
[430] «Depuis que notre immortel dix-huitième siècle a conquis le dogme moderne de la tolérance, la société se partage en deux couches: les civilisés qui sont tolérants, et les barbares qui sont intolérants» (_ibid._, p. 187). «L'Eglise seule doit être libre, dit le cléricalisme; tout le monde doit être libre, y compris l'Eglise, dit la société, élevée à ce haut degré d'équité sociale par la philosophie et la science» (_ibid._, p. 284).
[431] _Ibid._, p. 325.
[432] _Ibid._, p. 186.
Renouvier fonda la _Critique philosophique_ en 1872 pour exposer une doctrine et pour combattre un danger[433]. La doctrine, c'était le criticisme néo-kantien déjà exposé par lui dans ses grands ouvrages; c'était en particulier le système d'éthique formulé dans la _Science de la Morale_. Le danger, c'était le cléricalisme auquel Renouvier s'attaquait avec une conviction de vieux républicain démocrate et une ardeur de Méridional. La situation morale de notre pays lui paraît très grave, car «il y a deux Frances en France, celle des cléricaux et celle des libéraux... Il n'y a presque plus d'idées ni de sentiments communs entre ces deux groupes, entre ces deux peuples obligés pourtant de vivre sous la même loi civile[434]». L'unique solution rationnelle du problème, c'est la liberté complète des religions avec l'indifférence religieuse complète de la commune et de l'État, mais aussi avec l'organisation d'un enseignement moral donné par l'État[435].
[433] Sur la fondation et les débuts de la revue v. la _Correspondance de Renouvier et de Secrétan_ (1911).
[434] _Critique philosophique_, I, p. 279.
[435] «Sachons bien que la séparation de l'Eglise et de l'Etat signifie l'organisation de l'Etat moral et enseignant.» (p. 279).
Le catholicisme, disent Renouvier et son collaborateur Pillon, constitue un péril plus grand que jamais, après la transformation que le Concile du Vatican vient de lui faire subir; depuis 1870, il n'est plus que le papisme[436]. Ses progrès sont favorisés par les défaillances des libéraux, qui lui accordent tout ce qu'il demande: en 1830 déjà, ils se laissèrent tromper par ses feintes libérales[437]. La philosophie éclectique a sans cesse commis cette faute en développant sa théorie prudente et commode sur l'alliance des deux sœurs immortelles[438]. Aujourd'hui nous retrouvons les mêmes erreurs chez Vacherot; il fait partie de cette école contemporaine qui, donnant toujours la première place à l'histoire, parvient ainsi «à justifier le passé, quel qu'il soit, à enchaîner le présent, à démoraliser l'avenir[439]». Littré fait aussi un métier de dupe, en exhortant sans cesse les républicains à la tolérance[440]. Laboulaye abandonne l'enseignement supérieur aux cléricaux; il méconnaît, comme beaucoup des libéraux actuels, la notion morale de l'État, notion d'où résulte pour celui-ci le droit d'enseigner[441]. Tous oublient trop cette maxime de Locke: «la tolérance n'est point obligatoire vis-à-vis des intolérants».
[436] «Autrefois le catholicisme n'attaquait pas ouvertement les principes des Etats à l'ombre desquels il consentait à vivre; aujourd'hui il déclare que les principes civils et politiques de la vie moderne sont faux et détestables.» (1re année, II, p. 386).--Cournot, de son côté, montrait la papauté reprenant, à la suite du concile, ses prétentions du moyen âge. «A quoi l'Etat catholique ne peut répondre qu'en se décatholicisant...» (_Considérations sur la marche des idées_, 1872, p. 372).
[437] «La tactique de la simulation du libéralisme a été la plus utile de toutes, ou plutôt la seule utile au parti catholique depuis 1830.» (7e année, II, p. 301).
[438] 2e année, I, p. 1 sqq.
[439] 2e année, II, p. 49 sqq. Pillon, comme Renouvier, juge sévèrement la «palinodie» de Vacherot (1re année, II, p. 368).
[440] 4e année, II, p. 273.
[441] 4e année, I, p. 289; 5e année, I, p. 241.
Pour vaincre le catholicisme il faut le remplacer. Renouvier réclame donc sans cesse l'organisation d'un enseignement moral. Sur ce point, la société moderne a tout à faire. Dans l'antiquité, la classe instruite rencontrait chez les platoniciens, chez les épicuriens, chez les stoïciens, des milieux intellectuels et moralisateurs; aujourd'hui rien de pareil, car le catholicisme enseigne mal la morale et n'a point permis que d'autres l'enseignent. Les collèges ecclésiastiques sont aussi arriérés en cette matière que les lycées de l'Etat[442]. Les philosophes français du dix-neuvième siècle n'ont rien fait pour préparer cet enseignement: seul Proudhon l'a essayé, d'une façon incomplète, mais avec une haute idée de la justice[443]. Le personnel des professeurs, des instituteurs, n'est pas non plus à la hauteur de cette tâche. La _Critique philosophique_ entreprend de l'y aider en publiant un remarquable petit traité de morale à l'usage des écoles primaires.
[442] Dans les premiers on se borne «à inculquer la croyance à quelques dogmes souvent assez peu vivants, à plier le corps et l'âme à des momeries, et à répandre la semence de la discipline et de l'obéissance.» Les élèves des lycées, «sans les exemples et les enseignements mêlés et suspects des familles et de ce qu'ils voient du monde, sans l'enseignement naturel et mutuel de ces conversations de camarades que n'entendent ni parents ni maîtres, sans les lectures furtives et les connaissances surprises, croupiraient dans un état d'hébétement pire encore que l'état de démoralisation et de révolte secrète où nous les savons.» (1re année, I, p. 276).
[443] «Avant Proudhon, dans cette revue des idées morales de nos contemporains, avant de rencontrer cette forte individualité de prolétaire et cette humeur de stoïcien gâtée par de mauvaises passions, je n'ai pas rencontré un seul auteur qui parût seulement sentir la Loi morale. Après lui, si je dois continuer mon étude et passer à d'autres catégories d'écrivains ou de philosophes, je sais d'avance que je n'en trouverai aucun autre.» (2e année, I, p. 42).
Mais Renouvier, tout en proclamant l'indépendance de la morale, estime qu'il ne suffit point de s'adresser à l'intelligence; il faut parler aussi au sentiment, et pour cela une religion est nécessaire. Les religions créées de toutes pièces ne sont guère vivantes; voilà pourquoi l'idée lui vint bientôt de recourir à une religion existante, à celle qui avait surmonté dans notre pays un siècle de persécutions. Il formula cette idée en octobre 1873, au moment où le parti clérical paraissait tout-puissant. «Si l'on regarde, écrit le philosophe, à l'esprit et à l'idéal du protestantisme, on reconnaîtra bientôt que, en vertu de sa semence première, qui est l'examen et la foi libre, il se développe dans le même sens que les libertés civiles et politiques, et tend à faire de la religion, regardée du point de vue de la conscience, une œuvre de la personne[444]». Le protestantisme est en religion ce que le criticisme est en philosophie. Pourquoi ne pas nous allier avec lui? pourquoi ne pas orienter vers lui la foi religieuse, rebutée par les excès et les superstitions du catholicisme? Edgar Quinet, Eugène Sue conseillaient déjà d'adhérer à l'unitarisme de Channing, mais ce n'étaient que des adhésions individuelles à une religion adoptée comme pis-aller; ce qui importe, c'est de faire inscrire les familles sur les registres de l'église protestante organisée[445]. Cela n'implique point un assentiment individuel et philosophique au dogme calviniste; cela signifie que le chef de famille fait entrer les siens dans un groupe religieux affranchi du papisme, qu'il assure à ses enfants une défense, une protection contre les entreprises du prêtre catholique.
[444] 2e année, II, p. 145.
[445] 4e année, II, p. 305. Cf. 7e année, I, p. 2 sqq.
Cette idée n'était pas nouvelle. Plus d'un Français, vers la fin du second Empire, avait adopté ce moyen de soustraire sa famille à l'Église; George Sand, par exemple, présidait au baptême protestant de ses petites-filles[446]. Renouvier trouva aussi des alliés dans le pays voisin auquel il s'intéressait beaucoup, la Belgique; un théoricien libéral fort connu en France, Emile de Laveleye, publia en 1875 un parallèle entre les peuples catholiques et les nations protestantes, qui affirmait l'écrasante supériorité de ces dernières[447]. Renouvier jugeait la chose si importante qu'il joignit à la _Critique philosophique_ depuis 1879 un recueil spécial, la _Critique religieuse_, afin de hâter l'adhésion des républicains au protestantisme. Mais le résultat de cette propagande ne répondit point à ses efforts.
[446] _Correspondance_ de G. Sand, lettres du 3 août 1863 au pasteur Leblois, du 20 novembre 1868 à Flaubert, du 2 janvier 1869 à Barbès.
[447] _Le protestantisme et le catholicisme dans leurs rapports avec la liberté et la prospérité des peuples_ (_Revue de Belgique_, janvier 1875). Une brochure qui reproduisait cet article fut répandue en France.
A côté des philosophes, des publicistes d'une haute culture intellectuelle s'efforçaient d'attirer l'attention de leurs lecteurs sur les dangers du cléricalisme. Un professeur devenu journaliste et bientôt célèbre, Charles Bigot, traça le tableau des classes dirigeantes, et montra la place prise chez elles par le clergé. Celui-ci demeure intolérant. Il aime l'argent, non pour le profit individuel de ses membres, mais pour le denier de Saint-Pierre, pour les universités catholiques, pour les couvents[448]. Il aime la domination, se mêle de tout, cherche à mener les électeurs. Mais cette Église, qui autrefois protégeait le monde, ne songe plus qu'à se faire protéger. Récemment elle mendiait l'appui de l'Empire, au risque de se déconsidérer[449]. Aujourd'hui le clergé combat la République, parce qu'elle veut lui laisser la liberté, mais lui retirer le privilège; il la combat également parce qu'il déteste la démocratie. «La lutte est engagée, conclut Charles Bigot, entre le siècle et le catholicisme; c'est le catholicisme qui l'a voulu. Les idées nouvelles, les aspirations des classes longtemps opprimées, trouvent aujourd'hui dans le catholicisme leur plus vigoureux adversaire. Il ne peut plus être la religion d'une société où la démocratie coule à pleins bords[450]».
[448] «On va répétant que les jeunes filles destinées à recueillir de grosses dots sont habilement circonvenues, que les confesseurs, les médecins, les garde-malades ont souvent aidé les mourants à trouver pour la disposition de leurs biens des inspirations pieuses dont, à eux tout seuls, ils ne se fussent point avisés. Il est fâcheux qu'on puisse dire tout cela avec une apparence de vraisemblance.» (_Les classes dirigeantes_, p. 53).
[449] «Personne n'ignorait qu'il (le clergé) méprisait tout bas celui qu'il prônait tout haut.» (_ibid._, p. 62).
[450] _Ibid._, p. 73.
Un autre publiciste, Hector Depasse, constate que le terme tout récent de «cléricalisme», d'origine probablement belge, est devenu rapidement populaire, parce qu'il répond à une réalité. «Le cléricalisme est la ligue des partis d'Etat et d'Église, la confusion de la politique et du culte, le complot de la police et du dogme pour l'asservissement de l'esprit humain[451]». Le cléricalisme peut exister dans tous les pays, dans toutes les religions; en France, il a pour noyau l'Église catholique. Celle-ci est forcément l'ennemie de la République: il y a incompatibilité entre le dogme du pape infaillible et le principe de la souveraineté nationale. L'Église et la République sont toutes les deux des gouvernements d'opinion, ne subsistant que par l'adhésion des fidèles; donc elles se disputent les âmes. Le cléricalisme est redoutable parce qu'il offre sans cesse de nouvelles dévotions aux natures inquiètes, de nouveaux romans à tous les rêves. Les désastres de 1870 ont préparé les croyants à s'incliner devant les décrets du concile du Vatican, tout comme à subir le culte du Sacré-Cœur.
[451] _Le cléricalisme_, p. 17.
En dehors de la discussion grave et raisonnée contre les amis de l'Eglise, il y avait place pour une autre campagne, celle dont Voltaire a donné le modèle, celle qui livre à la risée les idées ou les hommes du parti religieux; dans un pays comme la France, le ridicule est une arme redoutable. Quelques journaux de gauche reprirent cette tradition. Le _Rappel_, si populaire chez les ouvriers parisiens vers 1873, était dirigé par Auguste Vacquerie, un ardent ennemi du catholicisme; Edouard Lockroy, dans des articles pleins de verve, se chargea de raconter à sa façon les miracles nouveaux. Mais le véritable représentant de l'ironie voltairienne fut le _Dix-neuvième Siècle_, sous la direction d'Edmond About. Celui que nous avons vu déployer dès 1848 à l'Ecole Normale son ardeur militante contre les catholiques ne cessait pas depuis lors de combattre leurs prétentions politiques. Partisan du bonapartisme libéral en 1859, il avait publié, avec les encouragements secrets de Napoléon III, cette brochure sur la _Question romaine_ qui présentait la critique impitoyable du gouvernement pontifical et finissait par le vœu de voir en France une Eglise gallicane séparée du pape. Depuis 1871 l'ancien ami du prince Napoléon s'était converti à la République conservatrice de Thiers. En entrant au _Dix-neuvième Siècle_ en mai 1872, il y trouva déjà installé Francisque Sarcey, l'ami de sa jeunesse, qui allait devenir son collaborateur le plus populaire. Au commencement le journal, absorbé par les questions politiques, ne parla guère de la religion. Mais le 3 septembre 1872, un des rédacteurs, Eugène Liébert, dans un véritable manifeste, montra la force nouvelle du cléricalisme et la nécessité de mener contre lui une campagne en règle[452].
[452] «Nous assistons à un spectacle affligeant et inquiétant. Il faut bien en parler et surmonter nos répugnances. Nous voyons renaître, en effet, dans un pays qu'on pouvait croire débarrassé de cette lèpre, la superstition la plus misérable, savamment nourrie, entretenue et propagée par un parti--plus qu'un parti, une conjuration puissante qui, pour régner, cherche à détruire... Quant à nous, qui ne souhaitions que la tranquillité et la tolérance, nous devrons bien lutter aussi, puisqu'on nous provoque et puisqu'il s'agit du salut commun... Nous nous contentions jusqu'ici de réclamer l'enseignement primaire obligatoire; ce n'est point assez, nous le demanderons laïque... Nous recommencerons une campagne; nous discuterons au grand jour; nous combattrons la secte impie, envahissante, qui prétend disposer de la France avilie comme d'un héritage. Nous ne sommes les ennemis d'aucune religion, non, certes! Mais est-ce une religion que nous avons devant les yeux? Ce sont les héros mêmes du _Juif-Errant_ qui ont pris chair et qui descendent de la fiction dans la réalité».
Cette campagne fut confiée à Sarcey. Lui-même a raconté que son passé de journaliste ne l'y préparait guère et que, sous l'Empire, les discussions religieuses lui semblaient sans intérêt[453]. D'ailleurs il n'a jamais aimé à manger du prêtre; mais il a reconnu que la question cléricale passe aujourd'hui au premier plan[454]. Cette guerre, il entend la mener à sa façon, à la bonne façon d'autrefois. Renan a mis à la mode «ce parti pris d'indifférence hautaine, d'aristocratique dédain que la science contemporaine affecte de témoigner aujourd'hui pour les erreurs et les mensonges qui touchent à la religion». Au lieu de cette impartialité compatissante, mieux vaut «la bonne, solide et vaillante guerre» que l'on faisait jadis, la guerre du bon sens et de l'esprit[455].
[453] «Je me moquais, en ce temps-là, de ceux qui croyaient encore aux jésuites.» (_Dix-neuvième Siècle_, 9 janvier 1876).
[454] 29 juin 1873.
[455] 4 juillet 1873.
Ce sont les miracles surtout qui l'intéressent, en particulier ceux des deux grands sanctuaires, la Salette et Lourdes. Sur la Salette, il est documenté de première main, car il habitait Grenoble au moment du procès qui mit en scène Mlle de La Merlière[456]. Et le voilà qui, dans une série d'articles piquants et vivants, raconte l'histoire avec force détails[457]. Lourdes l'occupe également, avec ses pèlerinages au but purement politique[458], avec les nouveaux miracles qui éblouissent les simples[459]. Mais pourquoi les prêtres malades vont-ils à Vichy au lieu d'aller à Lourdes[460]? Des miracles se produisent ailleurs aussi, un peu partout: n'a-t-on pas vu dans un village de Normandie une grêle miraculeuse[461]? Cependant on ne réussit pas toujours: les sœurs, dans un hôpital, ont essayé vainement de lancer un miracle[462]. Et puis on chicane trop sur les miracles de premier ou de troisième ordre; tous se valent[463]. Mais pourquoi certains miracles ne se font-ils jamais? pourquoi la volonté d'en-haut ne se hasarde-t-elle jamais «à rajuster un vrai bras à un manchot, ni une bonne jambe à un amputé? Il paraît que ce sont là des miracles trop difficiles[464]».
[456] «En ce temps-là, à part un assez petit nombre d'intéressés ou de fanatiques, personne à Grenoble ne croyait à l'authenticité du miracle.» (4 septembre 1872).
[457] 27 août, 17 septembre 1873.
[458] 22 octobre 1872.
[459] 7 août 1873.
[460] 22 juin 1873.
[461] Sarcey donne l'extrait du _Journal de Fécamp_, disant qu'on a vu sur les grêlons «des saints-sacrements ou soleils, des cœurs, quelques-uns percés d'un glaive, des Vierges portant le divin enfant» (9 juillet 1873).
[462] 4 février 1875.
[463] «Que saint Denis, après avoir ramassé sa tête, ait fait deux pas ou un quart de lieue, le miracle est de même ordre; car en pareille affaire, ainsi qu'on l'a fort bien dit, il n'y a que le premier pas qui coûte.» (4 septembre 1872).
[464] 30 août 1875.
Les miracles engendrent les pèlerinages. Sarcey parle volontiers de ces manifestations, pour en montrer les côtés comiques, les épisodes peu édifiants. Lui-même va observer à Chartres le grand pèlerinage de mai 1873; il en raconte les principales scènes, et finit en se disant rassuré par l'indifférence de la population[465]. D'ailleurs on peut, en payant, faire aller en pèlerinage à sa place un représentant qui vous gagne des indulgences: bonne profession pour les jeunes gens sans emploi[466]. Malheureusement ces pèlerinages se font concurrence: voici un brave curé qui défend le sien contre des rivaux plus heureux, en rappelant qu'il possède le crâne authentique de la mère de la Vierge[467]. Sarcey n'apporte pas moins d'attention à lire les écrits catholiques, les petits livres d'édification faits pour le peuple, comme la _Vie de Marie Alacoque_, «un chef-d'œuvre du genre», ou les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, et d'autres publications des cléricaux. «Savez-vous ce qu'ils ont pour eux et ce qui vous manquera toujours? Ils ont le courage d'être bêtes... Leurs histoires circulent, faciles à comprendre, éveillant une curiosité fade, spéculant sur le penchant des imbéciles au merveilleux, exploitant leur compacte et brutale crédulité[468]».
[465] «J'ose même dire qu'il faut avoir la foi chevillée à l'âme pour qu'elle résiste à de semblables spectacles.» (1er juin 1873).
[466] 5 juillet 1873.
[467] 28 juillet 1873.
[468] 11 juillet 1873. Cf. 1er janvier 1875.
Le journaliste voit les actes du clergé souvent inspirés par l'amour de l'argent; il raconte un procès pour captation fait à un ordre religieux par une famille frustrée de l'héritage du mort[469]; les quêtes en faveur des petits Chinois lui inspirent des réflexions ironiques[470]. Beaucoup plus fréquents sont les abus de pouvoir, les persécutions contre les hommes qui refusent d'affecter des croyances qu'ils n'ont pas. Les instituteurs sont les plus malheureux. Ceux de Lyon, pourchassés par les cléricaux de la ville, ont perdu leur cause devant le conseil supérieur de l'instruction publique[471]. Un instituteur des environs de Bordeaux, fixé dans sa commune depuis trente-trois ans, s'attire l'antipathie du curé en fondant une caisse des écoles laïques et, après diverses péripéties, est envoyé en disgrâce dans un autre poste[472]. Ailleurs c'est un médecin d'hôpital destitué, par ordre de l'évêque, pour avoir suivi un enterrement civil[473]. Sarcey constate avec indignation que beaucoup de ces cléricaux sont des hypocrites[474]. Parfois il se déclare découragé par l'obligation de recommencer la campagne contre le parti prêtre[475]. Mais plus souvent il affirme sa résolution de demeurer fidèle au poste; en terminant l'histoire du miracle de la Salette, il s'écrie: «Tant qu'il y aura des esprits faux, des charlatans et des sots pour patronner ces mômeries soi-disant religieuses, tant qu'il y aura des dupes pour se laisser prendre à ces mensonges, des farceurs pour les exploiter et des gens du monde pour avoir l'air de les approuver, non, je ne cesserai pas de crier contre ces indignes comédies et d'ôter leur masque aux comédiens[476]».
[469] 11 février 1874.
[470] Sa campagne prolongée à ce propos (30 novembre, et tout le mois de décembre 1874) valut au _Dix-neuvième siècle_ une condamnation (25 décembre).
[471] 17 janvier 1874.
[472] 18 avril et 15, 16, 18 juillet 1875.
[473] 3 juillet 1874.
[474] «Je ne suis entouré que de gens ou qui ne croient à rien, ou qui agissent tout au moins comme s'ils ne croyaient à rien... Eh bien! ces mêmes hommes, qui font si peu de place au catholicisme dans les habitudes de leur vie de chaque jour, dans leurs pensées de tous les instants, ce sont précisément les mêmes qui, par une lâche et odieuse hypocrisie, professent la nécessité d'une religion pour les autres, et qui s'imaginent en imposer à la crédulité de la foule par de ridicules simagrées.» (20 décembre 1873).
[475] «Et dire que nous allons être obligés de recommencer la campagne que nos pères ont faite sous la Restauration contre les niaiseries du faux catholicisme! Vraiment c'est à dégoûter d'écrire!» (17 mai 1873).
[476] 17 septembre 1873.
Edmond About, qui voyait la campagne anticléricale en bonnes mains, préférait se réserver pour la politique générale. Quelquefois pourtant il arrive à la rescousse. Les prêtres de paroisses lui paraissent mériter l'estime et le respect, quand ils sont livrés à eux-mêmes[477]. Seulement on les oblige à se jeter dans la mêlée politique; le clergé prépare ainsi les représailles qui suivront la victoire des républicains[478]. Mais cette victoire, il faut la remporter; il faut se réveiller de la funeste sécurité où le vieux libéralisme somnole depuis 1830. Attention, Français! dit About: «Jusqu'au mois d'août 1870, vous avez cru que vous étiez le peuple le plus guerrier de l'Europe, et vous avez été surpris sans défense par les Allemands. Jusqu'à la même époque, vous avez cru que vous étiez le peuple le plus éclairé, le plus libéral, le plus philosophe du monde, et vous vous êtes laissé surprendre par les cléricaux. Les Allemands vous ont poussés jusqu'à la Loire, les cléricaux jusqu'à la superstition du Sacré-Cœur... Il faut redevenir soldats et libéraux[479]».
[477] «Traités de Turc à More par les évêques, espionnés et affamés par la légion pullulante des moines, ils suivent en droiture leur petit bonhomme de chemin, faisant autant de bien qu'ils peuvent, quêtant dans la maison du riche pour soulager les pauvres, conseillant les uns, consolant les autres...» (7 avril 1875).
[478] «Le clergé nous fait peur, non pour nous, mais pour lui». Comment cette caste, étrangère à la science, à l'esprit moderne, à la famille, au patriotisme, peut-elle «défier follement 36 millions d'hommes qui la nourrissent et qui tiennent son sort entre leurs mains?» (11 octobre 1873).
[479] 10 août 1875.
Les autres collaborateurs du _XIXe Siècle_ prenaient aussi part à la guerre anticléricale. Viollet-le-Duc, par exemple, s'en occupa souvent, et montra comment des hommes tels que lui s'étaient vus obligés de défendre leurs idées et leur foi laïque[480]. Bientôt lu par une partie de la bourgeoisie, gagnant une clientèle chaque jour plus nombreuse par l'esprit et la verve de ses rédacteurs, le journal convertissait à l'anticléricalisme des hommes jusque là indifférents. Sarcey vit venir à son aide une foule de correspondants bénévoles; de toute la France il recevait des récits de querelles locales, des documents, des exemplaires de brochures pieuses, d'appels à la dévotion. Les catholiques, de leur côté, s'efforçaient de lui tendre des pièges, en lui envoyant des documents forgés de toutes pièces. Mais à part quelques rares mésaventures, About et Sarcey avaient un flair qui les protégeait contre les supercheries[481].
[480] «Si nous en sommes venus, nous autres, gens modérés et d'âge, d'étude et de travail, en dehors des brigues des partis, disposés à tenir compte des difficultés pratiques attachées au gouvernement des hommes et à la gestion de leurs affaires, à demander la séparation des Eglises et de l'Etat, et à tout faire légalement pour l'obtenir, c'est qu'on nous y a contraints, qu'on nous gêne dans notre foi--car nous aussi avons la nôtre.» (24 janvier 1876). Cf. sa définition du parti clérical (27 décembre 1874).--Cf. Gout, _Viollet-le-Duc_, 1914, p. 133 sqq.
[481] Sarcey, _Mes procès de presse_ (_Revue Bleue_, 1896).
La satire contre les prêtres et les moines répondait à une tradition française trop ancienne pour ne pas séduire de nombreux écrivains. Pour n'en citer qu'un, de talent médiocre, mais supérieur encore à Sarcey par l'érudition spéciale qu'il avait acquise, Paul Parfait présenta au public une collection considérable de faits et de documents dans trois volumes, _L'arsenal de la dévotion_, _Le dossier des pèlerinages_, _La foire aux reliques_. Je ne m'arrêterai qu'au second de ces livres. Une première partie expose comment se fonde un sanctuaire privilégié: c'est la Vierge qui indique l'endroit, non plus par une statuette miraculeuse, comme c'était l'habitude au moyen âge, mais par une apparition. Ainsi naquirent la Salette et Lourdes; ainsi ont essayé récemment de grandir d'autres sanctuaires, les uns avec succès, comme Pontmain dans la Mayenne, les autres avec de piteux résultats, comme Saint-Palais dans les Basses-Pyrénées. Puis on obtient du pape certaines faveurs honorifiques. Le sanctuaire une fois créé, connu, il s'agit de le faire fonctionner. On organise pour cela une confrérie, dont le recrutement est confié aux «zélateurs» et «zélatrices»; on commence une propagande active, dont le modèle nous est donné par l'activité infatigable et variée des missionnaires d'Issoudun. On répand des brochures, des litanies, des cantiques, des neuvaines, des prières, et aussi des médailles, des statuettes. On énumère toutes les grâces obtenues dans tel sanctuaire, parce que les fidèles y ont apporté d'abondantes offrandes. On multiplie les miracles négatifs, tels que la protection accordée contre la maladie à des gens qui, pour des raisons naturelles, n'ont pas été malades. Il y a des saints spécialistes, qui ne guérissent qu'une catégorie de maladies. Quant aux reliques, elles pullulent; les fragments d'os se multiplient à l'infini. Comme certains pays s'enrichissent par leurs mines de charbon ou d'étain, Rome a dans ses catacombes des mines de saints où s'approvisionne la dévotion des deux hémisphères.
Entre le journal quotidien et le livre sérieux et compact il y avait place pour la brochure courte à bon marché. Ce fut un des grands instruments de la propagande politique dans les années qui suivirent 1870, parce que l'état de siège, établi à Paris et dans quelques grandes villes, gênait les audaces de la presse périodique. Diverses collections de brochures furent donc fondées par les divers partis; parmi celles de gauche, les principales étaient la Bibliothèque démocratique, la Bibliothèque ouvrière, la Bibliothèque de la Société d'instruction républicaine, l'Education populaire, l'Ecole mutuelle. C'étaient avant tout des livres de propagande républicaine, destinés à glorifier la Révolution, la démocratie, le gouvernement du peuple par lui-même, à rappeler les méfaits de la royauté ou de l'Empire, à présenter l'esquisse des réformes nécessaires. Mais il y en avait d'autres consacrés à combattre le parti clérical[482]. Le grave Schœlcher, par exemple, l'émancipateur des noirs, s'efforça de montrer que la famille et la propriété, dont les cléricaux se proclamaient les défenseurs, avaient trouvé leur ennemi le plus dangereux dans le christianisme: l'affaire Mortara laisse deviner quel compte il tient de la famille; les essais communistes des premiers chrétiens, les malédictions contre les riches, les déclamations puériles sur le prêt à intérêt prouvent comment il entend le respect de la propriété[483]. Un poète, Leconte de Lisle, prit part également à la lutte: son pamphlet détaille les discussions soulevées par les hérétiques, de manière à laisser voir la puérilité de ces controverses[484], ou bien il énumère avec une froide ironie les mérites des grands saints et des grands papes[485].
[482] Voici quelques titres: Morin, _Séparation de l'Eglise et de l'Etat, La confession_; Cayla, _La fin du papisme. L'histoire de la messe_; Andreï, _Les Jésuites_; Sauvestre, _L'éducation cléricale_; Jules Simon, _L'instruction gratuite et obligatoire_. Cayla et Morin (sous le pseudonyme de Miron) s'étaient déjà fait connaître avant 1870 par leurs ouvrages antichrétiens. Sur les collections de brochures démocratiques v. l'_Univers_, 8, 13 et 18 janvier, 31 mars 1874.
[483] Schœlcher, _La famille, la propriété et le christianisme_, 1873.
[484] «Dans notre impartialité, nous engageons fortement les esprits libres à n'ajouter aucune foi aux calomnies probables des Pères, et les catholiques à croire pieusement qu'ils ont dit vrai.» (_Histoire populaire du christianisme_, 1871, p. 16).
[485] Saint Antoine «était extrêmement ignorant, ayant toujours refusé d'apprendre à lire et à écrire. Il avait vécu quinze ans dans un sépulcre, en Egypte, avant d'aller au désert. On ne saurait mener une vie plus édifiante» (p. 24).--«Ce grand pape (saint Grégoire-le-Grand) fit abattre les statues, les arcs de triomphe et autres monuments de l'ancienne Rome.» (p. 51).
Ainsi, tandis que l'Assemblée Nationale essayait d'assurer une fois de plus à l'Eglise l'alliance et la protection de l'Etat, une campagne ardente, menée à la fois par les politiques et les intellectuels, s'adressant à la bourgeoisie comme au peuple, fortifiait l'opposition contre cette alliance désormais flétrie du nom odieux de cléricalisme.