CHAPITRE X
La victoire des républicains
Le vote des lois de 1875 régla au profit de la République la question constitutionnelle. Vaincus sur ce terrain, les partis de droite unirent leurs efforts pour la défense de l'Eglise et menèrent à bien la loi sur l'enseignement supérieur. Les républicains redoublèrent d'hostilité contre un clergé qui leur faisait ouvertement la guerre; ils comprenaient d'ailleurs que le peuple viendrait à eux pour éviter le gouvernement des curés. «Si nous sommes devenus impopulaires, a dit plus tard un conservateur, c'est moins en qualité de monarchistes qu'en qualité de cléricaux»[486]. La question religieuse prit ainsi, à l'approche des élections législatives de 1876, une importance qu'elle n'avait plus eue depuis juillet 1830.
[486] De Meaux, _Souvenirs politiques_, p. 303.
Les discours de Gambetta montrent comment les chefs du parti républicain menèrent la lutte contre le cléricalisme. Il commença en 1872 la série de voyages et d'allocutions qui allait contribuer si puissamment à organiser ce parti, à lui donner un programme et une discipline. Un de ses premiers discours déjà, prononcé à Saint-Julien le 2 octobre 1872, prédit que les partis monarchiques iraient se fondre dans le parti clérical[487]. C'était devancer l'avenir; en 1872 la monarchie était possible, bientôt elle parut probable. Aussi Gambetta laissa-t-il pendant quelque temps la question cléricale au second plan. Son journal, la _République française_, traitait surtout de la politique générale; mais des chroniques sérieuses et approfondies sur toutes les grandes découvertes de la physique ou de l'histoire naturelle prouvaient quel intérêt il attachait à l'éducation scientifique de la France. Après l'échec de la restauration monarchique et l'achèvement de la Constitution, Gambetta revint à la lutte contre le cléricalisme[488]; elle tient une place dans tous les discours prononcés par lui à l'approche des élections. A Lille, par exemple, le 6 février 1876, quinze jours avant le scrutin, il souhaita la formation d'une majorité «libérale»; un des principaux traits du libéral, c'est de ne pas tolérer que le clergé se transforme en faction politique, soufflant la haine et la calomnie. Reprenant l'idée qu'avait exprimée Challemel-Lacour, l'orateur demanda quelle considération conserverait la France dans le monde si elle demeurait, seule des grandes nations européennes, soumise à l'esprit ultramontain[489].
[487] Ce parti, disait-il, «est l'ennemi de toute indépendance, de toute lumière et de toute stabilité»; il n'y aura bientôt plus en présence que «les démocrates républicains et les cléricaux».
[488] Le 20 août 1875 il annonçait à Ranc l'intention de faire dans son journal «une campagne suivie contre les cléricaux» et le priait de réunir des documents sur leur œuvre en Belgique (Ranc, _Souvenirs_, p. 273).
[489] Il faut, disait-il, que la prochaine Chambre «se lève devant le monde et dise: Me voilà! Je suis toujours la France du libre examen et de la libre pensée!»
Tous les candidats républicains tenaient le même langage. Ils rencontraient un chaleureux accueil dans les masses populaires qui attendaient avec impatience le moment de chasser du pouvoir la majorité réactionnaire[490]. Le 20 février, les électeurs se prononcèrent contre le «gouvernement des curés». En attendant le second tour, Gambetta, dans son discours de Lyon (28 février), montra les groupes conservateurs de l'Assemblée Nationale divisés sur toutes les grandes questions politiques, mais unis par l'esprit clérical; et plus que jamais il insista sur la nécessité de réagir contre cet esprit. Le scrutin de ballottage confirma les résultats du premier tour.
[490] «La pensée d'être associés, par le vote prochain, à la fondation de la République, suscitait dans l'esprit et dans le cœur des populations un véritable mouvement très près de l'enthousiasme.» (De Marcère, _La présidence du maréchal Mac-Mahon_, 1907, p. 259).
Les élus républicains avaient promis de reviser aussitôt la loi de 1875 et de restituer à l'Etat la collation des grades, réservée par l'Assemblée Nationale à des jurys mixtes où l'enseignement libre avait sa part; mais le projet de Waddington, voté par la Chambre, échoua devant le Sénat. La Chambre avait d'ailleurs d'autres soucis non moins importants; et Gambetta, devenu président de la commission du budget, se passionnait pour les questions financières. Prenant conscience des responsabilités imposées par le pouvoir, il obtint le maintien de l'ambassade près du Saint-Siège et, à cette occasion, parla des ménagements dûs à la clientèle catholique de la France au dehors[491]. Mais les questions irritantes revenaient souvent: un jour c'était le prince Napoléon qui, à la grande colère de la droite, rejetait la perte de l'Alsace-Lorraine sur le parti clérical[492]; une autre fois, c'était la majorité républicaine tout entière qui s'unissait dans un même élan d'indignation pour protester contre le refus des honneurs militaires aux chevaliers de la Légion d'Honneur enterrés civilement[493]. Hors de la Chambre, les républicains s'appliquaient à préparer par l'initiative privée les organes de l'éducation laïque, en attendant que la loi vînt à leur aide. On créait des écoles, des bibliothèques populaires, on formait de nouvelles sociétés affiliées à la Ligue de l'enseignement.
[491] Séance du 10 novembre 1876. Il dut répondre, dans cette même séance, à une attaque violente de Keller contre l'ambassadeur d'Italie à Paris.
[492] 24 novembre 1876.
[493] 2 décembre 1876.
Cette activité se heurtait à une ardeur égale dans les partis de droite. Ceux-ci avaient surmonté le découragement causé par les élections; si la Chambre était contre eux, ils pouvaient compter sur le Sénat et sur le président de la République. Leur chef religieux, Dupanloup, essaya de regagner les modérés, les hommes du centre qui avaient contribué au succès de la gauche. Le journal la _Défense_, dont les fondateurs suivaient son inspiration, publia, comme il l'indiquait lui-même, une suite à ses avertissements de 1866, de 1867, de 1869. Selon sa méthode constante, il montrait le péril religieux conduisant au péril social; de nombreuses citations empruntées aux journaux de gauche ou aux petites brochures confirmaient sa thèse[494]. Adversaire des catholiques intransigeants, l'évêque laissa entendre qu'il n'approuvait pas les revendications de leurs congrès. Il est faux, continuait Dupanloup, qu'on s'attaque seulement au cléricalisme; c'est la religion que les républicains ont visée dans les programmes électoraux de 1876. «Et à l'aide de ces programmes de haine contre l'Eglise, ils ont vaincu, et ils sont les maîtres, et ils ont tellement saturé le peuple de leurs croyances et de leurs passions irréligieuses, qu'aujourd'hui la chose est faite, et voilà leur république identifiée avec la haine du christianisme, avec la guerre acharnée contre la Religion». Il est temps que les modérés se réveillent et cessent d'être les alliés, les dupes du radicalisme.
[494] _Où allons-nous?_ (extrait de la _Défense_). Il cite particulièrement _Science et conscience_ de Viardot et _La famille_ de Schœlcher.
La droite se montra plus combative encore lorsque Dufaure, bourgeois conservateur venu sur le tard à la république, fut remplacé à la présidence du conseil par Jules Simon, l'ancien membre de l'Internationale, classé comme démagogue[495]. Avec lui, point de ménagements à garder; on le vit dans le réveil des manifestations en faveur du pouvoir temporel des papes. Le Parlement italien discutait la loi Mancini, contre laquelle Pie IX protesta publiquement; divers prélats français firent écho à sa protestation par des mandements virulents, au risque d'amener des difficultés entre la France et l'Italie. Aussi les quatre groupes de gauche à la Chambre s'entendirent-ils pour interpeller le ministère. La discussion fut ouverte le 3 mai 1877 par Leblond, représentant du centre gauche. Nous ne venons, disait-il, combattre ni la religion, ni le clergé, mais un groupe politique «qui, sentant le terrain se dérober sous ses pas, comprenant que ses prérogatives sont menacées par l'esprit moderne, veut reconquérir de gré ou de force la situation qu'il a compromise et que, par sa faute, il aura bientôt perdue». Ce groupe dirige le parti clérical, parti puissant, fortement organisé, qui prend les enfants dès l'école primaire, et les tient séquestrés dans ses collèges, ses cercles, afin de les préparer au combat contre le siècle; ce parti est dangereux pour le pays, comme le prouvent ses manifestations contre l'Italie.
[495] «Les hommes de ma génération n'ont qu'à consulter leurs souvenirs d'enfance pour y retrouver l'impression d'angoisse qui, en décembre 1876, s'empara de milieux sages par excellence, à la nouvelle que, dans un cabinet demeurant d'ailleurs à peu près identique, la présidence passait de M. Dufaure à ce farouche jacobin qui avait nom Jules Simon.» (Lanzac de Laborie dans le _Correspondant_, 10 février 1909).
Jules Simon répondit à Leblond par un discours long, habile, mais embarrassé: il déplut à la gauche en prodiguant les louanges au clergé; il déplut à la droite en critiquant les comités catholiques et en affirmant que le pape n'était pas prisonnier au Vatican[496].--Gambetta lui répondit le lendemain. Il déclara nécessaire de «signaler et dénoncer, sous le masque transparent des querelles religieuses, l'action politique d'une faction politique»; ce sont les mêmes hommes, en effet, qui mènent la politique réactionnaire et l'agitation cléricale. Ils ont pu mobiliser en quelques jours tous leurs adhérents pour soutenir la protestation de Pie IX; ces audaces ne rencontrent pas de résistance, car le mal clérical s'est profondément infiltré dans les classes dirigeantes. Le Sénat impérial en 1865 entendait encore les avertissements de Bonjean et de Rouland, et plus tard le beau langage de Darboy; aujourd'hui le gallicanisme est défunt, et pas un prélat n'oserait protester contre le langage que vient de tenir l'évêque de Nevers. Le Concordat est un contrat bilatéral, dont les obligations s'imposent à l'Église comme à l'Etat. Le suffrage universel est indigné contre les cléricaux; «et je ne fais que traduire, concluait l'orateur, les sentiments intimes du peuple de France en disant du cléricalisme ce qu'en disait un jour mon ami Peyrat: «Le cléricalisme, voilà l'ennemi».
[496] Jules Simon protesta particulièrement contre un article de la _Défense_, où l'on affirmait que Mac-Mahon lui avait imposé des engagements formels sur la question religieuse.
L'ordre du jour voté par la Chambre[497] décida l'entourage de Mac-Mahon à provoquer le renvoi de Jules Simon, et le ministère du duc de Broglie prit le pouvoir. Il comprit le danger d'apparaître comme le protégé des évêques et l'ennemi de l'Italie. Dès le 16 mai, une dépêche fut affichée à la Chambre, annonçant que le nouveau ministère voulait la paix et qu'il était résolu à réprimer les menées ultramontaines; comme Gambetta le fit ironiquement remarquer le lendemain, c'était précisément ce qu'avait demandé l'ordre du jour des gauches[498]. On put constater aussi pendant quelques semaines que la presse conservatrice faisait preuve d'une modération inaccoutumée, quand elle parlait des mesures à prendre en faveur de l'Église. Les républicains de toutes nuances affirmèrent qu'il y avait là une tactique perfide, uniquement destinée à tromper les électeurs. Gambetta insista là-dessus le 16 juin, dans le débat qui eut lieu à la Chambre après la prorogation, avant la dissolution: il montra Jules Simon congédié pour avoir osé dire que le pape n'était point prisonnier. Puis il ajouta: «Un cri a traversé la France, un cri que vous entendrez bientôt, un cri qui reviendra, qui sera la libération, qui sera le châtiment, le cri: C'est le gouvernement des prêtres! C'est le ministère des curés, disent les paysans».
[497] «La Chambre,--considérant que les manifestations ultramontaines, dont la recrudescence pourrait compromettre la sécurité intérieure et extérieure du pays, constituent une violation flagrante des lois de l'Etat.--Invite le gouvernement, pour réprimer cette agitation anti-patriotique, à user des moyens légaux dont il dispose».
[498] La lettre de Mac-Mahon à Decazes (17 mai), l'invitant à conserver le ministère des affaires étrangères, disait aussi que la politique extérieure ne serait point changée.
Alors s'engagea la grande campagne de presse et de propagande qui devait durer jusqu'aux élections du 14 octobre. Les républicains avaient un programme quasi-conservateur: maintien de la Constitution et du régime parlementaire, lutte contre le pouvoir personnel, confirmation du vote rendu l'année précédente par le suffrage universel, voilà ce qui remplissait leurs discours ou leurs articles. La question religieuse tenait dans les discussions une place presqu'aussi grande qu'en 1876 et mettait les partisans du gouvernement dans un embarras visible. Ils affirmèrent que le ministère ne subissait point la domination du clergé: le dédain que lui témoignaient Louis Veuillot et ses amis semblait justifier leur thèse; mais d'un autre côté plusieurs évêques lui apportaient un appui avoué, compromettant. Un ministre, Fourtou, repoussa publiquement l'accusation de cléricalisme; le président de la République, dans son message du 20 septembre, ne parla pas de l'Église, et, dans son message du 12 octobre, nia qu'elle eût une influence politique[499]. Mais l'archevêque de Bourges accueillait Mac-Mahon par une allocution qui put être comparée à celle de Quélen en 1830; l'archevêque de Bordeaux n'était pas moins ardent. Dans divers diocèses les évêques recommandèrent aux curés de prendre une part active aux élections[500]. A la requête du Père Picard, supérieur des Assomptionnistes, un rescrit de Pie IX ordonna des prières pour demander au ciel un vote favorable à la religion[501]. Quels meilleurs arguments pouvait-on fournir aux candidats républicains? Littré, quelques semaines avant le scrutin, déclara que le 16 mai n'était pas une entreprise royaliste, mais cléricale[502]. Il ajouta que cette fois les transactions, qui avaient ordinairement ses préférences, devenaient impossibles: «on nous a déclaré une guerre d'extermination; et il faut bien que, nous aussi, nous allions jusqu'au bout». La victoire demeura aux 363.
[499] V. la _République française_, 27 août, 21 septembre, 2 et 13 octobre 1877. «Non, disait le message, le gouvernement, si respectueux qu'il soit envers la religion, n'obéit pas à de prétendues influences cléricales, et rien ne saurait l'entraîner à une politique compromettante pour la paix».
[500] _Ibid._, 30 juillet, 14 septembre, 4, 5 et 10 octobre 1877.
[501] La _République française_ remercia le pape «au nom de la gaîté française..., d'entraîner le bon Dieu du côté des candidats de la réaction» (1er octobre).
[502] «L'opinion ne s'y est pas trompée, et ce qui se faisait a été appelé populairement œuvre de curés... Il est vrai que les partis monarchiques n'ont pas suggéré le 16 mai (ils le disent hautement), et qu'il a été annoncé par le parti clérical au dehors et au dedans, avant que l'on soupçonnât seulement qu'un pareil péril menaçait la situation. Il est vrai encore que le radicalisme noir, qui était si patent et si bruyant peu auparavant, s'est tu à l'instant même et est devenu latent.» (_De l'établissement de la troisième République_, p. 407).
Le maréchal de Mac-Mahon céda aux volontés du suffrage universel; l'avènement du ministère Dufaure consacra la victoire du régime parlementaire. La nouvelle Chambre et le nouveau cabinet eurent fort à faire pour effacer l'œuvre du 16 mai, pour rendre la direction des services publics à des fonctionnaires de gauche. Quant au travail législatif, il fut ajourné; on savait que le Sénat possédait une majorité de droite, on savait aussi, par les résultats des élections municipales, que le premier renouvellement triennal en janvier 1879 ferait passer la majorité de droite à gauche; le parti victorieux résolut donc d'attendre cette date pour aborder la réalisation de son programme. On pouvait du moins, en attendant, formuler ce programme, le préciser, le rendre populaire dans toute la France. Les républicains s'y appliquèrent pendant l'année 1878, autant que le permettaient les soucis causés par la question d'Orient et le congrès de Berlin[503].
[503] Il y eut pendant cette année une vive polémique provoquée par la célébration du centenaire de Voltaire, au sujet de laquelle Dupanloup interpella le gouvernement (21 mai 1878). Gambetta disait à ce propos: «Je me sens l'esprit assez libre pour être à la fois le dévot de Jeanne la Lorraine et l'admirateur et le disciple de Voltaire» (cité par Daniel, _L'année politique 1878_, p. 110).
Dans cette propagande la première place revint à Gambetta, que le triomphe électoral de 1877 mettait à l'apogée de sa popularité. La question cléricale ne tenait plus dans ses discours une place prépondérante, mais elle y reparaissait très souvent, témoin le discours prononcé par lui à Romans le 18 septembre 1878. Il insiste sur le péril causé par «l'accroissement de l'esprit non seulement clérical, mais vaticanesque, monastique, congréganiste et syllabiste». Les cléricaux ont profité des crises de la France pendant le XIXe siècle pour conquérir successivement l'instruction primaire, secondaire et supérieure: «il y a ceci de particulier dans leur histoire, que c'est toujours quand la patrie baisse que le jésuitisme monte». Les républicains respectent les opinions religieuses et philosophiques de tous, ils respectent le clergé; mais ils pensent que l'État doit appliquer les lois, toutes les lois, mettre fin aux défaillances qui se sont multipliées depuis le second Empire, supprimer les faveurs injustifiées faites aux prêtres, telles que l'exemption du service militaire.
Les élections sénatoriales de janvier 1879 eurent le résultat prévu. La majorité républicaine, maîtresse du Parlement, se sentit assez forte pour imposer à Mac-Mahon la révocation des grands chefs réactionnaires qui dirigeaient la magistrature et l'armée. Le ministère Dufaure le comprit. Une lettre publique de l'évêque d'Angers, protestant contre l'idée de révoquer certains procureurs généraux, fut connue en même temps que le refus opposé par Mac-Mahon aux destitutions de commandants de corps d'armée[504]. L'opinion publique rapprocha les deux faits, et l'élection de Jules Grévy apparut comme une nouvelle défaite du cléricalisme.
[504] Charles Bigot écrivait à ce propos: «Nous le demandons à tous les vrais catholiques, à tous les honnêtes gens, est-ce de la religion que cette intrusion du prêtre dans la politique, que ces agitations naissantes pour troubler le repos public, que ces prétentions d'un évêque de dicter ces arrêtés au ministre de la justice?... Le prêtre est sorti de son église; il faut qu'il y soit ramené et tenu sous bonne garde.» (_Dix-neuvième siècle_, 31 janvier 1879).
Les républicains arrivés au pouvoir allaient-ils transformer le régime légal de l'Église en France? A la fin de l'Empire, nous l'avons vu, la séparation de l'Église et de l'État rencontrait une faveur générale chez les hommes de gauche, depuis les libéraux modérés tels que Prévost-Paradol jusqu'aux révolutionnaires intransigeants qui firent la Commune. Mais depuis 1871 il n'en fut plus de même. A peine pourrait-on citer un républicain catholique, Pradié, qui ait osé présenter à l'Assemblée Nationale un projet de séparation, sans être soutenu par aucun parti. Les événements de 1870 et de 1871 venaient de prouver la force de l'Église, l'attachement des populations au clergé; les républicains, n'attendant leur triomphe que du vote libre des électeurs, ne songèrent plus à proposer un bouleversement aussi complet des mœurs et des coutumes traditionnelles. Cette puissance du clergé leur faisait penser aussi qu'il serait peu sage de renoncer, en supprimant le Concordat, au moyen d'intervenir dans le choix des évêques. Comme les libéraux de 1830, les républicains de 1871 renoncèrent à la séparation, qui laisserait l'État désarmé en présence du clergé légitimiste.
On peut remarquer cette prudence chez les deux penseurs que nous avons déjà vus occupés à seconder, par la discussion philosophique, l'activité pratique des républicains. Au commencement de 1875 Littré admet l'utilité de la séparation, mais en ajoutant: «La question n'est pas venue; elle viendra. Les esprits n'y sont encore préparés ni d'un côté, ni de l'autre[505].» Après la victoire des républicains en 1876, le désir passionné d'écarter de leur voie tous les obstacles, toutes les causes de discorde le rendit plus modéré; la séparation, dit-il, n'est pas un principe, mais une mesure politique «toujours subordonnée aux circonstances de temps, et de lieu[506]». Littré prit part à la bataille contre le 16 mai; après le triomphe définitif de janvier 1879, le philosophe rappela aux vainqueurs qu'ils pourraient s'aliéner le suffrage universel par leurs fautes[507]. Parmi ces fautes il comptait le vote prématuré de la séparation.
[505] _De l'établissement de la 3e République_, p. 327.
[506] _Ibid._, p. 394.
[507] «Le passé entier prouve que cette adhésion est conditionnelle, qu'il n'est point attaché à la république par une foi comparable à la foi religieuse ou à la _loyauté_ (c'est le mot) des Anglais pour leur monarchie et qu'on jouerait gros jeu à croire qu'il pourrait la vouloir malgré les fautes des républicains» (_ibid._, p. 454).
Renouvier arriva, pour des motifs différents, aux mêmes conclusions dans ses articles de la _Critique philosophique_. Il avait paru favorable au principe de la séparation, tout en insistant sur les dangers qu'elle présentait[508]. Ses objections devinrent plus sérieuses en 1875. Maintenant, disait-il, que l'Eglise est devenue par le concile du Vatican une puissance autocratique, il ne faut pas que l'Etat se laisse dominer par elle; la séparation absolue étant impossible, c'est le droit commun des associations qu'on doit appliquer. «Dans le droit commun, l'Etat est nécessairement juge par ses organes... L'Etat ne saurait sans abdiquer renoncer au droit éminent de soumettre à des conditions toutes les associations possibles qui se forment dans son sein»[509].--Renouvier revint sur ce problème quelques mois avant le 16 mai. Les démocrates qui veulent la séparation, dit-il, devraient se demander quels seront ensuite les rapports réels de l'Eglise et de l'Etat. Si la séparation se fait comme l'Eglise le demande, elle seule jouira de toutes les libertés et, ne perdant que les sommes inscrites au budget, subjuguera la société par les forces dont elle dispose. Si la séparation se fait comme les républicains le désirent, la liberté de l'Eglise ira de pair avec la liberté universelle; ce sera un motif de colère chez le clergé qui ne veut pas la liberté pour autrui; mais il conservera toujours l'avantage que possède une société fortement organisée en face d'individus isolés. Saura-t-on lui opposer des fondations laïques, des unions d'action morale, des instruments d'éducation? L'œuvre est difficile. Donc il convient de réfléchir avant de se lancer dans une aventure grosse de conséquences dangereuses[510].
[508] Les congrégations, dit-il, deviendront redoutables si elles reçoivent une pleine liberté financière. «Je suis très loin de vouloir conclure contre la séparation: je la crois juste, nécessaire, inévitable et pure question de temps». Mais il faut en discerner les conséquences (1re année, II, p. 39).
[509] 4e année, II, p. 23.
[510] 5e année, II, p. 193. Divers articles de la _Critique religieuse_ développent la même thèse. L'exemple de la Belgique, si menacée par l'ultramontanisme, prouve que la formule de l'Eglise libre dans l'Etat libre est pleine de dangers (II, p. 8 sqq). Cf. III, p. 209.
Le langage des philosophes était entendu par les hommes politiques, comme le montre l'évolution qui se fit chez Gambetta. Pendant plusieurs années il avait placé la séparation parmi les réformes que réclamait le parti républicain[511]; elle figure encore dans le discours où il présente aux électeurs de 1876 le programme du «radicalisme légal»[512]. Mais sa fougueuse attaque du 4 mai 1877 contre les menées cléricales renferme une adhésion formelle au maintien du Concordat[513]. Après la victoire obtenue sur les hommes du 16 mai, l'élection de Léon XIII, que Gambetta nommait «un opportuniste sacré», dut fortifier chez lui ces tendances. Tout le parti opportuniste allait désormais y rester fidèle. Paul Bert surtout en 1883 exposa devant la Chambre et le pays la politique à suivre[514]. Les partisans de la séparation, disait-il, ne s'entendent pas sur un projet précis: l'un veut accorder à l'Eglise une indemnité pour les anciens biens du clergé, l'autre lui attribue des avantages transitoires; celui-ci entend qu'elle ne reçoive plus rien de l'Etat, mais laisse les départements et les communes libres de lui payer des subventions; celui-là ne concède cette liberté qu'aux particuliers. L'Eglise, affirment les uns, fera désormais tout ce qu'elle voudra; l'Eglise, répondent les autres, demeurera toujours soumise à une surveillance légale. En présence de tant d'opinions contradictoires, il faut reconnaître que la séparation de l'Église et de l'État est jusqu'ici une simple formule, dépourvue des études exactes qui pourraient la faire aboutir. En fait, continue Paul Bert, le Concordat de 1801 ne contient que des institutions dont la société laïque peut s'accommoder pendant longtemps encore. Ce sont les gouvernements postérieurs qui, tous faibles ou complices, ont accordé au clergé quantité d'avantages nouveaux, financiers et autres, et fait de lui une puissance redoutable. Il faut revenir sur ces mesures, mettre fin à ces empiétements, surtout en supprimant les congrégations et en retirant aux séminaristes l'exemption du service militaire. Il faut, ce qui est plus important encore, développer en France un état d'esprit nouveau, par l'enseignement laïque et la liberté de la presse. Quand toutes ces mesures seront prises et entrées dans les mœurs, «alors il sera possible, sans danger, de donner satisfaction complète aux principes, de décider légalement l'indépendance complète du domaine civil et du domaine religieux».
[511] V. son discours de Saint-Quentin, le 16 novembre 1871. Dans ce même discours Gambetta, comme les libéraux de 1820, exprime sa sympathie pour le curé de village, pour le desservant, et l'invite à imiter les curés de la Constituante.
[512] Discours de Bordeaux, 13 février 1876.
[513] «Quant à moi, qui suis partisan du système qui rattache l'Eglise à l'Etat.--Oui, j'en suis partisan, parce que je tiens compte de l'état moral et social de mon pays...»
[514] Un extrait de son rapport à la Chambre (paru au _Journal Officiel_ comme annexe du procès-verbal de la séance du 31 mai 1883) et ses articles du _Voltaire_ sont reproduits dans son livre, _Le cléricalisme_, p. 150 sqq.
Le parti radical n'admettait point ces tergiversations et ces lenteurs. Le vote immédiat de la séparation lui apparaissait comme le seul moyen de dénouer l'antagonisme formidable qui divisait les Français[515]. Borner l'effort des républicains vainqueurs à chasser les jésuites lui semblait une pure duperie. «Le péril clérical, disait M. Clemenceau à ses électeurs, consiste dans l'union de deux forces absolument ennemies, l'Eglise et la société civile. Il n'y a qu'une manière de résoudre définitivement la question cléricale, c'est de séparer l'Église de l'État, et de proclamer la liberté d'association. Au lieu d'aboutir sur ce point, nous tournons le dos à la véritable solution. Le gouvernement prétend séparer certains éléments du clergé, qui auraient des doctrines incompatibles avec les principes de la société civile, des autres qui auraient des doctrines compatibles. Mais le clergé ne veut pas de cette distinction, il s'est élevé comme un seul homme pour défendre les congrégations[516]». La politique opportuniste fut longtemps préférée par les électeurs à la politique radicale.
[515] Hector Depasse montrait, après la défaite du 16 mai, les difficultés de la situation: «Nous, les vainqueurs du jour, de quelque côté que nous nous retournions, nous sentons les liens du cléricalisme si fortement entrelacés autour de tous nos membres, que nous ne pouvons nous en défaire et qu'en vain nous cherchons les portes de la liberté.» (_Le cléricalisme_, p. 229). Pour lui, la séparation, tout en offrant de grands dangers, demeure le remède nécessaire. «Du jour de la séparation datera le véritable affranchissement de notre conscience nationale.» (p. 246).
[516] Discours du 11 avril 1880, cité dans Daniel, _L'année politique 1880_, p. 166.
S'il y avait là pour l'avenir une source de luttes intestines, tous les républicains se mirent d'accord depuis 1879 pour détruire la puissance politique de l'Eglise en France. Ils étaient encouragés par les théoriciens, les écrivains qui, allant jusqu'au bout de leur pensée, attaquaient avec le cléricalisme la religion catholique elle-même. Victor Hugo, qui apparaissait alors à tous comme le prophète de la démocratie, opposait continuellement à la religion du Christ, source d'amour et de bonté, le catholicisme des papes, source de fanatisme et de cruauté. _L'Année terrible_ avait ainsi présenté, dans un contraste saisissant, le Dieu des prêtres et celui des libres croyants[517]. Ces idées reparurent, exprimées avec plus de passion encore, dans _Religions et Religion_. Mais le déisme des vieux démocrates ne satisfaisait pas les partisans radicaux de la libre pensée. La franc-maçonnerie, où se groupaient tant de républicains notables, retentissait toujours de ces discussions. Ceux qui avaient voulu, avec Massol, faire écarter la formule impliquant la croyance en Dieu ne perdaient pas courage. L'association, un peu inerte après la guerre de 1870, avait repris force et vie depuis le désastre des monarchistes. En 1875 une loge parisienne, la Clémente Amitié, s'illustrait en accueillant parmi ses membres Littré, puis Jules Ferry. La mort de Massol n'avait point arrêté ses disciples. Bientôt ils proposèrent, au nom de la liberté de conscience, d'effacer la phrase qui reconnaissait le Grand Architecte de l'Univers. Ils rencontrèrent encore une fois une vive opposition; mais le 16 mai, en inquiétant la franc-maçonnerie, en fermant plusieurs loges, fortifia le parti des novateurs. L'assemblée générale du Grand-Orient, ouverte le 10 septembre 1877 au plus fort de la lutte électorale, décida de supprimer l'ancien texte cher aux déistes et de le remplacer par ces mots: «Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine. Elle n'exclut personne pour ses croyances». Le Grand-Orient demeura désormais fidèle à cette déclaration de principes, malgré l'opposition du Suprême Conseil Ecossais et malgré l'irritation de la franc-maçonnerie anglaise qui rompit avec lui[518].
[517] «A un évêque qui m'appelle athée».
[518] V. le _Monde maçonnique_, année 1877.
Si la franc-maçonnerie se mêlait de plus en plus à la vie politique, on voyait d'autre part des philosophes universitaires, complètement éloignés de la lutte quotidienne, consacrer de graves et longues études à dénoncer les erreurs et les prétentions de l'Eglise. Ainsi Burnouf, ancien directeur de l'Ecole d'Athènes, dans son livre sur _Le catholicisme contemporain_ (1879), montra comment le clergé s'était peu à peu séparé du monde par son éducation, par ses doctrines, par sa politique. La société laïque, émancipée par la science, a dû se constituer sur des bases nouvelles, tandis que la théocratie romaine a désormais pour objet inévitable «la lutte contre la civilisation, c'est-à-dire contre les éléments sociaux qui font qu'un homme est citoyen et en mérite le nom[519]».
[519] P. 362. Burnouf avait été précédé par Tissot, professeur à la Faculté de Dijon, dans son livre sur _Le catholicisme et l'instruction publique_ (1874).