‹ Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècleChapitre 21 sur 28 · CHAPITRE XI

CHAPITRE XI

L'organisation de l'école laïque

Si les républicains de gouvernement écartaient la séparation, ce fut pour consacrer leur force à une tâche qui leur semblait plus pressante, l'organisation de l'enseignement laïque. Tous avaient promis de reviser la loi de 1875 sur l'enseignement supérieur, de restituer à l'Etat la collation des grades; ce que la majorité sénatoriale de droite avait refusé, la majorité de gauche devait l'accorder sans peine. Dans l'enseignement secondaire, la plupart voulaient retirer le droit d'ouvrir des collèges aux congrégations non autorisées, c'est-à-dire aux jésuites. Enfin l'essentiel, c'était de créer l'enseignement primaire. Dès la fin de l'Empire tous les républicains, tous les démocrates avaient demandé qu'il fût gratuit et obligatoire; dès ce moment aussi, la plupart avaient déclaré qu'il devait être laïque. Après 1870, on se remit à l'œuvre avec d'autant plus d'ardeur que chacun répétait la fameuse formule: «c'est le maître d'école allemand qui a vaincu». Le patriotisme ordonnait d'instruire la nation; la politique républicaine exigeait que tous les futurs électeurs, que toutes les femmes aussi apprissent à lire.

En attendant l'intervention de l'Etat, l'initiative privée avait commencé déjà sous l'Empire à travailler pour l'école laïque. Le mérite en revenait principalement à Jean Macé. Il avait trente-trois ans quand survint la révolution de 1848. «Je n'oublierai jamais, a-t-il dit, l'impression étrange, mélange de joie folle et de terreur secrète, que me fit l'apparition subite du suffrage universel[520]». Le sort de la France était remis aux volontés d'une multitude ignorante: il fallait avant tout faire l'éducation de ce «maître inculte». Jean Macé entreprit d'abord l'éducation politique du peuple par la presse: le 2 décembre l'obligea de s'enfuir, d'aller se cacher à Beblenheim en Alsace, où il devint professeur dans une pension de jeunes filles. C'est là, dans ce village inconnu, qu'il retrouva bientôt l'occasion d'agir. Une circulaire ministérielle de 1860 avait recommandé à tous la création de bibliothèques communales: Jean Macé ouvrit celle de Beblenheim et provoqua des fondations pareilles dans les communes du Haut-Rhin. Bientôt il aborda une œuvre plus importante. Il avait assisté à Liége au congrès de la Ligue de l'enseignement fondée par les libéraux belges; un article de lui dans l'_Opinion Nationale_, paru le 25 octobre 1866, demanda pourquoi la France n'aurait point une Ligue du même genre. Immédiatement arrivèrent trois souscriptions, envoyées par un conducteur au chemin de fer, un tailleur de pierres et un sergent de ville; ces adhésions populaires émurent Jean Macé, qui passa décidément à l'acte. Il apportait à l'œuvre de précieuses qualités, la foi dans l'instruction, la bonne humeur, une persévérance qui ne se laissait rebuter par aucun échec, l'art de susciter les initiatives individuelles. La Ligue devait observer la neutralité politique et religieuse. La neutralité politique fut réelle: aussi la Ligue, propagée par les républicains, rencontra-t-elle le patronage de plusieurs préfets impériaux. Mais le clergé s'attaqua aussitôt à la Ligue; l'évêque de Metz donna le signal en 1867, bientôt suivi par Dupanloup, ce qui valut à la Ligue l'appui des loges maçonniques. Elle se sentait assez forte au commencement de 1870 pour instituer, sur l'initiative partie de Strasbourg, un pétitionnement national en faveur de l'instruction primaire obligatoire[521].

[520] _La Ligue de l'enseignement à Beblenheim_, p. 5.

[521] Tous les documents sur l'histoire de la Ligue pendant l'Empire ont été réunis par Jean Macé dans _La Ligue de l'enseignement à Beblenheim_.

La guerre chassa Jean Macé d'Alsace et le força de transporter le siège de la Ligue à Paris. Le cercle parisien de l'association avait été fondé par un collaborateur digne de lui, Emmanuel Vauchez, aussi actif et plus belliqueux: tous les deux étaient républicains et déistes, Vauchez croyant comme Jean Reynaud à la pluralité des existences dans des planètes différentes. L'association renonça désormais à la neutralité politique et se proclama républicaine. Tandis que Jean Macé parcourait la France et prêchait la lutte contre l'ignorance, Vauchez renouvela la pétition en faveur de l'instruction primaire gratuite et obligatoire. Les républicains l'appuyèrent, tandis que les évêques prenaient l'initiative d'une pétition contraire. Le 19 juin 1872 la Ligue put présenter à l'Assemblée Nationale 847.000 signatures, que d'autres suivirent encore. C'était un beau succès dans un pays qui ne possédait pas la liberté d'association, et qui n'était point accoutumé aux campagnes de ce genre. La Ligue demanda également l'avis des conseils municipaux sur l'obligation, la gratuité, la laïcité: les conseils qui répondirent favorablement représentaient plus de la moitié de la population française. Malgré l'hostilité du clergé, malgré les difficultés multipliées par le gouvernement après le 24 mai ou le 16 mai, les fondations locales se multiplièrent aussi. Des cercles, des «sociétés républicaines d'instruction» propagèrent le «sou des écoles laïques» ou le «sou contre l'ignorance», fondèrent parfois des écoles et plus souvent des bibliothèques, bibliothèques bourgeoises où l'on payait une cotisation assez élevée, ou bibliothèques populaires destinées surtout aux ouvriers, ou bibliothèques régimentaires bien accueillies par l'armée[522].

[522] V. Dessoye, _Jean Macé et la fondation de la Ligue de l'enseignement_; Compayré, _Jean Macé et l'instruction obligatoire_.

Les hommes politiques républicains secondèrent de leur mieux ceux qui cherchaient l'argent nécessaire à ces fondations. Les chefs du parti ne dédaignèrent pas d'aider par des conférences l'œuvre du Sou des écoles laïques. Gambetta, dont la parole faisait recette, alla en 1877, avant le 16 mai, prononcer des allocutions au profit de plusieurs bibliothèques ou caisses scolaires; il continua en pleine crise, le 10 juin suivant. Même activité après la victoire, pendant cette année 1878 où les républicains se préparaient à prendre le pouvoir. Nous voyons le grand orateur, le 27 janvier, recommander à ses électeurs de Belleville une quête pour l'école; le 16 juin, il fait l'éloge d'une bibliothèque populaire, car la démocratie «doit se préoccuper avant tout, par dessus tout, de l'instruction, de l'éducation»; le 20 octobre il préside une conférence de Martin Nadaud, faite au profit de la bibliothèque populaire du XXe arrondissement; le 22 décembre, il accompagne Spuller faisant une conférence au profit des écoles du IIIe arrondissement[523]. Tous ses grands discours politiques mettaient au premier rang des réformes à réaliser l'organisation de l'école primaire; il l'avait dit en 1871[524]; le discours-programme de Romans en 1878 répéta les mêmes exhortations[525]. Les parlementaires de tous les groupes républicains tenaient le même langage; les journaux de gauche les encourageaient à l'action. Le parti républicain se mit à l'œuvre aussitôt après que Jules Grévy eut remplacé Mac-Mahon[526].

[523] V. ces allocutions au tome VIII de ses _Discours_.

[524] «La plus pressante, la plus urgente de toutes les réformes» est l'instruction obligatoire, gratuite, «et, permettez-moi le mot, quoiqu'il ne soit pas fort à la mode, absolument laïque» (Saint-Quentin, 16 novembre 1871).

[525] «Il faut que cette question soit la passion de tous les députés républicains».

[526] Au lendemain de cette élection, Sarcey disait: «L'école laïque, purement, sévèrement laïque, c'est la grande question du moment; c'est la plus importante de toutes celles qui s'agitent à cette heure.» (_Dix-neuvième Siècle_, 6 février 1879).

Dans le premier ministère formé sous le nouveau Président, le portefeuille de l'instruction publique fut confié à Jules Ferry. La tâche qui lui incombait ne le surprit point, car il s'y préparait depuis longtemps. De bonne heure il avait proclamé son hostilité contre l'esprit d'intolérance de l'Église, tout en louant l'œuvre jadis accomplie par elle[527]. Et d'autre part, il disait en 1870, avant la guerre, dans une conférence publique: «Quant à moi, lorsqu'il m'échut ce suprême honneur de représenter une portion de la population parisienne dans la Chambre des députés, je me suis fait un serment: entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous les problèmes, j'en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que j'ai d'intelligence, tout ce que j'ai d'âme, de cœur, de puissance physique et morale, c'est le problème de l'éducation du peuple»[528]. Depuis lors, tout en intervenant sans cesse dans la politique générale, Jules Ferry n'avait jamais oublié cet engagement; il possédait ainsi la compétence nécessaire. La clarté de son esprit, sa puissance de travail, son caractère énergique faisaient de lui l'homme approprié à cette grande tâche; gardant le même portefeuille dans cinq cabinets différents, il put suivre et faire aboutir les réformes conçues et préparées par lui. Les radicaux, tout en les trouvant incomplètes, ne portèrent pas leur opposition sur ce point; mais la droite, à la Chambre comme au Sénat, déploya une ardeur passionnée contre les lois nouvelles, reprenant à propos de chaque article, de chaque amendement, la bataille perdue dans la discussion générale. Je ne veux pas analyser ces débats en détail: il suffira de résumer les discours prononcés par les deux principaux rédacteurs des lois scolaires, Jules Ferry qui les proposa, et Paul Bert qui en fut le rapporteur devant la Chambre.

[527] V. son discours de 1855, à la conférence des avocats, où il rappelle l'hostilité du clergé contre l'affranchissement des protestants sous Louis XVI (_Discours_, I, p. 16). Dans sa conférence de 1870, il affirme avoir pour le christianisme «une admiration historique très grande et très sincère».

[528] _Discours_, I, p. 287. Il glorifie Condorcet comme le prophète du nouveau système d'éducation. Ferry avait adopté la doctrine d'Auguste Comte, le disciple de Condorcet.

Ferry a le double souci de réaliser les principes de 1789 et de défendre l'État. L'État est le représentant de la nation, l'interprète de la volonté générale: à lui le devoir de surveiller l'enseignement, à lui le droit de le régler par ses lois. Il ne saurait se désintéresser entièrement des systèmes. Les partisans intransigeants de la liberté d'enseignement veulent «un État qui se croise les bras devant toutes les doctrines». Cependant aucun d'eux n'admettrait un enseignement tendant à la négation de la patrie; or il y a aussi «une patrie morale, un ensemble d'idées et d'aspirations que le gouvernement doit défendre comme le patrimoine des âmes dont il a la charge»[529]. Les principes de 1789 sont le fondement de la société française moderne; il faut en assurer l'enseignement. La république doit se défendre contre ceux qui veulent mettre en péril l'unité française; elle doit remplir cette mission tout de suite et résolument, car c'est à leur début que les gouvernements sont le plus forts[530].

[529] Discours du 26 juin 1879.

[530] «Si la République n'agit pas à cette heure où elle est toute puissante; si elle ne profite pas de ce maximum de force qui appartient à tout gouvernement nouveau pour se mettre en état de défense, quand le fera-t-elle?» (discours d'Epinal, 23 avril 1879).

L'ennemi à combattre, continue Ferry, c'est le cléricalisme. Il a sa force principale dans les congrégations, et parmi celles-ci la plus dangereuse est celle des jésuites: c'est là qu'il faut frapper. La République, en agissant ainsi, ne fera pas une chose nouvelle, inouïe, elle continuera les traditions de la France d'autrefois[531]. Dans celle-ci, la société civile était bien armée pour tenir tête à l'esprit jésuitique; elle avait une royauté absolue, les Parlements soutenus par la bourgeoisie, une grande partie du clergé. Aujourd'hui les disciples de Loyola ne trouvent devant eux que des gouvernements d'opinion, faibles et fragiles, une bourgeoisie atteinte par les doctrines cléricales, un clergé asservi[532]; l'article 7, qui leur interdit l'enseignement, apparaît comme une chose monstrueuse inventée de nos jours, alors que les royalistes de 1830 en ont toujours imposé l'application[533]. Les jésuites, eux, n'ont pas changé depuis le XVIe siècle; ils considèrent toujours l'État comme subordonné à l'Église, et leurs idées sont professées dans les Universités catholiques. Leurs collèges se servent de livres faits pour inculquer aux enfants la haine de la France moderne[534].

[531] «Il y a des jougs que la vieille France chrétienne n'a jamais voulu subir, des idoles devant lesquelles elle ne s'est jamais prosternée: et l'on attend que la France libérale se jette à leurs pieds, confuse et repentante!» (discours au concours général, 4 août 1879).

[532] 27 juin 1879.

[533] Sénat, 15 novembre 1880.

[534] Jules Ferry cita de nombreux extraits des livres scolaires trouvés chez les jésuites par les inspecteurs de l'enseignement, ceux du P. Gazeau, de l'abbé Courval, de Charles Barthélemy (26 juin 1879).

Les élèves instruits par de tels maîtres ne seront-ils pas tout différents de ceux qui ont appris dans les maisons universitaires à connaître, à aimer la France contemporaine? «La jeunesse qui sort de là, élevée dans l'ignorance et dans la haine des idées qui nous sont chères, songez qu'elle va se heurter, dès les premiers pas dans la vie, contre une autre partie de la jeunesse française, élevée à une autre école, chauffée à un foyer bien différent, sortant de ces classes agricoles ou populaires qui révèrent 1789 comme une délivrance et la société moderne comme un idéal; et voyez-vous, dans un prochain avenir, ces deux camps opposés l'un à l'autre dans toutes les voies de l'activité, dans tous les ordres de fonctions, dans l'armée, dans la magistrature, dans l'industrie, dans toute la vie civile[535]?»

[535] Discours d'Epinal, 23 avril 1879.

Combattre le cléricalisme et le jésuitisme, dit encore Ferry, ce n'est point s'attaquer au catholicisme. La République respecte trop la volonté du pays pour commettre une faute pareille[536]. Le peuple a combattu au 16 mai le gouvernement des curés, car il y a chez les paysans français deux partis pris bien arrêtés: l'un c'est de ne point souffrir que l'Église mette le pied dans la politique, l'autre, c'est de laisser l'Église maîtresse chez elle[537]. Les radicaux, lorsqu'ils proposent d'interdire au clergé l'enseignement à tous les degrés, ne font qu'une manifestation stérile[538]. De même ils ont tort de demander la séparation de l'Église et de l'État; mais la droite fera sagement de ne pas les aider en méconnaissant les obligations du régime concordataire[539]. Le Concordat s'applique seulement au clergé séculier, dont la République n'a point à se défier[540]. Au contraire, elle doit le défendre contre l'invasion du clergé régulier[541]. L'État doit même aider à la formation du clergé; voilà pourquoi les Facultés de théologie ont leur raison d'être. On dit que l'État neutre n'a point à s'en occuper; mais cette apparente inconséquence est bonne et utile. «Le dogme aux Églises, la science à l'État: c'est une question de frontière, étant bien entendu que, dans les matières mixtes, l'État, par cela même qu'il est l'État, détermine en dernier ressort la frontière qu'il a charge de défendre[542]».

[536] «Attaquer le catholicisme, se mettre en guerre avec la croyance du plus grand nombre de nos concitoyens, mais ce serait la dernière et la plus criminelle des folies» (27 juin 1879).

[537] 6 juillet 1879.

[538] _Ibid._ (réponse à Madier de Montjau).

[539] «Vous n'êtes pas pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat: restez dans le régime concordataire, mais ne vous flattez pas de cumuler les avantages de l'Eglise d'Etat avec les libertés de la séparation» (Sénat, 15 novembre 1880).

[540] «Pourquoi ces 50.000 prêtres, en immense majorité fils de la charrue et du sillon, enfants de 1789, maudiraient-ils 1789?» (6 juillet 1879).

[541] «Il ne faut pas que le clergé se trouve tout à coup submergé, noyé par l'invasion d'un clergé régulier innombrable, et que l'on voie passer l'autorité, la richesse, la direction des consciences, des mains du clergé séculier, du clergé d'Etat lié avec l'Etat par un contrat, aux mains d'un clergé irresponsable et généralement étranger» (15 novembre 1880).

[542] Discours à l'inauguration des bâtiments de la Faculté de théologie protestante (7 novembre 1879).

Jules Ferry entreprit de réorganiser l'enseignement public à tous les degrés. Le Conseil supérieur de l'instruction publique subit une transformation profonde: composé désormais de professionnels de l'enseignement ou de membres des corps savants, il comprit, à côté des membres choisis par le ministre, les délégués élus par les fonctionnaires eux-mêmes. Au point de vue politique, ce qu'on remarqua surtout dans cette nouvelle loi, ce fut l'exclusion des ministres des cultes. Jules Ferry la justifia en demandant qu'on laissât les questions pédagogiques aux personnes compétentes, et en montrant que les bons ministres de l'instruction publique, depuis Guizot et Villemain jusqu'à Duruy et Jules Simon, avaient été des professeurs[543]. Il obtint assez facilement gain de cause. Les difficultés furent moindres encore lorsqu'il s'agit de restituer à l'Etat la collation des grades, comme le réclamaient depuis 1875 tous les républicains, même les modérés comme Jules Simon.

[543] Discours du 19 juillet 1879 à la Chambre, du 30 janvier 1880 au Sénat. Il y présente un résumé sévère de l'œuvre accomplie par le Conseil supérieur tel que l'avait formé la loi Falloux.

Pour l'enseignement secondaire, il n'y avait pas de réforme aussi urgente à réaliser. Jules Ferry était un grand admirateur de l'Université: il aimait son esprit laïque et cette tradition de large tolérance qui permettait aux professeurs de toutes les opinions d'y vivre en bons termes; il vanta la façon dont ces hommes, généralement pauvres, pratiquaient leur devoir[544]. Mais l'Université, délivrée d'une tutelle gênante, maîtresse du Conseil supérieur de l'instruction publique, devait rajeunir ses méthodes, réduire la part faite au latin, aux exercices purement scolaires. La réforme de 1880 répondait aux désirs du ministre qui affirma, non sans illusion, qu'elle rendrait de nouveaux changements inutiles pour longtemps[545]. La création de l'enseignement secondaire des jeunes filles compléta son œuvre; elle fut décidée par la loi du 21 décembre 1880, malgré des attaques violentes, et malgré les craintes de certains hommes de gauche qui ne prévoyaient pas le succès rapide et général des lycées et des collèges de jeunes filles. Quant à l'article 7, qui excluait de l'enseignement secondaire les jésuites, on sait quelles polémiques passionnées il souleva. Le centre gauche dissident, mené par Dufaure et Jules Simon, le fit échouer au Sénat; le ministre, sur l'invitation expresse de la Chambre, appliqua aussitôt les anciennes lois sur les ordres religieux. Ce fut l'origine des décrets de 1880, qui entraînèrent des exécutions à main armée; pendant quelques mois on ne parla que de couvents forcés, de magistrats du parquet démissionnaires, de procès devant toutes les juridictions. Ce fut une agitation bruyante, mais sans profondeur, comme l'attestèrent les élections des conseils généraux en 1880 et les élections législatives de 1881[546].

[544] 19 juillet 1879. La société laïque, disait-il, peut se glorifier de cet exemple: «après avoir sécularisé toutes les institutions, on peut dire qu'elle a sécularisé la vertu».

[545] V. ses discours au Conseil supérieur en 1880.

[546] «L'émotion ne fut pas de longue durée; elle ne s'étendit guère au-delà des régions où les exécutions avaient eu lieu. La rancune ne fut durable et profonde que parmi les catholiques ardents et militants» (Jules Simon, _Dieu, patrie, liberté_, p. 227).

C'est à l'enseignement primaire que Jules Ferry consacra surtout ses efforts. Il était ici aidé, porté par l'intérêt ardent que tous les démocrates manifestaient pour l'école. Chaque jour de nouvelles communes offraient des terrains, demandaient la subvention promise par le gouvernement à celles qui bâtiraient les maisons scolaires. Le ministre signalait avec joie cet élan de la démocratie rurale: «elle a eu l'ambition de construire des écoles comme, il y a vingt ans, elle avait celle de construire des églises[547]». On criait contre les frais des «palais scolaires»; il répondait qu'un vestiaire, un préau couvert étaient réclamés par l'hygiène, et qu'il était bon de faire durable et solide cette grande institution nationale. Mais dans ces maisons nouvelles, quels principes allaient présider à l'enseignement? C'est ici que le ministre eut à soutenir un combat incessant pour faire triompher les idées chères au parti républicain. La gratuité de l'enseignement fut dénoncée comme un trompe-l'œil par l'évêque d'Angers. Sans doute, répondit Jules Ferry, la gratuité n'est pas absolue, puisqu'il faut toujours payer l'enseignement; ce n'est pas non plus un principe nécessaire, car les mœurs et l'état financier de chaque pays doivent dicter ici la solution. Mais aujourd'hui le pays veut la fin des abus produits par la distinction entre élèves gratuits et payants; «il importe à une société comme la nôtre, à la France d'aujourd'hui, de mêler, sur les bancs de l'école, les enfants qui se trouveront, un peu plus tard, mêlés sous le drapeau de la patrie[548]».

[547] 23 décembre 1882.

[548] 13 juillet 1880. Jules Ferry montra que les ministres de l'Empire, Duruy et Bourbeau, avaient préparé le régime de la gratuité.

Pour l'obligation comme pour la gratuité, Jules Ferry eut l'avantage d'obtenir l'appui des républicains modérés qui suivaient Jules Simon. Les faits étaient là pour établir la nécessité de combattre l'analphabétisme. La «Statistique comparée de l'enseignement primaire de 1827 à 1877» lui permit de montrer que, malgré les progrès accomplis depuis un demi-siècle, 624.000 enfants au moins demeuraient privés de tout moyen d'instruction, et que la France comptait au moins 15% d'illettrés, plus que n'importe quelle nation voisine. L'obligation lui paraissait destinée surtout à créer des mœurs nouvelles: l'obligation pour les communes, instituée par la loi de 1833, n'a fait sentir que peu à peu ses bons effets; l'obligation des familles produira des résultats semblables. Le parti de l'Eglise a tort de combattre l'obligation par défiance de l'esprit humain[549].

[549] «Votre principe est qu'il vaut mieux ne pas lire que de lire des livres qui ne sont pas bons, c'est-à-dire qui ne sont pas conformes aux doctrines que vous défendez. Eh! bien, nous ne sommes pas ainsi, et nous disons: la première chose est de savoir lire, et c'est la première chose, quand même on devrait apprendre à lire dans le Rosaire de Marie ou dans la Bible de Royaumont. Nous disons cela parce que nous croyons à la rectitude naturelle de l'esprit humain, au triomphe définitif du bien sur le mal, à la raison et à la démocratie; et vous, vous n'y croyez pas» (20 décembre 1880).

Beaucoup plus violentes furent les controverses à propos de la neutralité scolaire, ou de l'enseignement moral et religieux qu'on donnerait aux enfants. La neutralité scolaire est impossible, disaient les uns, car un homme digne de ce nom ne sera jamais neutre, et, s'il l'est, il ne pourra vraiment accomplir sa tâche d'éducateur. La neutralité promise, disaient les autres, n'existera point dans la réalité, ce ne sera qu'un déguisement hypocrite de l'irréligion et de l'athéisme. La neutralité peut exister, répondit Ferry, puisque l'Université la pratique depuis longtemps; dans l'enseignement secondaire, c'est l'aumônier seul qui a charge d'enseigner la religion. Il en sera de même dans l'enseignement primaire. L'instituteur ne sera plus obligé de donner l'instruction religieuse; ce sera l'affaire du curé. La sécularisation de l'école, ainsi accomplie, continuera l'œuvre commencée depuis 1789. Il y a deux cents ans déjà que Bacon et Descartes ont sécularisé le savoir humain; la Révolution a sécularisé le pouvoir civil. Toutes les institutions particulières, le mariage par exemple, ont subi l'une après l'autre le même changement; aujourd'hui le moment est venu de séculariser l'école. Les évêques disent que l'enseignement religieux doit rester obligatoire parce que la majorité du peuple français est catholique; avec cet argument des majorités on reviendrait vite à une religion d'Etat. L'enseignement religieux subsistera, mais donné par le prêtre; l'école restera neutre. Distinguons d'ailleurs la neutralité confessionnelle de la neutralité philosophique. C'est la première qu'il s'agit de mettre dans la loi. La seconde s'impose moins: le maître enseignera la doctrine qu'il préfère, sans qu'il y ait un intérêt social qui prescrive de lui en imposer une; le gouvernement évitera l'esprit sectaire, celui qui interdit les essais de morale indépendante, comme celui qui veut à tout prix «séparer l'enseignement moral de toute notion dogmatique sur l'origine et la fin des choses». En fait, la plupart des membres de l'enseignement public sont spiritualistes[550].

[550] Discours du 2 décembre 1880. Il est faux, ajoute Ferry, de prétendre «que nous voulons faire une école dans laquelle il sera défendu de prononcer le nom de Dieu».

Le duc de Broglie affirma qu'on ne pourrait point enseigner à l'école primaire une morale séparée de la religion. Cette morale existe, lui répondit Jules Ferry; laissons de côté les hautes conceptions métaphysiques sur lesquelles théologiens et philosophes discutent depuis 6.000 ans: «il s'agit de ne montrer aux jeunes intelligences que cette véritable et pure lumière qui, depuis l'origine du monde, suivant une grande parole, est la lumière qui éclaire tous les hommes[551]». Les penseurs ont montré depuis longtemps que, malgré les divergences concernant l'origine et la fin des choses, il existe une morale, marchant et progressant avec l'humanité. Les instituteurs sauront enseigner «la bonne, la vieille, l'antique morale humaine[552]». On réclame à droite l'enseignement de la «morale religieuse»; cette expression fut inventée en 1819, à propos d'une loi sur la presse, malgré de Serre qui déclarait ne pas la comprendre. Jules Simon a prouvé que cette formule équivalait à «religion positive» et devait être écartée[553]. Mais quand Jules Simon réclame l'enseignement des «devoirs envers Dieu», lui aussi propose une formule vague et dangereuse. Le Dieu des chrétiens n'est pas celui de Descartes et de Spinoza. L'instituteur chargé d'enseigner ces devoirs deviendra ainsi un professeur de religion, forcément en conflit avec le vrai professeur, avec le curé. Laissons à celui-ci les devoirs envers Dieu, à l'instituteur la morale séculière et laïque. «Il ne s'agit pas ici de voter pour ou contre Dieu: on ne vote pas Dieu dans les Assemblées[554]».

[551] Sénat, 10 décembre 1880.

[552] 10 juin 1881.

[553] 2 juillet 1881.

[554] 4 juillet 1881.

Ferry écartait donc le prêtre de l'école; il ne voulait même pas l'y laisser venir faire le catéchisme, pour éviter les conflits entre l'instituteur et le curé[555]. Mais en retour l'école ne devait jamais insulter les croyances religieuses; l'instituteur coupable d'une pareille faute mériterait une punition aussi sévère que celui qui battrait ses élèves[556]. Le ministre ne manqua pas, dans une lettre célèbre adressée aux instituteurs, de préciser leur devoir: «Au moment, dit-il, de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s'il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu'il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire; si non, parlez hardiment[557]». Le ministre leur conseillait aussi, en termes non moins pressants, d'éviter la politique, du moins «la politique de parti, de personnes, de coterie», et d'assurer à la nation, sous un gouvernement démocratique mobile et changeant, «un corps enseignant digne, stable, durable[558]».

[555] Dans cette rencontre, disait-il, l'un apporterait «la raideur et l'âpreté de ceux qui sont récemment affranchis, et l'autre, l'amertume des pouvoirs récemment dépossédés» (11 mars 1882).

[556] 16 mars 1882.

[557] Lettre du 17 novembre 1883.

[558] Discours au second congrès pédagogique, 19 avril 1861.

En organisant ainsi l'enseignement primaire public, Jules Ferry entendait laisser la liberté à l'enseignement primaire catholique. Mais il fit supprimer le privilège attribué à la lettre d'obédience, parce qu'il était juste d'exiger de tout instituteur ou institutrice, congréganiste ou laïque, le modeste brevet qui suppose le minimum de connaissances nécessaire pour instruire des élèves. Quant à retirer aux congrégations autorisées le droit d'enseigner, jamais il n'en exprima l'idée[559].

[559] «J'ai toujours pensé que l'œuvre du gouvernement de la République n'est point une œuvre de sectaires; que nous n'avons ni le devoir ni le droit de faire la chasse aux consciences... Oui, nous avons voulu la lutte anticléricale, mais la lutte antireligieuse, jamais! jamais!» (Sénat, 10 juin 1881).

Dans ces longs débats de quatre années, un des principaux auxiliaires de Jules Ferry à la Chambre fut Paul Bert. Tandis que le ministre s'appliquait surtout à défendre ses projets de loi, Paul Bert, plus libre, se plaisait à prendre l'offensive, à dénoncer les prétentions et les erreurs des cléricaux: avec une précision impitoyable de savant, le professeur de la Sorbonne résumait leurs écrits, multipliait les citations, montrait les conséquences pratiques de leurs doctrines[560]. Cette ardeur belliqueuse n'était pas sans gêner parfois Jules Ferry. Paul Bert combattit aussi par le livre et, comme Pascal et Montlosier, s'en prit à la morale des jésuites. Pascal avait puisé dans Escobar et Sanchez; Paul Bert, étudiant les œuvres du théologien le plus en faveur dans la Compagnie vers 1880, fit connaître au grand public les règles formulées par le P. Gury, avec de nombreuses dérogations, et les cas de conscience bizarres prévus par lui. La préface de ce livre est un cri de guerre contre le jésuite[561]. Le fougueux savant évoque l'image de ce que serait le parfait élève de la Compagnie. Fiancé, il peut rompre ses engagements, abandonner même la jeune fille qu'il a rendue mère; ami d'un mourant, il peut désobéir aux dernières volontés de celui-ci; frère, il peut dépouiller son frère d'une part de succession qui lui revient; joueur, il peut tricher; commerçant, toutes les ruses malhonnêtes lui sont permises. Toujours il trouve un docteur de la Compagnie pour autoriser les compensations occultes, pour déclarer que tel méfait n'est pas une faute théologique[562].

[560] V. ses discours et ses conférences dans _Le cléricalisme_ (1900).

[561] «Voyez ce qu'il a fait de tous ceux sur qui il a mis la main... La noblesse française, si vive, si fière, si généreuse malgré sa légèreté, cherchez-la, tout affadie, sans ressorts, bardée non plus de fer, mais de scapulaires et de cordons bénits. Et cette bourgeoisie au robuste et sage esprit, amoureuse de travail, de progrès et de liberté, voyez-la, impuissante, épeurée, livrée à toutes les réactions. Et ils allaient saisir la magistrature, ils étendaient la main vers l'armée, ces deux sauvegardes d'une nation! Ah! il était temps vraiment qu'on ouvrît les yeux!» (_La morale des jésuites_, préface).

[562] _Ibid._, préface. Paul Bert est heureux de constater que «depuis trois siècles, pas un seul Français ne s'est assez imprégné de l'esprit jésuitique pour mériter le rang de Général».

Contre les moines en général, Paul Bert emploie non seulement l'invective, mais l'ironie. Sa conférence du 28 août 1881 fourmille de citations puisées dans les _Annales de la Sainte-Enfance_, les écrits sur le curé d'Ars, les brochures destinées à exalter saint Joseph; elle constate aussi que le catéchisme laisse de côté l'amour de la patrie, la morale civique, et ne dit rien sur la liberté, la solidarité, la tolérance[563]. Manger du saucisson le vendredi est un péché plus grand qu'avoir commis vingts délits.

[563] _Le cléricalisme_, p. 59 sqq.

De nombreux écrivains s'associèrent à cette campagne. Pour n'en citer qu'un seul, Edmond Scherer présente en un raccourci vigoureux les défauts du jésuite comme éducateur. Les _Exercices spirituels_ de saint Ignace l'invitent à considérer l'humanité comme partagée entre deux chefs, le Christ et Lucifer, avec deux camps, l'un autour de Jérusalem, l'autre autour de Babylone: singulière pédagogie que celle qui repose sur une conception pareille! Et les Constitutions renferment le fameux _perinde ac cadaver_; voilà tout le jésuitisme. «C'est par la proscription du libre examen qu'il répond à nos besoins de science, c'est par une prédication ascétique qu'il entend nous préparer à la lutte pour l'existence, c'est par l'éloge de l'obéissance passive qu'il s'imagine arrêter l'affranchissement démocratique des sociétés! Et ce sont ces gens-là qui se proposent pour être les maîtres de nos enfants! Des eunuques qui se croient capables de former des hommes![564]»

[564] _Revue politique et littéraire_, 23 août 1879.

L'hostilité de la droite et du clergé contre les lois de Jules Ferry eût été moins redoutable si elle n'avait pas rencontré l'appui d'un groupe de républicains modérés. L'exemple leur fut donné par un catholique de gauche, Etienne Lamy; il voulut montrer à la Chambre que, le cléricalisme ayant perdu la bataille du 16 mai, c'était une faute grave de s'attaquer au catholicisme lui-même. Au Sénat, ces dissidents formèrent un groupe dangereux pour le ministère, surtout avec un chef comme Jules Simon. Le philosophe républicain était partisan de ce libéralisme illimité contre lequel Renouvier avait si souvent mis ses lecteurs en garde; au nom de la liberté, il repoussait les mesures contre les jésuites. En même temps il était déiste: ce contemporain des hommes de 1848 pensait comme eux que l'Etat doit invoquer le nom de Dieu; cet apôtre de la religion naturelle croyait impossible d'enseigner la morale sans base religieuse. Il se distinguait de la droite en approuvant l'instruction gratuite et obligatoire, et se rencontrait parfois avec Ferry dans sa manière de comprendre l'école primaire; mais sa lutte contre la neutralité, contre la laïcité, offrit aux Chesnelong et aux Buffet un appui sérieux. Dans un livre de combat, il montra la campagne anticléricale imposée au gouvernement par l'extrême gauche, et acceptée parce que les opportunistes craignaient de ne plus paraître assez avancés; le ministre de l'instruction publique, désireux de conserver une modération relative, se trouve déjà, selon Jules Simon, débordé par une armée de réserve qui va compromettre son œuvre, car les menaces de ces violents autorisent les adversaires de l'école publique à lui infliger un surnom redoutable, «l'école sans Dieu»[565].

[565] _Dieu, patrie, liberté_, 1883.

La défaite électorale du parti opportuniste en 1885 n'empêcha pas les républicains de continuer son œuvre. Les lois sur l'enseignement furent complétées par une loi nouvelle, qui imposait définitivement aux communes, dans un délai déterminé, la laïcisation des écoles publiques. Pour défendre cette loi, Jules Ferry trouva un continuateur éloquent et actif dans René Goblet. Celui-ci était, par principe, comme tous les radicaux, un partisan de la séparation; mais acceptant le régime préféré par la majorité républicaine, il annonça l'intention d'appliquer loyalement le Concordat. C'est ainsi que, devant le Sénat, il affirmait son droit de suspendre le traitement des prêtres qui avaient agi aux élections contre la République, tout en exprimant le regret d'être contraint à de pareilles mesures[566]. Goblet soutint avec talent devant les Chambres la nouvelle loi scolaire et parvint à la faire adopter par le Sénat, malgré les nouveaux efforts de Jules Simon. Je me bornerai à résumer la dernière passe d'armes entre les deux champions, vers la fin de la discussion, dans les séances des 18 et 20 mars 1886.

[566] «Il n'est pas vrai que la société civile ne puisse pas poursuivre son œuvre sans porter atteinte à la religion. Il n'est pas bon de le dire, il n'est pas bon de le croire, il n'est pas bon de le faire croire. Il n'est pas vrai qu'il n'y ait pas là deux domaines distincts, et que la religion et la société civile ne puissent pas vivre à côté l'une de l'autre, sans empiéter sur leur domaine respectif» (26 décembre 1885).

Cette loi, disait Jules Simon, faite pour exclure définitivement les congréganistes des écoles publiques, est inspirée par trois motifs: on veut la neutralité religieuse, l'apostolat politique, et surtout une revanche contre le clergé. Mais la neutralité religieuse est impossible; l'éducateur ne peut pas enseigner avec dignité s'il cache toujours ses convictions: «l'école neutre est une école déshonorée». L'apostolat politique est néfaste pour l'école: sous l'Empire, les républicains protestaient contre l'obligation imposée aux instituteurs de glorifier Napoléon III; jouaient-ils donc la comédie? Au lieu de prétendre faire de l'instituteur le représentant des idées modernes dans le village, qu'on le laisse être simplement un maître d'école. Enfin la politique de revanche est indigne d'un parti de gouvernement; elle ne doit pas conduire à l'oppression des consciences.--Il est faux, répondit Goblet, que les lois votées depuis quatre ans détruisent la liberté d'enseignement. La république laisse une liberté complète aux écoles privées, mais n'admet plus les ordres religieux à enseigner dans les écoles de l'Etat. Le père de famille est opprimé, dit-on, lorsque, ne pouvant envoyer son enfant à une école libre, il n'a devant lui qu'une école publique étrangère à ses idées; faudra-t-il donc faire entretenir par l'Etat des écoles distinctes pour toutes les variétés d'opinions politiques ou religieuses? On demande aussi que le choix appartienne à la commune; mais que l'école reçoive telle ou telle direction, ce n'est pas là un intérêt communal; c'est une question qui regarde l'initiative privée ou l'Etat. Celui-ci ne peut créer qu'un seul type d'écoles; et comme il impose l'obligation, approuvée par les hommes tels que Jules Simon, il a dû adopter ce correctif de l'obligation qui s'appelle la neutralité. Or le congréganiste ne peut pas être neutre; il a deux maîtres, l'Etat et le supérieur ecclésiastique, et lorsque ces deux maîtres sont en désaccord, c'est au second qu'il obéit. L'apostolat politique doit rester hors de l'école, si l'on entend par ce mot l'apologie des gouvernements; mais il y a place pour un apostolat plus élevé, qui comprend les devoirs envers la patrie et l'explication de la devise républicaine, «liberté, égalité, fraternité». L'enseignement moral doit être, comme Jules Simon l'a si souvent répété dans ses livres, dégagé de toute préoccupation confessionnelle. La revanche contre le clergé, les républicains n'ont pas à la poursuivre; mais placés en présence de la loi de 1850, qui a si profondément aggravé les divisions de la société française, ils veulent restituer à la société civile ce que cette loi lui a pris à tort.

Jules Simon fut soutenu dans sa campagne par ses amis de l'école éclectique. Ces philosophes, habitués par Victor Cousin à rechercher l'alliance des «deux sœurs immortelles», ne pouvaient se résigner à voir l'école séparée de l'Église. Adolphe Franck, rééditant un livre paru vingt ans auparavant, protesta contre des projets nuisibles à la religion[567]. Barthélemy Saint-Hilaire, le fidèle ami de Cousin, s'appliqua également à prêcher la réconciliation: il reconnaissait les erreurs d'une Eglise qui avait exalté le Sacré-Cœur, fait la loi de 1875 et défendu des congrégations illégales, mais les républicains devaient éviter d'y répondre par des fautes semblables; ils devaient se souvenir que l'accord est possible, facile entre la philosophie et la religion[568]. Un autre disciple de l'éclectisme, l'ancien recteur de l'Académie de Paris, Mourier, prenait aussi la plume pour soutenir Jules Simon, pour montrer combien l'enseignement péricliterait s'il était séparé de la tradition religieuse[569].

[567] «L'Etat fait les frais d'une académie de musique, d'un corps de ballet, d'une chaire de chinois, d'une autre de sanscrit. Tous les citoyens qui payent l'impôt contribuent à l'entretien de ces institutions de luxe, quoique bien peu d'entre eux soient en situation d'en profiter. Et l'on refuserait à la masse de la population, aux pauvres, aux humbles, aux ouvriers des villes, aux habitants de la campagne, ce que leur conscience, leur foi, leurs traditions héréditaires réclament le plus impérieusement, une église, un temple où ils puissent se réunir pour prier, un prêtre qui bénisse leur naissance, leur mariage, l'heure de leur séparation d'avec les vivants!» (_Des rapports de la religion et de l'Etat_, avant-propos).

[568] La philosophie vraie, qui est nécessairement spiritualiste, n'a aucune peine à rendre à la religion la justice qui lui est due... Le catholicisme, légitime héritier du passé, est l'institution religieuse et morale la plus féconde que les hommes aient jamais fondée, parce qu'il sait s'améliorer tout en restant fidèle à la tradition.» (_La philosophie dans ses rapports avec la science et la religion_, p. 273).

[569] «République ou monarchie, le gouvernement, quelles qu'en soient les formes et la constitution, a besoin de générations élevées à l'école du respect, et il ne saurait y avoir de respect là ou la morale est indépendante... Telle était l'antique doctrine, celle de l'Université que j'ai servie.» (_Notes et souvenirs d'un universitaire_).

Ce n'était pas un langage semblable qu'on pouvait attendre de Littré ou de Renouvier. Mais l'amour de la République, le désir de consolider le régime nouveau leur faisaient redouter une politique trop agressive à l'égard du clergé. Littré s'expliqua là-dessus, au début de la campagne de Jules Ferry contre la Compagnie de Jésus, dans un article qui fit sensation[570]. Le suffrage universel, disait-il, a manifesté sa volonté en matière de politique religieuse. «Il se porte indifféremment sur des catholiques, sur des protestants, sur des juifs, sur des libres-penseurs, pourvu qu'ils satisfassent à un certain programme qui varie sans doute selon les circonstances, mais qui pourtant a toujours un fond identique, celui de respecter les conditions essentielles de la société moderne telle que l'a faite la Révolution. En revanche, il exclut presque absolument tout ce qui est clérical, ultramontain, jésuite, en d'autres termes tout ce qui professe une hostilité implacable contre l'établissement du régime laïque au sein de l'Etat. D'où vient ce double courant dans une même masse homogène? c'est que, tandis qu'elle a un credo religieux dont elle entend bien ne pas se départir, elle a aussi un credo politique auquel elle tient avec une non moindre détermination... Quelle contradiction! s'écriera-t-on et du côté qui assure que le catholicisme est incompatible avec aucune liberté moderne, et du côté qui soutient qu'il n'est aucune liberté moderne qui ne soit hétérodoxe! Contradiction, soit; mais elle existe, elle vit, elle se meut, elle agit et a des résultats très importants». Littré désapprouvait donc les mesures de combat, les fermetures de couvents, et préconisait les mesures positives, l'organisation de l'école primaire, le développement de l'Université[571].

[570] _Le catholicisme selon le suffrage universel_, réimprimé dans son livre _De l'établissement de la troisième république_.

[571] Littré fait observer à ce propos que, renonçant aux idées enseignées par Auguste Comte, il ne demande plus la suppression de l'Université ni de son budget.

Dans la _Critique philosophique_, Renouvier et Pillon continuaient la guerre contre le papisme et réclamaient toujours un solide enseignement laïque. Leur revue loua les rapports de Paul Bert et son livre sur la morale des jésuites[572]. Mais elle approuva l'article de Littré, en le félicitant d'avoir abdiqué ses anciens préjugés contre l'Université; Pillon adopta la distinction, qu'il ne faisait point jusque-là, entre le catholicisme et le cléricalisme; Renouvier blâma les violences et le fanatisme des radicaux[573]. Les deux philosophes ajoutaient d'ailleurs que le maintien du Concordat, tel que l'avait compris Portalis, impliquait la disparition des ordres religieux non autorisés par l'Etat; ils acceptaient la formule de Paul Bert, «paix au curé, guerre au moine!» Les maîtres du criticisme restaient donc plus combatifs que Littré, tout en se rapprochant de lui. La sympathie croissante de Renouvier pour le protestantisme devait le rendre de plus en plus défiant envers les excès de la libre pensée; mais jamais il ne renia son attachement à l'éducation laïque et ses sympathies pour la lutte contre la théocratie[574].

[572] 9e année, I, pp. 61 et 126.

[573] 9e année, II, pp. 81, 113, 161, 186, 332. _Ibid._, pp. 65 et 209.

[574] A la veille de sa mort, il approuvait la guerre du ministère Combes contre les congrégations, et parlait d'échapper au cléricalisme et à l'athéisme par une religion laïque, le «personnalisme» (_Les derniers entretiens_, recueillis par Prat, p. 99 sqq.).

En somme, la partie négative de l'œuvre de Jules Ferry, la lutte contre les moines, surtout contre les jésuites, ne réussit qu'un moment; la partie positive, l'organisation de l'école laïque, plus difficile en apparence, eut des résultats plus durables. Les lois de 1882 et de 1886 organisèrent l'instruction primaire selon le programme républicain.