CHAPITRE XIII
Le réveil de l'anticléricalisme
La politique d'apaisement semblait porter ses fruits quand éclata l'affaire Dreyfus. Il eût été possible, au début, de la considérer comme un simple litige de droit pénal, comme une erreur judiciaire à vérifier par l'étude minutieuse des circonstances qui avaient accompagné la condamnation; mais elle prit aussitôt les proportions d'une lutte religieuse. Dès que les premiers renseignements furent publiés sur les projets de Scheurer-Kestner, l'antisémitisme provoqua d'ardentes manifestations contre toute pensée d'entreprendre la revision du procès. A la violence déployée par les défenseurs du jugement de 1894 répondit une passion non moins vigoureuse chez leurs adversaires. Les premiers se trouvaient surtout dans les partis de droite, les seconds dans les partis de gauche: si protestants, israélites et libres penseurs demandaient, chaque jour plus nombreux, qu'on fît la révision, les catholiques militants et leurs alliés la repoussaient. Dès le début de 1898, l'Affaire occupa toute la France; pendant quelques années elle devait dominer la vie publique du pays. Dreyfusard ou antidreyfusard, anticlérical ou clérical, ce dilemme se posa partout; les questions religieuses reprirent la première place dans les polémiques du jour.
Parmi les défenseurs de l'esprit laïque, ceux dont la parole fit le plus d'impression furent Emile Zola et Georges Clemenceau. Zola dans sa jeunesse avait écarté de bonne heure les religions positives, en demeurant déiste[602]. Il était arrivé depuis lors à l'agnosticisme complet. Ses articles passionnés stigmatisèrent les méfaits du cléricalisme et de l'antisémitisme, en adjurant la jeunesse de combattre pour la liberté. M. Clemenceau, avec une clairvoyance toujours en éveil, suivait dans ses articles toutes les péripéties, tous les multiples incidents de l'Affaire. Il montrait la coalition redoutable constituée pour empêcher qu'on revînt sur une erreur judiciaire. «Quelle troupe infinie, s'écriait-il, sous la bannière du Sacré-Cœur!» C'est d'abord le clergé, «le clergé enseignant, le clergé prêchant, le clergé journaliste, pamphlétaire, le clergé fabricant, commerçant, exploitant le ciel et la terre, gouvernant les hommes aux fins de sa domination». Ce sont les deux noblesses, l'ancienne et la nouvelle, toutes deux «enjuivées, encanaillées de millions internationaux chrétiennement tondus au nom de l'Evangile sur les foules épuisées du labeur.». C'est la haute juiverie cléricale; c'est la bourgeoisie repentie, «revenue des révolutions pour se réfugier dans les sacristies»; c'est l'armée, dominée par le clergé. «Cependant l'Église, immuable à travers tout, poursuit sa vie, et renouvelle en ce siècle qui vit le dernier bûcher les scènes du moyen âge»[603].
[602] V. une lettre de lui en 1860 (_Lettres de jeunesse_, p. 130): il y affirme sa foi en un Dieu créateur et justicier, voit dans Jésus «un législateur sublime, un divin moraliste».
[603] _L'iniquité_, p. 152 (article du 21 janvier 1898).
Aux élections de 1898 les défenseurs de l'esprit laïque dénoncèrent l'intervention du clergé séculier, plus encore celle du clergé régulier. M. Clemenceau, par exemple, publia la lettre où l'abbé Garnier demandait de l'argent à toutes les supérieures des communautés de France, et la circulaire des Assomptionnistes organisant au grand jour l'action électorale de l'Église[604]. Tous les adversaires du ministère Méline signalèrent aux électeurs le danger clérical; les guesdistes eux-mêmes, tout en se refusant à suivre Jaurès dans sa campagne pour la révision, montrèrent dans les prétentions du clergé le signe d'un retour offensif du capitalisme. La plupart des députés de gauche hésitaient pourtant, à la veille du scrutin, à demander la révision qui demeurait manifestement impopulaire. Pareille crainte ne retint pas les groupements de propagande qui s'étaient formés parmi «les dreyfusards». A leur tête se trouvaient les membres de l'enseignement, professeurs de Facultés, de lycées ou instituteurs, habitués à réclamer des preuves et à faire la critique des affirmations qu'on leur présentait; ils rencontrèrent des adhérents dans la petite bourgeoisie et surtout parmi les ouvriers militants. C'est ainsi que se forma cette alliance entre républicains et socialistes, entre intellectuels et manuels, qui inspira les grandes réunions publiques tenues de 1898 à 1900. De ce rapprochement naquirent aussi les Universités populaires: elles eurent quelques années de vie prospère, grâce à l'enthousiasme des fondateurs, à leur désir passionné d'inculquer au peuple la foi dans la raison humaine, et l'horreur du fanatisme religieux. Une association plus étendue, la Ligue des droits de l'Homme, entreprit de grouper dans la France entière les partisans de ces idées. Survinrent le procès de Rennes, la grâce du capitaine Dreyfus, la loi d'amnistie. «L'incident est clos», avait dit le ministre de la guerre; c'était inexact, mais la détente survenue en 1900, et facilitée par le succès de l'Exposition universelle, permit au gouvernement d'aborder de nouveaux problèmes.
[604] _Ibid._, (7 mars 1898).
Le chef de ce gouvernement, Waldeck-Rousseau, avait depuis longtemps ses idées arrêtées sur la politique religieuse. Elles ne différaient point de celles de Gambetta et de Jules Ferry: comme eux il voulait la laïcité de l'Etat, le maintien du Concordat, le clergé séculier à l'écart de la politique, les congrégations soigneusement surveillées et au besoin réprimées. C'étaient les opinions qu'il avait déjà soutenues en Bretagne avant de devenir député[605]. Ministre en 1883, il combattit devant le Sénat une proposition de Dufaure, en lui reprochant de confondre les associations et les congrégations, de vouloir pour celles-ci les mêmes libertés que pour celles-là, de réduire ainsi beaucoup trop la liberté des associations pour exagérer celle des congrégations; à ce propos il opposait l'association qui fortifie l'individu, qui développe sa personnalité, à la congrégation qui, par les trois vœux imposés à tous ses membres, détruit cette personnalité[606]. Devenu président du Conseil en 1899, Waldeck-Rousseau conservait les mêmes idées; mais cette fois le péril causé par les congrégations lui paraissait plus grand, plus pressant que jamais. Il annonça bientôt à la Chambre qu'il y avait en France «trop de moines ligueurs et de moines d'affaires», et que le gouvernement agirait[607]. Le discours prononcé par lui à Toulouse, le 28 octobre 1900, exposa au pays l'importance de la loi sur les associations présentée par le ministère. Waldeck-Rousseau montrait le développement nouveau des ordres religieux, leur richesse territoriale[608], mais surtout il s'inquiétait de leurs progrès dans l'enseignement. «Dans ce pays, disait-il, dont l'unité morale a fait, à travers les siècles, la force et la grandeur, deux jeunesses, moins séparées encore par leur condition sociale que par l'éducation qu'elles reçoivent, grandissent sans se connaître, jusqu'au jour où elles se rencontreront si dissemblables qu'elles risquent de ne plus se comprendre».
[605] «Nous voulons un clergé national, plus près encore du pays, participant à sa vie, partageant toutes ses émotions, et nous voulons surtout le soustraire à un envahissement progressif, à une influence politique qui ne tend à rien moins qu'à le détourner de l'apostolat religieux pour l'enrôler dans l'armée de la contre-révolution. Les républicains à peine arrivés au pouvoir, nous avons pu voir s'avançant de toutes parts, nous pressant déjà de ses avant-postes, une armée internationale, recrutée dans tous les pays, irrégulière, de tous ordres et de toutes couleurs, se vantant d'avoir l'univers pour patrie, Rome pour capitale et la France pour campement.» (_L'Etat et la liberté_, I, discours du 6 septembre 1880).
[606] «Par l'un de ces vœux, on se détache absolument de ces intérêts considérés comme vulgaires, qui consistent à être propriétaire, en d'autres termes, à travailler à la prospérité de son pays. Par un autre de ces vœux, on se débarrasse de ce que les théologiens ont appelé un second souci. Ce souci, c'est d'avoir une famille, d'appartenir à cette famille, et surtout de vivre pour elle.» Puis vient le vœu d'obéissance. «Or, quand de la personnalité humaine vous avez retranché ce qui fait qu'on possède, ce qui fait qu'on raisonne, ce qui fait qu'on se survit, je demande ce qui reste de cette personnalité» (6 mars 1883).
[607] 11 avril 1900. Il avait déjà tenu à la Chambre un langage semblable le 16 novembre 1899.
[608] D'après lui, la valeur des immeubles possédés par eux dépassait un milliard; cette richesse augmentait encore aux dépens du clergé séculier, car on voyait «l'Eglise de plus en plus menacée par la Chapelle».
La discussion de la nouvelle loi devant la Chambre fut longue et animée. Parmi les partisans des mesures proposées, quelques-uns trouvaient le gouvernement trop timide. M. Viviani déclara qu'on avait tort de vouloir faire une différence entre le clergé séculier, plus national, et le clergé régulier, plus romain; les desservants qui veulent échapper à la tyrannie des évêques, les prélats qui veulent conserver leur autorité sur le bas clergé, tous ont les yeux tournés vers Rome. L'orateur affirmait que l'Etat républicain serait obligé bientôt de renoncer au Concordat, et l'exhortait à opposer son idéal terrestre à l'idéal religieux du catholicisme[609]. Le rapporteur de la loi, Trouillot, maintint comme le ministre la distinction entre le clergé séculier et le clergé régulier; il signala toutes les ruses employées par les congrégations pour tourner les lois et, reprenant la tradition de Paul Bert, il cueillit dans un récent traité de théologie diverses maximes qui prouvaient l'immoralité de la casuistique[610]. Le président du Conseil prit souvent la parole pour défendre son projet. Dans une rapide esquisse historique, il montra les congrégations excitant aux époques les plus diverses l'inquiétude chez tous les gouvernements par leurs richesses et leurs progrès; à la fin du XIXe siècle elles ont constitué une véritable armée, l'armée de la contre-révolution[611]. Quant aux écoles congréganistes, elles enseignent aux enfants le mépris des lois françaises[612]. Waldeck-Rousseau avait soin d'invoquer la tradition des bourgeois gallicans, de citer Lainé, Dupin, car il admirait les formules de ces légistes consommés. Les mêmes arguments reparurent devant le Sénat, et la loi fut promulguée en 1901.
[609] «Si vous trouvez en face de vous, comme M. de Mun vous l'a promis, cette religion divine qui poétise la souffrance en lui promettant les réparations futures, opposez-lui la religion de l'humanité qui, elle aussi, poétise la souffrance, en lui offrant comme récompense le bonheur des générations». Waldeck-Rousseau blâma ce discours qui, disait-il, était pour l'opposition «une véritable bonne fortune» (Sénat, 13 juin 1901).
[610] Chambre, 17 janvier 1901.
[611] Chambre, 21 janvier.
[612] «Qu'apprendra l'enfant dans ces établissements ou aux mains de ces religieux? Il apprendra qu'il y a des lois qui sont méprisables, que la société issue de 1789 n'est qu'un pouvoir passager, précaire et subalterne et qu'il y a, en un mot, une théocratie qui a le droit de reviser ses arrêts» (Chambre, 25 mars 1901).
L'importance prise par ce débat était si grande que la question des «moines» devint la «plateforme» des élections législatives en 1902[613]. Elles assurèrent la victoire du gouvernement et firent arriver à la Chambre une majorité compacte, exaspérée par les attaques des catholiques militants, prête à punir les congrégations de l'appui qu'elles avaient fourni à ces attaques. La retraite volontaire de Waldeck-Rousseau amena au pouvoir Emile Combes, qui fit de la lutte contre le cléricalisme l'objet principal de sa politique. La loi de 1901 fut appliquée de la façon la plus rigoureuse, malgré Waldeck-Rousseau qui se plaignit qu'on eût transformé une loi de contrôle en une loi d'exclusion; des lois nouvelles furent dirigées contre les ordres enseignants; des mesures minutieuses furent adoptées pour liquider les biens des congrégations dissoutes. Le président du Conseil apporta le même soin à surveiller le clergé séculier, à tenir tête au pape. Les autres membres du ministère le secondaient. Le général André, ministre de la guerre, se distingua spécialement par son ardeur. Elle le conduisit à faire constituer des dossiers renfermant des fiches sur les officiers suspects d'opinions réactionnaires et cléricales. La découverte de ces dossiers provoqua un tel soulèvement de l'opinion que le ministre de la guerre dut se retirer; sa démission fut bientôt suivie par celle du cabinet tout entier.
[613] Ces élections furent préparées par une ardente lutte de presse. Comme exemples de la polémique anticléricale dans des journaux départementaux, citons deux livres parus en 1901, _La lutte contre le cléricalisme_ par Meyrac (recueil d'articles parus dans le _Petit Ardennais_) et _L'immoralité de la morale cléricale_ par Cadix (recueil d'articles publiés dans le _Petit Comtois_).
Pendant que l'œuvre parlementaire se poursuivait ainsi, des groupements se formaient pour reprendre et développer d'une façon permanente l'œuvre d'éducation populaire commencée dans ce que le langage courant nommait les U. P. Les Jeunesses laïques, par exemple, constituées d'abord isolément dans quelques villes, se groupèrent en une fédération qui depuis 1902 posséda son organe propre, les _Annales de la jeunesse laïque_. Les fondateurs, des jeunes gens, annoncèrent l'intention de travailler à faire des mœurs républicaines. Ils adressèrent un appel à plusieurs maîtres de l'enseignement supérieur, qui répondirent volontiers. Lavisse, par exemple, entreprit de définir le mot _laïque_, de montrer toute la grandeur de l'idéal résumé par ce mot[614]. Divers écrivains républicains, Georges Clemenceau, Anatole France, Gustave Geffroy, d'autres encore donnèrent des articles à cette revue. Les Jeunesses laïques voulurent se réunir et se concerter dans des congrès périodiques. Le premier, tenu en novembre 1902, formula ses résolutions sur le droit de l'enfant en matière d'enseignement. Le second, en 1903, eut un caractère politique beaucoup plus marqué: le socialisme, brillamment représenté par M. Vandervelde, rencontra des adhésions chaleureuses; l'antimilitarisme, fruit de l'affaire Dreyfus, trouva aussi bon accueil. Le congrès s'occupa surtout de définir et de justifier la morale laïque[615].
[614] «Etre laïque, ce n'est pas limiter à l'horizon visible la pensée humaine, ni interdire à l'homme le rêve, et la perpétuelle recherche de Dieu: c'est revendiquer pour la vie présente l'effort du devoir.
Ce n'est pas vouloir violenter, ce n'est pas mépriser les consciences encore détenues dans le charme des vieilles croyances; c'est refuser aux religions qui passent le droit de gouverner l'humanité qui dure.
Ce n'est point haïr telle ou telle église ou toutes les églises ensemble; c'est combattre l'esprit de haine qui souffle des religions, et qui fut cause de tant de violences, de tueries et de ruines.
Etre laïque, c'est ne point consentir la soumission de la raison au dogme immuable, ni l'abdication de l'esprit humain devant l'incompréhensible; c'est ne prendre son parti d'aucune ignorance.
C'est croire que la vie vaut la peine d'être vécue, aimer cette vie, refuser la définition de la terre «vallée de larmes», ne pas admettre que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la souffrance soit providentielle; c'est ne prendre son parti d'aucune misère...
Etre laïque, c'est avoir trois vertus: la charité, c'est-à-dire l'amour des hommes; l'espérance, c'est-à-dire le sentiment bienfaisant qu'un jour viendra, dans la postérité lointaine, où se réaliseront les rêves de justice, de paix et de bonheur, que faisaient, en regardant le ciel, les lointains ancêtres; la foi, c'est-à-dire la volonté de croire à la victorieuse réalité de l'effort perpétuel» (_Annales_, nº 1, juin 1902).
[615] L'ordre du jour suivant fut voté à l'unanimité: «La morale laïque doit être scientifique, sociale, humaine. Elle s'appuie sur la raison et sur l'expérience: 1º pour garantir et développer la liberté individuelle; 2º pour assurer la justice sociale par la solidarité nationale et internationale des individus et des peuples».
Rien ne montra mieux l'intensité des passions anticléricales que le succès obtenu pendant quelques années par le journal la _Raison_. Fondé en 1901, il trouva de nombreux abonnés quoiqu'il négligeât volontairement les questions d'actualité; cette prospérité devait être compromise plus tard par des querelles entre les deux fondateurs, MM. Victor Charbonnel et Henry Bérenger. La _Raison_ déclara la guerre au catholicisme, et parfois à toute religion. M. Charbonnel, dans un feuilleton souvent interrompu et repris sur «l'histoire sanglante de l'Eglise»[616], raconta les persécutions et les massacres ordonnés par elle. Des correspondants nombreux flétrirent la tiédeur des préfets qui tardaient à laïciser les écoles, ou la trahison de quelques instituteurs et institutrices qui faisaient apprendre la prière aux enfants des écoles communales; on publia les noms de certains hommes politiques de gauche qui faisaient faire la première communion à leurs enfants. Sous le ministère Combes, la _Raison_ signala tous les républicains, fonctionnaires ou députés, qui paraissaient abandonner ou négliger la cause de la libre pensée. Les principaux rédacteurs s'appliquaient à fortifier la doctrine laïque, à justifier par des arguments solides la campagne contre l'Eglise. M. Henry Bérenger montra que la Libre Pensée n'est pas uniquement l'anticléricalisme, qu'elle doit respecter la réflexion sur l'Inconnu qui nous entoure[617]. M. Albert Bayet affirma que la libre pensée, quelque forme qu'on veuille lui donner, doit être _d'abord_ «la revendication constante du droit de penser librement, l'habitude d'exercer soi-même et de reconnaître aux autres ce droit»[618]. Il invita les libres penseurs à faire leur propagande sérieusement, sans violence, à respecter des idées encore chères à beaucoup d'hommes de bonne foi, à n'employer le rire voltairien qu'avec discrétion[619]. Un maître de l'histoire des religions, Maurice Vernes, exposa que les conclusions de cette science nouvelle étaient fatales au christianisme: l'acte religieux, dans le culte chrétien comme dans tous les autres, consiste à solliciter d'un dieu une faveur, une mesure d'exception; les religions ont par là soulevé contre elles le sentiment de la justice égale pour tous. Quant à la papauté, l'histoire nous apprend qu'elle fonde ses prétentions sur des documents apocryphes, et que son prétendu créateur, saint Pierre, n'est peut-être jamais venu à Rome[620].
[616] Cf. la conférence de Charbonnel, _L'Eglise et la République_, 1900.
[617] Voici comment il définit l'objet de la libre pensée: «Protéger la liberté de penser contre toutes les religions et tous les dogmatismes, quels qu'ils soient, et assurer la libre recherche de la vérité par les seules méthodes de la raison» (_La Raison_, 21 décembre 1902).
[618] _Ibid._, 28 août 1904.
[619] «Trop souvent, nous nous sommes contentés de ridiculiser, de flétrir des idées qui assurément sont ridicules ou honteuses en elles-mêmes, mais que nous devions respecter dès l'instant que des hommes de bonne foi les admettaient... Les idées vieillies et que la mort guette furent, en leur temps, des idées jeunes auxquelles se dévoua l'élite des esprits. Et il suffit de s'en souvenir pour combattre avec fermeté, mais sans violence, pour rester bienveillant à des doctrines, à des croyances dont le seul tort est d'avoir vécu trop longtemps» (4 septembre 1904).
[620] 18 septembre 1904.
La _Raison_ s'appliqua pendant plusieurs années à faire connaître, à encourager, à unir toutes les sociétés de Libre Pensée qui existaient en France. Elle contribua de cette manière à préparer les congrès internationaux de la Libre Pensée. Celui de Genève, en 1902, eut un certain retentissement et fut suivi d'un congrès français qui fonda l'Association Nationale des libres penseurs de France. On parla bien davantage du congrès international tenu à Rome, dans la ville des papes, en septembre 1904. L'assemblée fut très bruyante: les divisions des libres penseurs italiens, troublés par les incidents tragiques de la grève générale près de Milan; les protestations des anarchistes contre une adresse destinée à féliciter le ministère Combes; d'autres épisodes encore empêchèrent les 4.000 membres présents de discuter avec sang-froid les questions portées au programme. Les 900 congressistes français n'étaient pas les moins agités. On écouta cependant avec déférence la lettre à la fois énergique et modérée de Berthelot--Rome, disait le savant, «a été le centre de l'oppression de la science et de la pensée pendant plus de quinze cents ans»; elle a brûlé Giordano Bruno et condamné Galilée: nous avons donc raison d'élever notre drapeau en face du Vatican. Mais nous saurons éviter de devenir injustes à notre tour. «Quels qu'aient été les crimes de la théocratie, nous ne saurions méconnaître les bienfaits que la culture chrétienne a répandus autrefois sur le monde. Elle a représenté une phase de la civilisation, un stade, aujourd'hui dépassé, au cours de l'évolution progressive de l'humanité. Il serait contraire à nos principes d'opprimer à notre tour nos anciens oppresseurs, s'ils se bornent à demeurer fidèles à des opinions d'autrefois, sans prétendre les imposer»[621].
[621] Cette lettre a été réimprimée dans le livre de Berthelot, _Science et libre pensée_. Le congrès de Rome vota la déclaration de principes rédigée par M. Ferdinand Buisson. D'après ce document, la Libre Pensée est «un engagement général de rechercher la vérité, en quelque ordre que ce soit, uniquement par les ressources naturelles de l'esprit humain, par les seules lumières de la raison et de l'expérience... La Libre Pensée est laïque, démocratique et sociale, c'est-à-dire qu'elle rejette, au nom de la dignité humaine, ce triple joug; le pouvoir abusif de l'autorité en matière religieuse, du privilège en matière politique et du capital en matière économique». (V. Buisson, _La foi laïque_).
Anatole France participait avec ardeur à la lutte contre le cléricalisme. A la veille des élections de 1902 il avait déjà convié tous les républicains à s'unir contre les moines. En 1904, il reprit son cri de guerre contre eux, et surtout il convia les ministres de la République à briser le Concordat: «Vous n'avez pas de pardon à attendre de l'Eglise, écrivait-il, vous êtes à ses yeux comme si vous n'étiez pas, puisque vous n'êtes plus catholiques... Gardez-vous de lui céder: elle ne vous cédera rien... Ces forces qu'elle tourne contre vous, de qui les tient-elle? De vous. C'est vous qui, par le Concordat, maintenez son organisation, son unité... Rompez les liens par lesquels vous l'attachez à l'Etat, brisez les formes par lesquelles vous lui donnez la contenance et la figure d'un grand corps politique, et vous la verrez bientôt se dissoudre dans la liberté»[622].
[622] _L'Eglise et la République_, p. 118-120. La plus grande partie de cet écrit a d'abord formé une préface au recueil des discours de Combes, _Une campagne laïque_ (1904).
Cette ardeur anticléricale n'était pas approuvée par tous les républicains. Plusieurs, parmi ceux qui avaient le plus contribué à défendre les lois scolaires contre l'Eglise, trouvaient qu'on allait trop loin et qu'on méconnaissait la promesse faite jadis de combattre le cléricalisme sans toucher au catholicisme. Ces critiques furent présentées avec force par un homme retiré des luttes politiques, René Goblet, aux rédacteurs des _Annales de la jeunesse laïque_. Le tort des républicains et des radicaux, disait-il, est de vouloir remplacer le programme démocratique et social, qu'ils n'ont pas su arrêter nettement, par la lutte contre le cléricalisme: qu'ils fassent la séparation de l'Eglise et de l'Etat, rien de mieux; mais qu'ils laissent la liberté aux catholiques et n'attaquent jamais le sentiment religieux.--La liberté, lui répondit le fondateur des _Annales_, ne doit pas être pour notre parti une nouvelle idole; elle n'est pas la base de la société, mais le but auquel celle-ci aspire. La société doit réaliser d'abord la justice par les réformes sociales, assurer le triomphe de la vérité par l'instruction; elle pourra ensuite organiser la liberté[623].
[623] _Annales_, août et septembre 1902. «Toute religion, ajoutait Georges Etber, est une religion de la lettre; aucune religion ne peut être une religion de l'esprit... Je hais toutes les religions dont on peut lire l'histoire à travers les siècles à la lueur des bûchers qu'elles ont allumés» (octobre 1907).
Goblet revint à la charge en attaquant le projet de loi du ministère Combes sur les congrégations. Cette nouvelle atteinte à la liberté lui paraissait dangereuse; il constatait que les radicaux, loin de rester fidèles à leurs anciennes idées sur la séparation, paraissaient désireux de resserrer les liens des deux puissances, de fortifier l'autorité de l'Etat sur l'Eglise[624]. Le débat prit une grande ampleur à cause de l'intervention de M. Buisson, qui étudia la situation de l'anticléricalisme. Celui-ci, dit-il, avec les conséquences politiques inévitables qu'il entraîne, est spécial aux pays latins demeurés hostiles à la Réforme; il est devenu le lien principal de tous les groupes de gauche[625]. La loi de 1901 «est comme la déclaration de principes de l'anticléricalisme. C'est le premier acte public engageant à fond la République dans cette lutte avec l'Eglise, jusque là semée de tant d'armistices, de traités de paix et de compromis tacites.» Les élections de 1902 ont fait appliquer cette loi dans le sens le plus rigoureux; c'est l'heure du triomphe pour l'anticléricalisme, et c'est aussi l'heure de la crise. Quelques républicains veulent attaquer la religion elle-même, en disant que c'est une maladie mentale de l'humanité, dont le cléricalisme constitue l'exploitation politique. Mais l'histoire, la critique, la psychologie ne permettent plus de considérer la religion sous ce jour[626]. Elle s'explique par le mystère qui nous entoure: il y a des harmonies dans l'art, des émotions dans la vie, des partis-pris moraux qui existent sans qu'on puisse les démontrer; voilà qui justifie l'instinct religieux.
[624] _Revue politique et parlementaire_ (juin 1903).
[625] «De même que peu à peu, au cours du XIXe siècle, par la logique des choses, l'Eglise romaine a pris la direction, à leur insu parfois, de tous les éléments _conservateurs_, auxquels seule elle peut donner un lien en leur donnant une âme, de même la guerre à l'Eglise fait l'unité du parti opposé. C'est le véritable nœud de l'alliance, la seule raison d'action commune entre libéraux et républicains sous l'Empire, opportunistes et radicaux, modérés et socialistes sous la République» (_Revue politique et parlementaire_, octobre 1903).
[626] «Aux yeux de l'historien, la religion n'a jamais été autre chose que l'ensemble des idées, des sentiments et des actes par lesquels l'homme, à un moment donné, traduit sa conception actuelle du monde et de ses relations avec le monde. Prenez sur un point du globe, à une heure quelconque, un peuple quelconque, enquérez-vous de ses dieux, vous connaîtrez tout de suite sa civilisation».
Mais, continue Buisson, l'Eglise catholique possède en France un régime d'exception: en matière d'enseignement, par l'existence de la loi Falloux; en matière d'association, par l'existence des ordres religieux; en matière de culte, par le Concordat. Ce régime d'exception doit prendre fin. «Ces trois places fortes enlevées à la contre-révolution, le régime d'égalité sous le droit commun se trouve rétabli, l'état de guerre a pris fin. Et du coup, il ne reste plus de place pour l'anticléricalisme. Il ne sera plus qu'une expression historique, un point de vue dépassé: son triomphe aura été de se rendre à jamais inutile». Goblet répondit en approuvant les idées de M. Buisson sur la dénonciation du Concordat et sur les vrais caractères du sentiment religieux; mais il lui reprocha de se contredire en exigeant la suppression légale des couvents, alors que la loi ne devait pas les distinguer des autres associations[627].
[627] _Revue politique et parlementaire_, décembre 1903.
Peu de temps après ce débat où les deux contradicteurs s'entendirent pour demander la séparation, la loi qui tendait à créer ce nouveau régime religieux vint en discussion devant le Parlement. Je ne raconterai pas les incidents qui avaient préparé le dépôt de cette loi; disons seulement que les deux pouvoirs, dont l'entente plus ou moins cordiale était nécessaire au fonctionnement du Concordat, se trouvèrent depuis 1903 personnifiés par deux hommes d'une égale conviction, d'une égale intransigeance, Pie X et Combes. De là des froissements, des chocs de plus en plus violents; le rappel de l'ambassadeur de France après la circulaire du Vatican sur la visite du président de la République à Rome, le conflit insoluble au sujet de la démission de deux évêques, tout cela devait faciliter au parti radical, si puissant dans la Chambre de 1902, la réalisation de son programme traditionnel. La démission du ministère Combes n'arrêta pas le travail législatif commencé avec son assentiment, et la Chambre put ouvrir, le 21 mars 1905, la discussion sur le projet de loi. Ce qui ressortit de ce long débat, c'est que tous les républicains, partisans ou adversaires de la séparation, affirmaient la volonté de maintenir le caractère complètement laïque de l'Etat. Paul Deschanel montra que la logique de l'histoire conduisait à la séparation: d'abord le spirituel et le temporel furent confondus, ensuite vint le temps des religions d'Etat, puis des religions reconnues par l'Etat; peu à peu les choses de la conscience sont devenues indépendantes de la politique. C'est un progrès que la France eût réalisé plus tôt sans Bonaparte, car personne, excepté lui, ne songeait en 1800 à un nouveau Concordat. Celui-ci a refait l'alliance étroite des deux puissances, «l'Etat essayant d'enrégimenter le clergé, l'Eglise s'efforçant de faire servir les gouvernements temporels au salut des âmes». Ce régime doit finir: on ne saurait prolonger indéfiniment l'existence d'un pacte qui ne répond plus aux besoins de la société. M. Barthou insista sur les provocations pontificales et soutint que la guerre acharnée de l'épiscopat contre la République démontrait le peu d'utilité du Concordat pour l'État français. Un protestant, M. Réveillaud, prédit que la séparation nuirait au cléricalisme seul et respecterait le catholicisme selon le suffrage universel, tel que l'avait défini Littré. Le rapporteur, M. Briand, rappela comme M. Barthou que les évêques, choisis pourtant avec soin par le gouvernement, s'étaient dressés contre la République à toutes les heures de crise; celle-ci pouvait donc déchirer un pacte inutile, à condition de rassurer les catholiques en faisant une séparation libérale.
Parmi les républicains adversaires de la séparation, M. Charles Benoist rappela que, depuis le temps de Machiavel, tout le mouvement de l'histoire «emporte constamment, irrésistiblement, l'Etat vers la laïcité»; mais il invoquait la tradition des légistes français pour demander, au nom de l'intérêt de l'État, qu'on maintînt des relations régulières avec l'Église. M. Raiberti exprima la crainte de voir naître dans chaque village une association cultuelle qui dominerait la commune. Ribot montra que le Concordat n'avait point empêché l'État de séculariser les institutions nationales et signala les dangers du nouveau régime, liberté illimitée du clergé, renaissance des luttes religieuses, menaces pour le protectorat français en Orient. Si les orateurs du parti catholique attaquaient la séparation, ce fut moins pour elle-même que parce qu'ils y voyaient la préface d'un ensemble de mesures visant à déchristianiser la France par la force[628]. La majorité républicaine fit de nombreuses concessions aux partisans d'un régime libéral et vota la loi qui, après la ratification du Sénat, fut promulguée en décembre 1905. Les élections législatives de 1906 prouvèrent qu'elle était acceptée par le pays; aussi entra-t-elle en vigueur[629]. La pensée de Benjamin Constant et de Vinet, de Lamennais et de Prévost-Paradol s'est trouvée ainsi réalisée.
[628] L'abbé Gayraud seul vint exposer à la tribune la doctrine du _Syllabus_.
[629] Rappelons qu'elle a été acceptée intégralement par les protestants et les israélites. Elle fut condamnée par Pie X, qui interdit de former les associations cultuelles; de là résultèrent les lois du 2 janvier et du 28 mars 1907, du 13 avril 1908. Le rapprochement survenu après la guerre entre la France et le Vatican a fait préparer à Rome le projet de statuts d'associations diocésaines; le Conseil d'Etat, par un avis du 13 décembre 1923, l'a déclaré conforme à la loi de 1905. Le pape, dans sa lettre du 18 janvier 1924, a autorisé les évêques de France à créer des associations.