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CHAPITRE XIV - I

La pensée laïque

Les représentants du haut enseignement philosophique sont tous d'accord pour revendiquer les droits de la raison et la libre recherche de la vérité. Mais cette unanimité se concilie avec des divergences nombreuses dans l'attitude prise par eux vis-à-vis de la religion.

Plusieurs d'entre eux ont estimé nécessaire d'aborder l'étude objective des religions; les phénomènes religieux fournissent, comme tous les autres phénomènes, des matériaux à l'observation réfléchie et désintéressée. Il s'est formé ainsi une psychologie religieuse et une sociologie religieuse. Théodule Ribot, par exemple, exposant la psychologie des sentiments, ne manque pas de faire une place très grande au sentiment religieux. Dans l'évolution de ce sentiment il distingue trois périodes: la première est celle de la perception et de l'imagination concrète, où dominent la peur et les tendances utilitaires; puis c'est l'époque de l'abstraction et de la généralisation moyennes, caractérisée par l'adjonction d'éléments moraux; enfin apparaissent les plus hauts concepts, quand le sentiment religieux, dépouillé de l'élément affectif, tend à se confondre avec les sentiments intellectuels[630]. Quant à la sociologie religieuse, Durkheim et ses collaborateurs de _l'Année sociologique_ en ont fait une véritable science, reposant sur une quantité sans cesse accrue de documents historiques, ethnographiques et archéologiques. Elle vient rejoindre ainsi l'histoire des religions, qui a fait tant de progrès depuis un demi-siècle.

[630] Voir à ce propos Ribot, _La psychologie des sentiments_. On trouve une méthode semblable dans les _Etudes d'histoire et de psychologie du mysticisme_, par Delacroix (1908). «Nous voudrions, dit-il dans sa préface, avoir exposé les faits comme ferait un théologien informé et critique, parce qu'il n'y a, au fond, qu'une méthode historique. Quant à l'interprétation, les théologiens ne s'étonneront pas de nous trouver en désaccord avec eux. Ils voient les choses du point de vue du surnaturel; nous les voyons du point de vue de la nature».

Certains philosophes ont le désir de concilier la raison et la foi; s'ils ne le font pas de la même manière que les théologiens, ils ont renoncé au silence prudent que Victor Cousin prétendait imposer à ses disciples sur les problèmes difficiles. Emile Boutroux, par exemple, reconnaît à la science le droit de porter ses investigations dans les domaines qui lui étaient jadis interdits; cela n'empêchera pas l'homme de continuer à cultiver le sentiment religieux, source d'énergie et de foi. La religion continuera probablement à vivre, mais à condition qu'elle reste en contact avec les idées et les vœux de l'humanité, qu'elle développe son élément spirituel sans le laisser emprisonné dans des formes politiques ou des textes morts[631]. La philosophie de M. Bergson a été interprétée par beaucoup de ses adeptes comme la doctrine la plus propre à mettre d'accord la pensée libre et la croyance religieuse.

[631] «Ce qui a pu paraître contradictoire avec les idées ou les institutions modernes, c'est telle ou telle forme extérieure, telle ou telle expression dogmatique de la religion, vestige de la vie et de la science des sociétés antérieures; ce n'est pas l'esprit religieux, tel qu'il circule à travers les grandes religions» (_Science et religion_, p. 377).--Un philosophe inconnu du grand public, mais très apprécié de ses pairs et de ses élèves, Hannequin, montrait aussi la conciliation possible avec la religion, pourvu qu'elle abandonnât son projet de dominer la société (v. l'introduction de ses _Etudes d'histoire des sciences et d'histoire de la philosophie_).

Un autre penseur bien connu du public lettré, Alfred Fouillée, sans attaquer l'Eglise a revendiqué avec force les droits de l'esprit laïque[632]. On ne saurait nier, dit-il, que l'esprit chrétien recule devant l'esprit moderne: «resterait à savoir si c'est vraiment la faute des sociétés modernes, transformées malgré elles par les progrès de la science, de la philosophie, de l'histoire, ou si c'est la faute du christianisme romain, qui incarne les croyances d'autrefois en les opposant aux connaissances d'aujourd'hui»[633]. L'Église catholique opéra autrefois chez les peuples latins une sélection à rebours, en chassant ou en frappant les meilleurs des hétérodoxes: aujourd'hui elle fait encore une sélection à rebours en condamnant au célibat les hommes qui entrent dans le clergé par attachement à l'idéal. La France, quoi qu'en disent quelques apologistes, ne représente pas le catholicisme. «Ce qu'elle symbolise avant tout dans le monde entier, ce sont certains principes de droit universel et de fraternité universelle dont les étrangers peuvent bien affecter de sourire, mais dont ils reconnaissent au fond la grandeur»[634].

[632] Sa thèse du doctorat en 1872 lui valut déjà les attaques de la presse catholique.

[633] _La France au point de vue moral_, p. 61.

[634] _La France au point de vue moral_, p. 62. Fouillée reproche à l'ascétisme catholique d'avoir produit, «par réaction contre la continence sacerdotale, l'incontinence laïque». Il reproche aussi à l'Eglise de vouloir lier la morale à la religion: «Si, chez les enfants du peuple, l'abandon simultané des règles morales et des croyances religieuses, se produit souvent, c'est parce qu'on n'a pas fait, dès l'école, la légitime distinction de ces deux sphères» (_La démocratie politique et sociale en France_, p. 139). L'Eglise peut d'ailleurs, à côté des éducateurs laïques, faire une œuvre utile: «Rendre aux dogmes leur sens le plus large et aussi le plus profond, accorder une plus grande place à l'enseignement des devoirs moraux et sociaux, tel serait, pour le clergé français, le moyen de s'associer à l'effort commun en vue de la moralisation nationale» (_La France au point de vue moral_, p. 68).

D'autres philosophes se sont montrés plus combatifs que Fouillée. Un moraliste breton, Jacob, voulut mettre ses compatriotes en garde contre le péril clérical. Ce péril est réel, dit-il, à cause de la puissante organisation de l'Eglise, à cause de ses ambitions illimitées. Il faut défendre contre ce danger l'école nationale, «la libérale, hospitalière et vivante école de France, l'école qui croit passionnément au clair génie de nos ancêtres et à l'obligation de le faire prévaloir sur toute les forces d'hypocrisie et toutes les puissances de ténèbres, l'école où peuvent, au moyen des concessions les plus légères et les plus raisonnables, se rencontrer et s'accorder tous les citoyens qui veulent que la patrie soit plus qu'une étiquette, une pensée commune et une commune volonté»[635].

[635] _Pour l'école laïque_, p. 92.

Mais le philosophe breton ne craint pas de dire à ses amis de dures vérités[636]. Il leur recommande le sérieux de la vie, le souci de l'intérêt général, comme les meilleurs moyens de paralyser le cléricalisme[637].

[636] «Dans nos campagnes--et même dans nos villes--je n'ai pas toujours trouvé les libres penseurs parmi les gens les plus rangés, les plus laborieux, les plus sobres, les plus respectueux d'eux-mêmes.» (_ibid._, p. 22).

[637] «Il n'est fort que par notre faiblesse, il n'est puissant que par nos fautes, et vous pouvez être assurés que nous ne le subirons jamais si, par notre égoïsme, par nos haines, par nos intolérances, nous ne l'avons appelé sur nous comme le châtiment naturel que réserve aux races affaiblies cette justice immanente de l'histoire dont parlait éloquemment Gambetta» (p. 190).--Un philosophe étranger à la politique, Hamelin, ami de Jacob, partageait ses idées; la religion lui semblait inutile pour la morale. «Dans une morale rationnelle, écrit-il, Dieu ne saurait intervenir comme source de l'obligation. Dieu ne saurait se passer de l'obligation, si obligation et rationalité sont la même chose; en revanche rien ne se passe mieux de Dieu que l'obligation.» (_Essai sur les éléments principaux de la représentation_, 1907, p. 416).

Nul n'a lutté pour l'esprit laïque avec autant d'ardeur et de persévérance que Gabriel Séailles. D'après lui, les dogmes chrétiens sont morts, détruits par la démonstration de vérités qui ne peuvent se concilier avec eux. Nous savons qu'il n'y a pas un monde unique, ayant la terre comme centre, mais des milliers de mondes, et la terre dans l'un d'eux, réduite au rôle d'un astre subalterne. L'histoire de l'humanité n'est plus réduite à celle de quelques peuples, dominés par l'apparition de la Bible et de l'Evangile; la Chine et l'Inde nous ont révélé des sociétés formées en dehors de la nôtre, et qui maintenant seulement commencent à entrer en rapports avec elle. Le miracle, qui autrefois prouvait la religion, devient pour nous un motif de douter; qu'est-ce d'ailleurs que l'action surnaturelle du Dieu guérissant quelques pèlerins, si on la compare à la découverte du savant apportant la santé à des milliers de malades par un sérum nouveau?--Soit, diront quelques chrétiens, nous acceptons la science moderne, mais nous conservons la morale chrétienne.--Vaine tentative, répond Séailles; l'esprit humain recherche l'harmonie entre ses diverses conceptions. La morale chrétienne se préoccupe surtout de la vie future; l'homme d'aujourd'hui songe à bien accomplir sa tâche sur terre. Elle recommande la fraternité, l'amour, mais elle méconnaît le droit, la justice, favorisant ainsi les persécutions et les privilèges. Elle s'attache aux individus, alors que notre morale devient sociale. Celle-ci, nous dit-on, manque d'autorité; mais elle a l'autorité du vrai, plus solide que celle de dogmes naïfs comme le péché originel ou la rédemption par le sacrifice[638].

[638] _Pourquoi les dogmes ne renaissent pas_, dans _Les affirmations de la conscience moderne_.

Tous ces penseurs indépendants se réclament de la science. Les antinomies entre les conclusions de la science et les affirmations de la foi ont aussi détaché de l'Église plusieurs prêtres longtemps soucieux de la défendre ou de la rajeunir. M. Loisy, sommé de se rétracter, finit par écrire au pape: «Il n'est pas en mon pouvoir de détruire en moi-même le résultat de mes travaux»[639]. Un historien, M. Houtin, constata les artifices employés par les orthodoxes pour cacher les découvertes de la critique biblique ou pour concilier les récits de la Genèse avec les résultats des sciences naturelles[640]. Un philosophe, Marcel Hébert, après avoir essayé une interprétation nouvelle du dogme, a demandé que l'homme substitue à la croyance en Dieu la religion de la justice et de la solidarité[641].

[639] Lettre à Pie X, 28 février 1904. V. le récit contenu dans _Choses passées_.

[640] V. par exemple, _La question biblique chez les catholiques de France au XIXe siècle_, 2e éd., p. 204 sqq.

[641] V. _L'évolution de la foi catholique_, p. 210. Marcel Hébert, mort en 1916, avait demandé que M. Wilfred Monod ou tout autre libre croyant parlât sur sa tombe, afin d'attester que «je n'ai pas voulu d'une inhumation matérialiste, et que je meurs croyant et espérant» (v. _Revue chrétienne_, 1916).