CHAPITRE II
La philosophie laïque sous la Restauration
En dehors du monde parlementaire, le combat pour l'esprit laïque était mené par beaucoup d'hommes habitués à s'inspirer de théories générales et à réfléchir sur les principes philosophiques. Parmi ces hommes, tout un groupe avait conservé la pure tradition du dix-huitième siècle: c'étaient les idéologues, dont les plus illustres survivants, Destutt de Tracy et Daunou, continuaient à disserter et à causer dans quelques salons, tels que celui de Madame Lebreton. Ces vieillards inspiraient le respect à tous par leur foi dans le progrès et la liberté, par cet esprit et ce charme qui demeuraient la marque des disciples de l'Encyclopédie. Un homme plus jeune, qui repoussait leurs théories, Charles de Rémusat, conserva toujours une véritable admiration pour leur noblesse d'âme[44]. D'autres jeunes gens adoptaient complètement les opinions de ces ancêtres. On remarquait parmi eux deux Méridionaux, Auguste et Victorin Fabre, les futurs fondateurs de la _Tribune_, le premier journal républicain. Un jeune Basque brillant et spirituel, Armand Marrast, s'occupa de philosophie avant de se lancer dans la politique: chargé d'un cours à l'Athénée, maison d'enseignement supérieur libre qui avait succédé au Lycée, il y exposa les doctrines d'Helvétius et de Condillac[45]. C'était aussi un élève du XVIIIe siècle que Victor Jacquemont, ce jeune voyageur dont les lettres nous ont fait connaître la vive intelligence et le noble caractère. «Nous autres, écrivait-il, qui n'avons pas de foi religieuse, il faut que notre tendresse d'âme s'épuise au profit de l'humanité; ce doit être là notre religion[46]». Comme lui, beaucoup de jeunes libéraux affirmaient que la morale est indépendante de la religion: Bazard le proclama en 1819 dans la déclaration de principes rédigée au nom de la loge des _Amis de la Vérité_[47]. Garnier-Pagès aîné, le futur député républicain, admirateur passionné de Bayle, fit adopter par la loge des Neuf-Sœurs une déclaration inspirée des mêmes idées[48].
[44] «Il n'est aucun de nous qui n'ait pu jadis rencontrer dans le monde quelques-uns de ces hommes d'un autre âge, qui avaient vu naître la révolution, qui avaient servi sa cause, combattu ses fautes, lutté contre ses injustices, sans renier jamais ses principes, conservant au milieu de toutes les épreuves un courage et une foi inaltérables, supérieurs aux menaces comme aux séductions de la toute-puissance, prêts à sceller de leur sang les vérités immortelles qu'avait proclamées leur jeunesse,--et convaincus d'ailleurs qu'après Voltaire et Rousseau il ne restait rien à faire à l'esprit humain.» (_Politique libérale_, p. 111.)
[45] Dejob, _L'Athénée_. (_Revue internationale de l'enseignement_, 1889.)
[46] _Correspondance_, I, p. 7.
[47] «Les idées métaphysiques sont des opinions explicatives des phénomènes de la nature; aucune n'est sans contradictions. Les religions sont des idées métaphysiques formulées par des dogmes et un culte; elles changent par nations. La morale, au contraire, ne tient ni aux temps, ni aux lieux, ni aux individus.» Elle est la loi des rapports entre les hommes; or l'homme ne change pas.
[48] «La morale est la règle des rapports qui existent entre les hommes: ainsi c'est de la nature même de l'homme qu'il faut déduire les lois qui fixent ces rapports. La morale est donc indépendante des religions, qui changent suivant les lieux et les temps.» (Déclaration de principes citée par Amiable, _Une loge maçonnique_, fin.)
Les théories du siècle précédent avaient trouvé leur synthèse dans l'_Esquisse des progrès de l'esprit humain_. Condorcet fut, avec Saint-Simon, le principal maître d'Auguste Comte. Le jeune philosophe exposa en 1822 la loi sociologique des trois états, jadis indiquée par Turgot: reléguant l'âge théologique dans un passé lointain, il jugeait les sociétés occidentales assez avancées pour réaliser l'âge positif; les religions anciennes lui apparaissaient donc simplement comme des reliques du passé. Mais d'autres disciples du dix-huitième siècle croyaient, comme leur maître Voltaire, ces religions encore utiles pour maintenir le lien social. Auguste Fabre disait qu'une société ne peut se passer de religion, et demandait que l'Etat, sans marquer de préférence pour une Eglise, les protégeât toutes[49]. Un jeune libéral, d'Herbelot, écrivant à son ami, le catholique Montalembert, exprimait à la fois son aversion pour le gouvernement des prêtres et sa sympathie pour la religion, pour toutes les religions[50]. Un légiste connu pour son ardeur infatigable contre les prétentions cléricales, Isambert, cherchait à fonder une société prenant pour devise _uni Deo_, admettant comme membres tous les hommes de bonne volonté qui croyaient en Dieu. La philosophie sensualiste de Condillac, professée vers 1815 dans la plupart des lycées, trouvait des adhérents chez bon nombre d'hommes religieux, et même de catholiques: ainsi le jeune philosophe Damiron, disciple du spiritualisme nouveau, nommé professeur au collège de Falaise en 1816, fut surpris d'y trouver un principal très pieux, l'abbé Hervieu, qui défendait habilement contre lui la doctrine de Condillac[51]. Le principal disciple de ce dernier à Paris, Laromiguière, avait un respect profond pour les idées religieuses.
[49] «Tous les peuples libres ont été religieux... N'attendez rien de bon d'un cœur qui, dès l'enfance, n'aura battu que pour une existence de quelques années.» (_La révolution de 1830 et le véritable parti républicain_, I, p. LXXXVII.)
[50] _Lettres_ d'Alphonse d'Herbelot. (V. lettres du 20 février, du 20 mars, du 7 août 1829.)
[51] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 178.
Néanmoins il était incontestable que, dans les premières années du XIXe siècle, la philosophie des idéologues ne suffisait plus à la majorité de la jeunesse intelligente. Elle leur reprochait de fuir la métaphysique, de prêcher la morale utilitaire, et «de mêler aux plus bienfaisantes doctrines une sorte de platitude systématique»[52]. Dans le dix-huitième siècle elle admirait exclusivement Jean-Jacques, et apprenait par cœur la profession de foi du Vicaire savoyard; de Voltaire elle ne retenait que la pieuse bénédiction donnée au petit-fils de Franklin. «Toute notre génération, a dit plus tard Dubois, était élevée et bercée dans ces respectueuses et jusqu'à un certain point pieuses aspirations qui ne demandaient qu'à devenir une science, une philosophie à méthode et à démonstration nouvelles. Mais il fallait un foyer à tous ces rayons dispersés. La Faculté des Lettres et l'Ecole Normale l'offrirent»[53].
[52] Renan, _Essais de morale et de critique_, 3e éd., p. 62.
[53] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 14.
La Faculté des Lettres avait inauguré son enseignement philosophique en 1811 avec Laromiguière et Royer-Collard. Le premier, disciple des idéologues détestés par Napoléon, fut contraint au bout d'un an de renoncer à parler en public; le second, s'inspirant des moralistes écossais, Reid et Dugald Stewart, professa une philosophie contraire, mais quitta volontairement sa chaire au bout de peu de temps. Ses leçons n'avaient agi que sur un petit nombre d'étudiants. Toutefois sa grande situation politique après 1815, le pouvoir dévolu au président de la commission d'instruction publique, l'autorité naturelle qui s'attachait aux paroles sorties de sa bouche, tous ces motifs contribuèrent à le faire considérer comme le précurseur de l'école spiritualiste[54].
[54] Dubois, _Souvenirs_. (_La Quinzaine_, novembre et décembre 1901.)
Le chef de cette école fut Victor Cousin. Entré à l'Ecole Normale dans la première promotion d'élèves, celle de 1810, il fut chargé en 1812 déjà d'y remplir les fonctions de répétiteur. En décembre 1815 il ouvrit son cours à la Faculté des Lettres, où le public afflua bientôt: une langueur étudiée qui intéressait les assistants à ce jeune homme maladif, une parole ardente qui faisait contraste avec cet air de souffrance, un étonnant talent d'improvisation, un art magnifique de développer les idées générales, rien ne manquait pour séduire les auditeurs, aussi jeunes que le maître. Parmi eux se trouvait son camarade, son ami, le sage Damiron qui fut toute sa vie le reflet de Cousin; un autre normalien, entré à l'Ecole deux ans après lui, Jouffroy, subit aussi, mais sans se laisser absorber aussi complètement, l'action irrésistible du grand professeur. Les cours de 1816 et de 1817 fondèrent la réputation de Cousin au quartier latin. Son voyage en Allemagne (1817), où il rendit visite aux maîtres de la philosophie d'outre-Rhin, lui fournit une ample provision d'idées et de connaissances qui devaient féconder son enseignement. Cousin apprenait plus par la causerie, par des réflexions cueillies dans les entretiens avec des hommes intelligents, que par l'étude lente et attentive des écrits des penseurs. Les discussions des penseurs que Maine de Biran groupait dans son salon à Paris ne furent pas inutiles au cours de la Sorbonne.
A cette époque la politique dominait tout et se mêlait aux études philosophiques ou historiques. Cousin plut à ses auditeurs comme libéral. En 1815 il avait fait partie de ces jeunes gens qui, redoutant le retour du despotisme avec Napoléon, formèrent un bataillon de volontaires royaux à la veille des Cent-Jours. Mais depuis lors il s'était fait connaître comme un homme de gauche, lié avec Manuel et ne craignant pas de dire bien haut, «mon ami Constant». Les normaliens, libéraux pour la plupart, étaient ravis de le voir, ainsi que Jouffroy, faire figure d'opposant. Mais les représentants du pouvoir s'inquiétaient. Le directeur de l'Ecole Normale, le janséniste Guéneau de Mussy, avertissait parfois Royer-Collard, «qui avait alors des tempêtes majestueuses[55]»; un jour il fit appeler Jouffroy, le réprimanda: «je l'ai fait pleurer», disait-il plus tard; une autre fois on saisit, pour les examiner, les rédactions du cours professé par le jeune maître. Il fut écarté enfin de l'enseignement[56]. Cousin, à son tour fut contraint en 1820 à demander un congé, soi-disant pour cause de maladie. C'était l'époque où l'on pourchassait dans toute l'Europe les sociétés secrètes; quand Victor Cousin retourna en Allemagne en 1824, accusé de complicité avec elles, il fut arrêté à Dresde, amené à Berlin, gardé quelque temps en prison et finalement relâché. Cette persécution acheva de le rendre cher à la jeunesse.
[55] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 121.
[56] Jouffroy, _Correspondance_, p. 281.
Le ministère Martignac lui rendit sa chaire. Tout le quartier latin accourut pour l'entendre; il ne se montra pas inférieur à l'attente générale. C'est alors qu'il exposa sa théorie célèbre sur la philosophie et la religion. Toutes les deux ont le même fond, c'est-à-dire les hautes vérités sur les rapports de Dieu, de l'homme et du monde. Mais elles diffèrent par la forme. Dans la pensée humaine il y a deux moments successifs, celui de l'inspiration, de l'intuition spontanée, et celui de la réflexion. La religion, manifestation spontanée de la raison impersonnelle, gouverne la masse des esprits, qui ne peut saisir la vérité dégagée du symbole. La philosophie, fruit de la réflexion, demeure le privilège de quelques-uns. La religion et la philosophie poursuivent le même but par des voies différentes: ces deux sœurs immortelles doivent donc rester alliées[57].
[57] «Sœur de la religion, la philosophie puise dans un commerce intime avec elle des inspirations puissantes; elle met à profit ses saintes images et ses grands enseignements, mais en même temps elle convertit les vérités qui lui sont offertes par la religion dans sa propre substance et dans sa propre forme; elle ne détruit pas la foi; elle l'éclaire et la féconde, et l'élève doucement du demi-jour du symbole à la grande lumière de la pensée pure.» (_Cours_ de 1828, 1re leçon.)--«Selon moi, dans le christianisme sont renfermées toutes les vérités; mais ces vérités éternelles peuvent et doivent être aujourd'hui abordées, dégagées, illustrées par la philosophie.» (_Ibid._, 13e leçon.)
Cette doctrine sauvegardait la dignité de la philosophie, permettant ainsi aux libéraux de combattre les prétentions du parti prêtre; mais en même temps elle laissait espérer l'alliance d'une religion tolérante avec la réflexion libre, ce qui était conforme aux vœux des étudiants de 1828. Un témoin de ces leçons a raconté plus tard avec quelle joie ce langage fut accueilli. «S'il fut un sujet de scandale pour les vieux dévots de l'_Encyclopédie_, il fut un sujet de recueillement et de méditation pour les jeunes hommes qui se pressaient autour de la chaire du grand professeur. Nous étions de cette jeunesse, et, dût-on sourire aujourd'hui de notre admiration, nous avouons avoir cru être initié à une vérité profonde[58]».
[58] Vacherot, _La religion_, p. 40.
Les auditeurs étaient d'autant plus confiants qu'ils entendaient un langage semblable chez les deux autres membres du célèbre triumvirat de la Sorbonne. Guizot était, à la différence de Cousin, un chrétien complet, qui n'hésitait point à proclamer devant ses amis sa volonté de croire au surnaturel; mais toute politique raisonnable devait reposer, selon lui, sur la séparation du spirituel et du temporel. Dans son cours d'histoire, il faisait gloire au christianisme d'avoir inauguré cette séparation et préparé de cette manière l'indépendance des deux pouvoirs[59]. Dans ses écrits polémiques, il félicitait les hommes de 1789 d'avoir achevé cette œuvre et donné ainsi une base solide au principe de la liberté de conscience: à la Restauration il appartenait de faire entrer ce principe dans la pratique de chaque jour[60]. Villemain, tout en abordant peu les questions religieuses, développait des idées analogues dans son cours sur la littérature du dix-huitième siècle[61]. Les trois professeurs de la Sorbonne parlaient de la religion avec sympathie, avec respect, tout en revendiquant l'indépendance des œuvres de la raison humaine, et en particulier de l'Etat, vis-à-vis de toutes les Eglises. C'était un esprit semblable, un sentiment de foi en Dieu et de sympathie, un peu distante, pour le christianisme qui inspirait à la même date les poètes de la nouvelle école, surtout Lamartine et Victor Hugo[62].
[59] _Civilisation en Europe_, 2e et 5e leçons.
[60] _Des moyens de gouvernement et d'opposition_, chap. IX. Sur ses croyances, v. sa lettre du 13 novembre 1826 à Rémusat. (_Lettres à ses amis_, p. 64): «La parfaite certitude (et je l'ai) que l'imperfection est en moi, non dans les choses, que ce que je cherche et n'atteins pas n'en existe pas moins, que mon ignorance ne retranche rien à la souveraine sagesse, cette certitude, dis-je, est la source d'une résignation si confiante et si ferme qu'elle ressemble presque à l'espérance.»
[61] Une revue catholique demanda la suppression de sa chaire en lui reprochant «de n'avoir pas rendu dignement hommage à l'influence du christianisme sur la civilisation moderne, de ne pas connaître les monuments ecclésiastiques et d'être à la fois coupable d'injustice et d'ignorance.» (Vauthier, _Villemain_, p. 85.)
[62] Sur le déisme de Victor Hugo, et sur les différences qui le séparent du christianisme orthodoxe, v. la thèse de l'abbé Dubuis, _Victor Hugo, ses idées religieuses de 1802 à 1825_: il montre que le poète ne fut, selon sa propre expression, qu'un «chrétien littéraire» (p. 382). C'est vers 1829 que Lamartine perdit ses croyances, autrefois très profondes (v. Jean des Cognets, _La vie intérieure de Lamartine_, 1913).
Nous trouvons des tendances pareilles, avec une hardiesse plus grande, chez les rédacteurs du _Globe_. Ce recueil fut lancé en 1824 pour tenir tête au _Mémorial catholique_; Pierre Leroux en eut l'idée, mais le véritable fondateur fut Dubois. Ce jeune Breton, sorti en 1815 de l'Ecole Normale où il avait connu Cousin, devait garder toute sa vie une admiration profonde pour l'activité intellectuelle, pour la _maestria_ oratoire du philosophe, et un ironique dédain pour sa trop grande habileté, pour son talent de comédien[63]. Au contraire, une amitié confiante l'unissait à Damiron; mais ce fut surtout dans Jouffroy qu'il trouva un frère spirituel, un confident sûr, qui partageait presque toutes ses conceptions politiques et philosophiques. Admirateurs de l'Evangile, détachés de l'orthodoxie catholique, ils cherchaient à retrouver dans la religion naturelle les grandes vérités que le christianisme avait recouvertes de ses dogmes[64]. En 1824, Jouffroy et Dubois étaient victimes de la réaction cléricale qui avait chassé l'un de sa chaire de lycée, l'autre de l'Ecole Normale; ils fondèrent le _Globe_ à la fois pour défendre contre cette réaction la liberté politique, et pour défendre contre la vieille école pseudo-classique la liberté littéraire que revendiquaient les nouveaux poètes. Ils voulurent mettre fin au malentendu qui séparait le libéralisme du romantisme.
[63] Cousin, dit-il, «reprend à dix, à quinze, à vingt ans de distance, tout ce que ses disciples ont ajouté à sa doctrine, et fondant tous ces travaux dans les siens, reportant ces idées absorbées dans les siennes à la date où il jetait seulement les premiers principes, il semble ainsi avoir tout conçu, tout engendré, tout conduit à maturité.» (_Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 11). Dès 1819 il mettait Damiron en garde contre l'influence exclusive de Cousin. (_Ibid._, Introduction, p. XVII).
[64] La pensée fondamentale de Jouffroy comme de sa génération, écrit Dubois, fut celle-ci: «la philosophie ne trouve rien, ne démontre rien, qui ne soit le fond même de la religion». (_Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 132).
Jouffroy fut le philosophe du _Globe_. Tout le monde connaît la page fameuse sur cette nuit de désespoir qui lui permit de constater la ruine de ses croyances religieuses; et l'on a cru que sa vie entière, jusqu'à la fin, avait été troublée par des tristesses et des regrets du même genre. Le témoignage de Dubois permet de rectifier cette erreur; après la crise douloureuse qui se place en 1815 ou 1816, Jouffroy était revenu au calme, à la confiance dans la raison[65]. Il voulait s'attaquer à cette religion d'Etat qui prétendait régenter la France. Le _Globe_ en 1825 publia son article, _Comment les dogmes finissent_.
[65] On a eu tort, dit Dubois, de présenter ce récit comme un testament: «cruel et indigne abus de mots et de dates _artistement_ confondus». (_ibid._, p. 150.)
Un vieux dogme, dit-il, adopté à l'origine parce qu'on le croyait vrai, finit par n'être plus compris, et ne se conserve que par la force de l'habitude. «La foi n'est plus qu'une routine indifférente, qu'on observe sans savoir pourquoi, et qui ne subsiste que parce qu'on n'y fait pas attention». Alors apparaît l'esprit d'examen; quelques hommes étudient ce vieux dogme dénaturé par mille absurdités, par mille mensonges intéressés; ils crient la vérité avec un zèle d'apôtres devant le peuple surpris, hésitant. Les gouvernants, ceux qui vivent de la foi ancienne, incapables de répondre, les font périr. Le sang des premiers martyrs leur amène des recrues, les forces deviennent égales, les discussions libres; le nouveau parti, qui a le bon sens pour lui, rend la vieille doctrine ridicule. Les adhérents du passé paraissent vaincus, mais coalisent tous les intérêts menacés en invoquant les beaux noms de morale, de religion, d'ordre, de légitimité. Ils sont favorisés par les divisions du parti nouveau qui, après avoir détruit le faux, ne trouve rien à mettre à la place; le peuple, dégoûté par cette impuissance, laisse faire, ne s'attache plus qu'à l'intérêt. C'est le moment favorable pour la contre-révolution; le parti du passé ressaisit le pouvoir, se venge, et tâche de se perpétuer en propageant des superstitions dégradantes. Mais une nouvelle génération a grandi, qui voit les fautes commises des deux côtés; s'attachant à découvrir un idéal nouveau, elle prépare ainsi la chute définitive de l'ancienne domination.
Le _Globe_ traite le plus souvent la religion d'Etat et ses défenseurs avec un paisible dédain[66]; mais il retrouve des accents passionnés dès que l'intolérance apparaît, dès que la liberté religieuse est menacée. On le voit en lisant les articles de Dubois. Celui-ci ne croit pas, comme son ami, à l'avènement prochain d'une nouvelle doctrine; aucun dogme, en effet, à l'époque où il écrit, n'est assez fort pour imposer à tous la conviction. Donc il faut laisser à toutes les religions la liberté; voilà le seul dogme qui s'impose à l'heure présente, le seul que le _Globe_ veuille défendre. Les querelles entre gallicans, ultramontains, protestants, ne le regardent point, à moins que la liberté de conscience ne soit en jeu[67]. Il y a, en effet, un devoir supérieur à toutes les croyances confessionnelles, c'est celui de reconnaître les droits de l'humanité: «Nous sommes hommes avant que d'être chrétiens, juifs ou mahométans[68]». Donc on doit prendre la défense de toutes les minorités persécutées, qu'il s'agisse des piétistes de Bischwiller[69] ou des juifs de Nîmes[70] ou des Louisets de Bretagne[71]. Logique avec lui-même, Dubois se sépare du _Constitutionnel_ et de tout le parti libéral en désavouant la campagne contre les jésuites. L'appel de Montlosier aux arrêts des Parlements ne le séduit guère: «Laissons-les dormir, dit-il, dans les greffes de nos tribunaux[72]». Les ordonnances de 1828 ne l'enthousiasment pas davantage, car elles sont inspirées par deux idées mauvaises, le monopole de l'éducation et la religion d'Etat. «L'affranchissement n'est pas dans le servage commun de tous[73]». Certes on a le droit de s'indigner quand on voit aujourd'hui la liberté réclamée contre ces ordonnances par les hommes qui ont tant persécuté l'enseignement laïque depuis quatorze ans[74]; et ces mêmes hommes veulent en même temps empêcher un prêtre de quitter l'Eglise et de se marier[75]. Mais les libéraux doivent reconnaître ce qu'a de puéril et d'humiliant l'obligation imposée aux maîtres de déclarer par écrit qu'ils n'appartiennent point à une congrégation non autorisée[76].
[66] «La philosophie est tranquille... Elle se dit avec sécurité: Il n'y a plus de Vatican; comme jadis les chrétiens, nés de la veille, répétaient au pied de la statue de la Victoire ébranlée de leurs cris: Il n'y a plus de Capitole.» (26 janvier 1826.)
[67] «Aujourd'hui, ce qu'il importe d'enseigner à la France, ce n'est point un dogme, une forme religieuse quelconque; les esprits sont assez éclairés pour choisir d'eux-mêmes. C'est de lui apprendre le respect de tous les dogmes et de toutes les formes; c'est de constater le droit qu'ont toutes les croyances, négatives ou positives, de vivre ensemble et égales sous la protection de la même loi.» (Dubois, _Fragments littéraires_, I, p. 98.)
[68] _Ibid._, I, p. 99.
[69] _Ibid._, I, p. 311.
[70] _Ibid._, I, p. 335.
[71] _Ibid._, II, p. 192.
[72] _Ibid._, I, p. 179.
[73] _Ibid._, I, p. 151 sqq.
[74] Dubois rappelle «tous les anciens recteurs d'académie chassés, presque tous remplacés par des prêtres; les trois quarts des provisorats de collèges royaux, toutes les principautés de collèges communaux, occupés par des prêtres; tous les professeurs indépendants, ou non affiliés aux congrégations, chassés de leurs chaires; l'Ecole normale détruite; ses élèves poursuivis dans toutes les directions; le haut enseignement de la capitale éteint; toutes les facultés des lettres et des sciences dans les provinces, ou fermées ou réduites à des leçons insignifiantes; les chaires d'histoire supprimées; l'enseignement de la philosophie ramené à une théologie en latin barbare; les élections du Collège de France violentées ou foulées aux pieds avec mépris; l'Ecole de Médecine désorganisée et recomposée selon le vœu de la faction; enfin l'instruction primaire partout étouffée, ou livrée aux ignorantins...» (_ibid._, II, p. 157.)
[75] Il s'agit de l'affaire Dumonteil. (_ibid._, II, p. 49.)
[76] Le _Globe_ se moque aussi de la manière dont certains hommes de l'ancienne génération conçoivent le rôle du prêtre: «Si l'on croit ces vieux philosophes, un curé est un fonctionnaire qui a mission d'instruire ses ouailles comme l'entend M. le Procureur du roi, qui est tenu de leur délivrer, sur mandat de M. le Maire, tous les sacrements qu'ils requièrent, et auquel il est sévèrement interdit d'avoir sa conscience d'homme ou sa croyance de prêtre.» (2 août 1825)
La liberté qui est due à toutes les religions, Dubois la réclame également pour ceux qui n'en suivent aucune. Touquet, un ancien colonel devenu libraire anticlérical, a publié des extraits de l'Evangile qui exposent une moralité purement humaine; l'écrivain se plaint qu'on le poursuive pour ce motif et lui reconnaît le droit de nier les miracles et les mystères. Prévoyant en quelque sorte l'œuvre de Renan, il s'irrite à la pensée qu'on poursuivrait un savant consciencieux parce qu'il aurait écrit une histoire purement humaine de Jésus[77]. Les enterrements civils lui plaisent parce qu'ils prouvent des convictions fermes, sans hypocrisie finale. Celui de Talma, célébré librement à Paris, lui cause une grande joie: «On peut dire que du jour de l'enterrement de Talma, date la véritable émancipation religieuse de la France[78]». La liberté pour tous, y compris les catholiques, voilà donc sa règle. Le clergé catholique ne lui inspire pas d'antipathie; seulement il reproche à celui de 1826 un goût du bruit, des choses théâtrales, qui n'existait pas dans celui de la génération précédente[79].
[77] _Fragments_, I, p. 230. La condamnation de Touquet provoque chez lui une vraie colère: «Dans la fièvre d'intolérance qui agite le catholicisme, dans la passion de liberté qui saisit par contradiction tous les esprits généreux, il faut s'attendre à voir successivement tous les dogmes de la religion de l'Etat examinés, débattus, niés.» (I, p. 294).--Cf. l'article sur un procès fait au _Courrier français_ (II, p. 318).
[78] I, p. 255. Citons encore son article sur l'enterrement civil de Saint-Simon: «Ses amis et ses disciples n'ont point été demander à une Eglise qu'il avait abandonnée des pompes et des prières auxquelles il ne croyait pas. On ne les a point vus provoquer par des sollicitations hypocrites un refus légitime, et exalter ensuite ce refus comme un attentat, quand soi-même on s'en rend coupables les premiers en voulant forcer un prêtre catholique à violer les lois de son culte.» (C par Eugène Despois, Le Journal _Le Globe_ et M. Dubois, dans _Revue politique et littéraire_, 1874.) Les enterrements civils se faisaient d'ailleurs sans difficulté, comme l'a raconté Littré à propos de celui de son père. (_Conservation, Révolution, Positivisme_, 2e éd., Remarques.)
[79] «Elle est bien loin de nous déjà, la religion qui nous fut enseignée par nos mères et par nos pasteurs revenus de l'exil... Quelque chose de grave et de sérieux nous est resté dans l'âme; et même émancipés de sa tutelle, la foi de nos jeunes années est chère à nos souvenirs. En sera-t-il de même de la génération élevée au bruit des cantiques et des processions du Sacré-Cœur?» (_Fragments_, I, p. 154.)