‹ Histoire de l'idée laïque en France au XIXe siècleChapitre 5 sur 28 · II

II

L'amour de la liberté religieuse conduisit le _Globe_ à souhaiter la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cette conception était étrangère aux philosophes du dix-huitième siècle, et la mise en vigueur de ce régime entre 1795 et 1802 n'avait pas laissé de souvenirs. C'est une idée protestante par ses origines; elle fait le caractère essentiel du protestantisme libéral. Le premier livre français dans lequel un écrivain de renom l'ait défendue est l'œuvre d'un protestant, Benjamin Constant. Il a formulé avec talent cette notion de l'individualisme religieux qui le séparait à la fois des Eglises établies et du libéralisme voltairien.

Benjamin Constant, dès le début de son livre, annonce le projet de défendre le sentiment religieux contre ceux de ses amis qui voient dans la religion l'ennemie de la liberté[80]. L'erreur de ceux-ci vient de ce qu'ils ne distinguent pas entre le sentiment religieux et les formes religieuses. Le sentiment religieux est une loi fondamentale de la nature humaine; on a voulu expliquer la religion par la peur ou par l'organisation physique de l'homme ou par l'existence de la société. Cela ne suffit pas. «L'homme est religieux parce qu'il est homme... Le sentiment religieux est la réponse à ce cri de l'âme que nul ne fait taire, à cet élan vers l'inconnu, vers l'infini, que nul ne parvient à dompter entièrement»[81]. Mais si le sentiment religieux est immuable, les formes religieuses sont changeantes, progressives comme la civilisation elle-même. Souvent une Eglise vieillie se défend violemment contre ceux qui la déclarent insuffisante, et soulève ainsi contre la religion l'antipathie des meilleurs et des plus généreux parmi les hommes; voilà pourquoi il importe que le pouvoir politique n'intervienne pas dans la transformation des croyances. Il ne doit pas appuyer de sa force le pouvoir sacerdotal, cette puissance intolérante rétrograde, oppressive, dont l'humanité a tant de fois souffert les méfaits.

[80] «Si le sentiment religieux est une folie, parce que la preuve n'est pas à côté, l'amour est une folie, l'enthousiasme un délire, la sympathie une faiblesse, le dévouement un acte insensé... La liberté veut toujours des citoyens, quelquefois des héros. N'éteignez pas les convictions qui servent de base aux vertus des citoyens, et qui créent les héros, en leur donnant la force d'être des martyrs.» (_De la religion_, préface.)

[81] _Ibid._, I, p. 35.

Benjamin Constant, avec une timidité d'homme politique observant la vie réelle, n'osait pas conclure franchement à la séparation de l'Église et de l'État[82]. Le _Globe_, au contraire, montrait la société française marchant vers ce régime. «Semble-t-il donc si éloigné, disait-il, le jour où l'entretien de chaque culte pourrait être remis à ses prosélytes, et l'administration de ses deniers, comme la vérité de ses doctrines, abandonnée à ses ministres? Semble-t-il donc si téméraire, le pacifique projet de séparer à jamais l'État des religions et de le maintenir immuable et impassible au milieu des réformes et des passions théologiques?[83]» L'idée que Dubois soutenait ainsi venait d'être adoptée publiquement pour la première fois par un groupe d'hommes politiques et de penseurs notoires, la Société de la Morale chrétienne. Cette société datait de 1821; les fondateurs se réclamaient de l'Evangile et déclaraient nécessaire d'exposer les préceptes du christianisme dans toute leur pureté; La Rochefoucauld-Liancourt, Victor de Broglie, Guizot, Benjamin Constant se succédèrent à la présidence. La société attira dès 1823 l'attention de la police: un rapport anonyme affirma qu'elle professait «une espèce de morale indépendante des dogmes chrétiens», et douze professeurs qui en faisaient partie furent signalés à Frayssinous par le ministre de l'intérieur[84]. Le comte Lambrechts avait légué à cette association une somme destinée à récompenser le meilleur mémoire en faveur de la liberté des cultes. Le concours provoqua de nombreux travaux et fut jugé en 1825: il mit en relief le grand moraliste suisse Vinet, qui obtint le prix pour son mémoire. Celui-ci mérite une analyse un peu détaillée.

[82] Il avait un instant proposé dans la _Minerve_ l'octroi d'une dotation foncière à l'Eglise, pour qu'elle fût indépendante de l'Etat; les protestations de ses lecteurs l'amenèrent à se rétracter. (V. Gonnard dans _Revue politique et parlementaire_, juin 1913.)

[83] Dubois, _Fragments_, II, p. 34.

[84] Ferdinand-Dreyfus, _La Rochefoucauld-Liancourt_, p. 498 sqq. Sur l'action très variée de cette société, v. Pouthas, _Guizot pendant la Restauration_ (1923), p. 342 sqq.

«La liberté de conscience, dit-il, n'est pas seulement la faculté de se décider entre une religion et une autre, c'est aussi essentiellement le droit de n'en adopter aucune, et de rester étranger à toute les formes et à tous les établissements que le sentiment religieux a pu créer dans la société». La liberté de conscience est inséparable de la liberté de culte, car l'homme a besoin de l'association; l'union de ces deux libertés constitue la liberté religieuse. Toute croyance religieuse a pour caractère l'_inévidence_; elle ne s'impose pas avec une claire certitude à l'homme de bonne foi; donc l'État ne doit imposer ni réprimer aucune croyance. On objecte que les opinions religieuses entraînent les opinions morales; c'est vrai, mais il y a une autre source d'idées morales, qui est la société elle-même. C'est d'elle que dérive la morale sociale, morale étroite, insuffisante, et quand même utile puisqu'elle assure la sûreté, la propriété, la pudeur. Cette morale appartient au gouvernement, qui n'est institué que pour la défendre; il peut sévir contre les actes contraires à cette morale et même interdire la publication de maximes qui lui seraient directement opposées; mais il n'a point à s'occuper de la morale intérieure. Notre droit moderne a justement distingué entre le délit et le péché. L'État n'a jamais à statuer sur des croyances, fussent-elles déplorables comme celles de l'athée ou du matérialiste. Pourquoi donner de l'attrait aux mauvaises doctrines en les honorant d'une persécution? C'est ainsi qu'elles acquirent du crédit au dix-huitième siècle. On favorisera mieux la vérité religieuse en la laissant «libre d'entraves et surtout libre de protection». La discussion devient alors complète, sincère, et n'entraîne pas de guerre civile. La concurrence des cultes est même utile aux mœurs, car une religion nouvelle ne gagne le peuple que par la pureté morale qu'il observe chez ses premiers adhérents. La liberté religieuse est enfin la base nécessaire de la liberté civile, de la liberté politique, du régime constitutionnel. Que l'on compare les maux causés par la persécution à la France de Louis XIV, à l'Italie, à l'Espagne, et les bons effets de la liberté aux États-Unis.

Après avoir ainsi fourni les «preuves» de sa théorie, Vinet entreprend d'exposer le «système» qui en serait l'application. Ce système prend comme point de départ la coexistence de deux sociétés indépendantes, la société civile et la société religieuse. Les membres de celle-ci doivent avoir les mêmes droits politiques et civils que tous les autres citoyens. La société religieuse peut agir librement sur elle-même, pourvu qu'elle n'use que de moyens spirituels sans aucun effet civil; libre à elle, par exemple, d'employer l'excommunication. L'État et l'Église «ne peuvent avoir en commun aucun acte ni aucune institution;» le mariage civil comptera seul pour le magistrat. L'État n'est plus chargé de former, de payer, de surveiller le clergé: la communauté des croyants choisit son pasteur, et celui-ci ne peut exiger qu'un père lui confie l'instruction religieuse de ses enfants[85]. Le culte enfin doit être public, afin que l'État n'ait pas lieu d'y soupçonner des menées secrètes. La religion ainsi réduite aux subventions de ses fidèles n'a plus la magnificence de la religion d'État, mais elle ne compte que des croyants. «Elle est puissante comme l'âme qui est immortelle; l'autre est forte comme ce monde qui doit passer».

[85] Les pères la feront donner quand même, car ils connaissent la bienfaisante influence de l'Evangile: «une religion qui n'offre rien de tout cela est-elle digne d'être protégée? Une religion qui a tout cela a-t-elle besoin de protection?» (p. 217).--Vinet admet à la rigueur que le gouvernement fasse payer par tous une taxe religieuse et la répartisse d'après le nombre des adhérents inscrits à chaque groupe.

Vinet avoue que nulle part en Europe il ne trouve un exemple à l'appui de sa théorie; partout règnent les religions d'Etat, même en France, où la Charte renferme à ce sujet deux articles contradictoires. L'application prochaine de ses vues est donc impossible; du moins il souhaite qu'on diminue les inconvénients du système actuel en appliquant deux principes, l'indépendance de l'état civil envers l'état religieux et la tolérance à l'égard des sectes religieuses. Il ne croit plus, comme autrefois, que l'Etat doit protéger seulement les cultes chrétiens, quels qu'ils soient; la liberté sera la même pour les juifs, et aussi pour ceux qui ne croient à rien[86]. Cette largeur d'esprit est d'autant plus remarquable que Vinet reste un chrétien convaincu. La religion naturelle lui paraît insuffisante: «n'étant soutenue par rien, elle ne peut rien soutenir». L'athéisme lui inspire une véritable horreur. Protestant, il croit le catholicisme naturellement porté à l'intolérance[87]; mais il veut la liberté pour les catholiques. Son livre se termine par une touchante prière au Dieu qui a donné l'Evangile[88].

[86] V. seconde partie, chap. XII et XIII.

[87] Guizot, dans son rapport au sujet du concours présente sur ce point les réserves de la Société. A part cela, il approuvait les théories de Vinet.

[88] «Inspire au cœur des rois la volonté d'anéantir toutes ces entraves qui retiennent les cœurs sous le joug de la crainte et en bannissent l'amour.» Que les hommes disposent à leur gré de leur conscience, «afin qu'ayant été libres de t'aimer sur la terre, ils soient libres, Beauté suprême, de te contempler à jamais dans les cieux!»

La Société de la Morale chrétienne avait pleinement adhéré aux principes de Vinet[89]. Bientôt elle voulut préciser les moyens pratiques de réaliser le nouveau système; elle ouvrit pour cela un nouveau concours dont le résultat fut connu à la veille de la révolution de 1830. Le prix de ce concours sur «l'exercice de la liberté religieuse» fut remporté par Nachet, un avocat de Paris. Très au courant du droit, il cite et discute les arrêts des cours royales, de la cour de Cassation, trop souvent inspirés par une pensée d'intolérance. Le budget des cultes n'a plus de raison d'être: un homme n'a rien à payer pour l'entretien d'une Église dont il n'est point membre. Le Concordat est «une monstruosité politique» dans un pays où règne la liberté des cultes; loin d'assurer la paix, il provoque des conflits entre le gouvernement et la royauté. «La liberté religieuse, mise en œuvre, n'est autre chose que la séparation absolue de l'Eglise et de l'Etat. Cette séparation franchement acceptée, tous les droits sont garantis, ceux de l'individu, ceux de l'Eglise, ceux de l'Etat[90]».

[89] Le travail classé en seconde ligne fut celui d'Auguste Portalis. Sans aller jusqu'à la séparation, il montre que la liberté des cultes est un droit naturel: «Toutes les religions, dit-il, doivent être protégées par l'Etat, mais aucune d'elles ne doit jamais le protéger... Un culte ne représente que les fidèles d'une croyance, l'Etat au contraire représente l'universalité des citoyens». (_Mémoire en faveur de la liberté des cultes_, pp. 30 et 32.)

[90] Nachet, _De la liberté religieuse en France_, p. 378. Il condamne l'ordonnance de 1828 contre les jésuites au nom des mêmes principes. La commission qui décerna le prix à Nachet comptait parmi ses membres Benjamin Constant, Guizot, Victor de Broglie, Stapfer, Vivien, et Gaëtan de La Rochefoucauld, le fondateur du nouveau concours.

Vinet avait parlé aux libéraux de toutes les croyances; les protestants furent seuls à lire l'ouvrage de Samuel Vincent, _Vues sur le protestantisme en France_ (1829). Le pasteur de Nîmes y formulait avec beaucoup de talent et de vigueur les idées du protestantisme libéral, en combattant les thèses de l'orthodoxie calviniste. Il étudia naturellement les rapports de l'Eglise et de l'Etat. D'après lui, le système établi par le Premier Consul offre des avantages certains, la sécurité pour les croyants, la dignité pour les pasteurs, mais il réduit la religion à n'être qu'une administration, et surtout il nuit à la liberté de penser. La séparation n'est pas près de se faire, mais elle résultera naturellement des idées modernes, ce sera peut-être «le travail et le couronnement du XIXe siècle». L'Etat n'y perdrait rien, car l'appui du clergé ne laisse pas d'être compromettant pour les gouvernants; la religion n'y perdrait pas davantage, car elle saurait trouver l'organisation matérielle nécessaire, et l'activité, la vie lui serait rendue. En attendant, il faut contenir dans les limites les plus étroites l'influence politique des clergés divers et l'influence religieuse du pouvoir civil.

Ces opinions trouvèrent un défenseur à la Chambre des députés. Corcelles, membre de la gauche, ami de La Fayette, avait montré peu d'enthousiasme pour les ordonnances de 1828. Il déclara que le clergé devrait vivre, en France comme aux Etats-Unis, des subsides volontaires donnés par les fidèles[91]. Mais il était isolé dans son parti. La plupart des libéraux, allant au plus pressé, combattaient le parti qui avait fait surgir le ministère Polignac, le parti appuyé par les mandements audacieux des évêques. La victoire de la révolution de 1830 apparut comme la défaite du parti prêtre.

[91] 30 juillet 1828. De même, le 10 juin 1829, il demanda une réduction du budget des cultes, «jusqu'au temps éloigné sans doute, quoique inévitable, où chaque religion trouvera toutes ses ressources dans ses croyants.» Littré père disait aussi, au témoignage de son fils: «tant cru, tant payé».