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CHAPITRE III - I

La politique d'apaisement sous Louis-Philippe

Le gouvernement nouveau parut décidé à laïciser définitivement l'Etat. La Charte de 1830 enleva au catholicisme sa prérogative, et la «religion de l'Etat» disparut des textes législatifs. On ne vit plus le roi ou la famille royale suivre les processions; pendant quelques mois on ne put rencontrer dans les rues de Paris un prêtre en soutane, pas plus qu'un moine portant le costume de son ordre. L'alliance étroite qui existait, au su de tous, entre la dynastie déchue et le clergé catholique faisait rejaillir sur celui-ci une partie de la haine vouée par le peuple à Charles X. Dans les nombreuses pièces patriotiques jouées par les théâtres de Paris, tous les rôles de malfaiteurs ou de traîtres étaient attribués à des jésuites. En 1831, à la suite de la manifestation légitimiste faite à Saint-Germain l'Auxerrois, l'église fut mise à sac et l'archevêché détruit; le gouvernement laissa faire et la garde nationale encouragea presque tous les destructeurs. «Qui dit Jésuite en France, à Paris du moins, écrivait le provincial de l'ordre, dit une bête sauvage à laquelle il faut courir sus[92]». Bientôt l'énergie de Casimir Perier mit fin aux scènes de ce genre, mais le ministre ne chercha point un rapprochement avec le clergé; l'antique procession du Vœu de Louis XIII fut interdite; on enleva les crucifix posés dans les salles de cours d'assises; on obligea un prêtre à célébrer les funérailles religieuses de Grégoire, l'ancien prélat constitutionnel qui n'avait jamais abjuré ses idées. L'expédition d'Ancône, ordonnée par Casimir Perier, n'était pas faite pour améliorer les rapports de la France avec la papauté. En province, les relations étaient froides entre les évêques légitimistes et les fonctionnaires de la monarchie nouvelle; quant aux hostilités entre maires et curés, des milliers de communes en offraient le spectacle.

[92] Lettre du 17 octobre 1831, citée par Burnichon, I, p. 516.

Cependant les choses changèrent bientôt. Le gouvernement de Juillet fit de son mieux pour s'assurer l'appui de l'Eglise; Louis-Philippe qui travaillait avec une constance infatigable à se faire accepter comme un égal par les souverains étrangers, montra aussi des dispositions conciliantes vis-à-vis du pape, des cardinaux et des évêques. Ses ministres, partisans de la résistance ou de mouvement, se montrèrent en face de l'Eglise à la fois indépendants et courtois, prêts à pratiquer ce qu'on a plus tard nommé la politique d'apaisement. De son côté le clergé, calmé par les avis de Rome, déçu dans ses espérances par l'échec retentissant de la duchesse de Berry, se résigna au fait accompli; les évêques légitimistes, sans manifester de sympathie pour le roi des Français, entretinrent des rapports corrects avec ses représentants.

La bourgeoisie orléaniste approuva ce changement. Dès qu'elle fut débarrassée de la Congrégation et des jésuites, sa haine contre le parti prêtre s'apaisa. Elle pensait que, selon la formule vulgaire, il faut une religion pour le peuple; les revendications sociales, qui apparaissaient maintenant de plus en plus violentes, allaient la fortifier dans cette idée. Cette bourgeoisie, maîtresse du pouvoir, devenait une aristocratie véritable; elle savait que, selon le mot de Talleyrand à sa nièce, «il n'y a rien de moins aristocratique que l'incrédulité». Voilà pourquoi les défenseurs de la nouvelle dynastie abandonnèrent le projet de tenter la séparation de l'Eglise et de l'Etat. La Société de morale chrétienne, qui avait couronné les livres de Vinet ou de Nachet, comprenait parmi ses membres, outre Louis-Philippe lui-même, Guizot, le duc de Broglie et d'autres ministres du nouveau régime; aucun ne proposa d'appliquer le principe que tous avaient approuvé quelques années auparavant. C'est un exemple significatif des changements qui s'accomplissent chez d'anciens opposants parvenus au pouvoir. Des motifs sérieux pouvaient d'ailleurs excuser cette palinodie: le gouvernement jugeait sage de garder sous sa main un clergé prêt à soutenir les tentatives carlistes; la Vendée, la Bretagne offraient trop de sujets d'alarme pour qu'on les exaspérât par une réforme qui serait considérée comme une déclaration de guerre au catholicisme. Un seul, parmi les membres dirigeants de la Société de morale chrétienne, défendit encore la cause abandonnée par tous. Lamartine écrivait en 1831 à propos de la séparation: «Heureuse et incontestable nécessité d'une époque où le pouvoir appartient à tous et non à quelques-uns; incontestable, car sous un gouvernement universel et libre, un culte ne peut être exclusif et privilégié; heureuse, car la religion n'a de force et de vertu que dans la conscience. Elle n'est belle, elle n'est pure, elle n'est sainte qu'entre l'homme et son Dieu; il ne faut rien entre la foi et le prêtre, entre le prêtre et le fidèle; si l'Etat s'interpose entre l'homme et ce rayon divin qu'il ne doit chercher qu'au ciel, il l'obscurcit ou il l'altère[93]». Lamartine demeura isolé parmi les hommes politiques. La cause de la séparation venait de faire, il est vrai, parmi les catholiques une illustre recrue; Lamennais la défendait énergiquement dans l'_Avenir_. Mais cette adhésion compromettante acheva d'inquiéter les libéraux, qui redoutaient un régime laissant liberté complète à des prêtres comme Lamennais; et la condamnation de celui-ci par Grégoire XVI fut décisive pour tous les catholiques autrefois tentés d'approuver le nouveau système.

[93] _Sur la politique rationnelle_, 1831, p. 70. Lamartine fut quelque temps président de la Société de la morale chrétienne. Nachet, publiant après 1830 la seconde édition de son Mémoire, se plaignit vivement qu'on n'eût rien fait pour en appliquer les conclusions.

Ce n'étaient pas seulement les politiques orléanistes qui approuvaient le retour à des relations courtoises avec le clergé; les jeunes intellectuels aux tendances républicaines et socialistes réprouvaient également l'anticléricalisme et l'esprit voltairien. Ils participaient à cette religiosité qui fut un des caractères du romantisme et de la nouvelle démocratie. A la veille de 1830 déjà, de jeunes républicains, parmi lesquels figurait Hippolyte Carnot, suivaient avec intérêt les tentatives de Ballanche pour concilier la tradition avec les idées modernes, les obscurs écrits de ce néo-catholique aux allures bizarres qui s'appelait Coessin, la résurrection de l'ordre des Templiers sous un grand maître[94]. D'autre part, Saint-Simon avait terminé sa carrière en parlant un langage profondément religieux dans le _Nouveau Christianisme_; et ses disciples n'avaient point tardé à transformer leur école en église. La révolution de 1830 donna brusquement à cette église une notoriété bruyante; et si les excentricités de la secte, les étranges théories d'Enfantin provoquaient le rire, beaucoup d'hommes intelligents et généreux suivaient avec émotion l'audacieuse entreprise où les disciples du Père dépensaient tant d'enthousiasme et de dévouement[95]. Après la fin du saint-simonisme, beaucoup de théoriciens socialistes inspirés par lui ont cherché, avec plus de prudence et de discrétion, à rajeunir, à moderniser le christianisme. C'est le rêve de Pierre Leroux et de ce théologien démocrate, Jean Reynaud, en qui tous ses amis ont vénéré un saint laïque. Buchez se fait l'apôtre de la démocratie chrétienne; comme Lacordaire, il salue dans la France le soldat du Christ, mais c'est parce qu'elle a complété l'œuvre de l'Eglise en formulant les principes de 1789; Robespierre devient pour lui le prêtre de ce néo-christianisme révolutionnaire[96]. Louis Blanc est moins religieux; cependant il considère le voltairianisme comme périlleux et vieilli[97]. Parmi les républicains politiques, les opinions varient. Armand Carrel demeure indifférent aux questions religieuses; mais Barbès, condamné à mort et croyant le jour de l'exécution venue, invoque Jésus en même temps que Babeuf, et remercie Dieu de l'avoir fait «Français, républicain, aimé des bons, proscrit par les méchants[98]». Des révolutionnaires allemands venus à Paris s'étonnent de trouver une religiosité si générale chez les hommes de progrès[99]. La plupart sont pénétrés de ce christianisme social auquel Lamennais a donné son évangile dans les _Paroles d'un croyant_.

[94] H. Carnot, _Sur le saint-simonisme_, 1887. Sur Coessin, v. Georges Weill, dans _Revue des études napoléoniennes_, 1919.

[95] V. Georges Weill, _L'école saint-simonienne_, 1896.

[96] V. Rastoul, _Histoire de la démocratie catholique en France_, 1911.

[97] «Continuer Voltaire aujourd'hui serait dangereux et puéril. A chaque époque son œuvre! Celle de notre temps est de raviver le sentiment religieux, de combattre les insolences du scepticisme et de railler ses railleries.» (_Revue du Progrès_, I, p. 146.)

[98] Barbès, _Deux jours de condamnation à mort_. V. Georges Weill, _Histoire du parti républicain_, p. 238 sqq.

[99] Bouglé, _Chez les prophètes socialistes_, 1918.

L'apaisement des querelles religieuses apparaît dans les débats parlementaires à partir de 1833. En 1834, par exemple, la Chambre des députés examine les pétitions demandant le maintien des évêchés créés postérieurement au Concordat. Quelques députés, Luneau, Eschassériaux, Barrot, veulent faire affirmer par l'assemblée son droit d'ajourner les crédits nécessaires. Mais le gouvernement combat leur thèse; le gallican Dupin fait de même. Lamartine rappelle ses préférences pour le régime propre à détruire «le nœud fatal qui unit l'Eglise à l'Etat»; mais, puisque le moment favorable pour cette réforme n'est pas encore venu, il demande un vote favorable aux pétitions, et la Chambre lui donne raison[100]. Un seul député, Isambert, conseiller à la Cour de cassation, se fit remarquer pendant tout le règne par sa persévérance à défendre les traditions des légistes, à dénoncer les empiètements du clergé: tantôt il combattait les crédits votés pour l'installation des cardinaux, tantôt il se plaignait que le clergé n'envoyât pas les séminaristes aux facultés de théologie dirigées par l'Etat; les ménagements des ministres pour l'épiscopat l'amenaient à préférer au Concordat le régime de la séparation, le régime belge[101]. Mais les critiques annuellement présentées par lui à la Chambre semblaient démodées et puériles.

[100] Séance du 26 avril 1834.

[101] 8 juin 1835, 18 mai 1837, 17 mai 1838, 17 et 18 janvier 1839. Dubois, au contraire, trouvait inquiétants les progrès du catholicisme en Belgique: «Pour mon compte, disait-il, cette expérience que je vois se faire aux portes de la France m'a fait profondément réfléchir sur une foule de mesures qui étaient venues à la pensée de beaucoup d'hommes d'Etat, et que j'ai jusque là combattues avec vivacité» (17 mai 1838). Il revenait donc aux idées gallicanes dédaignées par le _Globe_. Quant aux républicains, ils se prononcent rarement pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cependant on trouve un projet de ce genre, très soigneusement étudié, dans le livre d'Auguste Billiard, _Essai sur l'organisation démocratique de la France_ (1837): l'auteur, ancien secrétaire général du ministère de l'Intérieur, connaît la complexité des questions à résoudre.