III · Les Réactionnaires
La littérature de l’émigration réagissait contre la Révolution. Rien de plus normal. Mais cette réaction est devenue, dans la suite du XIX siècle, la Réaction, au sens spirituel, politique, sibyllin de ce mot, qui est entendu dans le dernier village. Sous chacun des régimes successifs la réaction a eu un visage particulier. Elle a évolué, mais le long d’une même réalité, d’une même idée, des mêmes cadres. Une histoire ou un tableau de la réaction en France, ferait un curieux tableau des mœurs et des idées françaises au XIX siècle. La moindre partie en serait la partie littéraire, qui seule cependant nous concerne ici.
Laissons de côté la littérature réactionnaire d’opinion, celle qui a donné de grands journalistes. Mais au-dessus d’elle il y a les grands écrivains réactionnaires, les Pères de la réaction, et, pour employer un mot qu’a sinon créé, du moins relevé Barbey d’Aurevilly, les Prophètes du Passé. C’est à Maistre, Bonald, Chateaubriand et Lamennais que s’applique ce mot dans le livre que Barbey a publié sur eux. Or ces quatre prophètes ont eu, à l’époque qui les a suivis, quatre successeurs en Barbey d’Aurevilly, Gobineau, Villiers de l’Isle-Adam et Léon Bloy.
Barbey d’Aurevilly.
Il avait 22 ans en 1830, et peu de styles ont une couleur romantique aussi éclatante que le sien. Pourtant il n’appartient pas au romantisme. Il a passé toute cette époque dans sa province normande, dans un milieu légitimiste, clérical, anachronique et pittoresque à souhait, d’où il a été lancé sur Paris, bizarre aérolithe, en 1851. Il avait beaucoup de lecture, de souvenirs, d’esprit, de style, le tout haussé et campé sur une métaphore militaire perpétuelle, mousquetaire, et même connétable. Cet éclat ne dépassa guère le cercle de ses amis, mais il sut le soutenir par la puissance démesurée de son verbe. Et s’il est aujourd’hui peu lu, on le tient toujours sinon pour un grand homme, du moins pour un grand bonhomme, à cette exception près que personne n’est moins bonhomme que lui. Il l’a dû à ses romans, à sa critique, à ses mots et à son attitude.
Les romans de Barbey restent la meilleure partie de son œuvre. À vrai dire, même quand ils ont deux volumes, ce sont plutôt des contes, des contes de son pays, et du temps de la chouannerie, avec d’extraordinaires et parfois terribles évocations, et surtout un style incomparable de relief, d’images, de plis, de sonorités. Un Prêtre marié, Le Chevalier des Touches, les Diaboliques éclatent d’étrangeté, de passion, de beautés, mais fort peu d’humanité. Il avait l’étoffe d’un Walter Scott normand et breton. Malheureusement le journalisme l’absorba, ou plutôt la critique littéraire, et, malgré les admirateurs de poids que cette critique a conservés, on doit le regretter. Barbey manque, à un degré douloureux, de raison, de jugement, et même de bonne foi. Sa critique est le véhicule de ses mots, abondants, spirituels, dont beaucoup sont restés, et de son attitude : celle du chrétien intransigeant, vengeur, croisé contre le XVIII siècle, et qui, selon son expression, voit dans le catholicisme le vieux balcon de fer forgé d’où on peut le mieux cracher sur la foule. À condition de se tenir à une distance respectueuse, c’est un beau spectacle.
Gobineau.
Ce n’est pas le catholicisme qui fournit son balcon à Arthur de Gobineau. Ce sont ses ancêtres, non ceux qu’il a eus, et qui étaient d’extraction petite, même bourgeoise, mais ceux qu’il se suppose, conquérants scandinaves et barons féodaux. Barbey avait plus de style que d’idées, Gobineau a plus d’idées que de style. Sa théorie de la vie et de la mort des races exposée dans le Traité de l’Inégalité des Races humaines, a fourni à l’Allemagne une des bases de l’idéologie raciste. Mais, comme Barbey, Gobineau avait besoin de la fiction pour donner le meilleur de lui. Le résultat le plus heureux de son racisme aventureux et de son génie réactionnaire de sang bleu, c’est qu’ils lui ont fourni la carcasse idéologique du très beau roman des Pléiades. Sa longue expérience diplomatique de la Perse et de la Grèce s’est exprimée dans les Nouvelles asiatiques et Trois ans en Asie, la vision la plus vraie de l’Orient qu’il y ait peut-être dans notre littérature romanesque.
Villiers de l’Isle-Adam.
Àce chef de cabinet de Tocqueville, à ce ministre plénipotentiaire, à ce prophète posthume, on ne comparera pas le bohème malchanceux, mort de misère, que fut Villiers de l’Isle-Adam, qui d’ailleurs descend du Grand-Maître de Malte plus authentiquement que Gobineau ne descend d’Ottar Jarl. Et pourtant l’œuvre de ce Breton halluciné et chimérique nous demeure bien plus précieuse que celle du prophète Gobineau ou du connétable Barbey. C’est un des plus grands poètes en prose de notre littérature. Il a créé un type, ce Homais agrandi au clair de lune qu’est Tribulat Bonhomet. Ses Contes cruels restent un des sommets du conte français. L’Ève future est un des romans prophétiques de notre civilisation mécaniste et américaniste d’aujourd’hui, la prophétie de Daniel du cinéma. Le drame en quatre actes d’Axel, d’une étrange puissance visionnaire, peut passer pour le mythe le plus haut de l’idéalisme poétique.
Léon Bloy.
Léon Bloy a vécu dans la même misère que Villiers, pire parce qu’elle était aussi celle des siens. Il a tourné cette misère en haine contre les hommes. Peu d’êtres ont connu un pareil abîme de rage, et ont éprouvé davantage le besoin de croire à l’enfer. Mais au paradis aussi. Catholique authentique, et l’un des plus extraordinaires qu’il y ait eu en France, il a des intuitions sublimes qui atteignent la plus haute théologie. L’audace tranquille et visionnaire avec laquelle il entre dans les desseins de Dieu, paraît bien une démarche du génie. Son style, qui est d’un des plus grands prosateurs de son siècle, suffit à tout. Mais tout au moins du point de vue de la quantité, la carrière préférée de ce style est l’invective. Sa puissance d’outrage est une des forces de la nature ; non seulement les anticléricaux de la République, mais les catholiques tièdes ou académiciens, les bourgeois à l’aise qui ne donnent rien au pauvre écrivain, sont submergés lyriquement sous des tonnes de matière verbale qui valent le déplacement : soit la lecture de Je m’accuse, des Dernières Colonnes de l’Église, et surtout des volumes du Journal de Bloy. Mais cette réaction de l’injure répond chez Bloy à une action de la souffrance. Le Désespéré et la Femme pauvre témoignent d’épreuves incroyables. Les parties de damné qu’il y a chez Bloy sont compensées, ou cautérisées, par des parties de sainteté. Tout au moins si l’on en juge sur ceci qu’il a produit des conversions, qu’il y a eu dans le monde des écrivains de véritables convertis de Léon Bloy.
La littérature de réaction est surtout une réaction de la littérature : soit d’une personnalité véhémente contre le conformisme, les idées reçues, les « lieux communs » dont Bloy a écrit l’Exégèse. Elle fait partie du sel de la vie littéraire. L’Action française donnera une doctrine générale de la réaction ; et le style de la réaction, dont on trouverait des exemples dans Léon Daudet, Claudel, Maritain, reste aujourd’hui plus vivant que jamais.