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V · Les Idées

En quête d’idées-mères.

La production des idées-mères, sous forme éloquente et littéraire, est la fonction centrale de la littérature française depuis Descartes et Port-Royal. Elle lui donne ses cadres, dessine son relief, s’offre d’abord pour en rendre témoignage. C’est surtout dans cette production des idées-mères que la génération en cours de maturité, celle qui est née entre 1885 et 1905 a plus ou moins fait défaut.

La génération précédente avait fourni à la France et à l’Europe, avec Bergson, l’idée-mère d’une philosophie dynamique, avec Barrès et Maurras l’idée-mère du nationalisme. Ces idées-mères avaient eu moins d’éclat littéraire, mais plus de rayonnement extérieur qu’au cours de la génération précédente celles qu’on a incarnées dans les noms de Taine et de Renan. Après la guerre, une réaction, inévitable à toutes ces époques-charnières, s’est produite contre elles. C’est ainsi qu’on a affecté de voir dans Bergson le philosophe de l’intuition pure, en partie pour rendre plus facile et plus nécessaire le tableau qui appelait le jeu antagoniste : celui d’une réaction intellectualiste. Quelle plus belle cause à épouser que celle de l’intelligence ! L’Église, avec de forts appuis laïques, favorisait alors une renaissance du thomisme. Il y avait une succession à prendre, comme celle du scientisme après Taine et Berthelot. Les découvertes et les hypothèses scientifiques nouvelles étaient à point pour provoquer l’apparition de cette philosophie également nouvelle qui depuis Descartes n’avait jamais manqué en pareil cas. Enfin on ne s’était jamais tourné avec plus de déférence et d’espoir vers les intellectuels, les grands professeurs, pour en obtenir direction et lumière. Or les idées-mères espérées ne sont pas venues.

Dans le monde de l’intelligence, l’après-guerre fit, comme il était naturel, une poussée de réaction contre les nationalismes. Négative : les nationalismes, qui avaient produit la guerre, devaient être, pensait-on, abattus pour la cause de la paix. Positive : il y avait une Europe à construire, une culture internationale à fonder, coche qui ne manqua pas de mouches, mais bien de cocher, et resta dans les fondrières ; jusqu’en 1936 les idées-mères, en Europe, sont des idées nationalistes, ou des idées de classe. Elles ont trouvé en Italie, en Allemagne, en Russie, leur expression politique. Elles n’y ont pas trouvé d’expression philosophique et littéraire. La carence de la grande littérature d’idées est aujourd’hui un fait européen.

Carences.

Au cours d’une génération, la littérature d’idées comporte toujours un retard sur la littérature de poésie et d’imagination. Le penseur entre en action et en influence à un âge plus avancé que le poète et le romancier : parlons vaguement d’un écart d’une dizaine d’années. Mais ce retard normal ne peut être comparé ici au fort décalage d’une génération à une autre, qui fait que la génération de 1914 n’a pas tiré d’elle-même ses grands producteurs d’idées, qu’elle vit presque entièrement sur des réserves de la génération précédente. La référence à Barrès, à Bergson, à Péguy, même à Georges Sorel, demeure courante. Le seul livre d’idées qui ait depuis la guerre comporté un véhicule littéraire et une influence, c’est la Trahison des Clercs, de Benda, qui est un contemporain de Barrès et de Maurras, et qui a ramené exactement, en 1925, les positions du temps de l’affaire Dreyfus. Il est vrai que le problème qui y est traité, celui du pouvoir spirituel, reste, depuis plus de cent ans, le problème central, en France, de la littérature d’idées.

Ce n’est d’ailleurs pas que l’opinion, ni surtout que la génération de 1914 et que la jeunesse angoissée d’après-guerre, se soient désintéressées des idées. Loin de là ! Mais d’abord il faut toujours se souvenir que leur élite, leurs chefs naturels, sont restés sur les champs de bataille, que Charleroi a dû nous coûter son Bergson et Verdun son Barrès. Ensuite elle s’est trouvée en France devant un choix de faits, d’idées, de problèmes, qui semblent présenter à l’intelligence une réalité impensable, la réalité de l’impensable. La manière dont les régimes totalitaires, nos voisins, ont tranché ces nœuds gordiens, c’est un coup de désespoir, devant lequel la République des Lettres éprouve le même recul que la République tout court. Enfin le problème de l’indépendance de l’écrivain est devenu, depuis la guerre, particulièrement délicat.

La littérature d’idées-mères est le sommet d’un massif sur les pentes duquel, à des niveaux inégaux, on trouve l’histoire, l’essai, la critique, le journalisme.

L’Histoire.

En histoire, deux lacunes, qui, ici encore, concernent la tête.

D’abord on n’a pas vu reparaître la grande histoire à synthèse et à considérations, qui était l’œuvre d’une vie et qui représente une carrière littéraire et académique, l’histoire des Sorel, des La Gorce, des Jullian. En second lieu, l’histoire universitaire a recruté moins facilement les bataillons de travailleurs et les grands ingénieurs qui assurent son labeur normal et fructueux. Plus que dans des œuvres originales, le meilleur de son effort a passé dans les œuvres collectives, les grands manuels, dont la production après la guerre a connu une grande prospérité. Le travail en équipe, quelquefois avec des directives de propagande, n’est pas toujours favorable à l’originalité et à l’indépendance.

La révolution qui s’est produite dans les mœurs littéraires, la faveur que le public a montrée aux récits historiques, a provoqué une immense demande des libraires, à laquelle les romanciers les plus connus, et surtout les autres, ont intrépidement répondu. Cette marée ne se retire que lentement. Elle est d’ailleurs l’exagération et le déséquilibre d’un mouvement par lui-même intéressant et raisonnable, le goût pour la biographie, qui a porté surtout sur les politiques et écrivains du XIX siècle. Chateaubriandistes, lamartiniens, hugoliens, balzaciens, beylistes, nervaliens, flaubertistes, galtéristes, huysmansiens, verlainiens, demain sans doute barrésiens, proustiens, gidistes, valériens, forment des groupes sympathiques, qui produisent toute une littérature délicate, suggestive d’éclairage nouveau et d’érudition élégante.

Cette faveur n’ira pas aux biographies de collection, plus ou moins romancées, qui se sont abattues par centaines, ont permis deux ou trois œuvres originales, derrière lesquelles les autres sont passées, et qui sévirent surtout de 1924 à 1930.

On notera que ce mouvement d’histoire, resté malgré tout superficiel, a été animé par les conflits politiques du monde des lettres. La division des historiens, ou plutôt des auteurs qui écrivent des livres d’histoire, en historiens de gauche et historiens de droite, fait un des traits remarquables de la carte littéraire. Le succès des écrivains de droite — Bainville, Gaxotte — a été beaucoup plus grand que celui des écrivains de gauche. Peut-être le hasard a-t-il voulu qu’en effet il y eût plus de talent chez les premiers que chez les seconds. Mais non dans une proportion telle qu’elle explique tout. Bien plutôt on remarquera d’abord qu’au contraire de la République tout court, la République des Lettres est orientée à droite, — ensuite qu’une partie du public a vu dans les livres d’histoire vulgarisatrice de droite, une réaction contre le pli universitaire. Devant le conformisme républicain de l’enseignement, on a senti obscurément le besoin de le contre-butter par un conformisme opposé, et que la République des Lettres produisît de son cru.

La Critique :
Essais et Remarques.

L’essai a connu depuis la guerre une solide fortune. Il a été favorisé par la singulière mode (chez les éditeurs, plus que dans le public) de collections où les écrivains étaient conviés à composer, comme des lycéens, sur des sujets bizarres, s’en tiraient souvent, délivraient tant bien que mal, comme on dit, leur message.

Il faut mettre à part le curieux homme qu’est Charles Du Bos, qui a donné à ses essais le titre extrêmement juste d’Approximations, et qui paraît en effet en perpétuelle approche vers les écrivains qu’il aime et dont il n’achève pas la poursuite. De ces portraits en formation, le principal est naturellement le sien, et les critiques de Du Bos tournent autour d’un énorme journal intime comme des planètes autour d’un soleil.

On verrait des types remarquables de la critique de curiosité dans Henry Bidou et Edmond Jaloux. La curiosité d’Henry Bidou est œcuménique et la critique littéraire n’en forme qu’une province. Non la favorite cependant. C’est un homme qui a lu tous les livres et vu toutes les pièces, et il se reconnaît qu’il ne les découvre point avec la fraîcheur et la ferveur des néophytes. Personne ne sait mieux que lui présenter un livre, en donner sans passion étrangère une idée lucide, et, surtout quand il s’agit d’un roman, une analyse exacte et complète.

Au sens ordinaire du mot, le curieux, le flaireur des livres nouveaux sera Edmond Jaloux. Le livre qu’il a intitulé Au pays du roman, concerne le roman anglais. Mais il pourrait aussi servir d’enseigne à sa critique. Comme il a écrit autrefois L’Ami des Jeunes filles, il écrira sans doute un jour L’Ami des Romans. Il les aime d’une curiosité ingénieuse et inlassée, et découvre à travers eux les pays et les âmes.

L’auteur de ces pages a représenté à la Nouvelle Revue française (N. R. F.) une forme de critique qui n’a évidemment ni les qualités ni les défauts de l’impersonnalité, mais qui paraît plus tournée vers les œuvres que vers les personnes et qui tomberait peut-être sous cette remarque que Gide appliquait sans doute à un autre : « X est intelligent, mais il a l’air d’avoir rencontré ses idées plutôt qu’il ne les a extraites de lui ». Mettons qu’il a suivi ces belles personnes dans la rue, ainsi que le dit à peu près Diderot. Le logicien Benda a condamné en lui un debussyste intellectuel. Mais ne jetons plus de pierres dans son jardin, de peur d’en écarter le lecteur qui s’y promène, et qu’on souhaite d’y retenir.

La critique de remarque formerait une variété de la critique d’essai. Appelons remarque ou propos l’essai péremptoire et bref, et ces termes appartiennent à deux critiques des idées et des mœurs plutôt que des lettres : Suarès et Alain. Le premier, en intitulant Remarques des cahiers périodiques, le proposier normand en portant des propos comme ses pommiers des pommes, ont trouvé des mots qui conviennent à leur genre. Suarès est un maître original du portrait littéraire qu’il obtient par des touches et des remarques colorées. Alain ne concerne qu’incidemment mais fortement la critique littéraire dans ses propos. Et son « Je remarque que » peut être retenu comme un tic révélateur d’écrivain. La critique de Pierre Lièvre, faite de justes et fines pointes rares, très assurée d’elle-même, rentre sous cette rubrique. Et pareillement celle que Denis Saurat donne dans Marsyas.

Les Revues.

Les petites revues autonomes sont d’ailleurs pour une critique très indépendante, et toute en remarques, en propos, en coups secs de baguette indicatrice ou flagellante, le milieu privilégié. C’est là, plutôt qu’à la Revue des Deux-Mondes, que l’amateur de critique fait ses trouvailles, repère les pistes, le coin où il va aux fraises ou aux escargots.

Nous avons déjà trouvé dans notre chemin la critique de soutien, sans laquelle il n’y a pas d’école : celle que le naturalisme demanda vainement à Taine, et que son petit-fils le populisme a trouvée chez Thérive. Sous le nom de critique des poètes, Duhamel a fait avant la guerre au Mercure de France une critique de soutien des poètes unanimistes. L’école fantaisiste en avait trouvé une, qui était aussi précieuse, dans le charmant Divan. La critique de soutien des poètes néo-classiques, des écrivains conservateurs et de Pierre Benoît a été menée de main de maître par l’Action Française et la Revue Universelle.

La N. R. F. a fourni à la critique des tempéraments très divers. Benjamin Crémieux dans son XX Siècle et ses nombreux articles, pratique une critique objective qui pénètre lucidement les œuvres avec un minimum de parti pris, et discerne judicieusement les courants de la littérature contemporaine. Mais les traits dominants et originaux de ce groupe critique, je crois qu’on en trouverait deux.

D’abord la place singulière qu’y tiennent les critiques philosophes. Il semble que la formation philosophique ait joué ici une partie du rôle que remplissait la formation littéraire dans la critique de 1900. Jacques Rivière était de formation philosophique ; et l’auteur du Bergsonisme a introduit en critique des points de vue de son maître. Aujourd’hui, avec des tempéraments divers, Gabriel Marcel, Ramon Fernandez, Jean Prévost, Jean Paulhan représentent dans la critique de la rue de Beaune des formes diverses de la culture philosophique. Ils ont posé du dedans ce conflit de la raison et de l’intuition qui depuis la guerre a débordé de la philosophie sur la critique, comme en a témoigné la bataille de la poésie pure. En second lieu, on est frappé de voir à quel point la critique de la N. R. F. est une critique essayiste. On sait d’ailleurs que son chef, André Gide, est de la famille de Montaigne.

Le groupe de la critique d’Europe qui, au contraire de la N. R. F., a une position politique très accentuée, est socialiste et internationaliste. Jean-Richard Bloch et Jean Guéhenno se préoccupent de critique sociale plus que de critique littéraire. Mais par là même, l’auteur de Carnaval est mort et celui de Caliban parle apportent une contribution importante à la critique des idées. Viendrait ensuite le groupe matérialiste marxiste, formé principalement de philosophes (Morhange, Politzer, Gutermann, et plus récemment Nizan), qui dans ses deux revues temporaires Philosophies et l’Esprit avait commencé, dans l’esprit du communisme, une révision des valeurs littéraires bourgeoises, à laquelle le matérialisme historique rendait des services, comme ceux que la philosophie de Taine a rendus aux Essais de Psychologie contemporaine, le thomisme à Maritain et à Massis.

Le Journalisme.

L’essai, qui n’est en somme qu’un article long, a d’ailleurs été vite détourné et capté par le journalisme.

Le journalisme politique ne pourrait être présenté ici que comme une longue brochette de noms éphémères. La critique des mœurs et de l’actualité rentre mieux dans les cadres de la littérature. L’ancienne chronique, mangée par la chronique courte et le reportage, retrouve moins que jamais, malgré toutes les sollicitations, son ancien éclat. Le produit le plus original du journalisme de mœurs reste ce qu’on pourrait appeler l’article-croissant auquel le lecteur est habitué le matin : le croissant Vautel, le petit pain La Fouchardière, la flûte Audiat.

La critique littéraire des journaux nous offre naturellement une prise plus substantielle. Elle fait partie nécessaire du courant de la littérature. Elle en est parfois la conseillère, toujours la secrétaire et l’archiviste.

La période normalienne, inaugurée par la génération de 1850, et qui fut brillante, a pris fin à peu près en 1914. Non que normaliens et professeurs ne figurent pas honorablement dans le journalisme, mais c’est sans y rien représenter de la tradition et de la considération originelles. Ils sont dans le rang avec les autres journalistes. La profession de journaliste, les nécessités du journalisme, donnent seuls son ton et son courant à la critique des journaux.

Elle en subit, sur un point, un dommage. Elle a presque perdu ce qui faisait la fleur de la critique humaniste, la référence aux classiques, la solidarité avec la chaîne littéraire française. Une fonction et une tribune comme celles de Sainte-Beuve, maintenues par Taine, Scherer, Montégut, Brunetière, Lemaître, Faguet, sont devenues à peu près impossibles, et, s’il faut en croire les directeurs de journaux, ne trouveraient plus qu’un public précaire et décroissant. La critique actuelle a beaucoup mieux maintenu, de l’héritage de Taine, Scherer, Montégut, le contact avec les littératures étrangères, en particulier la littérature anglaise, suivie avec attention et discernement. Contrainte à sacrifier de plus en plus à l’information, à l’actualité, aux comptes-rendus, elle y apporte moins des décisions et des jugements que des qualités de moraliste et de psychologue. Ses qualités et ses défauts sont commandés par ce fait, qu’elle est devenue une province du journalisme et plus du tout une dépendance de la chaire.

La critique dramatique, dans une position plus difficile, est logée à la même enseigne. Elle ne peut conserver sa dignité, et compter, que par le feuilleton hebdomadaire, qui permet la réflexion et le choix. Les exigences de l’information journalière ont réduit à trois ou quatre le nombre des critiques dramatiques qui ont à leur disposition ce rez-de-chaussée traditionnel, et à moins encore ceux qui gardent la volonté d’y défendre la littérature.

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