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V · Le Roman, 1914

Vitalité du Roman.

La génération de 1914 s’est trouvée presque automatiquement, et se trouve de plus en plus portée à s’employer dans le roman, à s’exprimer par le roman. Il appartiendra à ses successeurs de reconnaître ce qu’elle y aura apporté de durable. On peut apercevoir dès maintenant ce qu’elle y a ajouté de nouveau.

Notons d’abord qu’elle se trouvait devant le roman moins embarrassée, moins grevée par le passé, que devant la poésie. Dans son massif, dans sa vie collective, la ligne du roman français ne date que de la génération de 1820, tandis que la ligne de poésie date de la génération de 1550. Le roman est un genre encore jeune, et qui se renouvelle sans s’épuiser manifestement.

Ajoutons qu’au contraire de la poésie il est en relation continue et nécessaire avec l’étranger, qu’il y a une internationale du roman, que cette vie dans l’espace, cette présence du roman anglais ou du roman russe, ont été jusqu’ici favorables au roman français, lui ont proposé des suggestions sans lui imposer des imitations, et cela particulièrement à cette génération de 1914, qui voyage davantage et qui est plus occupée des lettres étrangères que ne l’avaient été les autres.

Enfin jamais la littérature n’a été contrainte de déférer autant à la demande du public, de se soumettre autant aux conditions du succès. Or le public demande des romans. On verra plus tard si la génération de 1914 est une génération de prix, mais on sait dès maintenant que c’est la génération des prix. Et l’on n’obtient de prix sérieux qu’en écrivant des romans. Tout le monde, dans la génération de 1914, a été bon pour écrire un roman, de même que tout le monde était bon pour faire un soldat.

Les critiques méfiants n’ont pas manqué de remarquer que, pareillement, tout le monde au XVIII siècle était bon pour faire une tragédie, et que cela signifiait précisément la mort de la tragédie. Mais l’analogie ne s’impose pas. La tragédie était un gaufrier, faisait suite aux vers latins, et répondait dans l’ordre scolaire à une rhétorique supérieure : chaque rhétoricien avait sa tragédie dans ses livres de classe. C’est au contraire dans sa vie même que chaque homme d’aujourd’hui est susceptible d’avoir son roman. La transcription d’une expérience vivante en roman peut donner autant de romans vivants qu’il y a d’expériences transcrites. Limite théorique, bien entendu, mais en deçà de laquelle il y a place pour beaucoup d’êtres vivants et vrais, au contraire des ombres cimmériennes de tragédie.

Dans le roman comme dans la poésie de cette génération, il faut distinguer, en même temps que les valeurs qu’elle déclasse, l’apport de ceux de ses aînés que nous avons appelés les territoriaux de 1914, et son apport propre, à elle.

Les Valeurs déclassées.

Les valeurs déclassées sont ces valeurs de liaison et de construction qui jouent dans le roman le rôle que le discours joue dans la poésie. La technique de la construction, de l’affabulation, subissent non seulement des changements, mais des diminutions très sensibles. Les romanciers de la génération précédente s’étaient, en cette matière, mis à l’école de Balzac, de Flaubert, de Maupassant, des bâtisseurs, et ceux qui survivent continuent. Cette tradition, certes, est loin de se perdre. C’est à leur technique irréprochable et intelligente que les Tharaud doivent le meilleur de leur renommée. Une autre technique a valu à l’un des romanciers de la génération de 1914, Pierre Benoît, des débuts étonnants. La manière d’intéresser le lecteur moyen n’a en somme pas beaucoup changé, et dans le roman comme au théâtre une bonne technique traditionnelle est une condition suffisante du succès. Mais elle est de moins en moins une condition nécessaire. Elle répond à un état stabilisé du roman. Ce n’est pas par un progrès de sa technique que le roman a progressé après 1914, mais par un progrès ou un changement de signification, de suggestion, de poésie. Il n’a pas évolué par ses dehors, mais par ses dessous. Ici encore le roman nous apparaît comme le contraire de la tragédie ancienne, enfermée et arrêtée dans un cadre qu’elle ne peut briser sans cesser d’être. Il est le plus plastique des genres, le plus mobile, le plus industrieux, le plus inventif.

Roman et durée :
Marcel Proust.

Au contraire, toujours, de la tragédie classique et de ses vingt-quatre heures, le roman a le temps. Sa durée est à peu près consubstantielle à celle d’une vie humaine, et Boileau lui-même n’oserait lui reprocher de prendre ses personnages enfants au début, pour les quitter barbons, ou au cercueil. Il se passe, ou peut se passer, dans une durée réelle, vivante, dans la mesure même de la durée d’une vie d’homme. La durée extraordinairement variée, vivace et vigoureuse par laquelle la plante française a passé de 1789 à 1840 se retrouve dans ces romans balzaciens qui ont l’épaisseur, la variété et la signification d’une coupe géologique profonde. Relisez la page de Taine sur la durée anglaise — la matinée d’Oxford — et voyez-y le thème du roman de Thackeray, de Dickens et d’Eliot. Or la génération précédente avait légué à celle de 1914 une philosophie de la durée, la philosophie bergsonienne, dont l’action en profondeur fut considérable, moins encore par elle-même que parce qu’elle se combina avec d’autres actions, d’autres mouvements, avec un sens pour l’intérieur obscur et dangereux de l’homme, une mobilité, une inquiétude, une révolution, — des révolutions, des écroulements de tout genre. Précipitée dans une durée nouvelle, il était naturel que la génération de 1914 fut précipitée dans un roman nouveau.

Le premier ébranlement, et celui qui jusqu’à présent a eu le plus de conséquences, fut communiqué par le roman de Proust. La Recherche du Temps perdu parut d’abord dans la littérature une œuvre inattendue et inclassable, une rupture, une aventure. Ajoutons que cette héroïsation paradoxale du snobisme, cet auteur qui se fait holocauste pour le snobisme, mobilisa immédiatement contre lui le parti du sérieux, la rive gauche, les forces vives de la littérature normale. On reconnut vite que c’était une erreur. L’arrivée en météore de Proust, il faut la tenir pour toute différente, et contraire, de l’arrivée des cinq poètes maudits. Ce que les Cinq apportaient n’était peut-être pas absolument nouveau, parce qu’il n’y a rien d’absolument nouveau en littérature, mais enfin ils le tiraient de ce qui n’avait pas encore paru à la lumière, de ce qui appartenait jusqu’alors, dans la littérature, aux parties honteuses ou cachées. Mais le Temps perdu de Proust est un Temps retrouvé. Ces fouilles dans la mémoire de l’auteur s’accordent à des fouilles dans la mémoire épaisse de la littérature, dans une tradition qui remonte à Montaigne, qui passe par Saint-Simon, qui n’est pas étrangère au Sainte-Beuve de Volupté, et à laquelle, chez les philosophes, Maine de Biran et Amiel d’une part, Bergson de l’autre, ont donné une bonne conscience. Elle consiste chez tous ces auteurs dans la familiarité avec sa propre durée, le don de vivre la durée d’autrui, et dans un style qui est l’homme, un style de durée qui est l’homme de la durée, compréhensif, térébrant, tortueux (exception faite, ici, bien entendu, pour Bergson, normalien chez qui le style n’est qu’un instrument intellectuel d’exposition et de précision, non la matière d’une création). De sorte que dès qu’avec Proust un certain sentiment de familiarité s’est établi, on a reconnu qu’on l’attendait, que le roman français faisait là une de ses remontes naturelles et nécessaires, et que, comme les plus grands, comme Balzac, Flaubert, Maupassant ou Renard, Proust ne le laisserait pas tel qu’il l’avait trouvé.

Comme Balzac… La durée balzacienne est une durée historique, la durée française d’un demi-siècle exprimée et reflétée dans la Comédie Humaine. Ce que Balzac a fait pour la durée historique, Proust l’a fait pour la durée psychologique. Mais il est romancier parce qu’il peut sortir de sa durée psychologique, parce qu’il possède le don de coïncider avec la durée d’autrui, d’y voir et d’y exprimer autant et plus de complexes, de ruptures, de variété que dans sa propre durée. Il a été ici très loin. Il y a un monde proustien, original et peuplé, comme il y a un monde balzacien, et beaucoup plus qu’il n’y a un monde flaubertien. Il y a une Comédie Proustienne des années 1890 à 1910. Peut-être Proust a-t-il contribué depuis 1920 à nous éclairer et à nous approfondir Balzac ; Charlus n’a comme substance, épaisseur, puissance, radiations terribles, qu’un équivalent dans le roman : Vautrin.

Depuis Stendhal le roman c’était la province, c’était une certaine conquête, une certaine revanche d’un génie de la province sur Paris, telle la politique sous la Troisième République. Même dans le roman mondain de Feuillet dont les originaux sont généralement des châtelains du Cotentin, on peut voir le roman de la société agrarienne. Mais le roman de Proust est peut-être le premier exemple complet d’un roman qui soit purement parisien comme l’est en France le théâtre, et qui exclue rigoureusement la province. Combray et Balbec n’y figurent que comme des lieux de villégiature, de même que les basses classes n’y paraissent que dans la domesticité, que le monde y est celui de la vacance, de la gratuité et de l’argent. Que tant d’inépuisable réalité ait pu être tirée de ce milieu étroit, arbitraire et fragile, c’est ce qu’on a dû mettre quelque temps à comprendre, et ce qui accroît le mérite miraculeux de l’œuvre proustienne.

On n’imagine pas cependant qu’elle eût pu naître avant la génération de Proust, celle de la Revue Blanche. C’est la génération où débouchent dans la littérature les équipes israélites, tout urbaines, et dont les manifestations dans le roman (dans le théâtre cela va de soi) seront exclusivement parisiennes. Proust est demi-juif, comme Montaigne et Bergson, avec lesquels il partage cette intuition du mouvant et de la durée, qui paraît correspondre à une greffe du plant juif sur le tronc d’occident. Devant la société aristocratique, il se pose, avec fièvre et trépidation, le problème de l’entrée et de la conquête. Son snobisme ironique est fait moitié de ses réalisations, moitié de ses déceptions. On notera d’ailleurs que les problèmes de la société se posaient avec la même solidité et le même fruit et les mêmes naïvetés saines chez Balzac : la présence, la durée, la mémoire de la société françaises, ce furent d’abord pour le grand plébéien, pour le sang paysan des Balssa, M de Berny, d’Abrantès et de Castries. Ici Villeparisis (justement le pays de M de Berny), Verdurin et Guermantes.

Proust appartient aussi à la première génération où, selon un mot de Barrès, on ait fait de la moins bonne rhétorique et de la meilleure philosophie. C’est le cas particulièrement chez les jeunes Juifs de Condorcet. On ne peut guère dire que Proust ait été philosophe. Mais quand on compare sa psychologie à celle de Bourget, et qu’on passe par conséquent d’un monde dans un autre, on est frappé de voir d’abord comme celle de l’auteur du Disciple est une psychologie de grand rhétoricien, ensuite comme Proust a incorporé au roman tout un domaine, et même un style, qui n’appartenaient jusqu’alors qu’aux philosophes. Taine comparait Maine de Biran à une cave obscure, et se moquait du Périgourdin qui avait attiré dans ses ténèbres quelques philosophes innocents. Lui qui trouvait déjà Bourget un malade, qu’eût-il dit en voyant, avec Proust, le roman lui-même installé dans la cave biranienne, exerçant de là sur une génération l’influence qu’avaient exercée sur Taine lui-même son cher Balzac et son cher Stendhal ?

Découverte d’un monde, comme cette exploration méthodique des grottes qui date de la fin du XIX siècle, et pour laquelle il fallut créer le mot de spéléologie. Mais précisément, dans le roman, c’est-à-dire dans la seule direction où elle ait réussi, la génération qui découvrit, ou à laquelle se découvrit Proust, est la génération où tout se passe comme si elle avait pris pour mot d’ordre : la découverte des mondes nouveaux.

De là deux natures de roman qui répondirent à un appel d’air, le roman de l’aventurier et le roman de l’aventure.

Le Roman de l’Aventurier.

Le roman de l’aventurier (qui peut être d’ailleurs, le roman d’un sédentaire, ou de la Maison du baobab à Tarascon) a trouvé sinon ses modèles, tout au moins ses livres de base, dans deux romans qui parurent en 1913 et ne furent accueillis qu’avec des réticences, les Caves du Vatican d’André Gide et le Grand Meaulnes d’Alain Fournier.

Le cas du premier roman est très curieux, parce qu’il nous permet de faire le départ entre ses deux éléments, un roman d’aventure, plus ou moins comique, qui n’est pas très réussi, et un roman de l’aventure, ce qui n’est pas la même chose, et de l’aventurier, qui paraît aujourd’hui étonnamment perspicace, parce que Gide y a préfiguré, en père spirituel, dans le personnage de Lafcadio, les traits du jeune homme, et surtout du jeune littérateur, de la génération qui venait. La génération de 1914 a proustisé en ce sens qu’elle s’est mise à l’école de psychologie de Proust, mais nullement en ce sens qu’elle aurait vécu à la manière des personnages de Proust, à commencer par celui qui dit Je, lesquels appartiennent bien à la fin du XIX siècle et à l’époque de la jeunesse de l’auteur. Au contraire, elle a gidisé en ce sens que c’est bien en avant qu’est lancé le personnage de Lafcadio, comme l’étaient d’ailleurs ceux de l’Immoraliste et des Nourritures Terrestres.

Lafcadio, l’aventurier de l’acte gratuit, est un aventurier bourgeois, cosmopolite, né dans l’argent et pour qui c’est une chance, ou une carrière, d’être enfant naturel. La fraîcheur de Meaulnes lui vient au contraire de sa source populaire, de son adhérence au provincial, au primaire, à l’école du village. L’aventure de Meaulnes se confond avec la poésie. Les Caves ont ajouté au romanesque volontaire d’après 1914, mais Meaulnes a ajouté à la poésie de cette génération, d’une génération qui d’ailleurs a dû faire en partie dans le roman ses remontes de poésie.

Le Roman de l’Aventure.

Le roman de l’aventure, qui connut tant de faveur dans l’après-guerre, était accordé à l’entrée dans un monde nouveau, à des impatiences de la jeunesse, à cette décompression et à cette bougeotte où devaient se dépenser physiquement les imaginations comprimées par les disciplines du temps de guerre. Pierre Benoît, Mac Orlan, les Chadourne, lui donnèrent une figure conquérante, mais qui a daté beaucoup plus vite que celle que Meaulnes avait donnée au roman de l’aventurier. Il est naturel que la psychologie l’emporte sur le physique, et le roman intérieur sur le roman d’événement.

L’aventurier peut tenir tout entier dans le village de la Chapelle d’Angillon. Au contraire, l’aventure a besoin de l’espace, de la planète. Le roman de l’aventure conduisait au roman planétaire.

Le Roman planétaire.

Ici encore, il faut tenir compte de la décompression et de la détente d’après-guerre. De la guerre à la crise, l’écrivain qui ne passait pas une partie de l’année sur les routes du monde, en mission, en tournée de conférences ou en reportage, se faisait remarquer. L’auteur itinérant avait d’ailleurs eu des prédécesseurs avant la guerre, et sans parler de Paul Adam, les Tharaud, surtout avec leurs impeccables romans de découverte des juiveries orientales, ont été des précurseurs.

Notons un autre précurseur, de talent très différent, Valery Larbaud, qui, la même année à peu près que les Caves du Vatican, Meaulnes et du Côté de chez Swann, publiait Barnabooth. Et que ces quatre romans aient paru en quelques mois, à la veille de 1914, cela fait peut-être le tournant le plus riche qu’il y ait eu depuis 1830 dans l’histoire du roman. Barnabooth a créé un style du voyage comme Meaulnes un style de l’aventure.

Un peu sous l’influence du mandarin qu’était Philippe Berthelot, et avec l’image lointaine de Claudel qui commençait à succéder à celle de Loti, un secteur du roman s’est amarré à cet embarcadère qu’est le Quai d’Orsay. C’est peut-être cette commune origine qui a fait coupler longtemps par la critique Morand et Giraudoux. Ils ne se ressemblent pas, mais s’ils n’appartiennent pas au même climat littéraire, ils figurent dans la même équipe, portent la même valise, et leurs influences se relayent.

Peu de livres ont été plus appelés, suscités, adoptés par une époque déterminée, en 1925 environ, qu’Ouvert la Nuit et Fermé la Nuit. Ce n’est pas le roman de l’Europe d’après-guerre, c’est une synthèse, une construction de cette Europe-là, mieux réussie que les synthèses et les constructions que tentait alors la peinture cubiste, mais de même ordre. Les romans de Morand n’atteignirent pas le succès de ses nouvelles, en partie parce qu’ils vinrent après elles. Mais dans le roman comme dans la nouvelle et surtout dans le récit de voyage, il a créé un style. Ce style est accordé à une coupe momentanée sur la civilisation, à des machines, à un état du monde, d’une époque aussi où la mode va vite. Morand a su la suivre ou la guider, comme un constructeur au salon annuel de l’automobile.

L’Aventure intérieure.

Nous marquons ici moins les écrivains que les influences. L’influence de Giraudoux a accompagné celle de Morand, par un de ces contrepoids, de ce double tableau, de ce Rouge et Noir, qui sont une des caractéristiques du climat littéraire français : elles se croisent. Le sens planétaire de Morand, sa liaison et son survol des pays dans l’espace, ce globe terrestre lumineux, qu’il agite comme un cocktail, cela reste assez étranger à Giraudoux qui, ainsi que le prouvent Amica America et Siegfried et le Limousin, peut bien porter partout la valise à la main, mais a toujours la terre des plaines centrales de la France à la semelle. À cette liaison planétaire que Morand établit dans l’espace, Giraudoux oppose, ou plutôt associe une liaison française dans la durée. Cela n’a évidemment rien d’extraordinaire, en principe, et voilà bientôt un siècle que la question des renaissances classiques, de l’harmonieuse liaison française, est posée et que ses recommencements, ses redécouvertes, nous encombrent. Mais précisément avec Giraudoux il s’agit d’une liaison française non classique, que nous n’avons guère de mot pour désigner, pas même celui que nous employons ici, moins encore celui de modernisme au sens des Goncourt, mais dont on aura une idée en songeant que les classificateurs voient en Giraudoux un restaurateur de cette préciosité que Brunetière dépistait et déterrait, comme un jardinier le chiendent, dans les plates-bandes de la littérature française. D’autres, plus fins, ont évoqué au sujet de Giraudoux le moyen-âge, un au-delà de la Renaissance. De fait le héros ordinaire, le héros favorisé, le Seul Qui ingénu et miraculeux de ses romans nous paraît bien une manière de Lancelot du Lac. On dit Simon le Pathétique comme Perceval le Gallois, et il faut comparer Bella aux choses et aux êtres précis qui sont à son origine pour voir à quel point Giraudoux est possédé par le génie du romanesque foisonnant, de la déformation invincible, et de l’irréalisme magique.

L’aventure extérieure va se confondre chez Morand avec la matérialité du voyage, l’aventure intérieure va se confondre chez Giraudoux dans le jeu de l’imagination. Le roman se trouve à un carrefour de ces itinéraires de fuite dans lesquels s’est jetée cette génération du mouvement, et qu’a exprimés à sa manière le terme d’inquiétude.

Pourtant, quand, au départ de la génération de 1914, les devins de la critique ont examiné leurs poulets, c’est bien le contraire de l’inquiétude que leur présageait pour cette jeunesse la volaille sacrée : génération virile et précocement mûrie, génération d’énergie et de décision, qui après la victoire du dehors sur l’ennemi allait remporter, au dedans, la victoire sur les vieilles littératures, sur les byzantinismes tortueux. Que ne se promit-on pas de la littérature de guerre et de la littérature d’après-guerre !

Le Roman de la Guerre.

Restons dans le roman. Le roman de guerre a eu trois grands succès, le Feu, les Croix de Bois, Vie des Martyrs. Ce succès était mérité. Les trois livres ont subsisté et subsisteront. Mais au contraire des romans de l’aventure, ce sont bien moins des créations que des mises au point. Barbusse, dans son roman d’une escouade, a mis au point de 1914 la Débâcle de 1870. Il a eu d’ailleurs raison. Les vieilles guerres sont toujours faites et vécues par les mêmes escouades à base paysanne, de même que les diplomaties qui les préparent les sortent des mêmes dossiers sur le bureau de Vergennes. Enfin Zola était venu le premier. Les Croix de Bois nous ont donné, écrits par un conteur combattant, ces tableaux de la guerre en ordre dispersé, où les auteurs des Soirées de Médan voyaient fort bien la meilleure manière de les présenter. Vie des Martyrs était porté par l’immense faveur, alors, de Dostoïevsky. La guerre par elle-même n’a renouvelé ni la matière du roman, ni sa forme. Mais l’après-guerre ? Le retour ? l’Odyssée après l’Iliade ?

Le Roman du Retour.

Le roman de l’aventure avait tourné au roman de l’aventurier. Le roman de la guerre tourna vite au roman du combattant, du vainqueur, c’est-à-dire, selon le mot de Dorgelès, de celui qui en était revenu. Avec ces habitudes de bilatéralisme que nous avons déjà rencontrées, on délégua à Montherlant et à Drieu La Rochelle, pour représenter dans le roman et ailleurs le combattant qui revenait, une sorte de fonction collégiale. L’hexasyllabe Montherlant-et-Drieu devint usuel comme Giraudoux et Morand, et nous n’aurons garde de le laisser tomber.

Barrès jouait alors un rôle comme patron littéraire des combattants. Il offrait à la génération nouvelle un type sinon à remplacer, du moins à continuer, celui du personnage représentatif, original, attrayant, qui s’est imposé comme délégué à la sensibilité d’une époque, et qui, doué pour raconter, pour toucher le public par ses récits, reste sous des figures diverses le principal personnage de ses romans. Montherlant fut préoccupé de cette destinée. Il appela son Philippe ou son Sturel Alban de Bricoule, celui du Songe et des Bestiaires. Il donna avec une âpre éloquence l’image impérialiste d’un jeune Français. Barrès venait de l’égotisme, Montherlant y alla.

Avec plus ou moins de succès, Montherlant est un bâtisseur. Dans le Songe et les Bestiaires, il a essayé de se construire, de réaliser un être qui résiste à l’écoulement et à l’écroulement, et pour qui le problème, tout de même un peu court, plus court que les problèmes barrésiens, est de concilier des exigences sensuelles avec ce dessein. Il s’est montré romancier quand il a peint dans les Célibataires la nature contraire, celle qui ne résiste pas à la destruction. Drieu, peut-être plus abondamment doué que Montherlant, et plus capable que lui de s’intéresser aux idées, a pris au contraire dans la jeunesse d’après-guerre, le parti et la pente de la réalité qui se dissout. Il a incarné dangereusement la jeunesse qui était au premier plan en 1924. Les titres autobiographiques de ses romans, l’Homme couvert de Femmes, le Feu Follet, la Valise vide, sont caractéristiques et le dernier a presque servi de symbole ou d’enseigne à toute une équipe.

Une équipe, ou plutôt un tourbillon de mouvements, de sensibilités en liberté, comme on parlait ailleurs de mots en liberté, ce qui s’échappe par le Thomas l’Imposteur de Cocteau, ou le Bon Apôtre de Soupault.

Le Roman
de la Jeune Bourgeoisie.

Ce sont là des jeunes sur lesquels la guerre a passé, réellement ou métaphoriquement. On trouvera bien entendu plus de résistance chez ceux qui ont passé à travers la guerre, et qui eurent leurs trente ans dès sa seconde année.

Maurois et Mauriac ont, le premier avec une vocation plus générale de littérateur, le second avec une vocation plus particulière de romancier, écrit, pour leur temps, le roman de la grosse bourgeoisie, intermédiaire entre la grande et la petite, et assez provinciale pour appartenir au climat ordinaire du roman : ils ont été, dans cet ordre et par ce public, les romanciers de classe (aux deux sens du mot) les plus lus de ce temps.

L’éducation fait en France de la jeunesse bourgeoise ce que Waldeck-Rousseau appelait les deux jeunesses : laïque et catholique. Maurois, israélite, élève d’Alain, d’esprit analytique, est un laïc pur, et Mauriac est un romancier catholique, le romancier des problèmes chrétiens de l’âme. Il l’est à un degré d’angoisse et de profondeur qui ne se compare pas à la position des romanciers littérairement en règle avec l’Église, et dont le roman porte moins sur sa mystique que sur sa politique et sa morale : Feuillet, Bourget, Bordeaux. S’il reste à l’heure passagère où j’écris ces lignes, le romancier français le plus célèbre, il faut en voir une des raisons dans ce décri littéraire et intellectuel de la laïcité, qui a suivi étrangement son triomphe politique et la séparation de l’Église et de l’État. Ajoutons-y la réaction contre l’oratoire, qui s’est fait sentir dans le roman comme ailleurs : Mauriac est pressant, ému, il refuse l’éloquence et la grande courbe. Sa place, son succès, son influence, montés brusquement en 1924, entrent exactement dans les filières, les voies, les raisons de ce temps.

Le Roman-Cycle.

Maurois et Mauriac ont écrit le roman des bonnes familles, sans exploiter un champ considérable, dépassant peu leur expérience par leur romancement, ne sortant guère de leurs Quesnay, Peloueyre et similaires, des secteurs familiaux et familiers qu’ils peuvent exploiter en fondateurs de la chronique discontinue d’un groupe. Les romanciers de l’époque précédente, les Bourget et les Prévost, avaient et ont encore gardé plus de balzacisme, d’invention, de disponibilité, et sont moins accrochés aux petites histoires de leur milieu, en partie parce qu’ils les ont moins vécues. Est-ce pour remédier à ce manque de substance, d’épaisseur et de variété, tout en restant fidèle à l’élan de leur génération romancière, pour imposer au roman une cure de balzacisme qu’un nombre inattendu de romanciers, au tournant de 1930, se sont attachés à cette chronique non plus discontinue, mais continue, et longuement continue, d’un groupe compact : le roman-fleuve ?

Pas précisément. Le roman-fleuve, ou plutôt le roman-cycle, avait donné l’une des œuvres les plus célèbres du début du siècle : Jean-Christophe. C’est à lui qu’on peut rattacher aussi la Recherche du Temps perdu. Mais les romans de Rolland et de Proust sont des biographies, écrites, plus ou moins, à la mesure d’un individu. Quand la nature a fait, par l’humanité, quelque chose d’analogue au roman-cycle, elle ne s’est pas servie de l’individu, elle s’est servie de la famille, c’est-à-dire de réalisations individuelles ou contradictoires, jaillies d’un même centre et participant d’un même élan. À côté et au-dessus de la famille naturelle la société a créé le groupe, a procédé par groupes. De là, en y joignant le roman de la vie individuelle dans sa multiplicité et ses complications, trois formes de roman-cycle, trois groupes de romans-cycles, tous trois en cours de publication à l’heure où nous écrivons ces lignes, et qui, s’ils sont terminés, figureront à eux tous, par leur ensemble, par leurs contrastes, par leur cyclisme du second degré, le témoin le plus considérable du roman français de cette époque.

1Individuel.

Le roman-cycle, centré sur la vie individuelle (et c’est le cas de Rolland et de Proust) trouve difficilement dans l’individu de quoi se recruter et se nourrir. Aussi Jean-Christophe et Marcel nous intéressent-ils beaucoup moins que les personnages secondaires, dont le passage fait vraiment vivre l’œuvre, et nous voyons même dans le Temps perdu le personnage qui dit Je réellement mangé par l’immense Charlus. Des romans-cycles en cours, le seul qui soit centré sur la vie d’un individu est le cycle, très inégal, que René Béhaine a intitulé Histoire d’une Société, et, comme les deux précédents, il est concerné par cette remarque.

2Familial.

L’histoire d’une famille dans une durée qui peut aller d’une à trois générations, est évidemment le cadre le plus normal d’un roman-cycle, celui qui est proposé et presque imposé au romancier par les articulations de la nature. Aussi a-t-il fourni l’ordinaire du genre. L’impulsion a été donnée par les Thibault de Roger Martin du Gard, dont le début, le Cahier gris, a extrêmement impressionné les lecteurs et les confrères de l’auteur, et dont le succès a été pour quelque chose dans la mise en chantier des cycles actuels. La suite, et surtout la longue interruption, ont inquiété, et ce premier exemple a été aussi pour quelque chose dans la réserve relative du public à l’égard de ces entreprises, réserve qui n’a d’ailleurs aucune importance, vu qu’elles ont besoin de temps et de recul pour se classer.

Georges Duhamel peut passer pour une personnalité très représentative du roman-cycle, vu qu’il en a produit deux. Les quatre Salavin constituent en effet un cycle du premier genre, soit à la mesure d’un homme individuel, d’une Vie et Mort de Salavin, d’une grande monographie par le dessous, celle du petit mystique, comme les naturalistes avaient le petit bourgeois et le petit employé. La Chronique des Pasquier, dont un volume paraît régulièrement chaque année en octobre, est l’histoire d’une famille de petits bourgeois et de petits intellectuels, admirablement accordés sur la durée française, et dont le lecteur attend sans impatience qu’elle fournisse son homme de génie.

Une famille analogue exposée au long d’une durée, et d’un art tout différent, par Robert Francis, dans son Histoire d’une Famille sous la Troisième République, mérite plutôt le nom de roman-fleuve que de roman-cycle ; tout, style, personnages, vie intérieure, s’y mobilise et s’y meut en effet dans une extraordinaire liquidité.

Tiendra-t-on pour un roman-cycle les quatre volumes des Hauts Ponts, de Jacques de Lacretelle ? Probablement. Ils se passent dans un secteur limité et précis : trois générations d’une famille plus ou moins en décadence, la première qui est évincée de son domaine, la seconde qui s’efforce de le racheter, la troisième qui le perd définitivement. Le cadre est la Vendée, mais seulement parce qu’il faut qu’il y en ait un : le cycle n’est destiné qu’à mettre à la lumière du roman un cas psychologique qui concerne une famille, comme Silbermann et la Bonifas exposaient dans le même système de transpositions le cas d’un individu.

La famille naît du couple. Le roman d’une famille dans les Destinées Sentimentales a fait suite de la manière la plus naturelle aux romans antérieurs du romancier particulier du couple, Jacques Chardonne. D’ailleurs cycle assez sobre qui ne comprend que trois volumes, et que la critique classerait peut-être tout aussi bien du côté de Mauriac, comme roman des bonnes familles du Sud-Ouest, et de leurs drames intérieurs.

On imaginerait une carte littéraire de la France où chaque grande région aurait droit à son cycle. Ce serait trop beau. Mais si un psychologue a donné le sien au Sud-Ouest, un conteur le donne à Lyon et à sa région, Henri Béraud avec la Chronique de Sabolas, chronique de la vie lyonnaise au XIX siècle. Les catégories religieuses y font place aux catégories droite et gauche : donc Chronique d’un demi-Lyon puisque Lyon, qui aurait bien eu droit à son Mauriac et à son Chardonne, est d’abord une capitale religieuse. Entre le cycliste lyonnais et le cycliste du Sud-Ouest, on rétablirait volontiers le contraste Maurois-Mauriac, laïcité-religion, un des contrastes vivants de la France d’aujourd’hui.

3Unanime.

Voilà cinq romans-cycles établis sur la vie de famille. Il était naturel et presque nécessaire que le poète théoricien, dramaturge et conteur des groupes, et qui a réalisé dans l’unanimisme l’idée, le sentiment du groupe, l’auteur d’Un Être en Marche, écrivît, en s’attaquant au roman-cycle, le roman d’un groupe en marche, les Hommes de Bonne Volonté. Ce cycle est accordé sur le pas de l’époque et de la génération de Jules Romains. Un personnage, comme dans tous les cycles précédents, y est plus ou moins le délégué de l’auteur, mais n’y prend pas, non plus qu’aucun autre, une place prépondérante. L’unité, qui n’apparaît pas encore dans l’excessive dispersion des personnages, sera obtenue sans doute au cours du cycle, et formulée comme Unité trouvée, à la manière dont la Recherche du Temps perdu se termine par le Temps Retrouvé, et dont les Rougon-Macquart se terminaient par le Docteur Pascal.

Un peu à la manière des Rougon-Macquart, qui donnèrent après 1870 le roman d’avant 1870, ces sept romans-cycles sont encore engagés dans une sorte de période historique. Aucun d’eux en effet n’a encore atteint les années de guerre. Les sept auteurs insistent visiblement et s’attardent sur des années qui correspondent à leur jeunesse, et dans cette recherche du temps perdu ils ne paraissent pas pressés d’arriver au temps actuel. Il est à remarquer d’ailleurs qu’en face de l’instabilité de la société, du caractère saisonnier de ses mœurs et de sa situation, les romanciers depuis 1930 hésitent devant ce qui faisait autrefois le pain quotidien du roman : les mœurs contemporaines, la chronique de la Société. La durée romanesque se trouve ainsi comme refoulée vers l’amont. Cela tient toujours au déséquilibre actuel de la durée littéraire. La hâte avec laquelle, la trentaine à peine atteinte, des écrivains qui n’ont d’expérience que de quelque littérature, et non point de la vie, se mettent à publier leurs mémoires, nous divertit et aussi elle nous éclaire. Il ne s’agit pas seulement de la hâte de la production, mais de l’incertitude du lendemain, de l’incohérence de la vie, d’une nécessité croissante de vivre sur les réserves, d’une crise et d’une carence de la création. Malgré ces difficultés, on ne saurait guère douter que le super-cycle de ces sept romans-cycles, le Tour de France des sept romanciers cyclistes, ne reste un trait capital de l’histoire du roman, du paysage du roman, pour cette tranche de siècle, que meublera la génération de 1914.

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