‹ Histoire de PendennisChapitre 21 sur 76 · Tome 1 · 21

Tome 1 · 21

Quiconque a la moindre connaissance de la science héraldique et de l’armorial, doit savoir que la noble famille dont Hélène Pendennis était membre a pour cimier un nid rempli de petits pélicans becquetant le sein ensanglanté de leur mère. C’est de ce sein meurtri que, s’il faut en croire la légende héraldique, ces petits malheureux tirent en abondance la nourriture qui leur donne la force et la croissance. Les pélicans femelles aiment probablement à se voir déchirer le sein par les petits becs de leur égoïste nichée. Ce fait est plus certain appliqué aux femmes. Il faut qu’il y ait une sorte de plaisir que nous ne comprenons pas, nous autres hommes, et qui accompagne les douleurs du sacrifice. Je crois vraiment qu’il est des femmes qui aiment mieux souffrir ainsi que de ne pas souffrir. Elles aiment à se sacrifier pour l’objet que leur instinct leur apprend à chérir. Qu’il s’agisse d’un mari indifférent, d’un fils prodigue, d’un mauvais garnement de frère, leurs cœurs ne sont-ils pas toujours prêts à verser leurs meilleurs trésors pour le bien de la personne aimée ? Et nous, de notre côté, combien ne sommes-nous pas disposés à donner à ces tendres créatures de ces jouissances-là ? Parmi les hommes qui lisent ces lignes, à peine en trouverait-on un qui n’ait servi à quelque femme un plaisir de cette sorte, et qui ne lui ait procuré la volupté de pardonner. Peu importe aux femmes comment elles vivent ; mais, quand le prodigue revient à la maison, elles font des réjouissances et tuent pour lui le veau gras. Et dès le premier signal qui annonce le retour du pécheur, ces bons anges préparent le festin ; la Miséricorde et le Pardon vont en souriant au-devant de lui pour lui faire accueil. J’espère qu’il en sera toujours de même pour nous : car, Dieu ait pitié de nous, si nous ne devons attendre que la Justice !

Pendant les derniers temps que Pen passa à l’université d’Oxbridge, l’affection que son oncle lui portait s’était fort accrue. Le major était fier d’Arthur, qui avait de l’entrain, des manières franches, un bon caractère et le port d’un parfait gentleman. Ce vieux garçon de Londres était enchanté de voir Pen frayer avec les jeunes patriciens de son université ; et lui, qui n’avait jamais traité ses amis, lui dont la ladrerie était devenue proverbiale parmi quelques plaisants de son club, qui enviaient ses nombreuses invitations et ne s’arrêtaient pas à considérer sa pauvreté, il se faisait un plaisir de donner de bons petits dîners à son neveu et aux jeunes lords, et de les régaler d’excellent bordeaux et de ses meilleurs bons mots et anecdotes. Quelques-unes de ces anecdotes perdraient trop à être répétées, car le major avait une façon de conter admirablement soignée ; et, quant aux autres, leur répétition ne ferait de bien à personne. C’est pourquoi nous nous en abstiendrons. Le major faisait sa cour aux parents par l’intermédiaire des jeunes gens, et il se la faisait aussi en quelque sorte à lui-même par leur société. Il fit plus d’un voyage à Oxbridge, où les étudiants s’amusaient à régaler le vieux gentleman, et donnaient des soupers, des déjeuners et des fêtes, en partie pour le railler et en partie pour lui faire honneur. Il les divertissait par ses histoires. Il se faisait jeune et gai dans la compagnie des jeunes lords. Il alla écouter Pen lors d’un grand débat au club de l’Union ; il grogna et il applaudit, et joignit le bruit de ses coups de canne au chœur d’applaudissements des étudiants ; il fut étonné de l’éloquence et du feu de son neveu. Il crut avoir en Pen un jeune Pitt ; il se sentit pour lui une tendresse presque paternelle. Il lui écrivit des lettres où il lui donnait des conseils enjoués, tout en lui apprenant les nouvelles de la capitale. Il se vanta d’Arthur aux différents clubs dont il était membre, et il se faisait un plaisir de parler de lui.

« Pardieu ! disait-il, les jeunes gens vont prendre le pas sur les vieux ; les garçons qui vont faire leur entrée dans le monde, le jeune lord Plinlimmon, un ami de mon neveu, le jeune lord Magnus Charters, un camarade de mon garnement, etc., y figureront avec plus d’éclat que n’ont fait même leurs pères avant eux. »

Il demanda la permission d’amener Arthur à une grande fête qui se donnait à Gaunt-House. Ce fut avec une indicible satisfaction qu’il le vit danser avec les sœurs des susdits jeunes lords ; et il se donna autant de peine pour procurer à son neveu des cartes d’invitation en quelques bonnes maisons, que s’il eût été une maman ayant une fille à marier, au lieu d’être un vieil officier à la demi-solde et portant perruque. Et partout il vantait les talents et la remarquable éloquence de Pen, ainsi que le rang distingué qu’il allait conquérir parmi les lauréats de l’Université. Lord Runnymede l’emmènerait sans doute avec lui dans son ambassade, ou bien le duc de Wellington le ferait élire membre des Communes par un de ses bourgs, écrivait-il sans cesse à Hélène, qui, de son côté, n’était que trop prête à croire tout ce qu’on pouvait dire à l’avantage de son fils.

Et toute cette fierté, toute cette affection d’oncle et de mère, avaient été écrasées par l’extravagance et la coupable oisiveté de Pen ! Je n’envie pas les sentiments de Pen (pour employer une phrase fort en usage), lorsqu’il songea à ce qu’il avait fait. Il avait dormi, et la tortue avait remporté le prix de la course. Il avait gâté dès son début une carrière qui eût pu être brillante. Il avait puisé, sans vergogne, dans la bourse d’une généreuse mère ; il avait gaspillé bassement et sans souci son petit trésor. Oh ! c’était une main bien lâche que celle qui pouvait frapper et dépouiller ainsi une si tendre créature ; et, si Pen sentait le tort qu’il avait fait à d’autres, supposerons-nous qu’un jeune gentleman, vain comme il l’était, ne sentait pas plus vivement encore la honte dont il s’était couvert ? Soyons certains qu’il n’est point de remords plus cruel que celui-là, ni de gémissements plus pitoyables que ceux de l’amour-propre blessé.

Comme l’ami de Joe Miller, l’élève qui avait remporté le grand prix de mathématiques, et qui, de sa loge au théâtre, saluait le public, parce que, le roi étant entré en même temps que lui dans la salle, l’étudiant prenait pour lui l’honneur rendu à Sa Majesté ; ainsi, mais avec une fatuité bien moins agréable, le pauvre Arthur Pendennis était parfaitement convaincu que toute l’Angleterre allait remarquer l’absence de son nom sur la liste des gradués, et parler de son infortune. Son directeur offensé, ses nombreux créanciers, le garçon qui faisait son lit et qui le servait, les étudiants de son propre temps et ceux qui étaient entrés à l’Université après lui, et qu’il avait protégés ou méprisés : comment oserait-il désormais regarder tout ce monde en face ? Il courut à son appartement, où il s’enferma ; et là, il écrivit à son directeur une lettre pleine de remercîments, de respect, de remords et de désespoir, par laquelle il lui demandait de faire rayer son nom des livres du collège, et exprimait le désir et l’espérance que la mort vînt bientôt mettre fin aux peines et au déshonneur d’Arthur Pendennis.

Puis il s’esquiva, sachant à peine où il portait ses pas, mais prenant machinalement les petites ruelles désertes derrière les collèges. Il franchit les limites de l’Université et descendit au bord de la rivière Camisis, alors déserte, mais si souvent animée par les régates et la foule des joyeux étudiants. Il continua de cheminer ainsi, jusqu’à ce qu’il se trouvât à plusieurs milles d’Oxbridge, ou plutôt jusqu’à ce qu’il fût trouvé par quelques connaissances qui quittaient cette ville.

Tandis que Pen gravissait une colline, recevant en plein visage une fine pluie de janvier, et sa robe déchirée flottant derrière lui (car il n’avait pas, depuis le matin, dépouillé ses vêtements académiques), une chaise de poste arriva bruyamment. Sur le siège était assis un domestique, et dans la voiture, ou plutôt à demi penché hors de la portière, était un jeune gentleman fumant un cigare et encourageant hautement le postillon. C’était M. Spavin, notre accointance de Baymouth, qui, ayant gagné son grade, s’en retournait chez lui triomphant dans sa chaise de poste jaune. En montant la colline, il aperçut cette espèce de fantôme qui gesticulait comme un fou, et, lorsque la voiture vint à passer devant lui, il reconnut la figure pâle et bouleversée du pauvre Pen.

« Holà ho ! » cria M. Spavin au postillon ; et les chevaux s’arrêtèrent dans leur course rapide, et la voiture resta immobile à quelque cinquante yards en avant de Pen, qui entendit crier son propre nom, et aperçut la moitié supérieure du corps de M. Spavin penché hors de la portière, et l’appelant par ses gestes véhéments.

Pen s’arrêta, hésita, hocha la tête d’un air farouche, et montra la route devant eux, comme s’il eût désiré que le postillon se remît en marche. Il ne dit pas un mot ; mais sa figure devait être bien désespérée, car le jeune Spavin, l’ayant considéré avec effroi, s’élança hors de la voiture, courut vers Pen en lui tendant la main, et saisissant celle de son ami, s’écria :

« Holà, mon vieux, où allez-vous comme ça, et qu’avez-vous, dites-moi ?

— Je vais où je mérite d’aller, répondit Pen avec une imprécation.

— Alors vous n’êtes pas dans votre chemin, répliqua M. Spavin en souriant. Cette route mène à Fenbury. Voyons, Pen, ne vous désolez pas pour un échec. Ce n’est rien du tout quand on y est accoutumé. J’ai été plumé trois fois, mon vieux ; et la seconde fois cela ne m’a plus rien fait. Je suis bien aise, pourtant, d’avoir enfin passé. Vous aurez plus de chance la prochaine fois. »

Pen leva les yeux sur Spavin, qui avait été plumé, qui avait été renvoyé temporairement de l’Université, qui n’avait appris à lire et à écrire correctement qu’après des insuccès répétés, et qui, en dépit de tous ces décomptes, avait conquis son grade.

« Cet homme a passé, se dit-il, et moi, j’ai échoué ! »

Cette pensée était presque insupportable pour lui.

« Adieu, Spavin, reprit-il ; je suis enchanté que vous ayez été reçu. Mais que je ne vous retienne pas : je suis pressé… je vais à Londres ce soir.

— Blagueur ! répliqua M. Spavin. Ce n’est pas le chemin de Londres, puisque je vous dis que c’est celui de Fenbury.

— J’allais justement retourner sur mes pas, quand vous êtes survenu.

— Toutes les voitures sont pleines d’étudiants qui se rendent à Londres, » dit Spavin.

Pen tressaillit.

« Vous ne trouveriez pas de place pour un billet de dix guinées, ajouta son ami. Entrez dans ma machine jaune ; je vous descendrai à Mudford, où vous pourrez trouver place dans la malle de Fenbury. Je vous prêterai un habit et un chapeau ; j’en ai des masses. Allons, venez ; montez donc, mon vieux. En route, postillon ! »

Ce fut ainsi que Pen se trouva dans la chaise de poste de M. Spavin, avec qui il voyagea jusqu’à l’auberge du Bélier, à Mudford, c’est-à-dire jusqu’à quinze milles d’Oxbridge. La malle de Fenbury y relayait, et Pen y prit place pour aller à Londres.

Le jour suivant, il y eut une grande émotion au collège de Saint-Boniface. On y crut, pendant quelque temps, à la grande terreur du directeur et des fournisseurs de Pen, que ce jeune homme, furieux de n’avoir pas conquis son grade, s’était donné la mort. On avait trouvé, à trois milles d’Oxbridge, sur la route de Fenbury et près d’un ruisseau qui faisait tourner un moulin, un bonnet délabré où l’on pouvait presque distinguer son nom, et un cachet sur lequel était gravé son cimier : un aigle regardant un soleil alors éteint. Aussi, pendant vingt-quatre heures, on supposa que le pauvre Pen s’était jeté dans le courant, jusqu’à ce qu’arriva une lettre de lui, portant le timbre de Londres.

La malle entra dans Londres à cinq heures du matin, heure lugubre ! et Pen courut à l’hôtel de Covent-Garden, où il avait l’habitude de descendre, et où le concierge toujours vigilant le reçut et lui donna un lit. Pen regarda fixement cet homme ; il se demandait si le décrotteur, lui aussi, savait qu’il avait été refusé. Lorsqu’il se fut couché, il ne put dormir. Il se retourna dans son lit jusqu’à l’apparition du triste jour de Londres ; alors il se leva en désespéré et courut au logis de son oncle, dans Bury-Street. La servante, qui frottait l’escalier, le regarda d’un air soupçonneux quand il se présenta non rasé et avec une chemise de la veille. Il s’imagina qu’elle savait, elle aussi, son infortune.

« Bon Dieu ! monsieur Arthur, qu’est-il donc arrivé ? demanda M. Morgan, le valet de chambre, qui venait d’arranger à la porte de son maître ses habits bien brossés et ses bottes luisantes, et qui allait entrer avec la perruque du major.

— Je veux voir mon oncle, » s’écria Pen d’une voix rauque, en se jetant sur une chaise.

Morgan se recula devant le jeune homme pâle et désespéré, qu’il regardait avec étonnement et terreur ; puis il disparut dans l’appartement de son maître.

Le major mit la tête à la porte de sa chambre à coucher, dès qu’il se fut coiffé de sa perruque.

« Quoi ?… l’examen est passé ?… Prix de mathématiques, grand prix d’excellence, hein ? dit le vieux gentleman. Je suis à vous dans un moment. (Et la tête disparut.)

— Ils ne savent pas ce qui est arrivé, gémit Pen. Que dira-t-on quand on saura tout ? »

Pen se tenait le dos tourné à la fenêtre, à travers laquelle ne pénétrait d’ailleurs que cette clarté douteuse dont jouit Bury-Street par une brumeuse matinée de janvier. Son oncle n’avait donc pu voir l’expression de sa physionomie, ni l’air de tristesse et de désespoir que M. Morgan même avait remarqué.

Mais quand le major sortit de son cabinet de toilette, pimpant et radieux, et précédé de suaves odeurs de la boutique de Delcroix, d’où venaient les parfums du mouchoir et de la perruque du vieux gentleman, il tendit une de ses mains à Pen, et il allait lui adresser la parole d’un ton joyeux, lorsqu’il vit enfin la figure de son neveu. Laissant alors tomber sa main, il s’écria :

« Bon Dieu ! Pen, qu’est-ce que vous avez ?

— Vous le verrez dans le journal, à déjeuner, mon oncle, dit Pen.

— Je verrai quoi ?

— Mon nom n’y est pas !

— Diable ! et pourquoi y serait-il ? demanda le major, de plus en plus embarrassé.

— J’ai tout perdu, mon oncle, gémit Pen ; mon honneur est perdu ; je suis irréparablement ruiné. Je n’ai pas conquis mon grade ; je… je suis plumé, monsieur. »

Le major avait entendu cette expression, mais employée fort vaguement et confusément, et il s’imaginait qu’elle s’appliquait aux étudiants rebelles qui avaient subi quelque châtiment corporel à l’Université.

« Je m’étonne que vous osiez me regarder en face après un tel déshonneur, monsieur ! dit-il ; je m’étonne que vous, un gentilhomme, vous ayez supporté cela !

— Je n’ai pu faire autrement, mon oncle. J’ai assez bien fait mes articles de littérature : ce sont ces infernales mathématiques, que j’ai toujours négligées.

— Est-ce que… est-ce que la chose a eu lieu en public, monsieur ? demanda le major.

— Quelle chose ?

— La… la plumée ? » ajouta le tuteur en regardant Pen en face avec anxiété.

Pen vit l’erreur dans laquelle était son oncle. Au milieu de son malheur, elle amena un sourire sur les lèvres du pauvre diable, et fit descendre la conversation du ton tragique où Pen l’avait montée. Il expliqua à son oncle qu’il s’était présenté pour passer son examen, et qu’il avait été refusé.

Àquoi le major répliqua que, bien qu’il eût espéré beaucoup mieux de son neveu, ce n’était pas là un grand malheur, qu’il n’y voyait aucun déshonneur, et que Pen en serait quitte pour se présenter une seconde fois.

« Moi, retourner à Oxbridge après une telle humiliation ! » pensa Pen. Il lui semblait qu’il ne pourrait rentrer en cette ville que pour la livrer aux flammes.

Mais c’est quand il vint à parler de ses dettes à son oncle, que celui-ci fut surpris et irrité ; il adressa à Pen les reproches les plus sévères, que le pauvre garçon endura de son mieux sans reculer. Il avait résolu de tout confesser, et avait fait une liste sincère et complète de toutes ses dettes à l’Université et à Londres. Cette liste se composait de divers articles, tels que ;

Tailleur de Londres.
Tailleur— d’Oxbridge.
Mercier, pour chemises et gants.
Joaillier.
Cuisinier du collège.
Crump, pour desserts.
Bottier.
Marchand de vins de Londres.
Marchand— de vins— d’Oxbridge.
Note pour chevaux.
Marchand d’estampes.
Livres.
Reliure.
Coiffeur et articles de parfumerie.
Note de l’hôtelier de Londres.
Divers.

Tous ces articles, le lecteur peut les remplir comme il voudra. Les parents de maints jeunes étudiants de l’Université ont eu de pareils comptes sous les yeux. Le compte des notes de M. Pen formait un total d’environ sept cents livres sterling, et il avait reçu plus que le double de cette somme durant son séjour à Oxbridge. Il avait dépensé tout cet argent, et il avait à montrer en échange… quoi ?

« Vous n’avez pas besoin de pousser un homme qui est tombé, monsieur, dit tristement Pen à son oncle. Je sais parfaitement combien j’ai été paresseux et coupable. Ma mère ne voudra pas me voir déshonoré, monsieur, continua-t-il d’une voix défaillante, et je sais qu’elle payera ces dettes. Mais je ne lui demanderai plus d’autre argent.

— Comme il vous plaira, monsieur, répliqua le major. Vous êtes majeur, et je me lave les mains de toutes vos affaires. Mais vous ne pouvez vivre sans argent, et je ne vois pas comment vous pourrez en gagner, quoique vous soyez fort habile à en dépenser. Aussi je crois que vous continuerez comme vous avez commencé, et qu’avant que vous soyez de cinq ans plus vieux vous aurez ruiné votre mère… Bonjour, il est temps que j’aille déjeuner. Mes occupations ne me permettront pas de vous voir beaucoup durant le temps que vous passerez à Londres. Je présume que vous informerez votre mère des nouvelles que vous venez de m’apprendre. »

Puis, ayant mis son chapeau, le major Pendennis, tremblant un peu de tous ses membres, sortit de chez lui avant son neveu, et s’en alla tristement au club, occuper son coin accoutumé. Il vit dans les journaux la liste des gradués d’Oxbridge, et il parcourut tous ces noms avec une lugubre exactitude, sans trop comprendre de quoi il était question. Il consulta, dans le courant du jour, divers vieux confrères qu’il rencontra aux clubs : Wenham, un doyen et quelques légistes. Il prit leur avis, comme on dit, et montra à quelques-uns d’entre eux le chiffre des dettes de son neveu, chiffre qu’il avait inscrit sur le dos d’une carte, leur demandant ce qu’il y avait à faire, et si de telles dettes n’étaient pas déraisonnables et monstrueuses. Ce qu’il y avait à faire ? Rien autre que de payer. Wenham et les autres dirent au major qu’ils connaissaient des jeunes gens qui devaient deux fois, cinq fois autant qu’Arthur, et qui n’avaient pas les moyens de payer. Ces consultations, ces calculs et ces opinions, consolèrent quelque peu le major. Après tout, ce n’était pas lui qui payerait.

Mais il songea avec amertume aux nombreux projets qu’il avait conçus pour faire un homme de son neveu, aux sacrifices qu’il avait faits, et à la manière dont il était désappointé. Et il écrivit au docteur Portman pour lui apprendre les terribles événements qui étaient arrivés, et le prier d’en faire part à Hélène : car l’orthodoxe vieux gentleman suivait en toutes choses la routine régulière, et pensait qu’il valait mieux apprendre une mauvaise nouvelle à quelqu’un par l’intermédiaire d’un messager (peut-être maladroit et insensible), que de l’en informer tout simplement par une lettre. Le major, ayant donc écrit au docteur Portman, sortit pour dîner, et fut ce jour-là un des plus tristes dîneurs qu’on pût trouver dans les salles à manger de Londres.

Pen aussi écrivit sa lettre et rôda dans les rues de Londres tout le reste du jour, s’imaginant que chacun le regardait et murmurait à l’oreille de son voisin : « Voilà Pendennis, de Saint-Boniface, qui a été plumé hier. » Sa lettre à sa mère était pleine de tendresse et de remords ; il versa, en l’écrivant, les larmes les plus amères ; son affliction et son repentir le calmèrent un peu.

Il vit une troupe bruyante de jeunes gaillards dans la salle de café de son hôtel ; il s’esquiva pour ne pas en être vu, et se remit à arpenter les rues. Il se rappelle, dit-il, les gravures qu’il vit exposées à la fenêtre d’Ackermann et qu’il regarda tandis qu’il pleuvait ; il se rappelle pareillement un livre qu’il lut chez un bouquiniste du Temple. Le soir il alla au spectacle, prit place au parterre et vit miss Fotheringay ; mais il ne se souvient pas le moins du monde de la pièce qu’on jouait.

Le jour suivant, il reçut une lettre bienveillante de son directeur. M. Buck faisait de graves et sages remarques sur l’événement qui était arrivé à Pen ; mais il l’engageait fortement à ne pas faire rayer son nom des livres de l’Université, et à réparer un désastre qu’il ne devait, de l’aveu de tout le monde, qu’à sa propre négligence, et dont il pouvait se relever par un mois d’application. Il ajoutait qu’il avait ordonné au garçon de service de remplir une malle de ses vêtements. Cette malle arriva en son temps, avec de nouvelles notes que ses fournisseurs avaient soigneusement fait mettre par-dessus la garde-robe.

Le troisième jour, arriva une lettre de Fairoaks, que Pen lut dans sa chambre à coucher, et dont le résultat fut qu’il tomba à genoux, la tête dans les couvertures de son lit, et qu’il pria de tout son cœur en toute humilité. Puis, étant descendu et ayant mangé un copieux déjeuner, il sortit et retint sa place à l’hôtel de la Bouche et du Taureau, Piccadilly, pour partir le soir par la diligence de Chatteries.

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