‹ Histoire de PendennisChapitre 22 sur 76 · Tome 1 · 22

Tome 1 · 22

La lettre du major fit naturellement partir le docteur pour Fairoaks, et il se mit en route avec cet empressement que montre tout homme de bien, quand il a des nouvelles désagréables à communiquer. Il voudrait que la besogne fût faite, et faite promptement. Il est bien fâché, mais que voulez-vous ? il faut que la dent soit arrachée, et il vous fait asseoir dans le fauteuil ; et c’est chose surprenante que le courage et la force de poignet avec lesquels il applique la pince. Peut-être ne serait-il ni aussi empressé, ni aussi actif, s’il s’agissait de sa propre dent ; mais enfin il est de votre devoir de vous la faire arracher.

Ainsi le docteur, ayant lu la lettre à Myra et à mistress Portman, avec maints commentaires pleins de malédictions contre le jeune garnement qui s’enfonçait de plus en plus dans la perdition, laissa à ces dames le soin de répandre les nouvelles dans la société de Clavering (ce qu’elles firent avec leur exactitude et leur diligence accoutumées), et se rendit à Fairoaks pour entretenir la veuve.

Elle savait déjà tout. Elle avait lu la lettre de Pen, et en avait été en quelque sorte soulagée. Un sombre pressentiment de malheur avait plané sur elle depuis bien des mois ; à présent, elle savait le pire, et son cher fils revenait à elle, le cœur attendri et plein de repentir. Lui en fallait-il plus ? Tout ce que put dire le recteur (et ses remarques, dictées par le sens commun, étaient renforcées de citations respectables par leur antiquité) fut impuissant à faire ressentir à Hélène quelque indignation ou quelque souffrance particulière, si ce n’est que Pen était malheureux. Qu’était-ce que ce grade au sujet duquel on jetait les hauts cris, et quel bien procurerait-il à Pen ? Pourquoi son oncle et le docteur Portman avaient-ils si fort insisté pour l’envoyer en un lieu si plein de tentations, et où il y avait si peu de bien à gagner ? Pourquoi ne l’ont-ils pas laissé à la maison avec sa mère ?… Quant à ses dettes, naturellement il fallait qu’elles fussent payées ; ses dettes ? est-ce que tout l’argent de son père ne lui appartenait pas, et n’avait-il pas le droit de le dépenser ? C’est ainsi que la veuve reçut le vertueux docteur, et toutes les flèches de l’indignation du brave homme furent sans effet sur le tendre cœur d’Hélène.

Depuis un certain temps, une coutume agréable, qui remonte aux âges les plus reculés, par laquelle frères et sœurs se témoignent d’ordinaire leur affection, et que Pen et sa petite sœur Laure avaient pratiquée très-fréquemment durant les jours de leur enfance, avait été abandonnée du commun accord de ces deux personnes. Étant revenu du collège après une absence de quelques mois, M. Arthur avait trouvé, au lieu de la simple petite fille qu’il avait laissée à la maison, une grande, svelte, belle demoiselle, à qui il ne pouvait plus offrir le baiser qu’il avait l’habitude de lui donner auparavant, et qui l’accueillit avec une gracieuse révérence, en lui tendant la main ; et Pen vit que la joue de Laure était très-rouge, juste à l’endroit où il avait coutume de la baiser.

Je ne suis point habile à la description de la beauté féminine, et la vérité est que de cela je ne me soucie guère. Je crois que la bonté et la vertu sont de plus grands avantages pour une jeune personne, que les charmes fugitifs du visage et du corps ; aussi n’essayerai-je pas de faire le portrait de miss Laure Bell à l’âge de seize ans. Elle avait alors atteint sa hauteur actuelle de cinq pieds quatre pouces, de sorte qu’elle était appelée grande gigue, et arbre de mai, par des personnes de son propre sexe, qui préfèrent les petites femmes. Mais si elle était un arbre de mai, elle avait de magnifiques roses autour de la tête, et il est de fait que beaucoup de pastoureaux étaient disposés à danser autour d’elle. Elle était pâle d’ordinaire, avec une faible nuance rose sur ses joues ; mais celles-ci rougissaient en un instant, quand il y avait occasion pour cela, et les roses continuaient de fleurir fort longtemps après que l’émotion qui avait fait éclore ces jolies fleurs s’était dissipée. Nous avons dit que ses yeux étaient très-grands dès sa plus tendre enfance, et ils conservèrent toujours ce trait caractéristique. Des critiques à l’humeur bienveillante (toujours des femmes) disaient qu’elle avait l’habitude de jouer de ces yeux, et de lancer des œillades aux messieurs et aux dames de sa société ; mais la vérité est que dame Nature les avait faits pour regarder et pour briller, et ils ne pouvaient pas faire autrement que de briller : ce n’est pas la faute d’une étoile si elle est plus éclatante qu’une autre. C’est sans doute pour adoucir cet éclat, que les yeux de miss Laure étaient pourvus de deux voiles en forme de cils noirs, les plus longs et les plus fins, de sorte que, lorsqu’elle fermait les paupières, les mêmes personnes qui trouvaient à redire à ses yeux prétendaient qu’elle voulait faire remarquer ses cils ; et vraiment, je ne crains pas de dire que c’eût été un charmant spectacle de la voir endormie.

Pour ce qui est de son teint, il était presque aussi éclatant que celui de lady Mantrap, et sans qu’elle fît usage de la poudre dont se sert cette dame. Son nez, nous l’abandonnons à l’imagination du lecteur. Sa bouche était peut-être grande (comme l’affirme miss Piminy, qu’on ne supposerait pas capable d’avaler quelque chose de plus grand qu’un bouton, si son appétit n’était pas connu) ; mais tout le monde convenait que son sourire était charmant, et qu’il laissait entrevoir une garniture de vraies perles, tandis que sa voix était si grave et si douce, qu’on croyait entendre une suave musique lorsqu’elle parlait. Comme elle a l’habitude de porter des robes très-longues, les gens disent naturellement qu’elle n’a pas le pied petit ; mais ses pieds sont probablement d’une grandeur proportionnée à sa taille ; et, de ce que mistress Pincher met toujours son pied en avant, il ne s’ensuit pas que toutes les autres dames doivent perpétuellement étaler les leurs sur le tapis. Enfin, miss Laure Bell était, à l’âge de seize ans, une charmante demoiselle. On en pourrait trouver, espérons-le, des milliers de pareilles en ce pays, où il n’y a pas manque de bonté, ni de modestie, ni de pureté, ni de beauté.

Or, miss Laure, depuis qu’elle avait appris à penser toute seule (et, durant les deux dernières années, son esprit et son corps s’étaient considérablement développés), n’était qu’à demi satisfaite de la conduite générale de Pen. Les lettres du jeune homme à sa mère étaient devenues très-rares et très-courtes. En vain la veuve alléguait les occupations et les études continuelles de son cher Arthur, ainsi que les nombreuses invitations auxquelles il devait se rendre.

« Mieux vaudrait qu’il perdît un prix, disait Laure, que d’oublier sa mère ; et, en vérité, maman, je ne vois pas qu’il remporte tant de prix. Pourquoi ne vient-il pas à la maison, rester avec vous, au lieu de passer ses vacances dans les beaux châteaux de ses grands amis ? Il n’y a là personne qui puisse l’aimer de moitié autant que… que vous.

— Que moi seulement, Laure ? » dit mistress Pendennis avec un soupir.

Laure déclara bravement qu’elle n’aimait pas le moins du monde M. Pen, lorsqu’il ne remplissait pas ses devoirs envers sa mère. Et nul argument de la tendre Hélène ne pouvait la convaincre qu’il fallait que ce jeune homme fît son chemin dans le monde ; que le major désirait extrêmement que Pen cultivât la connaissance d’hommes capables de lui être utiles dans la vie ; que les hommes avaient mille assujettissements et mille devoirs auxquels les femmes ne pouvaient rien comprendre, et ainsi de suite. Peut-être Hélène ne croyait-elle pas plus que sa fille adoptive à ces excuses ; mais elle tâchait de croire qu’elle y croyait, et elle se consolait, grâce à la folie de la tendresse maternelle. Et c’est un point qui a dû, je suppose, être médité par bien des hommes : que, quoi que nous fassions, nous sommes certains de l’amour de la femme qui nous a aimés une fois ; nous savons que cette tendresse qui ne se lasse jamais, et cette infatigable clémence, ne nous feront jamais défaut.

Il y avait eu aussi, dans les conversations et les manières d’Arthur, en ces derniers temps, une liberté, pour ne pas dire une audace, qui avait mécontenté et blessé Laure. Ce n’est pas qu’il l’eût jamais offensée par quelque grossièreté, ni qu’il lui eût adressé une parole qu’elle ne devait pas entendre : car M. Pen était un gentleman poli de sa nature et par éducation vis-à-vis de toute femme de haute ou de basse condition ; mais il parlait légèrement des femmes en général ; il était moins courtois en ses actions qu’en ses paroles ; il faisait preuve de négligence en diverses choses, et dans une foule des petits devoirs de la vie. Miss Laure s’offensait de ce qu’il fumait ses horribles pipes dans la maison, de ce qu’il refusait d’aller à l’église, de se promener et de faire des visites avec sa mère, et de ce qu’on le trouvait en robe de chambre, bâillant sur un roman, quand la douce veuve rentrait après l’accomplissement de ces devoirs. Le héros de l’enfance de Laure, qui avait passé tant de nuits à s’entretenir de Pen avec Hélène (celle-ci ne cessait de raconter des traits de l’amour, du courage et des autres vertus de son fils, lorsqu’il était à Greyfriars), était un personnage bien différent du jeune homme qu’elle connaissait alors. Pen était devenu hardi et brillant, sarcastique et querelleur ; il semblait dédaigner les simples occupations et les plaisirs, et même le dévouement des femmes avec lesquelles il vivait, et qu’il quittait sous les plus futiles prétextes.

L’affaire de la Fotheringay, que miss Laure apprit d’abord par quelques allusions ironiques du major Pendennis, dans une de ses visites à Fairoaks, et ensuite par ses voisines de Clavering, qui eurent une foule de renseignements à lui donner sur ce sujet ; cette affaire choqua et offensa aussi très-fort la jeune fille. Un Pendennis se jeter à la tête d’une telle femme ! Le fils d’Hélène s’en aller tous les jours au galop pour se mettre aux genoux d’une actrice et boire avec cet horrible père ! Un bon fils vouloir introduire pareil homme et pareille femme dans sa maison, et les y mettre au-dessus de sa mère !

« Je me serais sauvée, maman ; je me serais sauvée, m’eût-il fallut marcher nu-pieds sur la neige, disait Laure.

— Vous m’eussiez donc quittée, vous aussi ? » répliquait Hélène.

Et Laure rétractait ses paroles, et les deux femmes s’embrassaient avec cette ardeur qui leur était propre et qui caractérise un grand nombre d’autres personnes de leur sexe.

Mais d’où venait toute cette indignation de miss Laure au sujet de la passion d’Arthur ? Peut-être ne savait-elle pas que, s’il est des hommes qui se jettent à la tête des femmes, il est des femmes aussi qui se jettent à la tête des hommes, et que l’amour est aussi inexplicable que toute autre sympathie ou antipathie physique. Peut-être avait-elle eu de faux renseignements des commères de Clavering et de la vieille mistress Portman, qui en voulait amèrement à Pen, surtout depuis qu’il s’était conduit d’une façon si impertinente envers le docteur, et depuis que ce malheureux avait fumé des cigares pendant l’office. Peut-être, enfin, était-elle jalouse ; mais c’est-là un défaut auquel les dames s’abandonnent, dit-on, très-rarement.

Quoiqu’elle fût fâchée contre Pen, elle n’éprouvait aucun sentiment pareil contre sa mère ; mais elle se dévoua à Hélène avec toute la force de son affection de jeune fille, avec cette affection que peuvent donner à leur meilleure amie les femmes dont le cœur est libre. C’était du dévouement, c’était de la passion, c’étaient toutes sortes de tendresses et de folies : une prodigalité de caresses et de charmantes épithètes, comme de graves historiens barbus ne sauraient les raconter convenablement. Ne méprisons pas ces amitiés, parce que nous ne les comprenons pas, nous autres hommes. Ces femmes ont été faites pour notre bonheur et notre joie, messieurs, ainsi que tous les autres animaux inférieurs.

Mais, dès que miss Laure apprit que Pen était malheureux, toute la colère qu’elle avait contre lui s’évanouit sur-le-champ, et fit place à la compassion la plus tendre et la plus déraisonnable. C’était le Pen des anciens jours qui revenait à elle, le Pen franc et affectionné, au cœur tendre et généreux. Elle se rangea aussitôt du côté d’Hélène contre le docteur Portman, lorsque celui-ci déclama contre l’énormité des fautes de Pen. Ses dettes ? qu’était-ce que ces dettes ? une bagatelle. Par ordre de son oncle, il avait été jeté au milieu d’une société dépensière, et s’était vu naturellement forcé de vivre de la même manière que les jeunes gentlemen qu’il fréquentait. Est-il déshonoré pour n’avoir pas obtenu son grade ? Mais le pauvre garçon était malade au moment des examens ; ces dettes qui l’accablaient l’empêchaient de penser à ses mathématiques et à tout ce fatras ; et puis quelques-uns de ces odieux professeurs avaient sans doute des favoris qu’il fallait faire passer avant lui. Elle était bien sûre qu’il y avait des gens qui éprouvaient de l’aversion pour lui, qui étaient cruels et injustes à son égard.

C’est ainsi que, les joues en feu et les yeux scintillants de colère, raisonnait cette jeune fille ; et elle alla prendre la main d’Hélène, qu’elle baisa en présence du docteur ; et ses regards bravaient le docteur, et semblaient lui demander comment il osait proférer un mot contre le Pen chéri de sa mère.

Quand cet ecclésiastique se fut retiré, tout en déconvenue et fort surpris de l’opiniâtre obstination des femmes, Laure recommença ses caresses et ses arguments avec une ferveur dix fois plus grande encore, et Hélène sentit qu’il y avait beaucoup de force dans la plupart de ces derniers. Il fallait qu’il y eût de la jalousie contre Pen. Elle était sûre qu’il avait offensé quelqu’un des examinateurs, lequel s’était bassement vengé de lui ; rien de plus vraisemblable.

En somme, la nouvelle du malheur de Pen ne tourmenta que très-peu ces dames. Arthur, plongé dans la honte et dans la douleur, à Londres, et déchiré de remords à la pensée du chagrin de sa mère, se fût étonné s’il eût pu voir avec quelle tranquillité elle supportait cette infortune. Ah ! l’infortune est la bienvenue chez les femmes, lorsqu’elles croient qu’elle ramènera une affection égarée. Quand vous aurez réduit votre maîtresse à une croûte de pain, soyez certain qu’elle ne murmurera pas et qu’elle n’en prendra qu’un bien petit morceau pour elle-même, pourvu que vous mangiez le reste en sa compagnie.

Aussitôt que le docteur fut parti, Laure fit allumer du feu dans les chambres de M. Arthur, et ordonna qu’on mît son lit à l’air ; et tous ces préparatifs furent achevés pendant qu’Hélène écrivait à Pen une lettre des plus tendres et des plus affectueuses. Puis la jeune fille, avec un sourire caressant, prit sa maman par la main, et la mena dans ces pièces où les feux flamboyaient si joyeusement ; et là, les deux excellentes créatures s’assirent sur le lit et parlèrent longuement de Pen. Laure ajouta un post-scriptum à la lettre d’Hélène ; elle appela Pen, son très-cher Pen, et le pria de revenir à la maison sur-le-champ (deux des plus beaux traits de plume soulignaient ce mot,) pour y être heureux avec sa mère et son affectionnée sœur Laure.

Au milieu de la nuit, ces deux dames s’étant couchées après avoir lu leur bible fort longtemps durant la soirée, et après avoir jeté un coup d’œil dans la chambre de Pen avant de gagner la leur ; au milieu de la nuit, dis-je, Laure, dont la tête reposait souvent sur l’oreiller qu’avait pressé le bonnet de nuit de feu Pendennis, s’écria soudain : « Maman, êtes-vous éveillée ? »

Hélène se remua et dit : « Oui, je suis éveillée. »

La vérité est que, quoiqu’elle fût restée immobile et muette, elle n’avait pas dormi un seul instant, mais avait regardé la veilleuse sur la cheminée, et pensé à Pen depuis des heures.

Puis miss Laure (elle s’était conduite avec la même hypocrisie, et, occupée de ses propres pensées, était restée aussi immobile que la broche d’Hélène, qui contenait des cheveux de Pen et de Laure, sur la pelote blanche garnie de dentelles suspendue au-dessus de la toilette), miss Laure commença à entretenir mistress Pendennis d’un projet notable qu’elle avait conçu dans son active petite cervelle, et grâce auquel tous les embarras de Pen s’évanouiraient en un instant, sans le moindre dérangement pour personne.

« Vous savez, maman, dit la jeune demoiselle, que voilà dix ans que je vis avec vous. Pendant ce temps, vous n’avez jamais pris de mon argent, et vous m’avez traitée tout juste comme si j’étais une fille recueillie par charité. Or, cette obligation que vous m’imposiez m’a très-fort offensée, parce que je suis fière et que je n’aime pas d’être redevable à quelqu’un. Si j’étais allée en pension (c’est moi qui n’ai pas voulu y aller), cela m’aurait coûté au moins cinquante guinées par an ; par conséquent, il est clair que je vous dois dix fois cinquante guinées, et je sais que vous avez placé pour moi, à la banque de Chatteries, cette somme qui ne m’appartient pas le moins du monde. Donc, nous irons demain à Chatteries, pour voir ce bon vieux M. Rowdy à la tête chauve, et la lui demander ; pas sa tête, mais la somme de cinq cents guinées. Et je suis sûre qu’il vous en prêtera deux cents de plus, que nous économiserons et que nous lui rembourserons. Et nous enverrons cet argent à Pen, qui pourra payer toutes ses dettes sans faire tort à personne, et alors nous vivrons heureux pour toujours. »

Nous n’avons pas besoin de répéter ce qu’Hélène répondit à ce discours, la réponse de la veuve se composant d’un grand nombre d’éjaculations incohérentes, de baisers, d’embrassements, et autres choses sans suite. Mais les deux femmes dormirent bien après cette conversation. Et quand la veilleuse s’éteignit avec un crépitement, quand le soleil se leva glorieux sur les collines empourprées, et que les oiseaux commencèrent à siffler et à chanter joyeusement au milieu des arbres sans feuilles et des arbustes toujours verts de la pelouse de Fairoaks, Hélène s’éveilla aussi ; et, regardant le doux visage de la jeune fille endormie à côté d’elle, les lèvres entr’ouvertes par un sourire, les joues couvertes d’une aimable rougeur, son sein de neige s’élevant et s’abaissant en calmes ondulations, comme sous l’empire de rêves heureux, la mère de Pen éprouva un bonheur et une reconnaissance, que nulles paroles ne sauraient exprimer, si ce n’est celles que les femmes pieuses adressent au bienfaisant Dispensateur d’amour et de miséricorde, en l’honneur duquel s’élève continuellement par toute la terre un chœur de louanges.

Quoiqu’on fût en janvier et qu’il fît assez froid, les remords de M. Pen étaient si sincères et ses projets d’économie si sérieux, qu’il ne voulut pas prendre une place d’intérieur dans la diligence, mais s’assit en haut, sur le siège de derrière, avec son ami le conducteur, qui, se rappelant son ancienne générosité, lui prêta une grande quantité de paletots. Était-ce le froid qui faisait trembler ses genoux, lorsqu’il descendit à la grille de la loge, ou bien était-il ému à la pensée de revoir l’excellente femme dont il avait récompensé l’amour par tant d’égoïsme ? Le vieux John attendait à la porte pour recevoir les bagages de son maître, mais il était en jaquette de futaine et ne portait plus sa livrée grise et bleue.

« Je suis jardinier et palefrenier, et je reste à la loge à présent, » dit ce digne homme avec un sourire de bienvenue à l’adresse de Pen, lequel sourire était accompagné aussi d’une certaine rougeur.

Mais dès que Pen eut tourné le coin de la plantation d’arbrisseaux toujours verts, et qu’on ne put plus le voir de la diligence, Hélène se montra, le visage rayonnant d’amour et de pardon ; car pardonner est ce que certaines femmes préfèrent à tout.

Nous pouvons être sûrs que la veuve, ayant certain autre objet en vue, n’avait pas perdu de temps pour écrire à Pen la noble, magnanime et magnifique offre de Laure ; et elle avait rempli sa lettre d’une foule de bénédictions pour ses deux enfants. C’est probablement la connaissance de cette obligation pécuniaire qui fit si fort rougir Pen à la vue de Laure. Celle-ci l’attendait dans le vestibule, et, pour cette fois seulement, elle contrevint au petit arrangement dont nous avons parlé comme ayant subsisté entre elle et Arthur durant les deux dernières années. Mais vraiment il a été beaucoup trop question de baisers dans le présent chapitre.

Ainsi le prodigue revint à la maison, et le veau gras fut tué pour lui, et les deux simples femmes s’évertuèrent à rendre Pen aussi heureux que possible. Nulle allusion ne fut faite à sa mésaventure d’Oxbridge, ni, pendant quelque temps, aucune question sur ce qu’il comptait entreprendre désormais. Mais Pen discutait ce sujet en lui-même avec ardeur, retiré dans sa chambre, où il passait beaucoup de temps à méditer.

Quelques jours après son retour, il alla à cheval à Chatteries et en revint perché sur l’impériale de la diligence. Il apprit à sa mère qu’il avait laissé le cheval en ville pour être vendu ; et, quand cette vente fut faite, il en remit le produit à Hélène, ce que celle-ci et peut-être Pen lui-même considérèrent comme une preuve d’abnégation et de vertu extraordinaire, mais que Laure déclara n’être qu’un acte de rigoureuse justice.

Il ne parlait que rarement du prêt que Laure avait fait, et que la veuve avait accepté avec certaines modifications ; cependant il y fit allusion une ou deux fois en hésitant et balbutiant beaucoup, et il remercia l’orpheline ; mais on voyait bien que son orgueil souffrait de l’obligation qu’il lui avait. Il lui tardait de trouver quelque moyen de rembourser cette somme.

Il cessa de boire du vin et se remit, mais très-modérément, à se rafraîchir avec un mélange de whisky et d’eau. Il renonça aussi aux cigares ; mais il faut avouer que, depuis les dernières années, il leur préférait presque la pipe vulgaire ; de sorte que ce sacrifice ne fut pas bien pénible.

Il s’endormait souvent après le dîner, quand il passait au salon avec les dames, et il était certainement fort triste et mélancolique. Il regardait passer les diligences avec beaucoup d’intérêt, allait assidûment lire les journaux à Clavering, dînait avec quiconque l’invitait (la veuve était bien aise qu’il eût quelque distraction en ce séjour solitaire), et jouait fréquemment au cribbage avec le capitaine Glanders.

Il évitait le docteur Portman, qui, à son tour, lorsqu’il rencontrait Pen, lui lançait des regards fort sévères de dessous son chapeau à larges bords. Toutefois, il allait régulièrement à l’église avec sa mère, et il lisait les prières pour elle au petit ménage assemblé. Ce ménage, toujours modeste, était alors considérablement diminué : deux servantes faisaient toute la besogne de Fairoaks ; les cloches de plat en argent ne voyaient plus le jour. John mettait sa livrée pour aller à l’église et pour soutenir sa dignité, le dimanche ; mais ce n’était qu’une affaire de forme. Il était jardinier et concierge de la porte extérieure, en remplacement d’Upton, congédié. On ne faisait qu’un petit feu dans la cuisine de Fairoaks, et John et les filles y buvaient leur bière, le soir, à la lueur d’une seule chandelle. Tout cela était le résultat des hauts faits de M. Pen, et cet état de choses n’augmentait pas sa gaieté.

Pendant quelque temps, Pen dit que nul pouvoir sur la terre ne le déciderait à retourner à Oxbridge après son échec. Mais un jour Laure lui dit, toute rougissante, que, selon elle, il devait, en manière de réparation et de châtiment de… de son oisiveté, y retourner et y conquérir son grade, s’il était possible. Et c’est pourquoi M. Pen y retourna.

Un étudiant plumé est une triste créature à l’Université, n’appartenant à aucune classe ni à aucun club. Pen se sentit, en effet, dépouillé de tout le beau plumage qu’il avait gagné durant ses belles années, et il sortait rarement de son collège. Il allait régulièrement à la chapelle, le matin, et s’enfermait, le soir, dans sa chambre, loin du tumulte et des soupers des jeunes étudiants. Il n’y avait pas de créanciers à sa porte ; ils étaient tous payés ; à peine y déposait-on quelques cartes. Les étudiants de son année avaient pris leurs grades et n’étaient plus à Oxbridge. Il se présenta une seconde fois à l’examen, et passa très-facilement. Il eut l’esprit moins soucieux quand il apparut en robe de bachelier.

En revenant d’Oxbridge, il fit une visite à son oncle à Londres. Mais le vieux gentleman le reçut avec beaucoup de froideur ; à peine lui tendit-il son index à serrer. Pen retourna une seconde fois dans Bury-Street ; mais Morgan, le valet de chambre, lui dit que son maître n’était pas à la maison.

Pen s’en revint à Fairoaks, et s’adonna à ses livres et à son oisiveté, à la solitude et au désespoir. Il commença plusieurs tragédies et composa nombre de poésies d’un caractère lugubre. Il forma des projets de lecture auxquels il renonça. Il songea à s’enrôler dans l’armée ou dans la légion espagnole, à choisir une profession. Il s’irritait de sa captivité et maudissait la paresse qui en était la cause. Hélène disait qu’il se brisait le cœur, et elle s’attristait au spectacle de son abattement. Il fallait qu’il partît aussitôt que leurs moyens le lui permettraient ; il irait à Londres, il serait affranchi de l’ennuyeuse société de deux pauvres femmes ; car elle était ennuyeuse, bien certainement. La mélancolie habituelle à la tendre veuve semblait se changer en une tristesse plus sombre ; et Laure voyait avec alarme que cette chère amie devenait tous les ans plus faible et plus languissante, et que sa joue pâle pâlissait encore.

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