‹ Histoire de PendennisChapitre 23 sur 76 · Tome 1 · 23

Tome 1 · 23

Tandis que les habitants de Fairoaks menaient cette existence monotone et assoupissante, la grande maison sur la colline, de l’autre côté de la rivière Brawl, secouait le sommeil dans lequel elle était restée plongée durant deux générations de maîtres, et donnait des signes extraordinaires de vivacité et de renouvellement.

Juste vers le temps du petit malheur de Pen, et lorsque Arthur était trop absorbé par le chagrin que lui causait cette infortune, pour s’apercevoir des événements qui ne le concernaient pas personnellement, les journaux de province avaient publié une nouvelle qui ne fit pas peu de sensation, dans le comté du moins, et dans tous les bourgs, villages, châteaux, manoirs et presbytères voisins de Clavering-Park, à plusieurs milles à la ronde.

Au marché de Clavering ; à la foire de Cackleby ; aux sessions de Chatteries ; sur la pelouse de Gooseberry, où l’équipage du squire rencontra le véhicule à un cheval du ministre, et où les occupants des deux voitures s’arrêtèrent pour causer ; à la porte de l’église de Tinkleton, tandis que la cloche tintait au soleil, que les cotillons blancs et les mantelets rouges traversaient en foule la pelouse du communal pour se rendre à l’office du dimanche ; dans cent sociétés des alentours, le grand sujet des conversations, c’était que Clavering-Park allait de nouveau être habité.

Quelque cinq ans auparavant, les feuilles du comté avaient annoncé, comme ayant été célébré à la légation britannique de Florence, le mariage de Francis Clavering, esquire, fils unique de sir Francis Clavering, baronnet, de Clavering-Park, avec Jémima Augusta, fille de Samuel Snell, de Calcutta, esquire, et veuve de feu J. Amory, esquire. À cette époque, on disait, dans le comté, que Clavering, qui était ruiné depuis longues années, avait épousé une veuve de l’Inde, douée de quelque fortune. Quelques-uns des gens du comté avaient entrevu les nouveaux mariés. Les Kicklebury les avaient vus, dans leur voyage en Italie. Clavering occupait le palais Poggi, à Florence, donnait des fêtes et vivait confortablement ; mais il ne pourrait jamais retourner en Angleterre. L’année d’après, le jeune Pérégrin, de Cackleby, dans l’excursion qu’il fit durant les grandes vacances, avait rencontré les Clavering, logés pour lors au Schloss Schinkenstein, sur les bords du lac de Mummel. À Rome, à Lucques, à Nice, dans tous les lieux de bains et de jeux de la Belgique et du Rhin, les curieux entendaient parler de temps à autre de ce digne couple, et il en arrivait des rumeurs, comme par bouffées, jusqu’à Clavering, ce séjour des ancêtres.

Leur dernière résidence fut Paris, où ils semblent avoir vécu d’une façon très-splendide, après que la nouvelle de la mort de Samuel Snell, esquire, de Calcutta, fut parvenue à sa fille orpheline en Europe.

Quant aux antécédents de sir Francis Clavering, il n’y aurait à dire que bien peu de chose qui fût à l’avantage de ce respectable baronnet. Fils d’un banni qui habitait un triste vieux château près de Bruges, ce gentleman avait essayé de commencer la vie avec un brevet d’officier dans un régiment de dragons, et avait brisé son avenir presque à son début. La table de jeu amena promptement sa ruine ; après deux années de service, il se vit forcé de rendre son grade ; il passa quelque temps dans la prison de la Flotte, et s’embarqua ensuite pour Ostende, afin de rejoindre son père goutteux et exilé. En Belgique, en France, en Allemagne, on put voir, pendant quelques années, ce prodigue avorté et ruiné rôdant autour des billards et des lieux où l’on prend les eaux, pontant dans les maisons de jeu, dansant dans les bals publics, et courant des steeple-chases monté sur des chevaux appartenant à autrui.

C’est à Lausanne, dans une pension bourgeoise, que Francis Clavering fit ce qu’il appelait l’heureux coup d’épouser la veuve Amory, nouvellement arrivée de Calcutta. Son père étant mort peu de temps après ce mariage, sa femme devint lady Clavering ; et ce titre fit tant de plaisir à M. Snell, de Calcutta, qu’il doubla la dot de sa fille. Il mourut lui-même bientôt, laissant à Jémima Augusta et à ses enfants une fortune très-brillante, si toutefois la rumeur publique ne la grossissait pas.

Avant ce temps, il avait couru, non pas précisément des bruits fâcheux pour la réputation de lady Clavering, mais des idées qui ne pouvaient être agréables à cette dame. Les plus distingués d’entre les Anglais qui se trouvaient sur le continent évitaient de faire sa connaissance ; elle n’avait pas les manières les plus polies ; son origine était d’une bassesse déplorable, ou tout au moins fort équivoque. Les anciens négociants des Indes Orientales, qui sont en nombre considérable dans la plupart des villes continentales fréquentées par les Anglais, parlaient fort dédaigneusement du vieux légiste, père de lady Clavering, lequel vendait de l’indigo en contrebande ; ainsi que d’Amory, premier mari de cette dame, lequel avait été second du navire sur lequel miss Snell s’était embarquée pour rejoindre son père à Calcutta. Ni le père ni la fille n’étaient reçus dans la haute société de Calcutta ; jamais leurs noms n’avaient été prononcés à l’hôtel du Gouvernement. Le vieux sir Jasper Rogers, ex-premier juge de Calcutta, avait dit un jour à sa femme qu’il pourrait conter une drôle d’histoire sur le premier mari de lady Clavering ; mais, au grand désappointement de lady Rogers et des jeunes demoiselles ses filles, on ne put jamais obtenir du vieux juge la révélation de ce mystère.

Néanmoins, ils furent tous bien aises d’aller aux soirées de lady Clavering, lorsque cette dame, ayant loué l’hôtel Bouillé, rue de Grenelle, à Paris, brilla dans le beau monde durant l’hiver de 183-. Le faubourg Saint-Germain l’accueillit. Le vicomte Bagwig, notre excellent ambassadeur, eut pour elle des attentions qui furent remarquées. Les princes de la famille royale fréquentèrent ses salons. Les plus rigides et les plus distinguées des dames anglaises qui habitaient la capitale de la France la reconnurent et l’appuyèrent : parmi elles la vertueuse lady Elderbury, la sévère lady Rockminster, la vénérable comtesse de Southdown ; en un mot, des personnes renommées pour leur austérité, et d’une pureté de mœurs tout à fait éblouissante ; tellement la possession de dix, ou, selon d’autres, de vingt mille livres sterling de rente, avait exercé une grande et bienfaisante influence sur le rang et la réputation de lady Clavering. Sa charité et sa munificence n’avaient pas de bornes. Quiconque, dans la société, avait un projet de charité, était sûr de trouver sa bourse ouverte. Les pieuses Françaises obtenaient d’elle de l’argent pour l’entretien de leurs écoles et de leurs couvents. Elle souscrivait indifféremment pour le patriarche d’Arménie ; pour le P. Barbarossa, venu en Europe afin de recueillir des fonds destinés à son monastère du mont Athos ; pour les missionnaires baptistes de Quashyboo, et pour la colonie orthodoxe de Feefawfoo, qui est la plus grande et la plus sauvage des Îles Cannibales. L’on raconte d’elle que, le même jour où M de Cricri obtint d’elle cinq napoléons pour les pauvres jésuites persécutés, qui étaient alors en très-mauvaise odeur en France, elle inscrivit son nom sur la liste de lady Budelight pour le révérend J. Ramshorn, qui avait reçu en songe l’ordre de convertir le pape de Rome. Enfin, qui plus est, lady Clavering donna, au profit des gens du monde, les meilleurs dîners, les bals et les soupers les plus magnifiques qu’il y eut à Paris durant cette saison.

C’est à cette époque que la bonne dame dut régler les affaires des créanciers de son mari en Angleterre : car sir Francis reparut dans son pays natal, sans crainte d’être arrêté. Le Morning-Post et le journal du comté annoncèrent qu’il logeait à l’hôtel Mivart ; et un jour l’inquiète vieille gouvernante de Clavering-House vit une voiture attelée de quatre chevaux qui remontait l’avenue, et qui vint s’arrêter devant le perron moussu du portique désert.

Il y avait trois gentlemen dans cette voiture, une voiture découverte. Le siège de derrière était occupé par notre vieille connaissance, M. Tatham, de Chatteries ; tandis que, aux places d’honneur, étaient assis un gentleman de belle et noble figure, portant moustaches et favoris, et enveloppé d’un manteau fourré, et, à côté de lui, un homme pâle et languissant, qui descendit péniblement de voiture, lorsque le petit légiste et le gentleman aux fourrures eurent lestement sauté à terre.

Ils gravirent les grands degrés du perron moussu jusqu’à la porte, et un domestique étranger, portant boucles d’oreilles et casquette galonnée d’or, tira vigoureusement la sonnette de la porte sculptée et disloquée. On entendit résonner bruyamment la cloche dans le vaste et triste manoir. Puis des pas retentirent sur les dalles de marbre du vestibule ; les portes s’ouvrirent, et finalement apparurent mistress Blenkinsop, la gouvernante, Polly, son aide de camp, et Smart, le garde, qui saluèrent humblement.

Smart, le garde, tira la mèche de cheveux couleur de foin qui ornait son front hâlé, lança en arrière son talon gauche, comme s’il y avait eu un chien acharné après ses mollets, et pencha la tête en avant pour saluer. La vieille mistress Blenkinsop fit la révérence. La petite Polly, son aide de camp, fit aussi une révérence suivie de plusieurs courbettes très-rapides ; et mistress Blenkinsop balbutia d’une voix tremblante d’émotion :

« Soyez le bienvenu à Clavering, sir Francis. Cela fait du bien à mes pauvres yeux de revoir une fois encore un membre de la famille. »

Ce discours et les saluts s’adressaient tous au beau gentleman en manteau fourré et galonné, qui portait si magnifiquement le chapeau incliné sur l’oreille et qui tortillait si royalement ses moustaches.

Mais il partit d’un éclat de rire, et dit :

« Vous avez sellé un autre cheval, la vieille. Je ne suis pas sir Francis Clavering venu pour visiter le manoir de mes ancêtres. Amis et vassaux, voilà votre légitime seigneur ! »

Et il montrait de la main le gentleman pâle et languissant) qui dit :

« Ne faites pas la bête, Ned. Oui, mistress Blenkinsop, je suis sir Francis Clavering ; je me souviens très-bien de vous. Vous m’avez oublié, je suppose. Comment allez-vous ? »

Et il prit la main tremblante de la vieille dame, qui le regardait avec étonnement, et il hocha la tête d’une manière amicale.

Mistress Blenkinsop affirma, la main sur la conscience, qu’elle eût reconnu partout sir Francis, qu’il était l’image de son père sir Francis et de sir John son grand-père.

« Oh oui… merci… sans doute… bien obligé, dit sir Francis en regardant d’un air distrait autour de lui. Voilà un lugubre vieux séjour, n’est-ce pas, Ned ? Je ne l’avais vu qu’une seule fois, quand mon père se querella avec mon grand-père, en l’an vingt-trois.

— Lugubre ?… Mais non, très-beau ; un vrai château d’Otrante ! les Mystères d’Udolphe, par Jupin ! répliqua l’individu appelé Ned. Quelle cheminée ! on y pourrait rôtir un éléphant. Sculptures magnifiques ! L’œuvre d’Inigo Jones, par Jupin ! je gagerais cinq contre deux que c’est de l’Inigo Jones.

— La partie supérieure est d’inigo Jones ; l’inférieure a été changée par le célèbre architecte hollandais Vanderputty, sous le règne de Georges IV, d’après les ordres de sir Richard, quatrième baronnet, dit la gouvernante.

— Ah ! vraiment ! s’écria le baronnet. Morbleu ! Ned, vous savez tout.

— Je sais un petit nombre de choses, Frank, reprit Ned. Je reconnais que ce tableau au-dessus de la cheminée n’est pas un Snyders ; je vous parie trois contre un que c’est une copie. Nous restaurerons cette peinture, mon enfant. Une couche de vernis, et elle fera un effet merveilleux, monsieur. Ce vieux en robe rouge est sir Richard, je suppose.

— Shérif du comté et membre du parlement sous le règne de la reine Anne, dit la gouvernante, surprise du savoir de l’étranger. Le tableau à sa droite est le portrait de Théodosie, femme de Harbottle, deuxième baronnet ; Lely l’a peinte en Vénus, déesse de beauté. À côté d’elle, vous voyez son fils Grégoire, troisième baronnet, en Cupidon, dieu d’amour, avec son arc et ses flèches. Le tableau qui vient après représente sir Rupert, fait chevalier banneret par Charles I, et dont le domaine fut confisqué par Olivier Cromwell.

— Je vous remercie… inutile de continuer, mistress Blenkinsop, dit le baronnet. Nous parcourrons seuls le manoir. Frosch, donnez-moi un cigare. Voulez-vous un cigare, monsieur Tatham ? »

Le petit M. Tatham essaya un cigare que lui tendit le courrier de sir Francis et qui fit tousser terriblement le légiste.

« Vous n’avez pas besoin de venir avec nous, mistress Blenkinsop. Comment s’appelle-t-il, celui-là ?… Smart ? Eh bien, Smart, donnez à manger aux chevaux et lavez-leur la bouche. Je ne m’arrêterai pas longtemps. Suivez-moi, Strong ; je sais le chemin ; j’étais ici en vingt-trois, à la fin du temps de mon grand-père. »

Sir Francis et le capitaine Strong, car tels étaient le nom et la qualité de l’ami de sir Francis, passèrent dans les salons de réception, tandis que mistress Blenkinsop disparaissait, toute confuse, par une porte latérale menant à son appartement, composé des seules pièces alors habitables dans le manoir si longtemps abandonné.

Ce manoir était si vaste que nul locataire n’aurait eu le moyen de l’habiter. Sir Francis et son ami parcoururent les chambres en admirant leur vaste étendue et leur triste et déserte magnificence. À la droite de la porte du vestibule se trouvaient les salons, et de l’autre côté la chambre de chêne, le parloir, la grande salle à manger et la bibliothèque, où Pen avait jadis trouvé des livres. Le vestibule était entouré de trois côtés par une galerie menant aux principales chambres à coucher, soit directement, soit par des corridors qui y débouchaient. Plusieurs de ces chambres étaient de proportions imposantes et montraient des traces de splendeur. Le second étage se composait d’un labyrinthe d’incommodes petites mansardes, destinées aux domestiques des seigneurs qui habitaient le manoir à l’époque de sa construction. Et je ne connais pas de plus consolante preuve de la philanthropie de notre siècle que le contraste de notre architecture avec celle de nos ancêtres ; les pauvres et les serviteurs sont bien mieux logés qu’au temps où milord et milady dormaient sous des baldaquins dorés, pendant que leurs serviteurs étaient couchés au-dessus d’eux dans des chenils moins propres et moins aérés que les écuries d’à présent.

Les deux gentlemen parcoururent toute la maison, en haut et en bas, le maître du manoir étant très-silencieux et ne paraissant pas transporté de joie à la vue de son immeuble. Pour le capitaine, son ami, il examinait les lieux avec tant d’empressement et d’intérêt, qu’on eût dit que c’était lui le maître, et l’autre le spectateur indifférent.

« Je vois tout ce qu’on en peut faire ; il y a beaucoup de ressources ici, monsieur, s’écria le capitaine. Pardieu ! laissez-moi le soin de tout cela, et je ferai de ce manoir l’orgueil du pays, à peu de frais. Quel théâtre nous pouvons faire de la bibliothèque, mettant le rideau entre les colonnes qui divisent la chambre ! Quelle place pour un galop ! Tout le comté y viendrait. Nous tendrons dans le parloir la tapisserie de votre second salon de la rue de Grenelle, et nous meublerons la chambre de chêne avec les cabinets moyen âge et les panoplies. Les panoplies font un effet magnifique sur le chêne noir ; et il y a, quai Voltaire, une glace de Venise qui ira parfaitement sur cette haute cheminée, monsieur. Le grand salon, blanc et cramoisi, naturellement ; le second salon, satin jaune, et le petit salon, bleu clair couvert de dentelles… hein ?

— Je me rappelle que mon vieux père m’a donné des coups de canne dans ce petit salon, dit sir Francis d’un ton sentencieux ; il m’a toujours haï, mon vieux père.

— C’est de la perse que nous prendrons, je suppose, pour l’appartement de milady : les pièces qui donnent sur le palier, au midi, chambre à coucher, salon et cabinet de toilette. Nous mettrons une petite serre en dehors, sur le balcon. Où voulez-vous votre appartement ?

— Dans l’aile du nord, répondit le baronnet en bâillant, là où je n’entendrai pas le maudit piano de miss Amory. Je ne puis le supporter. Elle pousse des cris depuis le matin jusqu’au soir. »

Le capitaine partit d’un éclat de rire. Dans le cours de cette promenade, il régla tous les autres arrangements de la maison ; puis tous deux se rendirent dans la chambre du régisseur, alors habitée par mistress Blenkinsop, et où ils trouvèrent M. Tatham, les yeux fixés sur un plan du domaine, tandis que la vieille gouvernante finissait les préparatifs d’une collation en l’honneur de son seigneur et maître.

Ils passèrent ensuite l’inspection de la cuisine et des écuries, qui intéressèrent assez sir Francis. Le capitaine Strong prit plus d’intérêt aux jardins ; mais le baronnet dit :

« Le diable emporte les jardins et toutes ces sortes de choses ! »

Finalement, il quitta le manoir aussi froidement qu’il y était entré.

Ce soir-là, les habitants de Clavering apprirent que sir Francis Clavering avait visité son domaine et qu’il allait résider dans le comté.

Quand cette nouvelle vint à être connue à Chatteries, toute la ville en fut émue : le haut et le bas clergé, les capitaines à la demi-solde, les vieilles filles et les douairières, les squires chasseurs du voisinage, les fermiers, les marchands et les ouvriers des manufactures, bref, toute la population de la petite ville et des environs. Le bruit en arriva à Fairoaks, et fut accueilli avec un certain émoi par les dames et par M. Pen.

« Mistress Pybus dit qu’il y a une très-jolie fille dans la famille, Arthur, s’écria Laure, qui était aussi attentive à ces choses-là que toutes les femmes le sont en général. C’est une miss Amory, fille de lady Clavering et de son premier mari. Naturellement, vous en deviendrez amoureux dès qu’elle arrivera. »

Hélène répliqua :

« Ne dites pas de sottises pareilles, Laure. »

Pen se mit à rire et dit :

« Eh bien ! il y a le jeune sir Francis pour vous.

— Il n’a que quatre ans, repartit miss Laure. Mais je m’en consolerai avec ce bel officier, ami de sir Francis. Il était à l’église dimanche dernier, dans le banc des Clavering, et ses moustaches sont superbes. »

On sut bientôt en ville comment se composait la famille de sir Francis, dont nous avons nommé tous les membres dans les paragraphes précédents. On le sut, ainsi que tout ce qui regardait son ménage, aussi exactement que l’adresse et l’industrie de l’homme pouvaient le calculer. Les soirs d’été, l’avenue du manoir et les allées du parc étaient émaillées de gens de la ville qui se dirigeaient vers le grand château, examinaient les lieux et critiquaient les améliorations qui s’y faisaient. D’innombrables voitures de meubles arrivèrent de Chatteries et de Londres ; et, quelque nombreuses qu’elles fussent, il n’y en eut pas une seule dont le capitaine Glanders ignorât le contenu, car il les accompagna toutes jusqu’au manoir.

Cependant il s’était lié très-intimement avec le capitaine Édouard Strong, qui occupait à Clavering l’ancien logement du paisible Smirke, et qui était très-avant dans les bonnes grâces de M Fribsby, sa propriétaire, comme aussi dans celles de toute la bourgade, à vrai dire. Le plus jeune capitaine était superbe de personne et de vêtements : teint frais, œil bleu, favoris noirs, poitrine large et athlétique. Une légère tendance à l’embonpoint n’ôtait rien aux agréments de sa joyeuse figure ; jamais plus brave soldat n’avait présenté à l’ennemi plus large poitrine. Lorsqu’il descendait à grands pas la principale rue de Clavering, son chapeau sur l’oreille, sa canne résonnant sur le pavé ou tournoyant autour de lui et exécutant toutes sortes de tours et de manœuvres militaires, ses joyeux éclats de rire éveillant les échos endormis de la rue, il était le bienvenu comme un rayon de soleil, et tous les habitants prenaient plaisir à le voir.

Dès le premier jour de marché, il fit connaissance avec toutes les jolies filles, et plaisanta avec toutes les femmes. Il eut un mot à dire à tous les fermiers sur leur bétail, et dîna avec les membres du club agricole qui se tenait aux Armes de Clavering ; et il les fit tous rire aux éclats par ses bons mots et ses joyeusetés.

« Pour sûr, c’est un bon luron, oui, pour sûr. »

Telle était l’opinion générale des gentlemen en bottes à revers.

Il échangea des poignées de mains avec une vingtaine d’entre eux, lorsqu’ils sortirent de la cour de l’auberge, montés sur leurs vieux bidets ; et il les salua encore en agitant magnifiquement son chapeau, tandis qu’il fumait son cigare sous le porche. Dans le cours de la soirée, il s’entretint familièrement avec l’hôtelière, apprit combien son mari payait de loyer, combien d’acres il cultivait, combien de malt il mettait dans sa bière forte, et s’il n’achetait pas, de temps à autre, un peu d’eau-de-vie en contrebande, à Baymouth ou dans les villages de pêcheurs le long de la côte.

Il avait d’abord essayé d’habiter le manoir ; mais il n’avait pu se faire à la tristesse de ce lieu.

« Je suis une créature née pour la société, dit-il au capitaine Glanders. Je suis venu ici pour mettre en ordre la maison de Clavering : car, entre nous, Frank n’a pas d’énergie, monsieur, pas un grain d’énergie ; il n’a pas la poitrine qu’il faut pour cela, monsieur (et, ce disant, il étalait la sienne) ; mais j’ai besoin de société. La vieille mistress Blenkinsop se couche à sept heures, et emmène Polly. Il n’y avait que moi et le fantôme pour les deux premières soirées au manoir, et je vous avoue, monsieur, que j’aime la compagnie. La plupart des vieux soldats sont comme moi. »

Glanders demanda à Strong où il avait servi.

Le capitaine Strong tordit sa moustache, et lui dit, en riant, qu’il pourrait aussi bien demander où il n’avait pas servi.

« J’ai débuté, monsieur, en qualité de cadet, dans les uhlans hongrois, et, quand éclata en Grèce la guerre de l’indépendance, je quittai ce service à la suite d’une querelle avec mon chef. Je fus un des sept qui s’échappèrent de Missolonghi, et, à dix-sept ans, je sautai avec un des brûlots de Botzaris. Je vous montrerai ma croix de l’ordre du Rédempteur, capitaine, si vous voulez venir prendre un verre de grog chez moi, ce soir. J’ai quelques-unes de ces babioles-là dans mon pupitre. J’ai l’Aigle blanc de Pologne, que Skrzynecki m’a donné sur le champ de bataille d’Ostrolenka. (Il prononça le nom de Skrzynecki avec une exactitude et un goût parfaits.) J’étais lieutenant dans le 4 régiment, monsieur, et nous passâmes à travers les lignes de Diebitsch, oui, monsieur, nous les traversâmes au pas de charge jusqu’en Prusse, sans brûler une amorce. Ah ! capitaine, c’était une affaire bien mal conduite. Voilà une blessure que je reçus à côté du roi devant Oporto, où nous eussions écrasé ces agioteurs de Pédroïtes, si Bourmont avait suivi mes conseils ; et je servis en Espagne avec les troupes du roi jusqu’à la mort de mon cher ami Zumalacarreguy. Alors, voyant la partie perdue, j’accrochai au clou mon braquemart. Alava m’offrit un régiment, capitaine, celui des Muleteros de la reine ; mais je ne pouvais l’accepter : le diable m’emporte, c’était impossible. Et maintenant, monsieur, vous connaissez Ned Strong, le chevalier Strong, comme on m’appelle là-bas, aussi bien qu’il se connaît lui-même. »

Voilà comme presque tout le monde à Clavering apprit à connaître Ned Strong. Il conta son histoire à M Fribsby ; il la conta à l’hôtelier du Roi Georges ; il la conta à Baker, au cabinet de lecture ; il la conta à miss Glanders et aux enfants, pendant le dîner. Finalement il la conta à M. Arthur Pendennis, qui, flânant et bâillant un jour par les rues de Clavering, rencontra le chevalier Strong en compagnie du capitaine Glanders, et fut enchanté de cette nouvelle connaissance.

Au bout de peu de jours, le capitaine Strong était aussi à l’aise dans le salon d’Hélène que dans l’appartement de M Fribsby, et il égayait de sa bonne humeur et de son incessant bavardage la maison isolée. Jamais les deux femmes n’avaient vu d’homme pareil. Il savait mille histoires intéressantes de dangers et de batailles, de captives grecques, de belles Polonaises et de nonnes espagnoles. Il savait chanter des chansons par vingtaines, et dans une demi-douzaine de langages, et il se mettait au piano, dont il accompagnait sa voix mâle et sonore. Les deux dames le déclarèrent charmant, et c’était vrai. Le fait est qu’elles n’avaient pas encore eu beaucoup de choix, n’ayant vu que peu d’hommes outre le vieux Portman, le major et M. Pen, qui, sans doute, était un génie ; mais les génies sont assez plats en société.

Le capitaine Strong raconta à ses nouveaux amis de Fairoaks, non-seulement sa propre histoire, mais encore celle de toute la famille, qui venait habiter Clavering. C’est lui qui avait marié son ami Frank avec la veuve Amory. Elle avait besoin d’un rang dans le monde, et lui cherchait de l’argent. Quel parti pouvait être plus convenable ? Il organisa l’affaire et fit le bonheur de ces deux personnes. Il n’y avait pas d’attachement romanesque entre elles ; la veuve n’avait ni l’âge ni la figure d’une héroïne de roman, et, quant à sir Francis, pourvu qu’il fît une partie de billard et qu’il trouvât son dîner prêt, peu lui importait le reste. Mais ils étaient aussi heureux qu’on peut l’être. Clavering allait revenir aux lieux de sa naissance, la fortune de sa femme éteindrait tous ses embarras, et son fils et héritier serait un des premiers personnages du comté.

« Et miss Amory ? » demanda Laure.

Laure était fort curieuse de tout ce qui concernait miss Amory. Strong se mit à rire.

« Oh ! miss Amory est une muse ; miss Amory est un mystère ; miss Amory est une femme incomprise.

— Qu’est-ce que cela ? » demanda la naïve mistress Pendennis.

Mais le chevalier ne lui répondit pas ; peut-être n’était-il pas capable de faire une réponse satisfaisante.

« Miss Amory peint ; miss Amory fait des poèmes ; miss Amory compose de la musique ; miss Amory monte à cheval comme Diana Vernon ; miss Amory est, en un mot, une femme modèle.

— Je hais les femmes savantes, dit Pen.

— Merci, » dit Laure.

Elle était sûre, pour sa part, de trouver miss Amory charmante, et il lui tardait d’avoir une telle amie.

Et, ce disant, elle regardait fixement M. Pen, comme si chacune des paroles de la petite hypocrite eût été vérité d’Évangile.

Ainsi s’arrangeait et se préparait à l’avance une liaison intime entre la famille de Fairoaks et ses riches voisins de Clavering-Park. Pen et Laure étaient tout aussi avides de les voir arriver que les plus curieux de la bourgade. Un Londoner, qui voit tous les jours de nouvelles figures et qui bâille à leur barbe, peut sourire de l’impatience avec laquelle les provinciaux attendent un visiteur. Un badaud arrive à la campagne, et ses hôtes rustiques conservent son souvenir pendant des années après son départ, et après qu’il les a sans doute oubliés, emporté qu’il est loin d’eux par les flots de la vaste mer de Londres. Mais les habitants d’une île se rappellent longtemps le navigateur qui les a quittés, et ils peuvent vous dire ses paroles, et comment il était vêtu, et quelle mine il avait, et comment il riait. Enfin l’arrivée d’un nouveau personnage est, à la campagne, un événement que nous ne pouvons comprendre, nous qui ne savons pas et qui aimons mieux ne pas savoir quel est notre voisin.

Quand les peintres et les tapissiers eurent fait leur besogne et si bien embelli le manoir, sous la direction du capitaine Strong, qu’il pouvait vraiment être fier de son goût, ce gentleman annonça qu’il irait à Londres, où toute la famille était alors arrivée, et qu’il reviendrait bientôt pour l’installer dans le manoir restauré.

Des détachements de domestiques précédèrent les maîtres. Des voitures arrivèrent par mer et furent cherchées à Baymouth avec les chevaux venus en même temps que les cochers et les valets chargés de les soigner. Un jour, la diligence l’Empressée amena deux hommes grands et mélancoliques, qui descendirent de l’impériale avec leurs malles à la loge de Clavering-Park. C’étaient MM. Frédéric et James, laquais de la capitale, qui consentaient à venir à la campagne, et qui apportaient avec eux leurs grandes et petites livrées aux couleurs des Clavering.

Quelques jours après, la malle déposa à la porte un gentleman étranger, paré de chaînes et de bagues nombreuses. Il fit un grand tapage à la porte de la loge, adressant la parole à la femme du garde. C’était une femme de l’Ouest, qui ne comprenait pas son anglais ou son français de Gascogne. Il était irrité parce qu’il n’y avait pas de voiture qui l’attendît pour le mener au manoir, éloigné d’un mille ; et il disait que, fatigué comme il l’était, et en bottes vernies, il ne pouvait faire plusieurs lieues à pied. Ce personnage était M. Alcide Mirobolant, ci-devant chef de Son Altesse le duc de Borodino, de Son Éminence le cardinal Beccafico, et actuellement chef de la bouche de sir F. Clavering, baronnet. La bibliothèque, les tableaux et le piano de M. Mirobolant étaient arrivés antérieurement, sous la garde de l’intelligent jeune Anglais qui lui servait d’aide de camp. Il avait, en outre, sous ses ordres une cuisinière de profession, également de Londres, qui commandait à son tour à des femmes de rang inférieur.

Il ne dîna pas dans la chambre du régisseur, mais prit sa nourriture seul dans son propre appartement, où il avait une servante pour son usage particulier. C’était un noble spectacle de le voir en robe de chambre composant un menu. Il se mettait toujours à son piano et jouait pendant quelque temps avant cet acte important. S’il était interrompu, il adressait d’éloquentes remontrances à la petite bonne. Tout grand artiste, disait-il, a besoin de solitude pour perfectionner ses œuvres.

Mais, dans la plénitude de notre amour et de notre respect pour M. Mirobolant, nous anticipons sur les événements, et nous introduisons prématurément en scène cet important personnage.

Le chevalier Strong était pour quelque chose dans l’engagement de tous les domestiques de Londres, et, vraiment, il semblait le maître de la maison. Quelques-uns d’entre eux disaient qu’il était le régisseur ou l’intendant ; seulement il mangeait à table avec la famille. Quoi qu’il en soit, il savait se faire respecter, et deux chambres du château, qui n’étaient certes pas les moins agréables, lui furent assignées pour son usage personnel.

Il se promenait sur la terrasse en ce jour solennel où, au milieu du son discordant des cloches de l’église de Clavering, sur laquelle flottait le drapeau national, une voiture découverte et un de ces chariots de voyage, ou arches de famille, que la philoprogénitivité anglaise pouvait seule inventer, arrivèrent rapidement traînés par des chevaux couverts d’écume, et, après avoir passé par la porte du parc, s’arrêtèrent devant le perron du manoir. Les deux battants de la porte sculptée s’ouvrirent. Deux officiers supérieurs en noir, les grands et mélancoliques gentlemen en livrée et aux cheveux poudrés, et les domestiques campagnards engagés pour les aider, attendaient dans le vestibule et se courbaient comme de grands ormeaux quand les vents d’automne gémissent dans le parc. À travers cette avenue passèrent sir Francis Clavering, le visage impassible ; lady Clavering, avec ses deux brillants yeux noirs et une joyeuse figure qui se remuait et s’agitait fort gracieusement ; maître Francis Clavering, qui tenait la robe de sa maman, et qui arrêta le cortège pour regarder le plus grand des laquais dont l’aspect sembla le frapper ; miss Blandy, gouvernante de maître Francis ; enfin miss Amory, fille de lady Clavering, donnant le bras au capitaine Strong. Quoiqu’on fût en été, des feux de bienvenue pétillaient dans la grande cheminée de la grande salle et dans les chambres que la famille devait occuper.

M. Mirobolant avait regardé ce cortège, de l’un des tilleuls de l’avenue.

« Elle est là, dit-il en posant sa main chargée de bagues sur son gilet de velours richement brodé et orné de boutons de verre. Je t’ai vue, je te bénis, ô ma sylphide, ô mon ange ! »

Et il se plongea dans le fourré pour retourner à ses fourneaux et à ses casseroles.

Le dimanche suivant, toute la société qui venait de faire son apparition à Clavering-Park alla publiquement à l’église prendre possession de l’antique banc où avaient prié un si grand nombre des ancêtres du baronnet, et où se voyaient encore leurs images représentées à genoux. Il y eut un si grand concours pour voir les nouveaux venus, que l’église de la basse ville fut abandonnée, au grand mécontentement de son pasteur ; et lorsque la barouche de cérémonie, attelée de chevaux gris, conduite par un cocher en perruque argentée, et escortée de deux braves laquais, s’arrêta devant la porte du vieux cimetière, la foule s’y trouvait en nombre ai considérable qu’il y avait bien des années qu’on n’en avait vu de pareille.

Le capitaine Strong connaissait tout le monde et saluait pour toute la compagnie. Les campagnards disaient que milady n’étaient pas belle, pour sûr, mais qu’elle était extraordinairement bien mise, ce qui était la vérité ; car elle avait le plus beau châle, la plus belle pelisse, le chapeau et les fleurs les plus magnifiques, et une quantité de bagues, de camées, de broches, de chaînes, de breloques et autres patraques sans nom. Miss Amory semblait humble comme une vestale, avec sa robe gorge-de-pigeon ; tandis que maître Francis portait le costume, alors en vogue, de Rob Roy Mao-Gregor, célèbre outlaw des Highlands. Le baronnet n’était pas plus animé qu’à l’ordinaire ; il y avait en lui une sorte d’heureuse vacuité qui lui permettait d’assister avec la même indifférente aisance à un dîner, à une mort, aux offices de l’église ou à un mariage.

Les domestiques des Clavering remplissaient le banc qui leur était destiné, et la congrégation eut la satisfaction de voir les gentlemen de Londres ayant de la farine sur la tête, ainsi que le merveilleux cocher à perruque d’argent, prendre place dans ce banc, dès que les chevaux eurent été menés aux Armes de Clavering.

Pendant le service, maître Francis se mit à crier si fort dans le banc, que Frédéric, le plus grand des laquais, fut appelé par le baronnet. Obéissant, il se leva et emporta maître Francis, qui rugissait et lui donnait des coups de poing sur la tête, de manière que la poudre secouée forma comme un nuage d’encens tout autour. Et il ne se calma que lorsqu’il se vit sur le siège de la voiture, où il fit le cocher, excitant des chevaux imaginaires avec le fouet de John.

« C’est la première fois, voyez-vous, miss Bell, que le petit gueux va à l’église, dit le baronnet d’un ton languissant, à une jeune personne qui venait le voir ; aussi n’est-ce pas étonnant qu’il ait fait ce tapage. Je n’y vais pas non plus, quand je suis en ville ; mais à la campagne, je crois qu’il est bien de donner le bon exemple… vous comprenez. »

Miss Bell se mit à rire et dit :

« Le petit garçon n’a pas précisément donné un très-bon exemple.

— Ma foi ! je ne sais pas, répliqua le baronnet. Ce n’est pas si mal non plus. Quand il veut quelque chose, il crie toujours ; et, quand maître Frank crie, il obtient ce qu’il veut. »

En ce moment, l’enfant en question commença à crier pour un plat de sucreries qu’il voyait sur la table ; et, allongeant le bras par-dessus la nappe, il renversa un verre de vin sur le meilleur gilet d’un des convives, M. Arthur Pendennis, qui fut grandement contrarié de l’air sot que cet accident lui donna, et de voir sa belle chemise de batiste tout éclaboussée. »

« Nous le gâtons tellement ! dit à mistress Pendennis lady Clavering qui regardait tendrement le chérubin, dont les mains et la figure étaient alors couvertes de cette espèce de mousse qui accompagne les meringues à la crème.

— C’est très-mal, répliqua mistress Pendennis, comme si elle n’avait jamais fait ce qui s’appelle gâter un enfant.

— Maman dit qu’elle gâte mon frère… croyez-vous que quelque chose soit capable de le gâter, miss Bell ? Regardez-le ; n’est-il pas semblable à un petit ange ?

— Pardieu ! j’avais bien raison, reprit le baronnet. Il a crié, et il a obtenu ce qu’il voulait, vous voyez. Continue, Frank, mon vieux.

— Sir Francis est un père très-sage, murmura miss Amory ; ne trouvez-vous pas, miss Bell ? Je ne vous appellerai plus miss Bell ; je vous appellerai Laure. Que je vous admirais à l’église ! Votre robe n’était pas bien faite, ni votre chapeau très-frais. Mais vous avez de si beaux yeux gris et de si jolies couleurs !

— Merci, dit miss Bell en riant.

— Votre cousin est beau, et il le sait. Il est embarrassé de sa personne. Il n’a pas encore vu le monde. A-t-il du génie ? A-t-il souffert ? Une dame, une petite femme en robe de satin fripée et en souliers de velours, une mistress Pybus, est venue ici, et nous a dit qu’il avait souffert. Moi aussi, j’ai souffert ; et vous, Laure, votre cœur a-t-il jamais été touché ? »

Laure répondit : « Non ! » Mais peut-être cette pensée ou cette question la fit-elle rougir un peu, de sorte que miss Amory reprit :

« Ah ! Laure, je vois toute la chose. C’est le beau cousin. Dites-moi tout. Je vous aime déjà comme une sœur.

— Vous êtes bien bonne, répliqua miss Bell en souriant ; et… et il faut avouer que c’est une amitié bien soudaine.

— Toutes les amitiés le sont. C’est de l’électricité, de la spontanéité. L’amitié est instantanée. Du moment où je vous ai vue, je savais que je vous aimerais. Ne le sentez-vous pas aussi ?

— Pas encore ; mais je suis sûre que cela viendra, si j’essaye un peu.

— Appelez-moi par mon petit nom, alors.

— Mais je ne le connais pas, s’écria Laure.

— Je m’appelle Blanche ; n’est-ce pas un joli nom ? Appelez-moi Blanche.

— Blanche !… c’est un nom charmant, en vérité.

— Et, tandis que maman cause avec cette aimable dame… à quel titre vous est-elle parente ? Elle a dû être jolie, mais elle est un peu passée ; quoiqu’elle ne soit pas bien gantée, elle a une belle main. Tandis que maman cause avec elle, venez avec moi dans ma chambre ; car j’ai une chambre à moi seule, une chambre charmante, encore qu’elle ait été arrangée par cet horrible capitaine Strong. Êtes-vous éprise de lui ? Il dit que vous l’êtes, mais je m’y connais mieux que lui ; c’est le beau cousin que vous aimez. Oui, il a de beaux yeux. Je n’aime pas les blonds, ordinairement. Car je suis blonde, moi ; je suis Blanche et blonde. »

Et elle se regarda dans la glace en faisant la moue. Elle n’attendit même pas la réponse de Laure aux questions qu’elle lui avait faites.

Blanche était belle comme une sylphide. Elle avait les cheveux blonds avec des reflets verdâtres. Mais elle avait les sourcils noirs. Elle avait de longs cils noirs qui voilaient de magnifiques yeux bruns. Elle avait la taille si svelte que c’était une merveille, et de si jolis petits pieds qu’on aurait cru que l’herbe se courbait à peine sous ses pas. Ses lèvres étaient de la couleur des boutons de rose, et sa voix gazouillait, claire et limpide, en s’échappant d’entre les plus délicieuses petites dents de perle qu’on eût jamais vues. Elle les montrait très-souvent, car elles étaient très-belles. Elle avait un très-bon naturel, et son sourire ne se bornait pas à montrer ses admirables dents, mais il faisait encore voir deux aimables petites fossettes roses, nichées dans les deux joues.

Blanche montra ses dessins à Laure, qui les trouva charmants. Elle lui joua quelques valses avec un doigté rapide et brillant, et Laure fut plus enchantée encore. Elle lui lut ensuite quelques pièces de vers, en français et en anglais, également de sa composition, et qu’elle tenait enfermées sous clef dans son livre, son cher petit livre. Il était relié en velours bleu, garni d’une serrure dorée, et sur la reliure on lisait, imprimé en lettres d’or, ce titre : Mes Larmes.

« Mes Larmes !… n’est-ce pas un joli titre ? » continua la demoiselle, qui était ravie de tout ce qu’elle faisait, et qui faisait tout à ravir.

Laure répondit affirmativement. Elle n’avait jamais rien vu de pareil auparavant, rien d’aussi gracieux, d’aussi accompli, d’aussi fragile et d’aussi joli ; rien qui gazouillât si gentiment, qui trottinât dans une si charmante chambrette, entourée de beaux livres, de beaux tableaux et de belles fleurs. Dans son admiration, la bonne et généreuse campagnarde oubliait jusqu’à sa jalousie.

« En vérité, Blanche, dit-elle, il n’y a que de jolies choses dans cette chambre ; et vous êtes la plus jolie de toutes. »

L’autre sourit, regarda dans la glace, alla prendre les deux mains de Laure, les baisa, s’assit au piano et chanta quelques petits couplets, comme si elle eût été un rossignol.

Telle fut la première visite faite par Fairoaks à Clavering-Park, en retour d’une visite de Clavering-Park à Fairoaks, qui elle-même servait de réponse aux cartes déposées par Fairoaks quelques jours après l’arrivée de la famille de sir Francis. L’intimité naquit entre les demoiselles, comme le haricot de Jack, en une seule nuit. Les grands laquais ne cessaient pas de porter de petits billets couleur de rose à Fairoaks, où il y avait une jolie fille de cuisine qui attirait peut-être ces gentlemen en un si humble séjour. Miss Amory envoyait à Laure de la musique, ou un roman nouveau, ou une gravure du Journal des Modes ; ou bien milady envoyait ses compliments avec des fleurs et des fruits ; ou bien miss Amory priait miss Bell de venir dîner avec la chère mistress Pendennis, si celle-ci se sentait assez forte, et M. Arthur, s’il ne trouvait pas la société de Clavering-Park trop ennuyeuse et trop stupide pour lui ; elle promettait d’envoyer une voiture avec un poney pour mistress Pendennis, et n’accepterait aucune excuse.

Ni Arthur ni Laure n’avaient envie de refuser ; et Hélène, qui était vraiment un peu souffrante, se réjouissait de voir ses enfants goûter quelque plaisir. Elle les regardait tendrement lorsqu’ils se mettaient en chemin, et demandait tout bas à Dieu qu’il ne l’appelât pas avant qu’elle eût vu mariés ensemble ces deux êtres aimés par-dessus tout. Tandis qu’ils s’éloignaient et passaient sur le pont, elle se rappelait les soirs d’été d’il y a vingt-cinq ans, où elle aussi avait fleuri dans son court printemps d’amour et de bonheur. Tout cela était passé alors. La lune regardait du hau de la voûte d’azur empourprée par les derniers rayons du couchant, et les étoiles scintillaient au ciel, tout comme il y a vingt-cinq ans, dans ces soirées dont le souvenir est demeuré si cher. Quant à l’objet de cet amour, il était mort loin, bien loin de là, et les vagues de la mer s’agitaient entre elle et lui. Bon Dieu ! comme elle se rappelait son dernier regard au moment de la séparation ! Elle revoyait ce regard après tant de longues années, triste et clair comme en ce jour fatal.

Ainsi M. Pen et miss Laure trouvèrent, dans la société de Clavering-Park, une très-agréable ressource pour les soirées d’été. Blanche disait qu’elle raffolait de Laure, et très-probablement M. Pen était charmé de Blanche. Sa gaieté lui revint. Il riait et bavardait au point que Laure en était étonnée. Était-ce bien le même Pen, bâillant en veste de chasse dans le salon de Fairoaks, qui semblait si vif et si éveillé, si souriant et si coquet dans le salon de lady Clavering ?

Quelquefois on faisait de la musique. Laure avait une délicieuse voix de contralto ; elle chantait avec Blanche, qui avait eu les meilleurs maîtres et qui était ravie de pouvoir servir de maîtresse à son amie. M. Pen se joignait parfois à ces concerts, ou plus souvent il contemplait miss Blanche pendant qu’elle chantait. Quelquefois aussi ils chantaient des chansons à refrain ; la poitrine du capitaine Strong était alors fort utile, et il faisait retentir une basse-taille prodigieuse dont il n’était pas peu fier.

« Un bon garçon, ce Strong… n’est-ce pas, miss Bell ? disait sir Francis. Il joue à l’écarté avec lady Clavering ; il joue à tout ce qu’on veut, à croix ou pile, au cribbage ; il touche même du piano. Depuis combien de temps pensez-vous qu’il reste chez moi ? Il est venu pour huit jours, avec un sac de nuit, et voilà, pardieu ! trois ans qu’il est ici. Un bon garçon, n’est-ce pas ? Mais je ne sais pas comment il se procure un schelling ; vrai Dieu ! je ne le sais pas, miss Laure. »

Cependant le chevalier payait toujours argent comptant, lorsqu’il lui arrivait de perdre avec lady Clavering ; et, s’il vivait avec son ami depuis trois ans, il payait aussi pour cela… en bonne humeur, en amabilité, en jovialité, en mille petits services par lesquels il se rendait agréable. Qui donc pourrait souhaiter un ami meilleur qu’un homme toujours en train, tout près quand on a besoin de lui et loin quand sa présence pourrait gêner, toujours disposé à tout faire pour son patron, soit qu’il s’agisse de chanter une chanson, de s’aboucher avec un légiste, de se battre en duel ou de découper un chapon ?

Quoique Laure et Pen se rendissent ordinairement ensemble à Clavering-Park, il arrivait cependant quelquefois que Pen y allât seul, et il ne disait rien de ses visites à sa cousine. Il se mettait à pêcher dans la rivière Brawl, qui coule à travers le parc et passe à très-peu de distance du mur du jardin ; et, bizarre coïncidence ! miss Amory sortait après avoir examiné ses fleurs, et était toute surprise de voir M. Pen pêchant.

Je serais curieux de savoir quelle truite Pen attrapait, tandis que la jeune fille regardait pêcher, ou si miss Blanche n’était pas elle-même le joli petit poisson qui rôdait autour de l’hameçon et que M. Pen tâchait de prendre. Il faut avouer qu’il prit grand goût à ce sain et fortifiant exercice de la pêche à la ligne, et que son hameçon plongeait continuellement dans la Brawl.

Quant à miss Blanche, elle avait bon cœur ; et ayant, comme elle disait, beaucoup souffert dans sa jeune existence, il était bien naturel qu’elle compatît aux peines d’autres êtres susceptibles, tels que Pen, qui avait souffert, lui aussi. Son affection pour Laure et pour cette chère mistress Pendennis redoubla. Quand elles n’étaient pas à Clavering-Park, Blanche n’avait de repos que lorsqu’elle se trouvait elle-même à Fairoaks. Elle jouait avec Laure ; elle lisait du français et de l’allemand avec Laure ; et M. Pen lisait de l’allemand et du français avec elles. Il traduisait en vers anglais, pour ces demoiselles, les plus sentimentales ballades de Schiller et de Goethe. Blanche lui ouvrit Mes larmes et lui communiqua quelques-unes des plaintives effusions de sa tendre muse.

Il semblait, d’après ces poésies, que cette jeune personne eût vraiment souffert d’une manière prodigieuse. L’idée du suicide lui était familière. Elle souhaitait fréquemment la mort. Une rose fanée lui faisait tant de peine que vous eussiez cru qu’elle allait mourir de douleur. Il était surprenant qu’une jeune personne, qui avait eu tout le confort désirable à la maison et en pension, et qui n’avait aucun sujet apparent de se plaindre, eût tant souffert, eût trouvé le moyen d’arriver à un tel océan de passion et de désespoir (comme un mauvais garnement qui veut aller sur mer), et que, s’y étant embarquée, elle eût survécu à ces tempêtes. Quel talent elle avait dû avoir pour pleurer, puisqu’elle avait pu répandre une si grande quantité de larmes !

Il est vrai qu’elles n’étaient pas particulièrement amères, les larmes de miss Blanche ; mais Pen, qui lut ses vers, les trouva très-bien pour une femme, et écrivit lui-même quelques strophes à son adresse. Ses vers furent très-violents et passionnés, très-ardents, doux et énergiques ; et non-seulement il écrivit ces vers, mais encore, ô le scélérat ! ô le trompeur ! il changea et appropria au nom de baptême de miss Blanche Amory d’anciennes poésies qu’il conservait et qui avaient été composées pour une certaine miss Emily Fotheringay.

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