Tome 1 · 24
Dans chaque maison, il y a un squelette caché quelque part, et c’est peut-être une consolation pour certains malheureux, de penser que les plus heureux et les plus riches de leurs voisins ont leurs misères et leurs causes d’inquiétude. Blanche, notre innocente petite muse, qui chantait si gentiment, et causait d’une manière si agréable que vous eussiez cru qu’elle apportait un rayon de soleil partout où elle allait, Blanche était le squelette, ou la misère, ou la scie, ou la Némésis de Clavering-House et de la plupart de ses habitants. De même qu’un petit caillou dans votre soulier ou sous le fer de votre cheval suffit pour mettre à la torture l’animal ou le piéton, et pour faire du voyage un ennui ; ainsi, dans la vie, un petit obstacle est suffisant pour empêcher votre marche et vous soumettre à des inquiétudes, à des contrariétés sans fin. Qui eût deviné qu’une aussi souriante petite fée que Blanche Amory pût être une cause de discorde dans une famille ?
« Ah ! Strong, dit un jour le baronnet, tandis qu’il jouait au billard après dîner avec le capitaine, tout en fumant un cigare, ce grand déboutonneur de secrets ; ah ! Strong, plût au diable que votre femme fût morte !
— Tel est aussi mon désir… Quel carambolage, par Jupin !… Mais elle ne mourra pas ; elle vivra éternellement… vous verrez qu’elle fera comme je dis. Pourquoi la souhaitez-vous hors des gonds, Frank, mon enfant ? demanda le capitaine Strong.
— Parce que vous pourriez alors épouser mamselle. Elle n’est pas laide. Elle aura dix mille livres sterling, et c’est un bon brin d’argent pour un pauvre diable tel que vous, répondit d’un ton traînard l’autre gentleman. Et, pardieu ! Strong, je la déteste tous les jours de plus en plus. Je ne puis la supporter, Strong, non, pardieu !
— Je ne voudrais pas d’elle pour deux fois cette somme, dit le capitaine Strong en riant. Je n’ai de ma vie vu un tel petit démon.
— J’ai envie de l’empoisonner, reprit le sentencieux baronnet ; oui, par Jupin ! j’en ai envie.
— Mais qu’a-t-elle donc fait de nouveau ? demanda son ami.
— Rien de particulier, répondit sir Francis ; toujours ses vieilles malices. Cette fille a si bien le chic de rendre un chacun misérable, que, le diable m’emporte ! c’est une chose tout à fait surprenante. Hier soir, à dîner, elle a été cause que la gouvernante s’est levée de table au milieu du repas, toute en larmes. Un peu plus tard, comme je passais devant la chambre de Frank, j’entendis le pauvre petit gueux qui hurlait dans les ténèbres, et j’appris que sa sœur lui avait fait une peur de diable, en lui contant un tas d’histoires sur le revenant qui hante le château. À goûter, elle a joué un tour à milady ; et, quoique ma femme soit une sotte, c’est une bonne âme : le diable m’emporte si ce n’est pas une bonne âme !
— Qu’est-ce que mamselle lui a fait ? demanda Strong.
— Eh ! le diable m’emporte si elle ne s’est pas mise à parler de feu Amory, mon prédécesseur ! répondit le baronnet avec une grimace. Elle tira du keepsake une image, en disant que, pour sûr, c’était tout le portrait de son cher papa. Elle voulait savoir où était la tombe de son père. Le diable emporte son père ! Toutes les fois que miss Amory parle de lui, lady Clavering fond en larmes, et ce petit démon parle de lui tout exprès pour irriter sa mère. Aujourd’hui, quand elle a recommencé, je me suis mis dans une fureur extrême ; je lui ai dit que j’étais son père, moi, et je ne sais quoi encore. Alors, monsieur, elle s’est retournée contre moi.
— Et qu’a-t-elle dit de vous, Frank ? demanda M. Strong, toujours riant, à son patron et ami.
— Elle a dit, corbleu ! que je n’étais pas son père, que je n’étais pas capable de la comprendre, que son père avait dû être un homme de génie, de sentiments délicats, que sais-je ? tandis que j’avais, moi, épousé sa mère pour son argent.
— Eh bien ! n’est-ce pas la vérité ?
— Quoique ce soit la vérité, ce n’en est pas plus agréable à entendre, savez-vous ? répondit sir Francis Clavering. Je ne suis pas un homme lettré, moi ; mais je ne suis pas non plus la sot pour qui elle me prend. Je ne sais comment cela se fait, maie elle parvient toujours à m’enfoncer, comprenez-vous ? Avec sa calme sérénité et son maudit air sentimental, elle fait tourner toute la maison autour d’elle. Je voudrais qu’elle fût morte, Ned.
— Tout à l’heure, c’était ma femme dont vous souhaitiez la mort, » répliqua Strong, toujours en bonne humeur.
Àquoi le baronnet riposta, avec sa candeur accoutumée :
« Ma foi ! quand je Suis assommé par quelqu’un, je souhaite sa mort, et je voudrais de tout mon cœur que mamselle fût au fond d’un puits. »
La candide conversation que nous venons de rapporter montrera que notre petite amie, si accomplie, avait quelques singularités, ou défauts de caractère, qui ne la rendaient pas très-populaire. C’était une jeune fille douée de quelques talents, très-sympathique, très-versée en littérature, mais vivant, comme beaucoup d’autres génies, avec des parents qui ne pouvaient la comprendre. Ni sa mère ni son beau-père n’avaient le goût des lettres. Bell’s Life et le Racing Calendar, voilà à quoi se bornaient les lectures du baronnet ; quant à lady Clavering, elle écrivait encore comme une écolière de treize ans, et avec un mépris extraordinaire pour la grammaire et l’orthographe. Or, miss Amory sentait vivement qu’elle n’était pas appréciée et qu’elle vivait avec des personnes qui n’étaient pas ses égales en intelligence, et dont la conversation ne roulait que sur les sujets les plus vulgaires ; aussi ne perdait-elle aucune occasion de montrer sa supériorité sur les membres du cercle de famille ; non-seulement elle était une martyre, mais elle prenait soin de le faire savoir à tout le monde. Si elle souffrait cruellement, comme elle le disait et comme elle le pensait, faut-il s’étonner qu’une jeune personne d’une aussi délicate sensibilité se plaignît et pleurât beaucoup ? La vie n’est rien sans sympathie, et n’eût-ce pas été manque de franchise, chez Blanche, d’affecter une gaieté qu’elle ne sentait pas, ou de feindre du respect pour ceux qu’il lui était tout à fait impossible de respecter ? Si l’on défend à une femme-poète de pleurer sur son sort, à quoi lui servira sa lyre ? Blanche ne jouait sur la sienne que les airs les plus tristes ; elle chantait des élégies sur ses espérances mortes, des chants funèbres sur ses premiers amours glacés par la froide température au milieu de laquelle elle vivait ; et cela ne convenait-il pas à un si triste destin et à une muse si mélancolique ?
Comme nous avons dit, ses malheurs réels n’avaient pas été jusqu’à présent très-considérables ; mais ses chagrins étaient, comme ceux de la plupart d’entre nous, au fond de son cœur, et ce cœur étant triste et habituellement mécontent, il n’est pas étonnant qu’elle pleurât. Aussi, Mes larmes tombaient-elles de ses yeux, chaque jour, à volonté ; elle pouvait fournir une quantité illimitée de pleurs, et la faculté d’en répandre ne faisait que s’accroître par la pratique : car la sensibilité, comme une autre maladie dont parle Horace (je regrette, mesdames, de dire que cette maladie a nom hydropisie), s’augmente par le laisser-aller, de façon que plus vous pleurez, plus vous voudrez et pourrez pleurer.
Mamselle avait commencé de très-bonne heure à ruisseler. Depuis l’époque où sa sensibilité s’était éveillée pour la première fois, Lamartine était son poète favori, et elle avait ensuite développé son esprit par une étude assidue des grands auteurs modernes de la France. À seize ans, il n’y avait pas un roman de Balzac ni de Georges Sand que l’infatigable petite créature n’eût dévoré ; et, quoiqu’elle sympathisât fort peu avec ses parents, elle avait des amis et des parents, disait-elle, dans le monde des esprits : la tendre Indiana, la passionnée et poétique Lélia, l’aimable Trenmor, ce noble forçat, cet ange des galères ; le bouillant Sténio, et les autres innombrables héros des romans français. Elle avait été amoureuse du prince Rodolphe et du prince Djalma, tandis qu’elle était encore en pension, et avait décidé, avec Indiana, la question du divorce et des droits de la femme, alors qu’elle portait encore le tablier. L’impétueuse petite demoiselle jouait à l’amour avec ces illustres créatures de l’imagination, comme un peu auparavant elle avait joué à la maternité avec sa poupée. Jolis petits esprits poétiques ! il est curieux de les voir occupés de leurs jouets. Aujourd’hui le héros aux yeux bleus est le favori, et celui aux yeux noirs est relégué tout au fond de l’armoire. Demain peut-être les yeux bleus seront-ils abandonnés à leur tour, et quelque odieux petit misérable au nez roussi, à la chevelure arrachée, et n’ayant pas d’yeux du tout, prendra la première place dans l’affection de mamselle, et sera caressé et bercé dans ses bras.
Comme les romanciers passent pour tout savoir, jusqu’aux secrets des cœurs de femmes, secrets qu’ignorent peut-être elles-mêmes les propriétaires de ces cœurs, nous pouvons dire que, à onze ans, M Betsy, ainsi qu’on appelait alors miss Amory, avait éprouvé de tendres sentiments pour un jeune Savoyard, joueur d’orgue à Paris, qu’elle s’obstinait à croire un prince dérobé à ses parents ; qu’à douze ans, un vieux et affreux maître de dessin (mais, hélas ! quel âge et quels défauts personnels sont à l’épreuve de l’amour des femmes ?) avait fait palpiter son jeune cœur ; et qu’à treize ans, lorsqu’elle était dans l’institution de M de Caramel aux Champs-Élysées, maison qui est, comme on sait, porte à porte avec le pensionnat de garçons tenu par M. Rogron, chevalier de la Légion d’honneur, une correspondance par lettres s’établit entre la séduisante Betsy et deux jeunes élèves du collège Charlemagne, pensionnaires du chevalier Rogron.
Dans l’alinéa qui précède, notre jeune amie est appelée par un nom de baptême différent de celui qu’elle portait lorsque nous lui avons été présenté plus tard. Le fait est que miss Amory, qu’on appelait mamselle à la maison, avait été réellement baptisée Betsy, et qu’elle s’était couronnée du nom de Blanche par son propre caprice et sa propre volonté. Et l’arme que le baronnet, son beau-père, tenait suspendue sur sa tête, c’était la menace terrible de l’appeler publiquement de son nom de Betsy. Il parvenait ainsi parfois à soumettre à l’ordre la jeune rebelle.
Nous venons de parler de poupées d’enfants et de la manière dont ces petites créatures caressent ou abandonnent leurs joujoux chéris ; cette histoire montrera probablement que miss Blanche traitait ses poupées vivantes avec la même inconstance enfantine. Elle avait eu déjà une foule d’amies et de favorites, et gardait, dans le coffret qui contenait ses trésors, tout un petit musée de boucles de cheveux, recueillies dans le cours de son existence sentimentale. Quelques-unes de ses chères amies s’étaient mariées, d’autres avaient changé de pensionnat. Une sœur chérie, qui avait quitté la maison de M de Caramel, elle l’avait retrouvée, ô horreur ! chez un épicier de la rue du Bac ; sa mignonne Léocadie tenait les livres de son père. Bref, Blanche avait eu bien des désappointements, bien des séparations, bien des désillusionnements, comme elle disait dans son gentil jargon ; elle avait Tu et souffert beaucoup pour une si jeune femme. Mais c’est le sort des cœurs sensibles de souffrir, c’est le sort de la tendresse confiante d’être trompée ; elle savait que ces douleurs et ces désappointements précoces étaient des peines inséparables du génie.
Cependant elle s’arrangeait pour rendre son honnête femme de mère aussi malheureuse que possible en ces circonstances, et nous avons vu que son digne beau-père souhaitait la voir morte. À l’exception du capitaine Strong, dont l’invincible bonne humeur était à l’épreuve de tous ses sarcasmes, la petite Blanche gouvernait toute la maison par sa langue. Si lady Clavering disait des nasperches pour des asperges, ou un hobjet pour un objet, comme cela arrivait parfois à cette infortunée dame, mamselle la reprenait avec calme et effrayait si fort la bonne âme, qu’en cherchant à éviter certaines fautes de prononciation, elle tombait dans d’autres beaucoup plus fréquentes, parce qu’elle voyait les yeux de sa fille fixés sur elle.
Il n’est pas à supposer, considérant l’immense intérêt qu’avait excité dans Clavering l’arrivée de la famille à Clavering-Park, que M Fribsby, seule de tous les habitants de la bourgade, fût demeurée indifférente et impassible. Dès la première apparition de la noble famille à l’église, M Fribsby avait remarqué tous les objets de toilette de ces dames, depuis les chapeaux jusqu’aux brodequins ; elle avait même examiné le costume des soubrettes dans le banc qui leur était assigné. Nous craignons bien que, ce jour-là, le sermon du docteur Portman, quoique ce fût une de ses compositions les plus anciennes et les plus estimées, n’ait fait que peu d’impression sur M Fribsby. Très-peu de jours après, elle s’était ménagé une entrevue dans l’appartement de la gouvernante avec la principale femme de chambre de lady Clavering ; et bientôt elle eut le bonheur d’apprendre que lady Clavering et miss Amory avaient favorablement accueilli ses cartes imprimées en français et en anglais, et par lesquelles elle faisait savoir qu’elle recevait les plus nouvelles modes de M Victorine, sa correspondante à Paris, et qu’elle se chargeait des robes de cour et de bal pour toute la noblesse et la gentry du comté.
Mistress Bonner, la femme de chambre de lady Clavering, devint bientôt une grande habituée du salon de M Fribsby, et se régala très-souvent aux frais de la modiste. Quelques tasses de thé vert, les médisances du monde, des brioches toutes chaudes et un roman à lire, voilà ce que M Fribsby tenait à la disposition de mistress Bonner toutes les fois que celle-ci avait liberté de passer la soirée en ville. Et elle trouvait le temps de se livrer à ces plaisirs beaucoup plus souvent que sa cadette, la femme de chambre de miss Amory, qui avait rarement un jour de congé, et que l’inexorable petite muse, sa maîtresse, faisait travailler comme une fille des manufactures.
La muse aimait à être vêtue convenablement, et, comme elle avait l’imagination fort vive et un désir de changement très-poétique, il lui prenait tous les jours des envies de changer ses atours. La femme de chambre était faiseuse de robes (elle avait appris cet art à Paris, avant d’entrer au service de miss Blanche), et elle était occupée du matin jusqu’au soir à changer et refaire les vêtements de miss Amory. Elle se levait de grand matin et se couchait fort tard, pour obéir aux incessants caprices de sa jeune maîtresse. Elle était fille de respectables parents anglais. Il y a beaucoup d’Anglais établis à Paris, qui ont vu des jours meilleurs, qui ne sont pas tout à fait ruinés, qui ne vivent pas exclusivement de la charité publique, mais qui ne peuvent cependant s’en passer totalement. Comme son père était estropié, incapable de travailler, et que, si elle était retournée à la maison, elle n’eût fait que rendre le fardeau plus pesant et ajouter à la misère de sa famille, la pauvre Pincott était encore bien aise de rester là où elle gagnait sa vie et pouvait même envoyer quelques petits secours à ses parents.
Notre muse, avec la candeur qui la distinguait, ne manquait pas de rappeler à sa femme de chambre l’état réel des choses.
« Je devrais vous renvoyer, Pincott, car vous êtes beaucoup trop faible, et vos yeux s’en vont, et vous pleurnichez toujours, et vous avez toujours affaire au médecin ; mais je veux que vos parents aient de quoi vivre à la maison, et c’est pour l’amour d’eux, entendez-vous, que je vous supporte, » disait la chère Blanche à sa timide petite soubrette. Ou bien : « Pincott, votre mauvaise mine, vos manières serviles et vos yeux rouges me donnent positivement la migraine ; et je crois que je vous ferai mettre du fard pour que vous paraissiez un peu plus gaie. » Ou bien : « Pincott, je ne puis supporter, même pour l’amour de vos parents affamés, que vous m’arrachiez ainsi les cheveux de la tête ; et vous me ferez plaisir de leur écrire et de leur dire que je me passerai de vos services. » Après ces discours, et lorsque Blanche avait tenu la pauvre fille tremblante pendant une heure à la peigner (la demoiselle aimait à se faire peigner en lisant un de ses romans français favoris), elle se couchait à une heure et disait : « Pincott, vous pouvez me baiser. Bonne nuit. Vous me feriez plaisir de tenir ma robe rose prête pour le matin. » Puis, ayant donné un Dieu vous bénisse à sa soubrette, elle se retournait et se mettait à dormir.
La muse pouvait rester couchée aussi longtemps qu’elle en avait envie, le matin, et elle profitait de ce privilège ; mais il fallait que Pincott se levât de très-bonne heure pour faire la tâche que sa maîtresse lui avait imposée. Aussi se montrait-elle le lendemain avec les mêmes yeux rouges et la même figure hâve dont la tristesse déplaisait si fort à miss Amory, qui s’irritait de voir que sa servante s’obstinât à être et à paraître malheureuse et souffrante. Ce n’est pas que Blanche se crût jamais une maîtresse sévère. Au contraire, elle était parfois tout à fait l’amie de Pincott ; elle fit même quelques très-jolis vers sur la pauvre petite femme de chambre, dont le cœur était bien loin. Notre bien-aimée Blanche était une personne supérieure, et comptait être servie comme telle.
Je ne sais pas s’il y a, dans ce monde, d’autres dames qui traitent de même leurs domestiques et leurs inférieurs ; la chose, toutefois, est possible. Or, la tyrannie qu’elles exercent sur leurs subordonnés, et les angoisses qu’elles leur font souffrir avec une voix si douce et le fade sourire des personnes du monde, sont aussi cruelles que les coups de fouet distribués avec des jurons par un marchand d’esclaves.
Mais Blanche était une muse, une délicate petite créature toute tremblante et facile à exciter, dont les yeux se remplissaient de larmes à la moindre émotion. Qui sait si ce n’était pas la délicatesse même de sa sensibilité qui la rendait si susceptible ? Il suffit de toucher un papillon pour l’écraser. Le vulgaire n’a pas d’idée de la sensibilité d’une muse.
De sorte que Pincott, étant occupée jour et nuit à ourler, à piquer, à découdre, à peigner, à repasser et à gaufrer pour sa maîtresse, et à lui faire la lecture quand elle était couchée (car la pauvre fille possédait les deux langues et avait une voix charmante), ne pouvait prendre part aux soirées de M Fribsby. Ajoutons qu’on ne l’y regrettait pas beaucoup, et qu’on ne la regardait pas comme assez importante pour tâcher de l’avoir.
Mais il était un autre membre de l’établissement de Clavering qui devint un hôte constant de notre amie, la modiste. Nous voulons parler du chef de la cuisine, M. Mirobolant, avec qui M Fribsby se lia bientôt intimement.
N’étant pas accoutumés aux manières ni à la société des Français, les rustiques habitants de Clavering n’accueillirent pas M. Alcide aussi favorablement que ce gentleman l’eût pu désirer. Par une après-midi d’un jour d’été, où l’on n’avait pas besoin de ses services au manoir, il se promenait fort innocemment au milieu d’eux, vêtu de son costume favori : paletot vert clair, gilet de velours cramoisi à boutons de verre bleu, pantalon écossais très-large, cravate de satin orange, brodequins de drap à bouts de cuir verni. Tel était, avec une calotte brodée d’or, une canne à pomme richement dorée, et autres babioles de même goût, son costume de fête habituel ; il se flattait de n’avoir rien de remarquable (à moins, toutefois, que la beauté de sa personne n’attirât les regards), et croyait avoir l’air d’un élégant du beau monde de Paris.
Il descendait donc ainsi la rue, souriant et lançant des œillades assassines à toutes les femmes qu’il rencontrait, regardant par les fenêtres et par-dessus les haies, partout où il voyait des femmes assises à respirer l’aimable fraîcheur du soir. Mais Betsy, la servante de mistress Pybus, se recula en poussant un Dieu nous bénisse ! lorsque Alcide la lorgna par-dessus le buisson de laurier ; les demoiselles Baker et leur maman ouvrirent de grands yeux étonnés à sa vue, et bientôt une foule de gamins déguenillés quittèrent les pâtés de boue qu’ils faisaient dans la rue, pour suivre l’intéressant étranger.
D’abord il crut que c’était l’admiration qui attirait cette foule à sa suite, et il continua son chemin, enchanté de pouvoir si facilement donner aux autres tant d’innocente joie. Mais les petits enfants et les fabricants de pâtés de boue furent bientôt accompagnés de gaillards plus grands ; puis une troupe de garçons et de filles, qui sortaient à cette heure de la manufacture, se joignirent à la multitude et commencèrent à rire, à goguenarder, à huer, à crier des injures au Français. Les uns appelaient : « Frenchy ! Frenchy ! » Les autres criaient : « Grenouilles ! grenouilles ! » et l’un d’eux lui demanda une mèche de ses cheveux, qui étaient longs, bouclés et flottant au vent. À la fin, le pauvre artiste reconnut qu’il était un objet de dérision plutôt que de respect pour la grossière et rieuse populace.
C’est en ce moment que M Fribsby découvrit l’infortuné et le cortège qu’il avait à ses trousses ; elle entendit les cris méprisants dont il était assailli. Elle sortit de sa chambre en toute hâte et traversa la rue, se dirigeant vers l’étranger persécuté ; elle lui tendit la main, et, lui adressant la parole en français, l’invita à entrer chez elle… Puis, quand elle l’eut abrité derrière sa porte, elle se posta bravement sur le seuil, en face des garçons et des filles de la manufacture, qui lui décochaient force lardons ; elle leur dit qu’ils n’étaient qu’un tas de lâches d’insulter ainsi un pauvre homme qui ne pouvait parler leur langue et qui était seul et sans protection. La troupe poussa quelques huées et fit entendre quelques applaudissements ironiques ; mais elle n’en sentit pas moins la force de l’allocution de M Fribsby, et se retira devant elle : car la vieille dame était assez respectée à Clavering, où sa bonté et son originalité lui avaient fait beaucoup d’amis.
Le pauvre Mirobolant fut ravi d’entendre le langage de son pays, tout écorché qu’il fût. Les Français nous pardonnent notrp mauvaise prononciation beaucoup plus facilement que nous n’excusons leur mauvais anglais ; ils écouteront souvent nos fautes pendant toute une longue conversation sans éprouver la moindre envie de rire. L’artiste délivré jura à M Fribsby qu’elle était son ange gardien, et qu’il n’avait pas encore rencontré tant d’amabilité et de politesse parmi les Anglaises. Il fut pour elle aussi poli et aussi prodigue de compliments que s’il eût parlé à la plus belle et à la plus noble lady : car Alcide Mirobolant rendait hommage à sa manière à tout le sexe féminin ; il n’y avait pas pour lui, disait-il, de distinction de rangs dans le royaume de la beauté.
Une crème à l’ananas, une mayonnaise de homard qu’il espérait n’être pas indigne de sa main ni de celle à qui il avait l’honneur d’en faire hommage, et une boîte de fruits confits de Provence, furent apportés le lendemain à la modiste par un des aides de camp du chef. La corbeille contenait en outre un galant billet à l’adresse de l’aimable M Fribsby.
« Votre bonté, disait Alcide, a créé une oasis dans le désert de mon existence. Votre suavité contrastera toujours dans ma mémoire avec la grossièreté de la rustique population qui ne mérite pas de posséder un joyau tel que vous. »
L’intimité la plus étroite naquit entre la modiste et le chef de cuisine ; mais j’ignore si c’est avec plaisir ou mortification que madame recevait les protestations d’amitié du jeune Alcide, car il s’obstinait à l’appeler la respectable Fribsby, la vertueuse Fribsby, disant qu’il la regarderait comme sa mère, dans l’espoir qu’elle voudrait bien le considérer comme son fils.
« Ah ! il n’y a pas si longtemps, pensait Fribsby, que des paroles exprimant un attachement bien différent m’ont été dites en ce cher langage français. »
Et elle soupirait en regardant le portrait du carabinier : car c’est chose surprenante de voir rester jeunes les cœurs de gens dont les têtes ont besoin de perruques ou de teinture pour les cheveux. En ce moment, M Fribsby, comme elle le dit au jeune Alcide, se sentait aussi romanesque qu’une fille de dix-huit ans.
Quand la conversation prenait ce tour (et, dans les premiers temps, M Fribsby le lui faisait prendre souvent), Alcide la détournait toujours poliment vers un autre sujet : il persistait à considérer la bonne modiste comme sa mère ; il ne voulait lui reconnaître aucune autre capacité, et l’aimable dame fut bien forcée de se contenter de cette parenté, lorsqu’elle eut découvert que le cœur de l’artiste était engagé ailleurs.
Alcide ne tarda pas à lui décrire le sujet et l’origine de sa passion.
« Je lui fis ma déclaration, dit-il en mettant la main sur son cœur, d’une manière aussi nouvelle qu’elle était, je le pense, agréable. Où l’amour ne peut-il pénétrer, respectable madame Fribsby ? Cupidon est le père de l’invention… Je demandai aux domestiques quels étaient les plats que mademoiselle mangeait avec le plus de plaisir ; et j’élevai ma petite batterie en conséquence. Un jour que ses parents étaient allés dîner dans le monde (et j’ai le regret de dire qu’un dîner grossier chez quelque restaurateur des boulevards ou du Palais-Royal faisait, paraît-il, les délices de ces incultes personnages), la charmante miss invita quelques camarades de pension, et je m’évertuai à faire un petit repas qui fût du goût de palais si jeunes et si délicats. Elle porte l’aimable nom de Blanche. Le voile de la jeune fille est blanc ; les roses de sa couronne sont blanches. Je décidai que mon dîner serait aussi immaculé que la neige nouvellement tombée. À l’heure accoutumée, au lieu du grossier gigot à l’eau qu’on servait ordinairement sur sa trop simple table, je lui envoyai un petit potage à la reine,… à la reine Blanche, comme je le baptisai ce jour-là, un potage aussi blanc que le teint de mademoiselle, et que je composai d’amandes et de la crème la plus odorante. J’offris ensuite sur son autel un filet de merlan à l’Agnès, et un plat fort délicat que j’appelai éperlans à la sainte Thérèse, et dont ma charmante miss mangea avec plaisir. Ce premier service fut suivi de deux entrées de ris de veau et de poulet. La seule chose brune que je me permis pour ce repas fut un petit rôti d’agneau, que je couchai sur une prairie d’épinards garnis de croustillons qui représentaient des brebis, et ornés de pâquerettes et autres fleurs sauvages. Puis vint mon second service : un pouding à la reine Élisabeth, princesse vierge, comme M Fribsby le sait ; un plat d’œufs de pluvier couleur d’opale, que j’appelai nid de tourtereaux à la roucoule, parce que j’avais mis au milieu de ces œufs deux de ces tendres volatiles se becquetant (ils étaient faits de beurre) ; une corbeille contenant de petits gâteaux d’abricots, que toutes les jeunes filles adorent, et une gelée au marasquin, douce, insinuante, enivrante comme le regard de la beauté. Je donnai à cette gelée le nom d’ambroisie de Calypso à la souveraine de mon cœur. Et quand arriva la glace, une glace-plombières avec des cerises, quelle forme pensez-vous, madame Fribsby, que je lui aie donnée ? Celle de deux cœurs percés d’une flèche sur laquelle je venais de mettre un voile de mariée en dentelle de papier, surmonté d’une virginale couronne de fleurs d’oranger. Je montai jusqu’à la porte de la salle à manger pour savoir l’effet de cette entrée. Ce ne fut qu’un cri d’admiration. Les trois jeunes filles remplirent leurs verres d’aï pétillant et me portèrent un toast. Je l’entendis… J’entendis miss Blanche parler de moi ; elle s’écria : « Dites à M. Mirobolant que nous le remercions, que nous l’admirons, que nous l’aimons ! » Mes jambes se dérobèrent presque sous moi pendant qu’elle parlait.
« Depuis ce jour, comment douter que le jeune artiste ait fait quelques progrès dans le cœur de la miss anglaise ? Je suis modeste, mais mon miroir me dit que je ne suis pas laid. D’autres victoires m’ont convaincu de ma beauté.
— Ô homme dangereux ! s’écria la modiste.,
— Les blondes miss d’Albion ne voient, dans les épais habitants de leur lie brumeuse, rien qui puisse se comparer avec l’ardeur et la vivacité des enfants du Midi. Nous apportons notre soleil avec nous ; nous sommes Français et accoutumés à vaincre. N’étaient cette affaire de cœur et la détermination que j’ai prise d’épouser une Anglaise, pensez-vous que je resterais dans cette famille, dans cette île, qui n’est pourtant pas tout à fait ingrate puisque j’y ai trouvé une tendre mère dans la respectable M Fribsby ? Mon génie s’userait dans la compagnie de ces rustres ; ces insulaires carnivores ne peuvent comprendre la poésie de mon art. Non, les hommes sont odieux ; mais les femmes, ah ! les femmes, je l’avoue, sont séduisantes ! J’ai juré d’en épouser une ; et, comme je ne puis courir vos marchés et en acheter une, selon l’usage du pays, j’ai résolu d’adopter une autre coutume, d’enlever une jeune personne et de gagner Gretna-Green avec elle. La blonde miss viendra. Elle est fascinée. Ses yeux me l’ont appris. La blanche colombe n’attend que le signal de prendre la fuite.
— Êtes-vous en correspondance avec elle ? demanda Fribsby tout étonnée, et ne sachant pas si c’était la jeune fille ou l’amoureux que trompait une illusion romanesque.
— Je corresponds avec elle par le moyen de mon art. Elle mange des mets que je fais exprès pour elle. Je lui insinue ainsi mille choses qu’elle comprend, car elle est parfaitement spirituelle. Mais j’ai besoin d’autres intelligences auprès d’elle.
— Il y a Pincott, sa femme de chambre, » dit M Fribsby, qui, par aptitude naturelle ou par éducation, semblait avoir quelque science des affaires de cœur. Mais à cette suggestion le front du grand artiste s’assombrit.
« Madame, répliqua-t-il, il est des sujets sur lesquels un galant homme devrait se taire ; cependant, s’il ne garde pas le secret, l’inconvenance est surtout excusable vis-à-vis de sa meilleure amie, de sa mère adoptive. Sachez donc qu’il y a une cause à l’hostilité de miss Pincott contre moi, une cause qui n’est pas rare chez les personnes de votre sexe : la jalousie.
— Monstre perfide ! s’écria la confidente.
— Hélas ! non, reprit l’artiste d’une voix de basse-taille et avec un accent tragique digne de la Porte-Saint-Martin et de ses mélodrames favoris ; non pas perfide, mais fatal. Oui, je suis un homme fatal, madame Fribsby. Inspirer des passions sans espoir, telle est ma destinée. Je ne puis empêcher les femmes de m’aimer. Est-ce ma faute si cette jeune femme languit et dépérit à vue d’œil, consumée par une flamme à laquelle je ne puis répondre ? Écoutez ! il est, dans cette famille, d’autres personnes tout aussi malheureuses. La gouvernante du jeune milord m’a rencontré à la promenade, et m’a regardé d’une manière qui n’admet qu’une seule interprétation. Et milady elle-même, qui est d’âge mûr, mais qui a dans les veines du sang oriental, a adressé une ou deux fois à l’artiste solitaire des compliments qui ne peuvent donner lieu à méprise. Je fuis la maison, je cherche la solitude, je subis ma destinée. Je ne puis épouser qu’une femme, et j’ai résolu que ce serait une femme de votre nation. Et, si toutefois sa fortune est suffisante, je crois que miss Blanche serait celle qui me conviendrait le mieux. Je voudrais connaître sa fortune avant de l’emmener à Gretna-Green. »
Alcide était-il un conquérant aussi irrésistible que son fameux homonyme, ou bien avait-il seulement le cerveau fêlé ? Nous abandonnons cette question au jugement du lecteur. Mais celui-ci, s’il a eu l’avantage de connaître beaucoup de Français, en a peut-être rencontré quelques-uns qui s’estimaient presque aussi invincibles, et qui, à les en croire, avaient fait autant de ravages dans les cœurs des Anglaises.