‹ Histoire de PendennisChapitre 25 sur 76 · Tome 1 · 25

Tome 1 · 25

Nos lecteurs ont déjà entendu la franche opinion de sir Francis Clavering sur la femme qui lui avait donné sa fortune et qui lui avait rendu sa patrie et son domaine. Nous devons avouer que le baronnet ne se trompait pas de beaucoup dans l’appréciation qu’il faisait de son épouse, et que lady Clavering n’était ni la plus sage ni la mieux élevée des femmes. Elle avait passé environ deux ans dans un pensionnat situé en un des faubourgs de Londres, que, jusqu’à sa mort, elle s’obstina à appeler Ackney, et d’où elle avait dû sortir à quinze ans pour rejoindre son père à Calcutta. C’est dans cette traversée, à bord du navire Ramchunder, de la Compagnie des Indes, capitaine Bragg, le même sur lequel elle était venue en Europe deux ans auparavant, qu’elle fit la connaissance de M. Amory, son premier mari, qui était troisième lieutenant.

Nous n’allons pas entrer dans le détail des événements de la jeunesse de lady Clavering ; mais le capitaine Bragg, qui avait charge de ramener miss Snell à son père (M. Snell était un des consignataires du capitaine, et propriétaire partiel du Ramchunder et de plusieurs autres navires), eut sujet de mettre le rebelle coquin de lieutenant aux fers jusqu’à leur arrivée au Cap, où il laissa son subordonné. Après un voyage orageux et périlleux, durant lequel le Ramchunder, la cargaison et les passagers coururent de grands dangers, il remit enfin sa pupille à son père à Calcutta.

Quelques mois après, Amory fit son apparition à Calcutta ; il s’était engagé comme matelot sur un navire partant du Cap. Il épousa la fille du riche attorney en dépit de ce vieux spéculateur, s’établit planteur d’indigo et échoua, s’établit agent d’affaires et échoua de nouveau, s’établit éditeur du Sunderbund Pilot et échoua une troisième fois. Durant le cours de ces transactions commerciales et de ces désastres, il ne cessa de se quereller avec son beau-père et avec sa femme, et il termina enfin sa carrière avec un scandale tel, qu’il se vit forcé de quitter Calcutta pour la Nouvelle-Galles du Sud. C’est sans doute dans le temps de ces malheureuses spéculations que M. Amory fit la connaissance de sir Jasper Rogers, le respectable juge de la cour suprême de Calcutta, duquel nous avons parlé ci-devant ; et, comme il faut que la vérité soit connue, c’est parce qu’il abusa du nom de son beau-père, qui écrivait fort bien et n’avait nul besoin d’un secrétaire, que la fortune délaissa enfin M. Amory et le fit renoncer à lutter de nouveau contre elle.

Le public européen, qui ne lit pas habituellement les comptes rendus des procès de Calcutta, ne connaissait pas ces faits comme les habitants du Bengale. Mistress Amory et son père voyant que l’Inde n’était plus un agréable séjour pour cette dame, il fut résolu qu’elle retournerait en Europe, où elle arriva avec sa petite fille Betsy ou Blanche, alors âgée de quatre ans. Elles étaient accompagnées de la bonne de Betsy, personne que nous avons présentée au lecteur dans le chapitre précédent, en qualité de femme de chambre et de confidente de lady Clavering, et sous le nom de mistress Bonner. Le capitaine Bragg leur loua une maison dans le voisinage de sa propre demeure, située dans Pocklington-Street.

Ce fut un rude et triste été, et la pluie tomba tous les jours pendant les premières semaines qui suivirent l’arrivée de mistress Amory. Bragg était très-hautain et très-désagréable ; il semblait honteux ou désireux de se débarrasser de la dame indienne. Elle croyait que tout Londres s’entretenait du désastre de son mari, et que le roi et la reine et les directeurs de la Compagnie des Indes étaient instruits de sa malheureuse histoire. Son père lui faisait une belle pension ; elle s’ennuyait en Angleterre et résolut de voyager. Elle partit donc, satisfaite d’échapper à la triste surveillance de cet odieux matamore, le capitaine Bragg.

On ne refusa pas de la recevoir dans les villes du continent où elle s’arrêta, ni dans les diverses pensions où elle payait royalement sa place. Sans doute elle disait Ackney pour Hackney, quoique d’ailleurs elle parlât l’anglais avec un petit nasillement étranger fort curieux et qui n’avait rien de déplaisant ; elle s’habillait d’une manière étonnante ; elle se faisait remarquer par son goût pour la table et les boissons, et elle préparait du curry et du pilau dans toutes les pensions qu’elle fréquentait ; mais ses singularités de langage et de manières ne faisaient que donner du piquant à sa société : bref, mistress Amory devint justement populaire. Elle était la plus gaie, la plus généreuse, la meilleure des femmes. Elle se mettait de toutes les parties de plaisir, qui que ce fût qui les proposât. Elle apportait aux pique-niques trois fois plus de champagne, de volaille et de jambon que les autres. Elle louait plusieurs loges pour le spectacle et prenait pour le bal masqué une masse de billets, qu’elle distribuait gratis à tout le monde. Elle payait les maîtres de la pension plusieurs mois à l’avance ; elle secourait continuellement de sa bourse de pauvres lions à moustaches et de pauvres douairières dont l’argent était en retard. C’est ainsi qu’elle vagua par toute l’Europe, se montrant à Bruxelles, à Paris, à Milan, à Naples, à Rome, suivant ses caprices. La nouvelle de la mort d’Amory lui parvint à Rome, où se trouvait alors le capitaine Clavering, hors d’état de payer sa dépense à l’hôtel (son ami, le chevalier Strong, était dans le même cas) ; et l’excellente veuve, qui n’affectait pas de regretter vivement le garnement de mari qu’elle venait de perdre, épousa le descendant de l’ancienne famille de Clavering.

Nous voilà ramonés à l’époque où elle est maîtresse de Clavering-Park, et où le célèbre peintre Pinckney fait son portrait avec le petit Frank à côté d’elle.

Mamselle suivit sa maman dans la plupart de ses pérégrinations, et acquit ainsi une certaine expérience de la vie. Elle eut, pendant quelque temps, une gouvernante ; puis, après le second mariage de sa mère, elle jouit des avantages offerts par la célèbre institution de M de Caramel, aux Champs-Élysées. Quand les Clavering revinrent en Angleterre, elle les accompagna naturellement ; mais ce fut seulement au bout de quelques années, après la mort de son grand-père et la naissance de son petit frère, qu’elle commença à comprendre que sa position dans le monde était changée, et que miss Amory, fille de je ne sais qui, n’était qu’un très-petit personnage en comparaison de maître Francis Clavering, héritier d’un noble domaine et d’un des plus anciens titres de baronnet. Sans ce petit Frank, elle eût, malgré son père, été une héritière ; et, quoiqu’elle ne connût pas encore le prix de l’argent, dont elle ne se souciait guère, n’en ayant jamais été privée ; quoiqu’elle fût, comme nous avons vu, une romanesque petite muse, cependant elle ne pouvait éprouver de reconnaissance pour les personnes qui avaient contribué à son changement de condition ; elle ne connut même sa condition réelle que plus tard, lorsqu’elle eut acquis une plus grande expérience du monde.

Ce qu’il y avait de clair pour elle, c’est que son beau-père était faible et borné ; que sa maman oubliait ses h au commencement des mots, et n’avait de distinction ni dans ses manières ni dans son extérieur ; et que le petit Frank était un enfant gâté, un moutard hargneux, faisant toujours à sa tête, toujours lui marchant sur les pieds, renversant son dîner sur ses plus belles robes, enfin la maintenant hors de son héritage. Aucun de ces personnages, se disait-elle, ne pouvait la comprendre : aussi son cœur solitaire languissait naturellement après d’autres attachements, et elle cherchait autour d’elle à qui donner le don précieux de son affection inoccupée.

Cette chère fille donc, soit par absence de sympathie, soit par toute autre cause, se rendait si désagréable à la maison, donnait de telles frayeurs à sa mère, et ennuyait si fort son beau-père, qu’ils désiraient, aussi vivement qu’elle pouvait le faire elle-même, de la voir s’établir. De là le souhait exprimé par sir Francis Clavering à son ami, dans le dernier chapitre ; le baronnet aurait voulu que mistress Strong fût morte, afin que le chevalier pût épouser Blanche en secondes noces.

Mais cela ne se pouvant pas, tout autre prétendant eût été le bienvenu. Un jeune élégant de bonne mine et bien élevé, comme notre ami Arthur Pendennis, était tout à fait libre de demander sa main, s’il en avait envie. Lady Clavering l’eût accueilli pour gendre à bras ouverts, s’il avait eu le courage de se présenter comme aspirant à la main de miss Amory.

M. Pen, toutefois, sans parler d’autres défauts, avait une extrême défiance de lui-même. Il était honteux de ses récents échecs, de son oisiveté, de son obscure condition, de la pauvreté où son extravagance avait réduit sa mère, et il y avait autant de vanité que de remords dans son état actuel de doute et de défiance. Comment pouvait-il espérer une conquête aussi brillante que cette Blanche Amory, qui demeurait en un beau manoir entouré d’un parc magnifique et que servaient une vingtaine de domestiques en riches livrées, tandis qu’une seule servante apportait leur maigre repas à Fairoaks, et que sa mère était obligée de ménager et de se gêner pour joindre les deux bouts ? Des obstacles qui se fussent évanouis, s’il eût marché courageusement au-devant d’eux, lui semblaient insurmontables ; et il aimait mieux désespérer ou ajourner ses désirs, si toutefois ils étaient déjà positivement formés, que d’essayer de conquérir bravement l’objet de son ambition. Plus d’un jeune homme échoue par cette espèce d’orgueil qu’on appelle timidité, qui n’eût eu qu’à demander pour obtenir ce qu’il désirait.

Mais nous ne prétendons pas dire que Pen eût déjà reconnu sa volonté, ni qu’il fût déjà amoureux ; tout au plus songeait-il à le devenir. Miss Amory était charmante et pleine de vivacité. Elle le fascinait et le cajolait par mille artifices, ou par mille grâces et flatteries naturelles. Toutefois il y avait des raisons et des doutes cachés, outre l’orgueil et la timidité, qui l’arrêtaient. Malgré l’adresse, malgré les protestations et les fascinations de la jeune fille, la mère de Pen l’avait devinée et n’avait pas confiance en elle. Mistress Pendennis voyait Blanche légère et frivole, et découvrait en elle bien des défauts dont cette chaste et pieuse dame était blessée : défaut de respect pour ses parents et pour des choses plus sacrées encore, mondanité et égoïsme cachés sous de belles paroles, sous des expressions pleines de tendresse : voilà ce qu’Hélène croyait avoir à lui reprocher. Laure et Pen discutèrent d’abord vivement là-dessus avec la veuve ; Laure était encore enthousiaste de sa belle amie, et Pen n’était pas encore assez amoureux pour essayer de dissimuler ses sentiments. Il riait des objections d’Hélène, et s’écriait :

« Bah ! mère, vous êtes jalouse à cause de Laure ; toutes les femmes sont jalouses. »

Mais, après un ou deux mois de cette inquiète surveillance de bonne mère sur les affections de son fils, de cette vigilante sollicitude où il y avait bien un peu d’angoisse et de jalousie féminine ; lorsque Hélène vit que l’intimité paraissait faire des progrès, que les deux jeunes gens trouvaient toujours des prétextes pour se rencontrer, et que tous les jours miss Blanche était à Fairoaks ou M. Pen à Clavering-Park, la pauvre veuve commença à perdre courage ; son projet favori semblait s’évanouir ; et, cédant à sa faiblesse, elle dit un jour franchement à Pen quels étaient son but et ses désirs, qu’elle se sentait décliner, qu’elle n’avait plus longtemps à passer en ce monde, qu’elle demandait à Dieu la grâce de voir, avant de mourir, ses deux enfants unis, et qu’elle espérait être exaucée. Les derniers événements, la vie de Pen à l’Université et son ancienne passion pour l’actrice, avaient brisé le cœur de cette tendre personne. Elle sentait que son fils lui échappait, qu’il n’était plus dans le nid maternel ; et elle s’attachait avec une tendresse morbide à Laure, cette Laure que Francis au ciel lui avait léguée.

Pen baisait et calmait sa mère avec son grand air protecteur. Il avait entrevu quelque chose de ce projet ; il pensait depuis longtemps que sa mère voulait ce mariage. Laure était-elle instruite de ce désir ?

« Non pas, » répondit mistress Pendennis ; pour rien au monde, elle n’en eût dit un mot à Laure.

« Oh ! alors, c’est bien. Nous avons tout le temps ; vous ne mourrez pas encore, dit Pen à sa mère en riant. Je ne veux pas que vous parliez de mourir. Quant à la muse, elle est trop grande dame pour songer à moi, pauvre petit ; et Laure, qui sait si elle voudrait de moi ? Elle ferait tout ce que vous lui diriez, sans doute. Mais suis-je digne d’elle ?

— Ah ! Pen, vous pourriez l’être, » répliqua la veuve.

Ce n’est pas que Pen doutât qu’il fût digne de Laure. Un indicible sentiment de plaisir et de satisfaction s’empara de lui, lorsqu’il réfléchit à cette proposition. Il se représenta Laure, telle que sa mémoire la lui rappelait, toujours bonne et franche, pieuse et bienfaisante, gaie, tendre et fidèle. Il la regarda d’un œil brillant lorsque, cet entretien achevé, elle arriva du jardin, les joues animées, la figure souriante, une corbeille de roses à la main.

Elle choisit la plus belle de ces roses et l’apporta à mistress Pendennis, que le parfum et la couleur de ces fleurs ranimèrent ; elle se pencha tendrement vers la veuve et lui donna la rose.

« Et je n’ai qu’à demander pour obtenir ce trésor ! se dit Pen avec un tressaillement de triomphe, en regardant l’excellente fille. Elle est aussi belle et aussi noble que ses roses. »

L’image de ces deux femmes resta toujours depuis dans son esprit, et jamais il ne se la rappela sans que les larmes lui vinssent aux yeux.

Au bout de quelques semaines d’intimité avec sa nouvelle connaissance, miss Laure dut se ranger à l’opinion d’Hélène, et avouer que la muse était égoïste, dénaturée et inconstante. Naturellement, Blanche avait confié à son amie de cœur tous ses petits chagrins, toutes ses contrariétés domestiques ; elle lui avait dit que sa famille était incapable de la comprendre, et qu’elle vivait comme isolée au milieu de ses parents ; que l’éducation de sa pauvre maman avait été fort négligée, et qu’elle avait à rougir de ses fautes de langage et de ses quiproquo ; que sir Francis était un homme faible, d’une intelligence déplorablement bornée, et qui n’était heureux que lorsqu’il fumait ses odieux cigares ; que, depuis la naissance de son petit frère, elle s’était vu enlever ce qu’elle estimait plus que tout au monde, la précieuse affection d’une mère, jadis idolâtre de sa fille ; enfin qu’elle était seule, seule, toute seule au monde.

Mais tous ces griefs, quelque réels et navrants qu’ils pussent être pour une jeune fille d’une exquise sensibilité, ne justifiaient pas aux yeux de Laure la conduite de Blanche en une foule de petits incidents de la vie. Le petit Frank, par exemple, pouvait être très-impatientant, il pouvait même avoir privé Blanche de l’affection de sa maman ; mais ce n’était pas une raison pour Blanche de souffleter l’enfant, parce qu’il avait renversé un verre d’eau sur le dessin qu’elle faisait, ni de l’appeler par toutes sortes de noms injurieux en anglais et en français ; et la préférence accordée au petit Frank n’était certes pas non plus une raison pour Blanche de prendre des airs si impérieux vis-à-vis de la gouvernante de l’enfant, ni d’envoyer cette personne par toute la maison, à la recherche de son livre ou de son mouchoir de poche. Quand un domestique faisait une commission pour la bonne Laure, elle le remerciait toujours d’un air satisfait ; tandis qu’elle était bien forcée de voir que la petite muse ne se faisait pas le moindre scrupule de donner ses ordres à tout ce qui l’environnait, et de déranger tout le monde pour s’éviter à elle-même le plus petit dérangement.

C’était la première fois que Laure expérimentait l’amitié, et l’excellente fille souffrait de se voir forcée de renoncer à ses illusions l’une après l’autre ; de dépouiller sa nouvelle amie de tous ces charmes, de toutes ces brillantes qualités dont son imagination l’avait revêtue ; et de reconnaître que la séduisante petite fée n’était qu’une mortelle, et après tout une mortelle peu aimable. Est-il un cœur généreux qui ne se soit pas trompé de même sur le compte de ses amis ? et peut-être n’y a-t-il personne qui n’ait à son tour désappointé quelqu’un.

Après la scène où le petit Frank, cet indocile fils et héritier de la maison de Clavering, avait reçu de sa sœur des compliments en anglais et en français, accompagnés d’une gifle, miss Laure, qui était pleine de fine et spirituelle gaieté, ne put s’empêcher de se rappeler quelques vers fort tendres et fort touchants, que la muse lui avait lus dans son recueil intitulé Mes larmes. Ils commençaient ainsi : « Mon joli petit frère, puissent les anges veiller sur ton sommeil ! » Après avoir complimenté l’enfant sur le rang qu’il allait occuper dans le monde, et mis ce rang en contraste avec sa propre condition, la muse jurait que néanmoins le petit ange ne connaîtrait jamais d’affection aussi vraie que celle de sa sœur, et qu’il ne trouverait jamais, dans ce monde perfide ouvert devant lui, un cœur aussi constant et aussi tendre que celui de Blanche. « Peut-être, ajoutait la pauvre fille délaissée, peut-être le dédaignerez-vous, ce cœur, mon joli petit enfant ; peut-être me repousserez-vous de votre sein ; mais je me cramponnerai à vos genoux ! Oh ! laissez, laissez-moi vous aimer ! Le monde vous sera aussi perfide qu’il l’est pour |es autres ; mais moi, je vous serai toujours fidèle ! » Et voilà que la muse souffletait ce cher mignon de frère, au lieu de se mettre à ses genoux ! Blanche donnait à Laure la première leçon de philosophie cynique ; mais non, ce n’était pas la première : Laure avait déjà vu à la maison, dans la personne de notre jeune ami, M. Pen, quelque chose de cet égoïsme et de cette humeur bourrue ; elle avait vu ce contraste entre la pratique et là poésie, entre la vie de tous les jours et ces sublimes aspirations en vers.

Cependant, le cas était différent pour Pen. Pen était un homme. Il semblait assez naturel qu’il fût volontaire et qu’il agît à sa guise. D’ailleurs, sous son égoïsme, sous son humeur bourrue, il y avait un cœur vraiment bon et généreux. Quelle triste chose de penser que le diamant que Laure avait cru trouver en Blanche n’était, après tout, qu’une pierre fausse !

En un mot, Laure commençait à se lasser de sa Blanche tant aimée. Elle l’avait essayée, comme on essaye un métal, et ne l’avait pas trouvée vraie. L’admiration et la joie qu’elle avait manifestées avec la généreuse naïveté qui lui était habituelle, firent place à un sentiment que nous n’appellerons pas mépris, mais qui en était bien près. Aussi Laure adopta vis-à-vis de miss Amory un ton de grave et calme supériorité, qui ne fut pas d’abord du goût de la muse. Nul n’aime à être démasqué ; nul ne se soumet volontiers à descendre, après avoir occupé une haute position.

La conscience de l’approche de cet événement ne contribua pas à augmenter la bonne humeur de miss Blanche ; et, comme elle devint maussade et mécontente d’elle-même, il est probable que les personnes qui vivaient autour d’elle trouvèrent sa société plus désagréable encore que par le passé. Survint donc, un jour fatal, un grand combat entre la très-chère Blanche et la très-chère Laure, combat où l’amitié qui existait entre elles faillit rester, pour ainsi dire, sur le carreau. La très-chère Blanche avait été, ce jour-là, extraordinairement méchante et capricieuse. Elle avait été insolente vis-à-vis de sa mère, barbare avec le petit Frank, odieusement impertinente dans sa conduite avec la gouvernante de l’enfant, et intolérablement cruelle avec Pincott, sa femme de chambre. N’osant attaquer son amie Laure, car ce petit tyran femelle avait le naturel timide des chats, et ne faisait usage de ses griffes que contre plus faible qu’elle-même, elle maltraita toutes ces personnes, et particulièrement la pauvre Pincott, qui était domestique, confidente, compagne (et toujours esclave), selon le caprice de sa jeune maîtresse.

Pincott, qui se trouvait dans la chambre avec les demoiselles, en ayant été chassée toute en larmes occasionnées par la cruauté de sa maîtresse, et ayant reçu un dernier sarcasme au moment où elle franchissait le seuil en sanglotant, Laure ne put réprimer l’explosion de son indignation. Elle ne comprenait pas, dit-elle, qu’une personne si jeune pût oublier la déférence qu’elle devait à ses aînées comme à ses inférieures, et que, en professant une si grande sensibilité pour ce qui la regardait elle-même, elle pût ainsi, de gaieté de cœur, torturer la sensibilité d’autrui. Laure dit à son amie que sa conduite était absolument méchante, et qu’elle devait en demander pardon à Dieu à genoux.

Et après une tirade dont la volubilité et la chaleur étonnèrent autant Laure elle-même que Blanche, Laure courut prendre son châle et son chapeau, traversa la porte tout agitée et bouleversée, et rentra à la maison, au grand étonnement de mistress Pendennis, qui ne l’attendait qu’à la nuit.

Seule avec Hélène, Laure lui raconta la scène qui venait de se passer, et renonça à son amie.

« Ô maman ! dit-elle, vous aviez raison. Blanche, qui paraît si douce et si bonne, est égoïste et cruelle, comme vous l’aviez dit. Elle parle toujours de ses affections, mais elle n’a pas de cœur. Une bonne fille n’affligerait pas ainsi sa mère, et ne torturerait pas ainsi sa servante. Aussi, à partir de ce jour, je renonce à elle, et ne veux plus avoir d’autre amie que vous. »

Sur ce, les deux femmes s’embrassèrent, comme c’était leur habitude, et mistress Pendennis recueillit secrètement une grande consolation de cette petite querelle, car la confession de Laure semblait dire : « Cette fille ne peut convenir pour femme à Pen, car elle est légère et sans cœur, et tout à fait indigne de notre noble héros. Sûrement il découvrira lui-même son indignité ; alors il s’éveillera de son illusion et s’éloignera de cette volage créature. »

Mais miss Laure ne dit pas à mistress Pendennis, et ne s’avoua peut-être pas à elle-même, la véritable cause de la querelle de ce jour. Cette méchante petite muse de Blanche, étant de très-mauvaise humeur et toujours portée au mal, avait de bonne heure commencé ses malices. Sa chère Laure était venue passer toute une longue journée avec elle, et, tandis qu’elles étaient assises à côté l’une de l’autre, avait fait tomber la conversation sur M. Pen.

« Je crains qu’il ne soit bien volage, dit Blanche. Mistress Pybus et d’autres gens de Clavering nous ont conté toute l’affaire de l’actrice.

— J’étais encore enfant quand cela arriva, et je ne sais rien du tout de cette histoire, répliqua Laure en rougissant beaucoup.

— Il s’est très-mal conduit envers elle, reprit Blanche, en hochant sa petite tête. Il lui a manqué de parole.

— Je suis sûre que non, s’écria Laure ; il s’est conduit très-généreusement vis-à-vis d’elle ; il voulait renoncer à tout pour l’épouser. C’est elle qui lui manqua de parole, et il faillit en mourir de chagrin ; il…

— Je croyais que vous ne saviez rien de cette histoire, très-chère, interrompit miss Blanche.

— C’est maman qui m’a dit cela.

— Ah ! il a beaucoup de mérite. Quel charmant poète il fait ! Avez-vous lu de ses poésies ?

— Je n’ai lu que le Pécheur et le Plongeur, qu’il a traduit pour nous, et le poème qu’il composa pour le prix, mais qui ne fut pas couronné ; et, vraiment, je le trouvais également emphatique et terre à terre, répondit Laure en riant.

— Ne vous a-t-il donc jamais adressé de poésies, à vous, ma chère ? demanda miss Amory.

— Non, ma chère, » répliqua miss Bell.

Blanche se rapprocha de son amie, la baisa tendrement, l’appela par trois fois sa très-chère Laure, la regarda malicieusement en face, hocha la tête et dit :

« Promettez-moi de ne rien dire à personne, et je vous montrerai quelque chose. »

Puis, traversant délicatement la chambre, elle ouvrit avec une clef d’argent son petit coffret incrusté de nacre, et en tira deux ou trois papiers chiffonnés et un peu tachés de vert, qu’elle mit sous les yeux de son amie.

Laure les prit et les lut.

C’étaient, assurément, des poésies d’amour ; il y était question d’ondine, de naïade, et de la rivière. Elle les regarda longtemps ; mais la vérité est que les vers ne semblaient pas très-distincts à ses yeux.

« Et vous avez répondu à cela, Blanche ? demanda-t-elle en repoussant les papiers.

— Oh non ! pour rien au monde, très-chère, » répondit l’autre.

Et, quand sa très-chère Laure eut tout à fait fini de lire ces vers, Blanche alla les renfermer dans le joli coffret.

Elle se mit ensuite à son piano, et chanta deux ou trois airs de Rossini ; sa flexible petite voix exécutait à la perfection les fioritures de cette gracieuse musique ; Laure restait assise à écouter avec distraction.

Àquoi donc songeait miss Bell ? Elle le savait à peine ; mais elle resta assise silencieuse, tandis que miss Amory chantait.

Puis les deux demoiselles furent appelées pour le goûter qui était servi dans une autre chambre ; elles s’y rendirent, les bras enlacés autour de la taille l’une de l’autre.

Ce n’était pas la jalousie ni la colère qui avaient fait garder le silence à Laure : car, après avoir traversé le corridor et descendu l’escalier, au moment d’ouvrir la porte qui mène dans le vestibule, Laure s’arrêta, et, regardant son amie en face avec bonté et franchise, elle lui donna un vrai baiser de sœur.

Mais quelque chose arriva ensuite, la manière de manger de maître Frank, ou les fautes de la maman, ou l’odeur de cigares qu’exhalait sir Francis, dont Blanche fut contrariée ; et de cette contrariété résulta cette série de méchancetés que nous avons rapportées, et qui aboutirent à la susdite petite querelle.

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