Tome 2 · 01
La brouille des deux jeunes filles ne fut pas de longue durée. Laure avait toujours hâte de pardonner et d’être pardonnée ; et quant à miss Blanche, son inimitié, toujours fort courte, n’avait pas été provoquée par la scène en question. Qui est-ce qui s’inquiète d’une accusation de méchanceté ? L’orgueil n’en est pas blessé ; et Blanche était contente plutôt qu’irritée de l’indignation de son amie, indignation qui ne pouvait avoir qu’une seule cause, dont pas un mot ne fut dit, quoiqu’elles la connussent bien toutes deux.
Laure fut forcée d’avouer, en soupirant, que la partie romanesque de sa première amitié était finie, et que la personne qui en était l’objet ne méritait qu’une sorte de considération très-ordinaire.
Blanche composa aussitôt des vers fort touchants, par lesquels elle exprimait son abandon et son désappointement. Mais elle n’écrivit là que la vieille histoire d’un amour qui ne rencontre que froideur, d’une fidélité à laquelle on ne répond que par l’oubli. Puis, quelques nouveaux voisins étant arrivés de Londres vers ce temps-là, miss Amory eut l’avantage de pouvoir choisir une amie pour l’éternité parmi les jeunes demoiselles, et de confier à cette nouvelle sœur ses peines et ses désappointements. Les grands laquais n’apportaient plus que rarement des billets à la douce Laure ; le cabriolet à un cheval n’était plus que rarement envoyé à Fairoaks pour être mis à la disposition des dames de ce domaine. Blanche adoptait un air de martyre souffrante et résignée, quand Laure venait la voir. Laure ne faisait que rire de l’humeur sentimentale de Blanche, et la traitait avec une gaieté qui n’avait rien de respectueux.
Mais si miss Blanche trouva, pour se consoler, de nouvelles amies, l’historien fidèle doit dire aussi qu’elle fit la connaissance de quelques personnes de l’autre sexe qui parurent lui donner également des consolations. Dès que cette naïve jeune créature avait une conversation de dix minutes avec un jeune homme, soit dans une allée de jardin, soit dans l’embrasure d’une fenêtre du salon, ou dans les intervalles d’une valse, elle lui donnait sa confiance, elle faisait jouer ses beaux yeux, elle lui parlait d’un ton de tendre intérêt et semblait en appeler à lui de toutes les injustices dont elle était victime : puis elle le laissait pour exécuter le même simple et touchant petit drame avec son successeur.
Àl’époque de l’arrivée des Clavering au manoir, il n’y avait pas un auditoire nombreux pour les scènes de miss Blanche : aussi Pen eut-il tout le bénéfice de ses œillades et de ses confidenoes ; il était seul avec elle dans l’embrasure de la fenêtre et dans l’allée du jardin. Dans le bourg de Clavering, nous l’avons déjà dit, il n’y avait pas alors de jeunes hommes ; et, dans le voisinage, il ne se trouvait qu’un ou deux vicaires, ou un squire rustique aux grands pieds et aux habits mal faits. Le baronnet ne fit aucune ouverture aux dragons cantonnés à Chatteries : c’était malheureusement son propre régiment, qu’il avait quitté, brouillé avec quelques officiers de ce corps. Il s’agissait d’une vilaine affaire de maquignonnage, d’une dette de jeu discutée, d’une caponnade, que sais-je ? Ne fouillons pas trop minutieusement dans le passé de nos personnages, à moins que les événements antérieurs de leur vie ne soient nécessaires au développement de cette histoire.
Mais l’automne, la fin de la session parlementaire et de la saison de Londres, ramenèrent une ou deux familles à la campagne, remplirent passablement les bains de la petite ville de Baymouth, firent ouvrir à notre ami, M. Bingley, son théâtre royal de Chatteries, et rassemblèrent en cette localité la société habituelle des assises et des courses. Jusqu’alors les vieilles familles du comté avaient presque évité nos amis de Clavering-Park. Toutes sortes d’histoires sur les Clavering circulaient parmi les Fogy de Drummington, les Square de Tozely-Park, les Welbore de la Brouette, etc. En vérité, l’on ne devrait pas dire que les gens de la campagne n’ont pas d’imagination. Il aurait fallu les entendre parler de leurs voisins ! Nous ne répéterons pas tout ce qui se disait sur le compte de sir Franois, de la naissance et de la parenté de sa femme, sur le compte de miss Amory et du capitaine Strong. Trois mois se passèrent avant que les grandes familles du comté commençassent à se présenter à Clavering-Park.
Mais sur la fin de la saison, le comte de Trehawke, gouverneur du comté, étant arrivé à Eyrie-Castle, et la comtesse douairière de Rockminster, dont le fils était aussi un des magnats du pays, ayant loué un hôtel sur la place de la Marine à Baymouth, ces grands personnages se rendirent aussitôt, publiquement et en cérémonie, à Clavering-Park pour faire visite au baronnet. Les voitures des familles nobles du comté suivirent promptement cet exemple, et se succédèrent dans l’ornière laissée par l’équipage du gouverneur.
C’est alors que Mirobolant commença à trouver l’occasion d’exercer son adresse et d’oublier dans les occupations de son art les peines de l’amour. C’est alors que les grands laquais eurent trop à faire à Clavering-Park pour pouvoir apporter des messages à Fairoaks et badiner, en buvant un verre de petite bière, avec les pauvres petites servantes de mistress Pendennis. C’est alors que Blanche trouva d’autres chères amies que Laure, et d’autres lieux de promenade que les bords de la rivière où pêchait M. Pen.
Tous les jours Pen allait fouetter l’eau de sa ligne ; mais les poissons ne mordaient pas à l’hameçon, et la péri ne daignait pas apparaître.
Ici nous pouvons parler, en confidenoe et en vous priant de ne pas divulguer la chose, d’une affaire délicate à laquelle nous avons déjà fait allusion ailleurs. Il a été fait mention, dans un des chapitres précédents, de certain arbre creux auprès duquel Pen avait coutume de se poster, au temps de sa passion pour miss Fotheringay, et dont la cavité lui servit plus tard à autre chose qu’à serrer ses appâts et ses ustensiles de pêche. La vérité est qu’il convertit cet arbre en bureau de poste. Il avait coutume de mettre, sous un morceau de mousse et une pierre, de petits poèmes ou des lettres tout aussi poétiques, à l’adresse d’une certaine ondine ou naïade qui fréquentait le ruisseau, et qui se trouvèrent une ou deux fois remplacés par un reçu en forme de fleur, ou par un modeste petit mot de reconnaissance, tracé d’une main délicate, en français ou en anglais, sur du papier rose parfumé.
Certainement miss Amory fréquentait les bords du ruisseau, comme nous l’avons vu, et il est constant qu’elle se servait de papier rose parfumé pour sa correspondance. Mais après que les nobles familles eurent envahi Clavering-Park, et que la voiture de Clavering sortit tous les soirs, se dirigeant vers d’autres maisons de campagne, personne ne vint plus prendre les lettres de Pen au bureau de poste ; nul papier rose ne remplaça plus le papier blanc, qui resta oublié sous la mousse et la pierre, tandis que l’arbre se mirait dans le courant, et que les flots passaient avec un doux murmure.
Il n’y avait assurément pas grand’chose dans ces lettres ; il y avait moins encore dans les billets roses, à peine un petit mot ou deux, moitié badins, moitié sympathiques, comme toute jeune fille en pourrait écrire.
Mais, ô grand niais de Pendennis, si vous vouliez celle-là, pourquoi ne pas parler ?
Peut-être n’agissaient-ils sérieusement ni l’un ni l’autre. Vous ne faisiez que jouer à l’amoureux, monsieur Pen, et la folâtre petite ondine se prêtait à votre jeu.
Toutefois, lorsque à ce jeu un homme est attrapé, il arrive souvent qu’il s’irrite. Quand personne ne vint plus chercher ses poésies, Pen commença à envisager ces compositions sous un point de vue fort grave. Il devint presque tragique et romanesque, comme dans sa première affaire de cœur ; à tout événement il voulait une explication.
Il se rendit un jour au manoir, et trouva le salon encombré de monde. Un autre jour miss Amory n’était pas visible : elle allait au bal le soir et s’était couchée pour dormir un peu. Pen maudit les bals, et son peu de fortune, et l’humilité de sa position, qui le faisait négliger par ces donneurs de fêtes. La troisième fois, miss Amory était au jardin, et il y courut. Elle s’y promenait en grande cérémonie avec l’évêque de Chatteries, sa femme et toute la famille épiscopale ; ils se renfrognèrent à la vue de Pen, et se redressèrent d’une façon pleine de dignité quand il leur fut présenté. Le très-révérend prélat avait déjà entendu son nom, et était instruit de la petite scène dont le jardin du doyen avait été le théâtre.
« L’évêque dit que vous êtes un mauvais garnement, murmura la bonne lady Clavering à l’oreille de Pen. Qu’est-ce donc que vous avez fait ? Rien, je l’espère, qui pût contrister une aussi chère maman que la vôtre. Comment se porte-t-elle, votre chère maman ? Pourquoi ne vient-elle pas me voir ? Il y a une éternité que nous ne l’avons vue. Nous allons faire un tour, de sorte que nous ne pouvons voir nos voisins à présent. Mais faites-lui mes amitiés ainsi qu’à Laure, et venez tous dîner demain. »
Mistress Pendennis était trop souffrante pour sortir ; mais Laure et Pen se rendirent à cette invitation ; il y eut un grand festin, et Pen ne trouva que juste l’occasion de dire un mot en passant à miss Amory.
« Vous ne venez plus à la rivière, dit-il.
— Cela m’est impossible, répliqua Blanche ; la maison est pleine de monde.
— Ondine a quitté son ruisseau, continua Pen qui voulait faire de la poésie.
— Elle n’eût jamais dû y aller, riposta miss Amory. Elle n’y retournera plus. C’était une folie ; c’était mal ; ce n’était qu’un jeu. D’ailleurs, vous avez à la maison qui vous consolera, » ajouta-t-elle en le regardant un moment en face, et puis baissant les yeux.
S’il voulait-de Blanche, pourquoi ne parla-t-il pas alors ? Elle aurait encore pu dire : « Oui. »
Mais lorsqu’elle parla de consolation à la maison, il pensa à Laure si aimante et si pure, et à sa mère dont le plus cher désir était de lui faire épouser sa fille adoptive.
« Blanche ! s’écria-t-il d’un ton de dépit ; miss Amory !…
— Laure nous regarde, monsieur Pendennis, interrompit la jeune fille. Il faut que je rejoigne la compagnie. »
Et elle s’enfuit, laissant M. Pendennis se ronger les ongles d’un air embarrassé, et regarder l’effet du clair de lune dans le jardin.
Et vraiment, Laure regardait Pen. Elle causait avec M. Pynsent, ou paraissait écouter sa conversation.
Pynsent était fils de lord Rockminster, et petit-fils de la comtesse douairière, qui, assise à la place d’honneur, écoutait gravement les fautes de grammaire de lady Clavering, et patronnait l’insignifiant sir Francis, dont elle désirait s’assurer le crédit dans le comté.
Pynsent avait été à Oxbridge en même temps que Pen, et celui-ci, durant les beaux jours de sa bonne fortune, avait été le supérieur du jeune patricien et s’était montré peut-être un peu hautain vis-à-vis de lui. Depuis leur sortie de l’Université, ils ne s’étaient revus que ce jour-là même, à table, où ils avaient échangé ce signe de reconnaissance si excessivement impertinent et amusant, qui n’est en usage qu’en Angleterre, où les anciens élèves de l’Université le font seuls à la perfection, et qui semble dire : « Le diable vous emporte ! que faites-vous ici ? »
« J’ai connu cet homme à Oxbridge, disait M. Pynsent à miss Bell ; un M. Pendennis, je crois.
— Oui, répliqua miss Bell.
— Il paraît faire les yeux doux à miss Amory, » continua le gentleman.
Laure regarda le couple, fut peut-être du même avis que son interlocuteur, mais ne dit mot.
« C’est un homme qui a de vastes propriétés dans le comté, n’est-ce pas ? Il parlait souvent de le représenter un jour au parlement. Il faisait des discours au club de l’Union. De quel côté sont ses domaines ? »
Laure sourit.
« Ses domaines sont situés de l’autre côté de la rivière, près de la grille de la loge. M. Pendennis est mon cousin, et je demeure chez lui.
— Où cela ? demanda M. Pynsent en riant.
— Mais de l’autre côté de la rivière, à Fairoaks, répondit miss Bell.
— Y a-t-il beaucoup de faisans ? Le couvert paraît assez bon, » dit le naïf gentleman.
Laure sourit de nouveau.
« Nous avons neuf poules et un coq, un cochon et un vieux chien d’arrêt.
— Pendennis n’a donc pas de réserve ? continua M. Pynsent.
— Vous devriez venir le voir, » répondit la jeune fille en riant.
Elle était fort amusée de l’idée que Pen fût un grand propriétaire, et que peut-être il s’était fait passer pour tel.
« Vraiment je désire fort renouer connaissance avec lui, » reprit M. Pynsent d’un air galant et avec un regard qui disait clairement : « C’est vous que je désire aller voir. »
Àquoi miss Laure daigna répliquer par un sourire accompagné d’une petite révérence.
En cet instant Blanche arriva avec son sourire et son coup d’œil les lus séduisants, et pria la chère Laure de venir chanter avec elle. Laure, toujours prête à rendre service, s’approcha du piano, à côté duquel M. Pynsent resta à écouter jusqu’à la fin du duo, jusqu’à ce que miss Amory se mît à chanter toute seule ; alors il s’en alla.
« Quelle jolie, franche et aimable jeune fille cela fait, Wagg, et comme elle est bien élevée ! dit M. Pynsent à un gentleman qui était venu avec lui de Baymouth. C’est de la grande que je parle, de celle qui a ces beaux cheveux bouclés et ces lèvres rouges… fièrement rouges, n’est-ce pas ?
— Que pensez-vous de la fille de la maison ? demanda M. Wagg.
— Je pense que c’est une hâbleuse chétive et décharnée, répondit M. Pynsent avec une grande franchise. Elle tire ses épaules hors de sa robe ; elle ne laisse jamais ses yeux en repos ; elle rôde partout, lançant des œillades et souriant niaisement comme une fille d’auberge française.
— Pynsent, faites attention, s’écria son interlocuteur ; on peut vous entendre.
— Tiens, c’est Pendennis, de Saint-Boniface, dit M. Pynsent. Quelle belle soirée, monsieur Pendennis ! nous parlions justement de votre charmante cousine.
— Seriez-vous parent de mon vieil ami, le major Pendennis ? demanda M. Wagg.
— Son neveu. J’ai eu le plaisir de vous voir à Gaunt-House, » répondit M. Pen de son air le plus aimable.
En un clin d’œil ces gentlemen eurent fait connaissance.
Dans l’après-midi du jour suivant, M. Pen, revenant d’une partie de pêche où il n’avait rien pris, trouva les deux gentlemen qui logeaient à Clavering-Park, assis dans le salon de sa mère et causant fort agréablement avec la veuve et sa pupille.
M. Pynsent, grand et maigre, la figure ornée d’épais favoris roux et d’une barbiche imposante, était à califourchon sur une chaise, tout près de miss Laure. Celle-ci s’amusait de sa conversation, qui était simple, franche, assez gaie, assez piquante, et entrelardée d’expressions vulgaires qu’on appelle quelquefois de l’argot. C’était le premier échantillon qui s’offrait à Laure d’un jeune dandy de Londres ; car elle n’était qu’une enfant à l’époque où M. Foker se présenta à Fairoaks. Cet ingénu gentleman n’était lui-même encore qu’une sorte de gamin qui n’avait que la politesse du collège et de l’université.
En entrant dans la propriété de Fairoaks avec son compagnon, M. Wagg observa et remarqua tout.
« Un vieux jardinier, dit-il en voyant M. John à la loge ; vieux gilet rouge de livrée, linge mis à sécher sur les groseilliers, tabliers bleus, cols blancs… Pardi ! ce sont assurément les cols blancs du jeune Pendennis ; nul autre que lui n’en porte dans la famille. La place est assez mesquine pour un futur membre du parlement, hé ! Pynsent ?
— Gentil petit berceau ! dit M. Pynsent ; très-agréable petite pelouse !
— M. Pendennis est-il à la maison, mon vieux ? » demanda M. Wagg au vieux domestique.
John répondit : « Non, M. Pendennis est sorti.
— Les dames sont-elles chez elles ? demanda le plus jeune visiteur.
— Oui, » répondit M. John.
Et, tout en suivant l’allée bien sablée qui longeait les plantations d’arbustes jusqu’aux degrés de la porte du vestibule qu’ouvrit le vieux John, M. Wagg remarquait tout ce qu’il voyait : le baromètre et la poche aux lettres, les parapluies et les socques de femme, les chapeaux et le cache-nez de tartan de Pen, et le vieux John ouvrant la porte du salon pour introduire les nouveaux arrivants. Ces détails attiraient instinctivement l’observation de Wagg ; il les remarquait malgré lui-même.
« Le vieux bonhomme fait toute la besogne, murmura-t-il à Pynsent. C’est un second Caleb Balderstone. Je ne serais pas étonné qu’il tînt lieu de fille de service. »
Un moment après, les deux amis se trouvèrent en présence des dames de Fairoaks, en qui Pynsent dut reconnaître des femmes parfaitement bien élevées. M. Wagg les salua de courbettes nombreuses et pleines de grâce, accompagnées d’œillades significatives à l’adresse de son compagnon. M. Pynsent ne répondit à ces signes que par une extrême hauteur vis-à-vis de M. Wagg, et par un redoublement de déférence pour les dames.
S’il y avait quelque chose de risible aux yeux de M. Wagg, c’était la pauvreté. Il avait l’âme d’un sommelier tiré de son office pour amuser un salon. Ses plaisanteries ne tarissaient pas et il avait un excellent naturel, mais il ne paraissait pas comprendre qu’un gentleman pût porter un vieil habit, ni qu’une dame pût être respectable si elle n’avait pas son équipage et une modiste française.
« Charmant séjour, madame ! dit-il en s’inclinant devant la veuve ; coup d’œil magnifique, ravissant pour nous autres cockneys, qui ne voyons guère que Pall-Mall. »
La veuve répliqua simplement qu’elle n’avait été à Londres qu’une seule fois dans sa vie, avant la naissance de son fils.
« Joli village, madame ! très-joli village que ce Londres ! reprit M. Wagg, et qui s’agrandit tous les jours. Ce sera bientôt une ville tout à fait importante. Ce n’est pas un vilain pays pour ceux qui ne peuvent vivre à la campagne, et, si vous daigniez l’honorer d’une visite, vous vous trouveriez payée de votre peine.
— Mon frère, le major Pendennis, nous a souvent parlé de vous, monsieur, dit la veuve, et la lecture de vos livres si plaisants nous a fort divertis. »
Notez qu’Hélène n’avait jamais goûté les livres de M. Wagg, et que leur ton lui déplaisait absolument.
« Le major est un de mes bons amis, répliqua M. Wagg en s’inclinant profondément, un des hommes les plus connus à Londres, et apprécié, madame, partout où il est connu, très-apprécié, je vous l’assure. Il est à présent à Aix-la-Chapelle avec notre ami Steyne. Steyne a quelques petites attaques de goutte, et, soit dit entre nous, votre frère se trouve dans le même cas. J’irai chasser le faisan à Stillbrook, et ensuite à Bareacres, où je rencontrerai probablement Pendennis. »
Wagg continua sur ce ton fashionable, nommant les pairs d’Angleterre par vingtaine, bavardant sans perdre haleine, tandis que la bonne veuve l’écoutait, muette d’étonnement.
« Quel homme ! se disait-elle. Tous les hommes à la mode sont-ils comme lui ? Je suis sûre que Pen ne lui ressemblera jamais. »
Cependant M. Pynsent s’entretenait avec miss Laure. Il lui nomma quelques maisons du voisinage où il se rendait, et exprima l’espoir de retrouver miss Bell dans l’une ou dans l’autre. Il espérait que sa tante, mistress Pendennis, lui ferait passer une saison à Londres. Il dit qu’il briguerait probablement la représentation du comté aux prochaines élections, et qu’il comptait sur le crédit de Pendennis. Il parla des triomphes que Pendennis avait remportés comme orateur à Oxbridge, et demanda s’il ne ferait pas aussi partie du parlement. Il causa enfin d’une manière fort agréable, et dont miss Laure fut très-satisfaite, jusqu’à ce que Pen apparût et trouvât, comme il a été dit, ces deux gentlemen.
Pen se conduisit très-poliment avec eux, maintenant qu’ils avaient trouvé le chemin de chez lui. Il se rappelait toutefois, non sans appréhension, une conversation qui avait eu lieu à Oxbridge, Pynsent étant présent, et dans laquelle, après une discussion fort animée au club de l’Union, au milieu de l’émotion résultant d’un souper arrosé de champagne, il avait annoncé l’intention de se faire élire représentant de son comté natal ; il avait même prononcé un discours de remercîments en qualité de futur membre du parlement. Mais les manières de Pynsent furent si pleines de franche cordialité, que Pen espéra que son ancien condisciple avait oublié cette petite fanfaronnade, ainsi que toute autre action ou discours de pourfendeur qu’il avait pu faire. Il adopta le ton de ses visiteurs, parla de Plinlimmon, de Magnus Charters et de toute la vieille clique d’Oxbridge, avec la même insouciante familiarité que s’il eût fréquenté des marquis tous les jours de sa vie ; il semblait qu’un duc ne lui fût pas plus qu’un vicaire de village.
Mais en cette conjoncture, comme il venait de sonner six heures du soir, la servante Betsy, qui ne savait rien de la présence des étrangers, entra dans la chambre sans autre préliminaire que celui d’ouvrir la porte toute grande devant elle. Elle portait sur ses bras un plateau chargé de trois tasses, d’une théière et d’une assiette d’épaisses tranches de pain beurré.
Àcette vue s’évanouirent la splendeur et la magnificence de Pen ; il se troubla et devint tout honteux.
« Que vont-ils penser de nous ? » se dit-il.
Le fait est que Wagg frottait sa langue contre sa joue, trouvait le thé infiniment méprisable, et ne cessait de cligner de l’œil à Pynsent pour lui faire partager son opinion.
Mais toute cette affaire parut très-simple à M. Pynsent ; il ne voyait pas pourquoi l’on ne prendrait pas le thé à six heures, si l’on en avait envie, aussi bien qu’à toute autre heure du jour. Et lorsqu’ils se furent retirés, il demanda à M. Wagg à qui diable il en avait tout le temps, et ce qui l’avait si fort diverti.
« N’avez-vous donc pas vu comme le gaillard rougissait de ses grosses tranches de pain beurré ? Je gage qu’ils sucrent leur thé avec de la mélasse. Je ne manquerai pas de le dire au vieux Pendennis, quand nous serons de retour à Londres. »
Et M. Wagg s’épanouit de joie.
« Je ne vois pas ce qu’il y a là de si plaisant, répliqua M. Pynsent.
— Je n’ai jamais pensé que vous le verriez, » marmotta M. Wagg entre ses dents ; et ils continuèrent leur chemin en boudant.
Wagg raconta la chose à dîner d’une manière fort piquante et qui dénotait une merveilleuse finesse d’observation. Il fit la description du vieux John, du linge mis à sécher, des socques placés dans le vestibule, des meubles du salon et des tableaux dont il était orné.
« Un vieillard à bec et à tête chauve, qui doit être feu Pendennis ; je parie deux contre un que c’est lui. Un emplâtre en pied représentant un jeune homme en robe de chambre et en bonnet, sans doute le présent marquis de Fairoaks. Une miniature de la veuve au temps de sa jeunesse. Quand nous sommes arrivés, elle avait la même robe que sur son portrait, ou bien un vêtement d’une année moins vieux. Elle avait les bouts des doigts de ses gants coupés, et piquait, ainsi gantée, les cols de son fils. Enfin la servante étant entrée avec leur thé, nous laissâmes le comte et la comtesse se régaler de pain beurré. »
Blanche, à côté de qui Wagg était assis, et qui adorait les hommes d’esprit, éclata de rire, et l’appela original, drôle de créature.
Mais Pynsent, qui commençait à se dégoûter de lui, prit la parole et s’écria :
« Je ne sais pas, monsieur Wagg, quelle espèce de dames vous êtes habitué à rencontrer dans votre famille ; mais pardieu ! autant qu’on en peut juger à première vue, je ne me suis jamais trouvé avec deux femmes mieux élevées… et j’espère, madame, que vous irez les voir, » ajouta-t-il, s’adressant à lady Rockminster, assise à la droite de sir Francis Clavering.
Sir Francis se tourna vers la personne placée à sa gauche et murmura :
« Voilà ce que j’appelle un coup de canne à l’adresse de Wagg. »
Et lady Clavering, donnant un petit coup d’éventail au jeune homme, le regarda de ses grands yeux noirs et lui dit :
« Monsieur Pynsent, vous êtes un bon garçon. »
Après son petit différend avec Blanche, Laure manifesta un peu de mélancolie, peut-être un peu d’amertume, dans ses conversations avec son cousin. Elle semblait le peser, lui aussi, et le trouver trop léger dans la balance. La veuve surprit plus d’une fois le regard pur et honnête de la jeune fille fixé sur le jeune homme ; et elle voyait la physionomie de Laure exprimer presque du mépris, lorsque Pen faisait le galant avec les femmes dans le salon, ou flânait sur la pelouse, un cigare à la bouche, ou s’étendait sous un arbre avec un livre qu’il n’avait pas la patience de lire.
« Que s’est-il passé entre vous ? demanda à la jeune fille la clairvoyante Hélène. Il s’est passé quelque chose. Cette méchante petite Blanche vous a-t-elle joué quelque mauvais tour ? Répondez-moi, Laure.
— Il ne s’est rien passé du tout, répondit Laure.
— Alors pourquoi regardez-vous ainsi Pen ?
— Regardez-le, chère mère ! Nous deux femmes, nous ne sommes pas une société pour lui ; nous ne l’intéressons pas ; nous ne sommes pas assez spirituelles pour un génie tel que Pen. Il gaspille inutilement parmi nous sa vie et son énergie, attaché qu’il est aux cordons de nos tabliers. Il ne s’intéresse à rien ! à peine franchit-il parfois la porte du jardin, tellement il est nonchalant. Le capitaine Glanders et le capitaine Stronglui semblent insipides ; pourtant ce sont des hommes et nos supérieurs, dit Laure avec un rire amer. Tant qu’il restera ici, jamais il ne sera heureux. Pourquoi ne s’occupe-t-il de rien au monde ? pourquoi ne choisit-il pas une profession ?
— Nous avons assez, pour vivre avec économie, répliqua la veuve, dont le cœur commençait à battre fortement. Voilà des mois que Pen n’a fait aucune dépense. Je suis sûre qu’il est très-bon. Je suis sûre qu’il pourrait être très-heureux avec nous.
— Ne vous agitez pas ainsi, chère mère. Je n’aime pas à vous voir ainsi émue. Il ne faut pas vous attrister de ce que Pen est malheureux ici. Tous les hommes sont de même. Il faut qu’ils travaillent. Il faut qu’ils se fassent un nom et une place dans le monde. Voyez : les deux capitaines ont été à la guerre et ont vu des batailles ; ce M. Pynsent, qui est venu ici et qui sera très-riche, est dans une administration du gouvernement ; il travaille beaucoup et aspire à se faire un nom et une réputation. Il m’a dit que Pen était un des plus beaux parleurs d’Oxbridge, et qu’il avait autant de talent que n’importe lequel de ses camarades. Pen lui-même rit de la célébrité de M. Wagg, qui est vraiment un affreux personnage ; il dit que ce n’est qu’une ganache, et que le premier venu pourrait écrire ses livres.
— Il sont assurément vulgaires et détestables, interrompit la veuve.
— Cependant M. Wagg a une réputation. Vous voyez que notre Chronicle dit : « Le célèbre M. Wagg a fait un séjour à Baymouth ; espérons que nos fashionables et nos excentriques obtiendront quelque chose de sa plume caustique. » Si Pen sait écrire mieux que lui et parler mieux que M. Pynsent, pourquoi reste-t-il à ne rien faire ? Maman, ce n’est pas à nous qu’il pourrait adresser des discours ; ce n’est pas ici qu’il peut se distinguer. Il devrait nous quitter, vraiment il le devrait.
— Chère Laure, dit Hélène en prenant la main de la jeune fille, est-ce aimable de votre part de le presser ainsi ? J’ai attendu. J’ai épargné de l’argent tous ces mois-ci pour… pour vous rembourser celui que vous nous avez avancé.
— Ne parlez pas de cela, mère, s’écria Laure en embrassant son amie. C’était votre argent, et non le mien. Qu’il ne soit plus jamais question de cela. Combien d’argent avez-vous économisé ? »
Hélène répondit qu’il y avait plus de deux cents livres sterling à la banque ; et qu’elle serait en état de rendre à Laure tout son argent pour la fin de l’année prochaine.
« Donnez-les lui… donnez-lui ces deux cents livres. Qu’il aille à Londres étudier le droit ; qu’il fasse quelque chose et devienne digne de sa mère… qui est aussi la mienne, ma bien chère maman, » répliqua la bonne fille.
Là-dessus, l’excellente Hélène dit avec sa tendresse et son émotion habituelles que Laure était une bénédiction pour elle, et la meilleure des filles. Et j’espère que, cette fois, personne ne sera d’humeur à la contredire.
La veuve et sa fille eurent plus d’un entretien sur ce sujet, et Hélène finit par céder à la raison supérieure de la brave et courageuse Laure. Il faut avouer que, toutes les fois qu’elle avait un sacrifice à faire, l’excellente mistress Pendennis n’hésitait pas longtemps. Mais elle agit à sa guise et ne perdit pas son but de vue en faisant part de ces nouveaux projets à M. Pen. Le jour où elle lui en parla, elle ne manqua pas de lui dire qui les avait formés, comment Laure l’avait pressée de le faire partir pour Londres, afin qu’il y étudiât ; comment Laure n’avait pas voulu qu’il fût, en ce moment, question du règlement de la dette contractée à son départ d’Oxbridge ; comment c’était Laure qu’il devait remercier, s’il croyait vraiment bien faire d’aller à Londres.
Àcette nouvelle, la figure de Pen s’illumina de plaisir, et il serra sa mère contre son cœur avec une ardeur qui, je le crains, désappointa fort cette bonne dame. Mais elle reprit courage, lorsqu’il s’écria :
« Par le ciel ! c’est une noble fille, et que le Dieu tout-puissant la bénisse ! Ô mère ! voilà des mois que je me consume ici, impatient de travailler et ne sachant que faire. Je m’irritais à la pensée de ma honte, de mes dettes, de mes maudites extravagances et folies passées. J’ai souffert d’une manière infernale. Mon cœur s’en est à demi fendu ; mais ne parlons pas de cela. Si je puis avoir la chance de racheter le passé, de faire mon devoir envers moi-même et envers la meilleure mère qui soit au monde, oh ! vraiment, vraiment, je ne la laisserai pas échapper. Je prouverai que je suis encore digne de vous. Que Dieu vous bénisse ! Que Dieu bénisse Laure ! Pourquoi n’est-elle pas ici, afin que je lui offre mes remercîments ? »
Pen dit une foule d’autres choses plus incohérentes ; il arpenta la chambre dans tous les sens ; il avala je ne sais combien de verres d’eau ; il se jeta au cou de sa mère et l’étouffa de baisers. Il se mit à rire, puis à chanter. Jamais Hélène ne l’avait vu si heureux depuis son enfance, depuis qu’il avait goûté du fruit de ce terrible arbre de vie qui, dès le commencement du monde, a tenté l’humanité.
Laure n’était pas à la maison. Laure était allée faire une visite à la noble lady Rockminster, fille de milord Bareacres, sœur de feu lady Pontypool, et, par conséquent, parente éloignée d’Hélène, ce que lady Rockminster, qui était profondément versée dans la science généalogique, fut la première à expliquer à notre modeste campagnarde.
M. Pen fut ravi de la reconnaissance de cette parenté, quoiqu’il ne fût peut-être pas trop satisfait de ce que lady Rockminster, en emmenant miss Bell avec elle à Baymouth pour une couple de jours, n’eût pas fait la moindre invitation à M. Arthur Pendennis. Il devait y avoir un bal à Baymouth, et miss Bell y ferait sa première apparition dans le monde. La douairière était venue la chercher avec sa voiture, et Laure était partie, emportant une robe blanche dans un carton, heureuse et rougissante commue la rose à laquelle Pen la comparait.
Le bal se donnait ce soir-même ; c’était un bal public à l’hôtel de Baymouth.
« Par Jupin ! dit Pen, je vais prendre un cheval pour aller à Baymouth… Non, je ne prendrai pas de cheval, mais j’irai tout de même. »
Sa mère fut enchantée de cette idée, et, tandis qu’il discutait comment il se transporterait à Baymouth, arriva fort heureusement le capitaine Strong, qui dit qu’il allait lui-même au bal, qu’il attellerait lui-même son cheval, Garçon-Boucher, au cabriolet, et emmènerait Pen avec lui.
Lorsque la noblesse du comté commença à remplir le manoir de Clavering-Park, le chevalier Strong, qui, au dire de son patron, ne gênait jamais par sa présence et était toujours là quand on avait besoin de lui, cessa de s’introduire au salon et alla chercher ailleurs son délassement.
« J’ai vu assez de grands dîners dans ma vie, dit-il, et j’ai dîné, par Jupiter ! à une table qui avait un roi à un bout et un duc royal à l’autre, et où chaque convive portait six décorations sur la poitrine. Mais, le diable m’emporte ! Glanders, tous ces raffinements ne me vont pas. Ces grandes dames anglaises, avec leur maudit air collet-monté, et ces squires qui parlent politique après dîner, me font dormir… je meure si ce n’est pas la vérité ! Ce qui me plaît, à moi, c’est un endroit où l’on puisse fumer son cigare quand la nappe est ôtée, et où, si j’ai soif, on me serve ma bière dans une canette d’étain. »
De sorte que, lorsque c’était jour de gala à Clavering-Park, le chevalier se contentait de surveiller les dispositions de la table, et de faire manœuvrer le majordome et les laquais. Il composait le menu avec M. Mirobolant, mais ne se souciait pas de manger sa part du festin.
« Envoyez-moi dans ma chambre une côtelette de veau et une bouteille de bordeaux, » disait ce philosophe.
Et des fenêtres de son appartement, qui commandait la terrasse et l’avenue, il voyait arriver la société en brillants équipages ; ou bien, par un œil-de-bœuf dans le mur de son corridor, il regardait passer les dames dans le vestibule. Puis, les convives étant assis, Strong traversait le parc pour aller voir le capitaine Glanders dans son cottage à Clavering, ou pour faire une visite à l’hôtesse des Armes de Clavering, ou pour surprendre M Fribsby entre son roman et son thé.
Le chevalier était le bienvenu partout, et, toutes les fois qu’il se retirait, il laissait derrière lui un parfum de grog à l’eau-de-vie.
Garçon-Boucher (et ce n’était pas le pire cheval de l’écurie de sir Francis) avait été réservé pour l’usage du capitaine Strong ; et le vieux troupier l’emmenait ou le ramenait à toute heure du jour ou de la nuit, le montait ou l’attelait au cabriolet pour courir par tout le pays. Le chevalier et son coursier brun étaient toujours par voies et par chemins, pour visiter quelque taverne où il y avait de bonne bière, ou quelque fermier qui possédait une jolie fille sachant toucher du piano ; pour aller à Chatteries, au théâtre ou à la caserne, ou bien à Baymouth, lorsqu’il y avait moyen de s’y amuser, ou bien enfin à quelque foire ou course de chevaux. Le digne gentleman vivait à discrétion dans un pays ami.
Garçon-Boucher eut bientôt mené Pen et le chevalier à Baymouth. Ce dernier était aussi familier avec l’hôtel et le maître qu’avec toutes les auberges des alentours. Après s’être habillés dans une chambre à coucher, ils entrèrent dans la salle de bal. Le chevalier était resplendissant ; il portait trois petites croix d’or en brochette sur l’habit bleu qui couvrait sa large poitrine, et il avait l’air d’un maréchal étranger.
Le bal était public ; tout le monde était admis et même encouragé à venir, le jeune Pynsent ayant dessein de briguer les suffrages du comté, et lady Rockminster étant patronnesse du bal. Il y avait un quadrille pour l’aristocratie à une extrémité, et des bancs réservés pour la fashion. Le chevalier ne se souciait guère de pénétrer de ce côté-là ; il disait qu’il n’aimait pas la société de la noblesse ; mais dans l’autre partie de la salle, il connaissait tout le monde : marchands de vin, aubergistes, avoués de campagne, filles de cultivateurs-propriétaires en compagnie de leurs pères et frères. C’est au milieu de cette foule qu’il se plongea, distribuant des poignées de main à droite et à gauche.
« Qui est cet homme avec ce ruban bleu et cette étoile à trois pointes ? » demanda Pen.
Un gentleman vêtu de noir, les cheveux frisés et un toupet sur le front, se tenait là, regardant d’un air farouche autour de lui, une main dans l’entournure de son gilet, et de l’autre tenant son claque.
« Par Jupiter ! c’est Mirobolant ! s’écria Strong en éclatant de rire. Bonjour, chef ! Bonjour, chevalier !
— Chevalier de la croix de juillet ! répliqua le chef en mettant la main sur sa décoration.
— Par Jupin ! voici un nouveau ruban ! » dit Pen avec gaieté.
Un homme aux cheveux et aux favoris très-noirs, mais dont la couleur naturelle était évidemment la pourpre de Tyr, aux yeux clignotants et aux cils blancs, à la figure rougeaude sillonnée de mille rides, portant deux habits de dessous, ses grosses mains mal gantées, une profusion de diamants et de bijoux à sa cravate et sur son gilet, ses vilains pieds froissés dans d’immenses bottes vernies, et ayant à la boutonnière un ruban mi-parti, s’approcha en ce moment, et salua familièrement le chevalier d’un hochement de tête. Le chevalier lui serra la main.
« Mon ami M. Pendennis, dit Strong. Le colonel Altamont des gardes du corps de Son Altesse le nabab de Lucknow. »
Cet officier s’inclina pour répondre au salut de Pen, qui regarda avidement autour de lui, afin de voir si la personne qu’il cherchait se trouvait dans la salle.
Elle n’était pas encore arrivée.
Mais l’orchestre commença bientôt à jouer l’air : « Voyez venir le héros triomphant, » et la foule des fashionables entra dans la salle. Empruntons quelques noms au compte rendu qui parut le lendemain dans le journal du comté : « La comtesse douairière de Rockminster, M. Pynsent et miss Bell, sir Francis Clavering, baronnet, de Clavering-Park, lady Clavering et miss Amory, sir Horace Fogy, baronnet, lady Fogy, le colonel Higgs et sa femme, et M. Wagg, esquire. »
Pen passa précipitamment à côté de Blanche, courut à Laure et lui prit la main.
« Que Dieu vous bénisse ! dit-il. J’ai besoin de vous parler ; il faut que je vous parle. Laissez-moi danser avec vous.
— Ce ne pourra être qu’après la troisième danse, cher Pen, » répondit Laure en souriant.
Pen se retira, en se mordant les ongles de dépit, et oubliant de saluer Pynsent.
Après la société de lady Rockminster, défila celle de lady Clavering.
Le colonel Altamont l’examina attentivement, tenant sous son nez un mouchoir de poche très-musqué, et pouffant de rire derrière cet abri protecteur.
« Qui est cette fille en robe verte qui est avec eux, capitaine ? demanda-t-il à Strong.
— C’est miss Amory, la fille de lady Clavering, » répondit le chevalier.
Le colonel eut peine à ne pas éclater de rire au nez de tout ce beau monde.