‹ Histoire de PendennisChapitre 27 sur 76 · Tome 2 · 02

Tome 2 · 02

Dans l’ombreuse embrasure d’une fenêtre, derrière des rideaux de calicot, Arthur Pendennis cacha sa figure triste et renfrognée, et de là il épia miss Bell dansant son premier quadrille avec M. Pynsent. Ce gentleman était aussi grave et réservé que l’est tout Anglais en pareille occasion, et il fit les figures de la danse d’un pas aussi sérieux que s’il se fût agi de se rendre en son banc à l’église ; il n’y eut pas un sourire pour dérider ses traits ; nulle circonstance extérieure ne put détourner son attention de l’importante affaire dans laquelle il était engagé.

Mais la figure de miss Bell rayonnait de plaisir et de satisfaction. Les lumières, la foule, la musique, tout l’excitait ; et, lorsqu’elle développait sa robe blanche pour s’acquitter de son rôle dans la danse, heureuse et souriante, ses boucles brunes encadrant ses belles joues roses et flottant sur ses blanches épaules, plus d’un gentleman dans la salle l’admirait et la suivait du regard. Lady Fogy, qui avait une maison à Londres et ne se donnait pas de petits airs de fashion quand elle était à la campagne, demanda à lady Rockminster qui était cette jeune personne, prétendit qu’elle ressemblait fort à une des plus fameuses beautés de Londres, et assura qu’elle aurait du succès.

Lady Rockminster eût été fort étonnée qu’une de ses protégées ne réussît pas, et trouva lady Fogy très-impudente d’oser émettre un jugement là-dessus. Elle examina majestueusement Laure à travers son lorgnon. Elle fut enchantée de la simplicité de cette jeune fille, et de son innocente gaieté. « Ses manières sont très-bonnes, pensa la douairière. Elle a les bras un peu rouges ; mais c’est là un défaut de son âge. Elle a bien meilleur ton que cette petite impertinente de miss Amory, qui danse vis-à-vis d’elle. »

Miss Blanche faisait, en effet, vis-à-vis à miss Laure, assommant de sourires sa très-chère amie, hochant la tête à son adresse, lui parlant quand elles se rencontraient durant les évolutions du quadrille, et affectant avec elle des airs de protectrice. Elle avait les plus blanches épaules de tout le bal ; et ses épaules ne restaient pas un seul instant tranquilles dans sa robe ; ses yeux aussi ne cessaient de se mouvoir à droite et à gauche, et sa petite figure semblait dire à tout le monde :

« Venez donc me voir ; c’est moi qu’il faut regarder, et non cette rose, fraîche et grosse miss Bell, une fille de campagne qui savait à peine danser avant que je le lui eusse appris. Voici le vrai genre parisien, voici le plus petit pied du bal, et la plus jolie petite chaussure aussi. Regardez donc, monsieur Pynsent. Regardez, monsieur Pendennis, vous qui froncez le sourcil derrière le rideau. Je sais que vous avez grande envie de danser avec moi. »

Tout en dansant, Laure ne perdait pas de vue M. Pen dans son embrasure de fenêtre. Il ne quitta pas cette retraite durant le premier quadrille, ni jusqu’au commencement du second ; mais alors la bonne lady Clavering lui fit signe de venir la rejoindre à la place d’honneur, où les douairières étaient assises sur une estrade. Pen obéit en rougissant et d’un air excessivement embarrassé, comme la plupart des jeunes gens infatués d’eux-mêmes. Il salua avec hauteur lady Rockminster, qui répondit à peine à son salut ; puis il alla offrir ses hommages à la veuve de feu Amory, toute resplendissante de diamants, de velours, de dentelles, de toutes sortes d’articles de modes et d’orfèvrerie.

Le jeune M. Fogy, qui faisait alors ses humanités à Eton, et qui attendait impatiemment sa barbe et son brevet de lieutenant dans un régiment de dragons, fut le second danseur que miss Bell honora de sa main. Il était transporté d’admiration pour cette demoiselle. Il croyait n’avoir jamais vu de créature aussi charmante.

« Je vous aime beaucoup plus que la petite Française, » lui dit-il franchement ; car ce jeune gentleman venait de danser auparavant avec miss Amory.

Laure se mit à rire, et parut plus gaie que jamais. Au milieu de son rire, elle aperçut Pen, et elle continua de rire, tandis que lui, de son côté, continuait de bouder de l’air le plus absurde.

La troisième danse était une valse. Le jeune Fogy soupira à la pensée qu’il ne savait pas valser, et jura de prendre des leçons pendant les prochaines vacances.

M. Pynsent réclama de nouveau la main de miss Bell pour cette danse, et Pen bouillonna de fureur en la voyant tourner autour de la chambre, sous l’étreinte de ce gentleman. Jamais auparavant il ne s’était fâché quand, le soir, en été, chaises et tables étant enlevées et la gouvernante appelée pour tenir le piano, il improvisait de petits bals à Clavering-Park avec le chevalier Strong et les deux demoiselles Blanche et Laure. Le chevalier était un brillant danseur, capable d’exécuter le hornpipe anglais, la valse allemande, et, si besoin était, même le fandango espagnol.

Laure goûtait si fort cette danse et était si animée, qu’elle anima M. Pynsent lui-même. Blanche, qui savait danser à ravir, avait un malheureux partenaire, le capitaine Broadfoot, du régiment de dragons caserné à Chatteries. Car le capitaine Broadfoot, tout en se dévouant avec la plus grande énergie à ce qu’il s’agissait de faire, ne parvenait pas à achever son tour à temps ; et, comme il n’avait pas l’oreille musicale, il ne remarquait pas que ses mouvements étaient trop lents.

Donc, pour la valse comme pour le quadrille, miss Blanche vit que sa chère amie Laure avait tout l’honneur de la danse, et elle ne fut pas du tout charmée du succès de miss Bell.

Après quelques tours avec le pesant dragon, elle se prétendit fatiguée et demanda à être ramenée à sa place, auprès de sa chère maman, avec qui Pen s’entretenait alors.

« Pourquoi, lui demanda-t-elle, ne m’avez-vous pas invitée pour la valse, et m’avez-vous abandonnée à la merci de cet affreux géant en éperons et en habit rouge ?

— Je croyais que les éperons et les habits rouges étaient les objets les plus séduisants pour les jeunes demoiselles, répondit Pen. Je n’aurais jamais osé mettre mon habit noir en concurrence avec cette brillante jaquette rouge.

— Vous êtes très-mauvais, et cruel, et boudeur, et méchant, dit miss Amory avec un nouveau haussement d’épaules. Vous feriez mieux de vous en aller. Votre cousine nous regarde par-dessus l’épaule de M. Pynsent.

— Voulez-vous valser avec moi ? dit Pen.

— Pas cette valse-ci. C’est impossible, puisque je viens de renvoyer ce grand chaud capitaine Broadfoot. Regardez M. Pynsent ; avez-vous jamais vu pareil individu ? Mais je danserai avec vous la prochaine valse, et le quadrille aussi. Je suis engagée ; mais je dirai à M. Pools que j’avais oublié mon engagement avec vous.

— Les femmes oublient très-facilement, dit Pendennis.

— Mais elles reviennent toujours, et sont bien repentantes et bien fâchées de ce qu’elles ont fait, répliqua Blanche. Tenez, voici venir le tisonnier, et la chère Laure appuyée sur lui. Qu’elle est jolie ! »

Laure arriva et tendit la main à Pen, à qui M. Pynsent fit un salut qui n’était pas beaucoup plus gracieux que l’ustensile de ménage auquel miss Amory l’avait comparé.

Mais le visage de Laure était plein de bienveillance.

« Je suis si contente que vous soyez venu, cher Pen ! dit-elle. Je puis vous parler à présent. Comment va maman ? Les trois danses sont passées, et je suis engagée à vous pour la prochaine, Pen.

— Je viens moi-même d’inviter miss Amory, » répliqua Pen.

Miss Amory hocha la tête, et fit sa petite révérence habituelle.

« Je n’ai pas dessein de vous le céder, très-chère Laure, dit-elle.

— Eh bien, alors il valsera avec moi, chère Blanche, reprit l’autre. N’est-ce pas, Pen ?

— J’ai promis également de valser avec miss Amory.

— C’est contrariant, » dit Laure.

Et, ayant fait une révérence à son tour, elle alla se réfugier sous les vastes ailes de lady Rockminster.

Pen fut enchanté de ce petit événement. Les deux plus jolies filles du bal se brouillaient à cause de lui. Il se flattait d’avoir puni miss Laure. Il s’appuya, d’un air de dandy, le coude sur le mur, et causa avec Blanche. Il persifla impitoyablement tous les hommes qui se trouvaient dans la salle, les pesants dragons serrés dans leurs étroites jaquettes, les élégants du pays dans leurs étranges accoutrements, et les singulières toilettes des dames. L’une semblait avoir un nid d’oiseau sur la tête, une autre six livres de raisins dans les cheveux, sans parler de ses fausses perles.

« C’est une coiffure aux quatre mendiants, dit Pen ; on pourrait la servir pour dessert. »

En un mot, il fut excessivement satirique et amusant.

Il continua cette conversation durant le quadrille avec une vivacité et une amertume que rien ne put troubler. Blanche ne cessait de rire de ses plaisanteries et de sa méchanceté, et aussi parce que Laure, leur faisant vis-à-vis, pouvait voir leur intimité et entendre les éclats de leur joie.

« Arthur est charmant ce soir, murmura-t-elle à Laure par-dessus la jaquette du cornette Perch, tandis que Pen faisait le cavalier seul, ses deux pouces dans les deux poches de son gilet.

— Qui cela ? demanda Laure.

— Arthur. Oh ! c’est un si joli nom ! » répondit Blanohe en français.

Puis les demoiselles se rangèrent du côté de Pen, et le cornette Perch fit à son tour un pas seul. Il n’avait pas de poches de gilet où fourrer ses mains, qui parurent grosses et gonflées, pendant au bout de ses bras serrés dans les manches de sa jaquette.

Durant l’intervalle qui s’écoula entre le quadrille et la valse, Pen ne s’occupa de Laure que pour lui demander si le cornette Perch était un cavalier amusant, et si elle l’aimait autant que son autre partenaire, M. Pynsent.

Ayant planté ces deux poignards dans le tendre cœur de Laure, M. Pendennis se remit à bavarder avec Blanche Amory et à dire des plaisanteries bonnes ou mauvaises, et toujours à haute voix. Laure ne pouvait s’expliquer la bouderie de son cousin, et ignorait en quoi elle l’avait offensé. Quoi qu’il en soit, elle ne se fâcha pas de l’humeur atrabilaire de Pen, car c’était la meilleure et la plus clémente des femmes. D’ailleurs ce n’est pas une chose désagréable pour une femme que de voir un homme témoigner quelque jalousie.

Comme Pen ne voulait pas danser avec elle, elle accepta volontiers l’invitation de l’actif chevalier Strong, qui était encore meilleur danseur que Pen. Elle aimait la danse à la folie, et toute jeune fille vive et innocente devrait en faire autant. Aussi, quand l’orchestre se mit à jouer la valse, s’en donna-t-elle à cœur joie.

Le capitaine Broadfoot se trouvait alors sur le terrain avec une dame presque de la même taille que lui, une miss Roundle, grosse jeune femme en robe de crêpe couleur de glace à la fraise, et fille de la dame aux raisins, que Pen avait si fort admirée.

Prenant bien son temps, et la jolie Blanche amoureusement appuyée sur le bras qui entourait sa taille, M. Arthur Pendennis se joignit à la danse ; et, tandis qu’il tournoyait en mesure avec la musique, il sentait qu’il faisait avec Blanche un couple de brillants valseurs. Très-probablement il regarda du côté de miss Bell, pour voir si telle était aussi son opinion ; mais elle ne le voyait pas ou ne voulait pas le voir, et paraissait toute occupée du capitaine Strong, son partenaire.

Toutefois, le triomphe de Pen ne devait pas être de longue durée, et il était écrit que la pauvre Blanche subirait une autre déconvenue en cette malheureuse nuit. Pendant qu’elle tournoyait avec Pen, aussi légèrement que des danseurs de ballet, l’honnête capitaine Broadfoot et la grosse dame, à la taille de laquelle il se cramponnait, tournaient très-lentement et se trouvaient à chaque pas dans le chemin de quelque autre couple. Ils se trouvèrent dans le chemin de Pendennis plus encore que dans celui de tout autre : car, tandis qu’Arthur faisait avec Blanche de rapides évolutions, il vint heurter le dragon et sa dame avec une force telle, que les quatre danseurs perdirent leur centre de gravité. Le capitaine Broadfoot et miss Roundle furent jetés par terre, ainsi que Pen lui-même, moins heureux que miss Amory, qui ne fut que lancée sur un banc contre le mur.

Mais Pendennis tomba de tout son long, se débattant par terre avec Broadfoot et miss Roundle. Le capitaine avait, quoique gros, le caractère bien fait, et il fut le premier à rire de sa mésaventure ; aussi personne n’y fit attention. Miss Amory, au contraire, était furieuse. Miss Roundle, assise sur son séant et regardant autour d’elle d’un air piteux, offrait un spectacle qu’on ne pouvait guère voir sans rire. Pen rageait d’entendre le monde se moquer de lui. C’était un de ces jeunes railleurs qui ne peuvent supporter qu’on rie à leurs dépens, et il craignait le ridicule par-dessus toutes choses.

Au moment où il se releva, Laure et Strong riaient de lui ; tout le monde riait ; Pynsent et sa danseuse riaient, et Pen sentit bouillonner la colère dans son cœur. Il eût été capable de les poignarder tous deux sur place. Il s’éloigna furieux et se mit à balbutier quelques excuses à miss Amory. C’était la faute de l’autre couple ; la femme en robe rose était cause de l’accident. Pen espérait que miss Amory ne s’était pas fait mal. N’aurait-elle pas le courage de faire un autre tour de valse ?

Miss Amory répondit avec humeur qu’elle s’était fait très-mal et qu’elle ne ferait pas un autre tour de valse. Et elle accepta, avec de grandes actions de grâces, un verre d’eau qu’un cavalier, décoré d’un ruban bleu et d’une étoile à trois pointes, s’était empressé de lui chercher dès qu’il avait vu ce déplorable accident. Elle but l’eau, sourit gracieusement à la personne qui la lui avait apportée ; puis, tournant ses blanches épaules à M. Pen de la manière la plus hautaine et la plus dédaigneuse, elle pria le gentleman décoré de la ramener à sa maman, et elle étendit la main afin de prendre son bras.

L’homme à l’étoile commença à trembler de plaisir en recevant cette marque de faveur ; il se courba sur la main de Blanche, la serra passionnément contre son habit, et jeta autour de lui un regard de triomphe.

Ce n’était nul autre que l’heureux Mirobolant, qui avait été choisi par Blanche pour escorte. Mais la vérité est que la jeune fille n’avait jamais bien regardé la figure de l’artiste depuis qu’il était au service de sa famille, et elle croyait fermement s’appuyer sur le bras de quelque seigneur étranger.

Tandis qu’elle s’éloignait, Pen, dans sa surprise, oublia son humiliation et s’écria : « Par Jupiter ! c’est le cuisinier ! »

Dès qu’il eut lâché ces paroles, il regretta d’avoir parlé ; car c’était Blanche elle-même qui avait invité Mirobolant à lui servir d’escorte, et l’artiste n’avait pu faire autrement que de se rendre au désir de la demoiselle.

Dans son émoi, Blanche n’entendit pas ce que disait Arthur ; mais Mirobolant l’entendit, et lui jeta par-dessus l’épaule un regard furibond, dont Pen s’amusa fort. Il était d’humeur boudeuse et méchante, il avait peut-être envie de chercher querelle à quelqu’un ; mais l’idée qu’il eût insulté un cuisinier, ou qu’un tel individu fût doué du sentiment de l’honneur, n’entra guère dans l’esprit de ce fier jeune aristocrate, fils d’un apothicaire.

Le pauvre artiste ne s’était jamais imaginé que, comme homme, il ne fût pas l’égal de tout autre mortel, ou qu’il y eût dans sa condition quelque chose d’assez dégradant pour l’empêcher de donner le bras à une dame qui le lui demandait. Dans son pays, il avait vu souvent, aux fêtes de village, de grandes dames (non pas certes des demoiselles, mais il savait que les demoiselles anglaises sont beaucoup plus libres que celles de France) danser avec Blaise ou avec Pierre ; et, après avoir ramené Blanche à lady Clavering, il l’eût peut-être bien invitée à danser, si l’exclamation de Pen ne l’avait frappé comme une balle de pistolet ; il en fut cruellement humilié et fort courroucé. Quant à la jeune fille, elle ne savait pas ce qui le faisait tressaillir, ni pourquoi il broyait entre ses dents un juron gascon.

Mais Strong, qui était au fait de l’état d’esprit du pauvre garçon (M Fribsby l’ayant informé de cette intéressante nouvelle), se trouvait heureusement dans le chemin quand sa présence pouvait être utile. Ayant dit rapidement quelques mots d’espagnol, que le chef comprit, le chevalier invita miss Amory à venir prendre une glace avant de s’en retourner vers lady Clavering. Là-dessus, l’infortuné Mirobolant lâcha le bras qu’il avait tenu pendant une minute, et se retira après avoir fait, de l’air le plus dolent, un très-profond salut.

« Ne savez-vous pas qui c’est ? demanda Strong à miss Amory, tandis qu’il l’emmenait. C’est le chef Mirobolant.

— Comment pouvais-je le savoir ? répliqua Blanche. Il a une croix ; il est très-distingué ; il a des yeux superbes.

— Le pauvre diable est affolé, je crois, de vos beaux yeux, dit Strong. C’est un excellent cuisinier ; mais il n’a pas la tête très-saine.

— Qu’est-ce que vous lui avez dit en cette langue inconnue ?

— C’est un gascon qui est né sur les frontières d’Espagne, et je lui ai dit qu’il perdrait sa place, s’il vous donnait le bras.

— Pauvre M. Mirobolant !

— Avez-vous vu le coup d’œil qu’il a lancé à Pendennis ? demanda Strong, qu’amusait l’idée d’une scène. Je crois qu’il prendrait plaisir à embrocher le petit Pen à un de ses ustensiles de cuisine.

— C’est un abominable être, un fat et un maladroit, que ce M. Pen, dit Blanche.

— Broadfoot avait l’air de vouloir le tuer aussi, et Pynsent semblait être dans les mêmes dispositions. Quelle glace voulez-vous, à l’eau ou à la crème ?

— À l’eau. Qu’est-ce que cet étrange individu qui me regarde si fixement ? il est décoré aussi.

— C’est mon ami le colonel Altamont, un très-bizarre personnage, au service du nabab de Lucknow… Holà ! quel est ce tapage ? Je reviens dans un instant, » dit le chevalier.

Et il s’élança dans la salle de bal, où se faisaient entendre un bruit de lutte et un grand tumulte de voix.

Le salon de rafraîchissement, où se trouvait alors miss Amory, était une pièce réservée pour le souper, que M. Rincer, le maître d’hôtel, avait préparé pour qui voudrait y prendre part, à raison de cinq schellings par tête. Il y avait aussi des rafraîchissements de qualité supérieure pour les dames et les gentlemen de la noblesse du comté qui étaient venus au bal ; mais le vulgaire en était exclu par un garçon qui se tenait à la porte, et qui disait que la chambre était réservée pour la société de lady Clavering et de lady Rockminster, et qu’elle ne serait ouverte au public qu’à l’heure du souper, c’est-à-dire seulement après minuit.

Pynsent, qui dansait avec les filles des électeurs, les y faisait entrer pour se rafraîchir avec leurs mamans. Strong, qui était directeur et chef des réjouissances partout où il allait, en avait aussi l’entrée ; mais la seule personne qui se trouvât présentement dans cette pièce était le gentleman en perruque noire et à la boutonnière décorée d’un ruban mi-parti, l’officier au service de Son Altesse le nabab de Lucknow. Ce gentleman s’était installé de très-bonne heure dans cet appartement, où, disant avoir grand’soif, il demanda une bouteille de champagne. En recevant cet ordre, le garçon supposa aussitôt qu’il avait affaire à un grand seigneur. Le colonel s’assit et se mit à manger son souper et à humer son vin, tout en entamant d’une manière affable la conversation avec tous ceux qui entraient dans la salle.

Sir Francis Clavering et M. Wagg l’y trouvèrent lorsqu’ils quittèrent la salle de bal ; et ils la quittèrent de bonne heure, sir Francis pour aller fumer un cigare et regarder les gens rassemblés devant la maison, sur le rivage (il prétendait que ce spectacle était beaucoup plus amusant que celui du bal) ; M. Wagg pour se pendre au bras du baronnet, car il se pendait toujours au bras du plus grand personnage de la société. Le colonel Altamont avait considéré ces gentlemen d’une manière si étrange, tandis qu’ils traversaient le salon réservé, que Clavering demanda au maître d’hôtel ce que c’était que cet individu, et donna fortement à entendre que l’officier au service du nabab était ivre.

M. Pynsent, lui aussi, avait eu l’honneur d’un entretien avec le serviteur du potentat indien. Pynsent avait pour rôle de parler à tout le monde (ce qu’il faisait, il faut l’avouer, de la manière la plus désagréable), et il prit le gentleman en perruque noire pour un électeur, pour quelque capitaine de navire marchand, ou quelque autre homme du comté ayant parcouru les pays étrangers. M. Pynsent, donc, étant entré dans la salle de rafraîchissement, donnant le bras à la femme d’un électeur, le colonel lui demanda s’il voulait goûter un verre de champ. Pynsent accepta avec la plus grande gravité, salua, goûta le vin, affirma qu’il était excellent, et quitta le colonel Altamont avec les plus grandes démonstrations de politesse.

Cette gravité et ce décorum surprirent et déroutèrent le colonel plus que ne l’eût fait probablement toute autre conduite. Il regarda d’un air stupéfait Pynsent qui s’éloignait, et il dit au maître d’hôtel que c’était un drôle de corps.

M. Rincer rougit, ne sachant trop que répliquer. M. Pynsent était le petit-fils d’un comte du pays, et se proposait d’entrer au parlement. D’autre part, le colonel Altamont était couvert de diamants et de décorations, ne cessait de faire sonner les souverains qu’il avait dans sa poche, et payait sa consommation comme un homme cousu d’or. De sorte que, ne sachant comment sortir de ce dilemme, M. Rincer dit : « Oui, colonel… Oui, madame ; est-ce du thé que vous avez demandé ? Une tasse de thé pour M. Jones, mistress Rincer. »

Ainsi se passa cette discussion sur les qualités de M. Pynsent, où l’officier du Nizam avait paru vouloir entrer.

Le fait est, s’il faut dire la vérité, que M. Altamont, étant resté au buffet presque toute la nuit, et ayant fait une consommation fort active, s’était considérablement monté la tête à force de boire. Il continuait de boire, lorsque M. Strong et miss Amory arrivèrent.

Quand le chevalier sortit de l’appartement, attiré par le tapage qu’il entendait dans le bal, le colonel se leva de sa chaise. Ses petits yeux rouges brillaient comme des charbons, et il s’avança d’un pas mal assuré vers Blanche, qui absorbait sa glace. Elle était tout absorbée dans cette absorption, la glace étant très-fraîche et très-bonne, ou bien elle n’était pas curieuse de savoir ce qui se passait dans la salle voisine. Les garçons furent plus curieux qu’elle, car ils coururent après le chevalier Strong. Si bien que, lorsqu’elle leva les yeux de dessus son verre, elle aperçut cet étrange personnage qui la contemplait de ses petits yeux rouges.

« Qui est-ce ? » pensa-t-elle.

La circonstance était fort émouvante.

« Ainsi vous êtes Betsy Amory, dit-il après l’avoir attentivement regardée ; Betsy Amory, par Jupiter !

— Qui… qui est-ce qui me parle ? » demanda Betsy, autrement dite Blanche.

Mais le tapage de la salle de bal devient si fort qu’il nous faut y rentrer pour savoir la cause de ce tumulte.

Page 1