‹ Histoire de PendennisChapitre 28 sur 76 · Tome 2 · 03

Tome 2 · 03

La guerre civile grondait, on échangeait des paroles vives, on se poussait et se pressait d’une manière inconvenante autour d’une fenêtre du coin de la salle de bal, près de la porte par laquelle le chevalier Strong se frayait passage à coups d’épaules. La fenêtre était ouverte, et la foule assemblée dans la rue s’écriait d’un ton sarcastique : « Tombez dessus ! Où est la police ? » et autres choses de ce genre. Un cercle d’individus, parmi lesquels se faisait remarquer M Fribsby, s’était formé autour de M. Alcide Mirobolant d’une part, tandis que plusieurs dames et gentlemen entouraient notre ami Arthur Pendennis de l’autre.

Strong pénétra dans ce cercle en faisant un coude du côté de M Fribsby, qui fut charmée de l’apparition du chevalier et s’écria d’une voix émue et touchante : « Sauvez-le, sauvez-le ! »

La cause de ce tumulte était le colère petit chef de la cuisine de sir Francis Clavering. Peu après que Strong eut quitté le bal, et tandis que M. Pen, furieux de sa chute au milieu de la valse, chute qui l’avait rendu ridicule aux yeux de la nation, furieux aussi de la conduite de miss Amory, qui avait plus encore outragé sa dignité, cherchait à se rafraîchir le corps et l’humeur en regardant par la fenêtre du côté de la mer qui étincelait dans le lointain et murmurait dans un calme admirable ; tandis qu’il s’efforçait vraiment de se remettre, s’avouant peut-être qu’il s’était conduit d’une manière très-absurde et très-maussade durant le bal, il sentit une main se poser sur ses épaules. S’étant retourné, il vit avec la plus extrême surprise et la plus profonde horreur que la main en question appartenait à M. Mirobolant, dont les yeux semblaient sortir de sa pâle figure encadrée de cheveux bouclés, tellement il dardait sur M. Pen des regards courroucés.

Être tapé sur l’épaule par un cuisinier français, c’était là un acte de familiarité qui fit bouillonner le sang des Pendennis dans les veines de leur descendant, et il fut presque plus étonné qu’irrité d’une telle indignité.

« Vous parlez le français ? dit Mirobolant à Pen en français.

— Que vous importe, je vous prie ? répliqua Pen en anglais.

— Quoi qu’il en soit, vous le comprenez ? reprit l’autre en saluant.

— Oui, monsieur, dit Pen en frappant du pied, je le comprends fort bien.

— Vous me comprendrez alors. Monsieur Pendennis, dit l’autre en faisant résonner ses r en vrai gascon, quand je vous dis que vous êtes un lâche, monsieur Pendennis, un lâche, entendez-vous ?

— Quoi ? s’écria Pen en se tournant brusquement vers lui.

— Vous comprenez la valeur de ce mot, et vous en savez les conséquences entre hommes d’honneur ? répliqua l’artiste, un poing sur la hanche, et regardant fixement M. Pen.

— Les conséquences sont que je vais vous jeter par la fenêtre, insolent gredin que vous êtes ! » rugit M. Pen.

Et se précipitant sur le Français, il eût probablement mis sa menace à exécution, car la fenêtre était tout près, et l’artiste incapable de résister au jeune gentleman. Mais le capitaine Broadfoot et un autre pesant officier se jetèrent entre les combattants, les dames commencèrent à crier, les violons s’arrêtèrent ; Laure tout effrayée regarda par-dessus leurs têtes, en demandant pour l’amour de Dieu ce qui se passait ; enfin Strong arriva fort à propos de la salle des rafraîchissements, et trouva Alcide grinçant des dents et bredouillant des jurons gascons, tandis que Pen semblait disposé à faire quelque mauvais coup, quoiqu’il cherchât à paraître aussi calme que possible au milieu des dames et de la foule qui entourait les deux adversaires.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Strong au chef, en espagnol.

— Il y a qu’il m’a insulté, moi chevalier de juillet, dit l’autre en se frappant la poitrine.

— Que vous a-t-il dit ? demanda Strong.

— Il m’a appelé cuisinier, » s’écria d’une voix sifflante le petit Français.

Strong eut peine à réprimer son envie de rire.

« Venez-vous-en avec moi, mon pauvre chevalier, dit-il. Il ne faut pas se quereller devant les dames. Venez-vous-en ; je porterai votre message à M. Pendennis… Ce pauvre garçon est un peu toqué, » ajouta-t-il tout bas, s’adressant à quelques-unes des personnes qui se trouvaient près de lui.

D’autres, parmi lesquelles Laure se faisait remarquer par sa figure inquiète, se groupèrent autour de Pen et lui demandèrent la cause de ce tumulte.

Pen n’en savait rien.

« Cet homme allait donner le bras à une jeune demoiselle ; j’ai dit qu’il était cuisinier ; il m’a appelé lâche et m’a provoqué en duel. Je vous avoue que j’étais si fort indigné et si surpris, que je l’eusse jeté par la fenêtre, si vous, messieurs, ne m’aviez pas arrêté, dit Pen.

— Le diable l’emporte ! c’est bien fait pour lui, ce maudit insolent gredin d’étranger ! dirent les gentlemen.

— Je… je regrette fort, toutefois, d’avoir blessé son amour-propre, » ajouta Pen.

Laure fut bien aise de l’entendre parler ainsi, quoique quelques jeunes élégants répliquassent : « Non, le diable l’emporte, et tous ces impudents étrangers avec lui ! Une petite rossée leur ferait du bien.

— Vous irez lui donner une poignée de main avant d’aller vous coucher… n’est-ce pas, Pen ? dit Laure en s’approchant de lui. Les étrangers sont peut-être plus susceptibles que nous, et ont d’autres manières. Si vous blessiez l’amour-propre d’un pauvre homme, je suis sûre que vous seriez le premier à lui demander pardon, n’est-ce pas, cher Pen ? »

Ce disant, elle était tout pardon et toute douceur, comme un ange. Et Pen lui prit les deux mains, regarda fixement sa figure pleine de bonté, et dit que vraiment il ferait selon ses désirs.

« Comme cette fille m’aime ! pensa-t-il, tandis qu’elle restait là, les yeux attachés sur lui. Lui parlerai-je à présent ? Non… non, pas à présent. Il faut que cette absurde affaire avec le Français soit vidée. »

Laure lui demanda s’il n’allait pas danser avec elle. Elle désirait autant le faire rester dans la salle qu’il avait hâte lui-même d’en sortir.

« N’allez-vous pas rester pour valser avec moi, Pen ? Je ne crains pas, moi, de valser avec vous. »

C’était là un langage plein d’affection, mais qui évoquait un souvenir déplaisant. Pen se vit étendu par terre après avoir culbuté par-dessus miss Roundle et le dragon, et lancé Blanche contre le mur ; il se vit à terre et tout le monde riant de lui, même Laure et Pynsent.

« Je ne danserai plus jamais, répliqua-t-il d’un air sombre et décidé. Jamais. Je suis surpris de votre invitation.

— Est-ce parce que vous ne pouvez avoir Blanche pour danseuse ? demanda Laure avec une susceptibilité mauvaise et malheureuse.

— C’est parce que je ne veux pas faire de moi la risée des autres, répondit Pen ; parce que je ne veux pas vous faire rire de moi, vous, Laure. Car je vous ai vus, vous et Pynsent. Par Jupiter ! personne ne rira de moi.

— Pen, Pen, ne soyez pas si mauvais ! s’écria la pauvre fille, blessée de la méchanceté morbide et de la sauvage vanité de Pen, dont les yeux lançaient des éclairs du côté de M. Pynsent, comme s’il avait voulu livrer combat à ce gentleman. Qui vous estime moins pour avoir fait un faux pas en valsant ? Ce n’est pas nous, quand même ce serait Blanche. Pourquoi êtes-vous si susceptible, et si prêt à penser le mal ? »

Ici de nouveau la mauvaise fortune amena M. Pynsent, qui dit à Laure : « J’ai reçu ordre de lady Rockminster de vous demander si je puis vous conduire à table pour le souper.

— Je… je m’y rendais avec mon cousin, dit Laure.

— Oh ! qu’à cela ne tienne, répliqua Pen. Vous êtes en si bonnes mains que je ne saurais faire mieux que de vous y laisser. Je m’en vais à la maison.

— Bonne nuit, monsieur Pendennis, » dit sèchement M. Pynsent.

Àces paroles, dont la vraie signification était : « Va-t’en au diable, insolent, jaloux, impertinent, petit fat, que j’aurais plaisir à gifler ! » M. Pen ne daigna répondre que par une inclination de tête ; après quoi il sortit de la salle, en dépit des regards suppliants de Laure.

« Que la nuit est belle et calme au dehors ! dit M. Pynsent, et quel aimable murmure que celui de la mer ! Il serait plus agréable de se promener sur la plage que dans cette chambre brûlante.

— Oui, répliqua Laure.

— Quelle étrange réunion de personnes ! continua Pynsent. Il m’a fallu aller faire l’aimable avec la plupart d’entre elles, avec les filles de l’attorney, avec la femme de l’apothicaire, avec je ne sais qui, vraiment. Il y avait, dans la salle des rafraîchissements, un homme qui, à toute force, a voulu me régaler de champagne, un homme qui avait l’air d’un navigateur, vêtu d’une manière extraordinaire et qui m’a paru à moitié gris. Comme homme politique, je dois me concilier tout ce monde ; mais c’est une rude tâche… surtout quand on aimerait tant à être ailleurs ! »

Et il rougit en disant ces mots.

« Je vous demande pardon, dit Laure ; je… je ne vous écoutais pas. Réellement j’ai été effrayée de cette querelle entre mon cousin et ce… ce Français.

— Votre cousin a eu un peu de malheur, ce soir ; il y a trois ou quatre personnes qu’il a indisposées contre lui : le capitaine Broadwood, ou comment s’appelle cet officier ? la demoiselle en robe rouge avec qui il dansait, miss Blanche, et puis le pauvre chef. En outre, je ne pense pas qu’il ait été très-enchanté de moi.

— Ne m’a-t-il pas confiée à votre garde ? dit Laure en regardant M. Pynsent et baissant les yeux presque aussitôt, comme une petite coquette coupable de mensonge.

— Vraiment, je puis lui pardonner beaucoup de choses pour cela ! » s’écria vivement Pynsent.

Laure prit son bras, et il emmena sa petite conquête du côté de la salle à manger.

Elle n’avait pas grande envie de souper, quoique ce repas fût servi dans le style bien connu de Rincer, comme dit le journal qui rendit compte du festin. Elle fut très-distraite, très-affligée et malheureuse à cause de Pen. Susceptible et querelleur, jaloux et égoïste, inconstant, violent et injuste quand sa colère l’égarait, tel était Pen ; comment donc sa mère pouvait-elle lui demander (ainsi qu’elle l’avait fait par mille paroles insinuantes) de donner son cœur à cet homme ? Et, supposé qu’elle le lui donnât, ce don le rendrait-il heureux ?

Mais elle fut à la fin un peu calmée quand, au bout d’une demi-heure qui lui parut bien longue, un garçon lui apporta un petit billet écrit au crayon, par lequel Pen lui disait : « J’ai trouvé en bas le cuisinier qui voulait se battre avec moi, et je lui ai demandé pardon. Je suis bien aise d’avoir fait cela ; je voulais vous parler ce soir, mais je garderai ce que j’avais à vous dire jusqu’à ce que vous reveniez à la maison. Que Dieu vous bénisse ! Dansez toute la nuit avec Pynsent, et soyez bien heureuse. Pen. »

Laure fut très-reconnaissante de cette lettre. Quelle satisfaction de voir qu’il y avait encore bonté et clémence dans le fils de sa mère !

Pen descendit, regrettant en son cœur son absurde conduite vis-à-vis de Laure, dont les regards doux et suppliants le suivaient et lui faisaient des reproches. Et à peine fut-il hors du bal, qu’il aurait voulu y rentrer pour demander pardon à sa cousine. Mais il se rappela qu’il l’avait laissée avec ce maudit Pynsent. Il ne pouvait faire des excuses devant lui. Il transigerait et oublierait sa colère, et ferait la paix avec le Français.

Le chevalier arpentait le vestibule de l’hôtel quand Pen descendit de la salle de bal ; il s’approcha de Pen, sa joyeuse figure illuminée de toutes sortes de malices.

« Je l’ai fait entrer au café, où nous avons une paire de pistolets et une chandelle, dit-il. Ou bien aimeriez-vous mieux un combat à l’épée sur la plage ? Mirobolant est de première force au fleuret, et il a tué quatre gardes du corps avec sa pointe sur les barricades de juillet.

— Maudite affaire ! s’écria Pen furieux. Je ne puis me battre avec un cuisinier.

— Il est chevalier de juillet, répliqua l’autre. On lui présente les armes dans son pays.

— Et vous m’invitez, capitaine Strong, à aller sur le terrain avec un domestique ? demanda Pen d’un ton irrité. Pour ce qui est de lui, je vais appeler un policeman ; mais… mais…

— Vous voulez me proposer les pistolets, à moi ! s’écria Strong en riant. Merci, il n’y a pas de quoi ; je ne faisais que plaisanter ; je suis venu pour arranger les querelles, et non pour me battre. J’ai apaisé Mirobolant ; je lui ai dit que vous ne lui aviez point appliqué le mot cuisinier dans un sens offensant, et qu’il était contraire à tous les usages du pays qu’un officier aux gages d’une famille (c’est ainsi que je qualifiai sa position) donnât le bras à la fille de la maison. »

Puis il confia à Pen le grand secret qu’il tenait de M Fribsby, et lui dépeignit la violente passion qui tourmentait le pauvre artiste.

En entendant cette histoire, Arthur éclata de rire et Strong se joignit à lui, et sa fureur contre le pauvre cuisinier s’évanouit aussitôt. Il avait été lui-même absurdement jaloux toute la soirée, et avait vivement désiré un prétexte pour insulter Pynsent. Il se rappela combien il avait été jaloux de sir Derby Oaks dans sa première affaire ; il était prêt à tout pardonner à un homme dévoré d’une telle passion, et il entra dans la salle du café où Mirobolant l’attendait.

Il s’avança vers lui, en lui tendant la main, et lui fit un petit discours en français, déclarant qu’il était sincèrement fâché d’avoir usé une expression qui avoit pu blesser monsieur Mirobolant, et qu’il donnait sa parole comme un gentilhomme qu’il ne l’avait jamais… jamais intendé. Pen croyait par ce mot traduire l’anglais intended, et il était secrètement enchanté de parler si couramment et si correctement le français.

« Bravo ! bravo ! s’écria Strong, autant amusé par le discours de Pen que charmé de son bon naturel. Le chevalier Mirobolant rétracte naturellement et regrette de tout son cœur l’expression dont il s’est servi.

— Monsieur Pendennis a lui-même réfuté mes paroles, dit Alcide avec une grande politesse ; il vient de montrer qu’il est un galant homme. »

Ils se serrèrent la main et se quittèrent, Arthur envoyant son billet à Laure avant de se confier avec Strong au Garçon-Boucher.

En route, Strong fit compliment à Pen de sa conduite et de son français.

« Vous êtes un bon garçon, Pendennis, et vous parlez français comme Chateaubriand, par Jupiter !

— On m’a habitué, dès mon enfance, à parler ce langage, » répliqua Pen.

Et Strong eut la vertu de retenir son envie de rire pendant cinq minutes, au bout desquelles il se livra à un accès d’hilarité dont Pendennis n’a peut-être jamais deviné le motif.

Le jour commençait à poindre, quand ils atteignirent la rivière de Brawl, où ils se séparèrent. À cette heure-là, le bal de Baymouth était fini. M Fribsby et Mirobolant s’en revenaient ensemble dans l’accélérée de Clavering ; Laure s’était couchée, le cœur content, et dormait chez lady Rockminster ; et les Clavering se reposaient à l’hôtel de Baymouth, où ils s’étaient installés pour la nuit.

Quelque temps après la dispute de Pen avec le chef, Blanche était sortie de la salle des rafraîchissements, la figure pâle comme une glace au citron. Elle dit à sa soubrette, car elle n’avait là aucune autre confidente, qu’elle venait d’avoir l’aventure la plus romanesque… Quel homme singulier ! il avait connu l’auteur de ses jours, son père malheureux, persécuté, héroïque, assassiné ; et, avant de se mettre au lit, elle commença un sonnet adressé aux mânes paternels.

Pen s’en retourna donc à Fairoaks en compagnie du chevalier, son ami, sans avoir dit un mot de ce qui l’avait fait courir à Baymouth, vers sa cousine Laure. Mais il pouvait attendre jusqu’à ce qu’elle revînt à la maison, puisque ce retour devait avoir lieu le jour suivant. Il n’était pas sérieusement jaloux des progrès que M. Pynsent avait faits dans l’estime de la jeune fille ; et il était bien assuré que, dans cette affaire, comme dans tout autre arrangement de famille, il n’avait qu’à demander pour obtenir. Laure, pas plus que sa mère, ne pouvait rien lui refuser.

Quand les regards inquiets d’Hélène lui demandèrent ce qui s’était passé à Baymouth, et si son désir favori était rempli, Pen lui raconta gaiement le malheur qui était arrivé ; il dit en riant que personne ne pouvait songer à faire une déclaration sous le coup d’une telle malencontre : bref, il n’attacha aucune importance à cette affaire.

« Nous aurons du temps de reste pour le sentiment, chère mère, quand Laure sera de retour, » dit-il en se regardant dans la glace d’un air de conquérant.

La tendre mère écarta les cheveux qui retombaient sur le front de Pen, et l’embrassa, et se dit tout naturellement qu’aucune femme ne pourrait lui résister. Et elle fut excessivement heureuse ce jour-là.

Lorsqu’il n’était pas avec elle, M. Pen s’occupait d’empaqueter ses livres et ses effets, brûlant certains papiers, mettant les autres en ordre, nettoyant son fusil et le serrant dans son étui. En un mot, il faisait ses préparatifs de départ : car, quoiqu’il fût prêt à se marier, notre gentilhomme n’était pas moins avide d’aller à Londres, pensant avec raison qu’il serait bien temps à vingt-trois ans de commencer sérieusement la vie, et de se mettre à faire fortune le plus promptement possible.

Il s’était déjà tracé le chemin par lequel il arriverait à cette fin.

« Je me mettrai en chambre, dit-il, et je m’inscrirai dans une école de droit. Avec deux cents livres sterling, je pourrai très-bien aller jusqu’au bout de la première année. Après cela, je ne doute guère que ma plume ne me fasse vivre. Plusieurs jeunes gens d’Oxbridge actuellement à Londres ne vivent que de leur plume ; j’ai une tragédie, une comédie, et un roman, le tout presque fini, et dont je ne puis manquer d’obtenir quelque argent. Ainsi je serai très-bien en état de vivre, sans rien demander à ma pauvre mère, jusqu’à ce que je me sois frayé un chemin au barreau. Alors quelque jour je reviendrai et je rendrai heureuse la bonne âme en épousant Laure. Il n’y a jamais eu de meilleure ni de plus aimable fille ; en outre elle est vraiment très-jolie, et cet engagement servira à me ranger… n’est-ce pas, Ponto ? »

C’est ainsi que, fumant sa pipe et parlant à son chien tout en flânant dans les jardins et les vergers du petit domaine de Fairoaks, ce jeune rêveur se bâtissait des châteaux en l’air.

« Oui, oui, elle me rangera, la cousine Laure. Et vous me regretterez quand je serai parti, n’est-ce pas, mon vieux chien ? » demanda-t-il à Ponto, qui remuait la queue et fourrait son nez brun sous la paume de son maître.

Ponto lui léchait la main et le soulier, comme tout le monde faisait dans cette maison, et M. Pen recevait ces hommages comme d’autres personnes reçoivent les flatteries qu’on leur adresse.

Laure revint assez tard dans la soirée du second jour, et, par malheur, ce fut M. Pynsent qui la ramena de Clavering. La pauvre fille n’avait pu refuser ses offres ; mais la vue de ce jeune homme assombrit le front d’Arthur Pendennis. Laure s’en aperçut et en fut peinée ; mais la veuve ne remarqua rien. Pressée qu’elle était sans doute de faire poser la question délicate, elle parla d’aller se coucher fort peu de temps après l’arrivée de Laure, et se leva du sofa, sur lequel elle était alors habituellement étendue, et où Laure avait coutume de venir s’asseoir auprès d’elle pour travailler ou pour lire. Mais lorsqu’Hélène se leva, Laure dit en rougissant, et d’une voix un peu troublée, qu’elle était aussi très-fatiguée, et qu’elle voulait aller se coucher ; de sorte que le projet de la veuve échoua au moins pour cette nuit, et que M. Pen resta un autre jour dans l’incertitude sur son sort.

Sa dignité fut offensée, quand il se vit ainsi forcé de rester dans l’antichambre, alors qu’il aurait pu obtenir audience.

Un sultan comme lui ne pouvait supporter qu’on le fît attendre. Quoi qu’il en soit, il gagna son lit et dormit très-confortablement sur son désappointement. Il ne se réveilla qu’au matin, et, lorsqu’il ouvrit les yeux, il vit sa mère debout dans sa chambre.

« Cher Pen, levez-vous, dit-elle. Ne faites pas le paresseux. Nous avons la plus belle matinée du monde. Depuis le point du jour il m’a été impossible de dormir, et Laure est sortie il y a une heure. Elle est dans le jardin. Tout le monde devrait être dans le jardin, ou dehors, par une si belle matinée… »

Pen se mit à rire. Il voyait les pensées qui remplissaient le cœur de la simple femme, et son rire franc et cordial réjouit la veuve.

« Ô profonde dissimulatrice ! dit-il en donnant un baiser à sa mère ; ô artificieuse créature ! Nul ne peut donc échapper à vos méchants tours ? Vous voulez faire de votre fils unique votre victime ? »

Hélène aussi se mit à rire ; elle rougit, elle balbutia, elle se troubla. Elle était aussi heureuse qu’elle pouvait l’être, cette bonne et tendre femme, dont le plus cher espoir allait se réaliser.

Après avoir échangé quelques regards significatifs et quelques paroles dites à la hâte, Hélène quitta Arthur. Et ce jeune héros, se levant de son lit, se mit à décorer sa belle personne et à raser son délicieux menton. Au bout d’une demi-heure, il sortit de sa chambre, et descendit au jardin à la recherche de Laure. Ses réflexions furent assez sombres tandis qu’il faisait sa toilette.

« Je vais me lier pour la vie, pensa-t-il, afin de faire plaisir à ma mère. Laure est la meilleure des femmes, et… et elle m’a donné son argent. Plût à Dieu que je ne l’eusse pas accepté ! je voudrais n’avoir pas ce devoir à remplir précisément en ce moment. Mais comme ces deux femmes ont ce mariage à cœur, je suppose que je dois les satisfaire… Eh bien donc, en avant ! On peut faire pis que de rendre heureuses deux des meilleures créatures qui soient au monde. »

Le moment décisif étant venu, Pen devint très-sérieux. Il n’était nullement exalté ; il se disait qu’il allait faire un grand sacrifice.

C’était l’habitude de Laure, quand elle se promenait dans le jardin, de porter un costume que beaucoup de personnes trouvaient charmant, quoiqu’il fût de la plus grande simplicité. Elle avait un grand chapeau de paille, d’où flottaient deux larges rubans probablement inutiles ; mais le chapeau garantissait assez du soleil la jolie figure de la jeune fille. Sur sa robe, elle mettait une sorte de blouse, qu’une élégante ceinture attachait autour de sa taille, ce qui faisait très-bon effet ; enfin ses mains étaient à l’abri des épines de ses rosiers favoris, grâce à des gantelets qui donnaient à miss Laure un air militaire et résolu.

Je ne sais pourquoi elle avait le même sourire que la veille au bal, et le souvenir de sa mésaventure offensa de nouveau M. Pen. Mais Laure, quoiqu’elle le vît descendant l’avenue d’un air si sombre et si plein de soucis, lui accorda le sourire le plus gai et le plus enjoué, et s’en vint à sa rencontre en lui tendant un de ses gantelets, afin qu’il pût le serrer s’il en avait envie. M. Pen daigna le serrer. Toutefois cette faveur ne fit rien perdre de son expression tragique à sa physionomie, et il continua à regarder sa cousine d’un air triste et solennel.

« Excusez mon gant, dit Laure en riant et serrant affectueusement la main de son cousin. Nous ne sommes pas de nouveau fâchés, n’est-ce pas, Pen ?

— Pourquoi riez-vous de moi ? Vous avez ri de moi, l’autre nuit, et vous vous êtes moquée de moi avec les gens qui étaient à Baymouth.

— Mon cher Arthur, je n’avais pas l’intention de vous blesser, répliqua la jeune fille. Vous aviez l’air si drôle, vous et miss Roundle, quand vous… quand vous avez eu votre petit accident, que vraiment je n’ai pu en faire une tragédie. Cher Pen, la chute n’était pas sérieuse. Et d’ailleurs, c’est miss Roundle qui a été la plus malheureuse.

— Peste soit de miss Roundle ! rugit Pen.

— Oui, elle a été bien malheureuse, reprit Laure. Vous étiez relevé au bout d’une seconde ; mais cette pauvre demoiselle assise par terre avec sa robe de crêpe rouge, et regardant tout autour d’elle d’un air si piteux… pourrai-je jamais l’oublier ? »

Et Laure se mit à imiter la figure que faisait miss Roundle dans son infortune ; mais elle s’arrêta d’un air de repentir, et dit :

« Pourtant il ne faut pas rire d’elle. Quant à vous, Pen, bien sûr que nous devrions nous moquer de vous si vous vous fâchiez pour si peu de chose.

— Vous ne devriez pas rire de moi, vous, Laure, s’écria Pen avec une certaine amertume ; vous moins que tout le monde.

— Et pourquoi donc ? Êtes-vous donc un si grand personnage ?

— Oh ! non, Laure, je ne suis qu’un pauvre homme. Ne m’avez-vous pas déjà assez harcelé ?

— Mon cher Pen, en quoi faisant ? s’écria Laure. Bien certainement je ne pensais pas qu’un rien vous contrarierait. Je croyais qu’un homme de votre mérite pourrait supporter une innocente petite plaisanterie de la part de sa sœur, ajouta-t-elle en lui tendant de nouveau la main. Cher Arthur, si je vous ai offensé, je vous en demande pardon.

— C’est votre bonté qui m’humilie plus encore que vos rires, Laure ; vous m’êtes toujours supérieure.

— Quoi ! supérieure au grand Arthur Pendennis ! Comment cela se pourrait-il ? demanda miss Laure, dont le caractère se composait peut-être d’un grain de malice avec beaucoup de bonté. Vous ne pouvez vouloir dire qu’une femme soit votre égale ?

— Ceux qui font du bien ne devraient pas se moquer de leurs obligés, dit Pen. Je n’aime pas que ma bienfaitrice rie de moi, Laure ; cela rend l’obligation trop dure à porter. Vous me méprisez parce que j’ai accepté votre argent, et je mérite d’être méprisé ; mais ce coup est rude venant de vous.

— Argent ! Obligation !… Fi ! Pen ; voilà qui n’est pas généreux ! s’écria Laure en rougissant. Notre mère n’a-t-elle pas des droits à tout ce qui nous appartient ? Ne lui dois-je pas tout mon bonheur en ce monde, Arthur ? Qu’importent quelques misérables guinées, si nous pouvons tranquilliser son tendre cœur et calmer son esprit à votre sujet ? Je labourerais la terre, je m’engagerais comme servante, je donnerais ma vie pour elle. Vous le savez, ajouta miss Laure en s’échauffant ; vous le savez, et vous donnez le nom d’obligation à ce misérable argent. Oh ! Pen, c’est cruel, c’est indigne de vous de le considérer ainsi ! Si je ne puis partager mon superflu avec mon frère, avec qui le partagerai-je ?… Mon superflu, ai-je dit ; non, ce n’était pas le mien, il était à maman pour qu’elle en disposât selon son plaisir, comme de tout ce que j’ai. Ma vie lui appartient. »

Et l’enthousiaste jeune fille tourna les yeux vers les fenêtres de la chambre de la veuve, et bénit en son cœur l’excellente créature.

Hélène regardait, inaperçue, par cette fenêtre vers laquelle étaient tournés les yeux et le cœur de Laure. Elle épiait ses deux enfants avec le plus vif intérêt et la plus profonde émotion, désirant et espérant que le vœu de toute sa vie pût être rempli. Et, si Laure avait parlé selon l’espoir d’Hélène, qui sait quelles tentations eussent été épargnées à Arthur Pendennis, ou quelles différentes épreuves il eût eues à subir ? Peut-être serait-il resté toute sa vie à Fairoaks, pour y mourir enfin gentilhomme campagnard. Mais est-il bien sûr qu’il eût pu échapper à la tentation ? La tentation est une sorte d’obséquieuse servante qui ne redoute pas la campagne ; nous savons qu’elle s’installe dans les ermitages aussi bien que dans les grandes villes, et que, dans les déserts les plus lointains et les moins accessibles, elle tient compagnie au solitaire fugitif.

« Votre vie appartient-elle vraiment à ma mère ? dit Pen, qui commençait à trembler et à parler avec une grande agitation. Vous savez, Laure, quel est le grand objet de sa vie, à elle ? »

Et il saisit de nouveau la main de sa cousine.

« Quel est-il, Arthur ? » demanda-t-elle en retirant sa main.

Elle regarda d’abord son interlocuteur, puis la fenêtre, et baissa enfin les yeux à terre, de manière à éviter le regard de Pen. Elle aussi tremblait ; car elle sentait l’approche du moment critique pour lequel elle s’était secrètement préparée.

« Laure, il est une chose que notre mère désire par-dessus toutes les autres, dit Pen, et je pense que vous savez laquelle. Je vous avoue qu’elle m’en a parlé ; et, si vous voulez combler ses désirs, chère sœur, je suis prêt. Quoique bien jeune encore, j’ai eu tant de chagrins et de désappointements que je suis vieux et fatigué. Il me semble que j’ai à peine un cœur à offrir. Je suis las presque avant d’avoir commencé la carrière de la vie. Mon début a été une chute ; j’ai été protégé par les personnes de qui je devais être le protecteur naturel. J’avoue que votre noblesse et votre générosité, chère Laure, me font honte, tout en me remplissant de reconnaissance. Quand ma mère m’apprit ce que vous aviez fait pour moi, que c’était vous qui me donniez des armes en m’invitant à entrer encore une fois dans la lice, je désirai vivement d’aller me jeter à vos pieds pour vous dire : « Laure, voulez-vous venir partager la lutte avec moi ? Votre sympathie m’encouragera pendant la durée du combat. J’aurai une des plus tendres et des plus généreuses créatures qui soient au monde pour m’aider et me tenir compagnie… » Eh bien, voulez-vous de moi, chère Laure ? voulez-vous faire le bonheur de notre mère ?

— Pensez-vous que maman serait heureuse si vous n’étiez pas heureux ? demanda Laure d’une voix grave et triste.

— Et pourquoi ne le serais-je pas, ayant à mes côtés une aussi chère créature que vous ? répliqua Pen avec vivacité. Je n’ai pas mon premier amour à vous donner. Je suis un homme brisé ; mais certes je vous aimerais sincèrement et tendrement. J’ai perdu beaucoup d’illusions, et une grande partie de mon ambition aussi ; mais je ne suis pas encore sans espoir. Je sais que j’ai des talents, quoique j’en aie fait jusqu’à présent un bien pitoyable usage ; ils pourront encore m’être utiles ; ils le seraient si j’avais un motif d’action. Laissez-moi partir pour travailler, avec l’espoir que vous partagerez mon succès, si je réussis. Vous m’avez tant donné, chère Laure ! n’accepterez-vous rien de moi ?

— Qu’avez-vous donc à donner, Arthur ? » dit Laure d’un ton grave et fort qui fit tressaillir Pen.

Il vit qu’il s’était laissé entraîner par ses paroles. Sa déclaration n’était pas ce qu’elle eût été deux jours plus tôt. Alors, plein d’espoir et de reconnaissance, il se fût jeté aux pieds de Laure, sa libératrice, pour lui rendre grâces de sa liberté recouvrée. S’il avait pu parler alors, il eût parlé différemment, comme elle eût différemment accueilli ses paroles. Il lui eût offert un cœur reconnaissant en échange de son cœur, à elle, et non un cœur las et fatigué qu’elle pouvait accepter ou laisser.

Laure était offensée des termes dans lesquels Pen s’était offert à elle. Il avait dit, en effet, qu’il n’avait pas d’amour, et pourtant il ne voulait pas essuyer de refus. « Je me donne à vous pour faire plaisir à ma mère ; prenez-moi, car elle désire que je fasse ce sacrifice. » Tel était le sens de ses paroles. La fière jeune fille ne voulait pas de mari sous de telles conditions ; elle n’avait pas dessein de se jeter à la tête de Pen, parce que celui-ci daignait lui présenter le mouchoir ; et le ton de sa réponse à Arthur annonça l’intention de rester indépendante.

« Non, Arthur, dit-elle, notre mariage ne ferait pas le bonheur de maman, comme elle se l’imagine ; car vous en seriez bientôt las. Moi aussi, j’ai eu connaissance des désirs de notre mère, car elle est trop franche pour savoir cacher ce qui lui tient à cœur, et j’ai cru, peut-être, un jour… mais je ne le crois plus à présent, que je pourrais vous rendre heureux, que les projets de ma bienfaitrice s’accompliraient.

— Vous avez vu un autre prétendant, répliqua Pen, irrité du ton de Laure et se rappelant les incidents des jours passés.

— Vous eussiez pu m’épargner cette allusion, s’écria Laure en relevant la tête. Un cœur qui a usé, comme vous dites, l’amour à vingt-trois ans, devrait ne plus connaître la jalousie. Je ne m’abaisserai pas à dire si j’ai vu ou encouragé quelque autre prétendant. Je n’admets ni ne repousse l’accusation, et je vous prie aussi de ne plus y faire aucune allusion.

— Je vous demande pardon, Laure, si je vous ai offensée ; mais, si je suis jaloux, cela ne prouve-t-il pas que j’ai un cœur ?

— Pas pour moi, Arthur. Peut-être pensez-vous à présent que vous m’aimez ; mais ce n’est que pour un instant, et parce que vous êtes refusé. S’il n’y avait aucun obstacle, vous n’éprouveriez aucune ardeur à le franchir. Non, Arthur, vous ne m’aimez pas. Vous vous lasseriez de moi en trois mois, comme vous vous lassez de presque tout ; et maman, vous voyant fatigué de moi, serait plus malheureuse qu’elle ne le sera du refus que je fais de vous épouser. Soyons frère et sœur, Arthur, comme nous l’avons été jusqu’à ce jour, mais rien de plus. Vous aurez bientôt oublié ce moment de désappointement.

— J’y tâcherai, dit Arthur avec une grande indignation.

— N’y avez-vous pas tâché déjà ? » répliqua Laure avec un peu de colère ; car elle était depuis très-longtemps fâchée contre Arthur, et avait pris, je suppose, la résolution de lui dire sa façon de penser. « La prochaine fois, Arthur, que vous ferez offre de vous-même à une femme, ne lui dites pas, comme vous m’avez dit à moi : « Je n’ai pas de cœur, je ne vous aime pas ; mais je suis prêt à vous épouser, parce que ma mère désire ce mariage. » Il nous faut plus que cela en retour de notre amour, du moins je le crois. Je n’ai pas encore d’expérience en ces choses-là, je n’en ai pas l’habitude que vous me supposiez tout à l’heure en disant que j’avais vu quelque autre prétendant. Avez-vous dit à votre première maîtresse que vous n’aviez pas de cœur, Arthur ? et à votre seconde que vous ne l’aimiez pas, mais qu’elle pouvait vous épouser, si elle en avait envie ?

— Que voulez-vous dire ? balbutia Arthur, rougissant et toujours très-irrité.

— Je parle de Blanche Amory, Arthur Pendennis, répliqua Laure fièrement. Il n’y a que deux mois, vous soupiriez à ses pieds, vous lui faisiez des poèmes que vous déposiez dans des arbres creux le long de la rivière. Je savais tout. J’avais l’œil sur vous… c’est-à-dire Blanohe m’a montré vos vers. Ni vous ni elle, vous n’étiez peut-être sérieusement épris ; mais il est encore trop tôt, Arthur, pour commencer un nouvel attachement. Attendez au moins que le temps de votre… de votre veuvage soit expiré, et ne songez à vous marier que lorsque vous aurez quitté le deuil. »

Ici les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes, et elle les essuya avec sa main.

« Je suis blessée et fâchée, et je n’ai pas le droit de l’être ; à mon tour, je vous demande pardon, cher Arthur. Vous aviez le droit d’aimer Blanche. Elle était mille fois plus jolie et plus accomplie que… que toute autre fille des environs ; et vous ne pouviez pas deviner qu’elle n’avait pas de cœur. Vous avez bien fait aussi de la quitter. Je ne devrais pas vous faire de reproche au sujet de Blanche Amory, qui a trompé votre attente. Pardonnez-moi, Pen. »

Et elle lui tendit de nouveau cordialement la main.

« Nous étions jaloux l’un et l’autre, dit Pen. Chère Laure, pardonnons-nous réciproquement. »

Et il saisit sa main, et il voulut l’attirer vers lui. Il croyait qu’elle s’attendrissait, et prenait déjà les airs d’un vainqueur.

Mais elle se recula, et ses larmes séchèrent ; et elle fixa sur lui un regard si triste et si sévère, que le jeune homme recula à son tour.

« Comprenez-moi bien, Arthur, dit-elle ; cela ne se peut pas. Vous ne savez pas ce que vous demandez, et ne vous fâchez pas trop contre moi si je vous dis que, selon moi, vous ne le méritez pas. Qu’offrez-vous à une femme en échange de son amour, de son honneur, de son obéissance ? Si jamais je prononce ces vœux, cher Pen, j’espère que ce sera sérieusement, et j’espère les garder avec la grâce de Dieu. Mais vous, quel lien vous attache ? Il est beaucoup de choses que nous tenons sacrées, nous autres pauvres femmes, et dont vous ne vous souciez guère. Je ne veux pas réfléchir ni vous demander jusqu’où votre incrédulité vous mène ! Vous offrez de m’épouser pour faire plaisir à notre mère, et vous avouez que vous n’avez pas de cœur à donner. Oh ! Arthur, qu’est-ce donc que vous m’offrez ? Quel contrat téméraire voulez-vous donc faire avec tant de légèreté ? Il y a un mois, vous vous fussiez donné à une autre. Je vous prie de ne pas jouer d’une manière si insouciante avec votre propre cœur et avec les cœurs des autres. Allez travailler, allez vous corriger, cher Arthur ; car je vois vos défauts et je ne crains pas d’en parler à présent ; allez vous faire une réputation, comme vous dites que vous le pouvez, et je prierai pour mon frère, et je veillerai sur notre chère mère à la maison.

— Est-ce votre décision finale, Laure ? s’écria Arthur.

— Oui, » répondit Laure en inclinant la tête.

Et, après lui avoir encore une fois tendu la main, elle s’éloigna.

Il la vit passer sous les plantes grimpantes qui décoraient le petit portique, et disparaître dans l’intérieur de la maison.

Au même instant les rideaux de la fenêtre de sa mère retombèrent à leur place ; mais il ne le remarqua pas et ne soupçonna pas qu’Hélène eût été témoin de cette scène.

Était-il satisfait ou irrité de son résultat ? Il avait demandé la main de sa cousine, et son cœur triomphait secrètement à la pensée qu’il était toujours libre. Elle l’avait refusé, mais ne l’aimait-elle pas ? Cet aveu de jalousie lui faisait croire que le cœur de Laure lui appartenait, quoi que pût dire sa bouche.

Et maintenant, peut-être devrions-nous décrire une autre scène qui se passa à Fairoaks entre Laure et la veuve, quand la première eut à dire à Hélène qu’elle avait refusé Arthur Pendennis. Ce fut peut-être la plus rude tâche de Laure en cette affaire, et celle qui lui donna le plus de peine. Mais comme nous n’aimons pas à voir une bonne femme devenir injuste, nous ne dirons pas un mot de plus de la querelle qui eut lieu entre Hélène et sa fille adoptive, ni des larmes amères que versa la pauvre Laure. C’était le premier différend qu’elle eût eu jusqu’alors avec la veuve, et il ne lui en sembla que plus cruel.

Pen quitta Fairoaks pendant que la brouille durait encore ; et Hélène, qui pouvait pardonner presque tout, ne put pardonner à Laure un acte de justice.

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