‹ Histoire de PendennisChapitre 29 sur 76 · Tome 2 · 04

Tome 2 · 04

Àprésent, lecteur, veuillez quitter les bois et les plages de l’ouest, et les cancans de Clavering, et la vie monotone du pauvre petit Fairoaks, pour vous transporter à Londres avec Arthur Pendennis par la voiture l’Empressée. Car il se rend à Londres, afin d’affronter le monde et de faire fortune.

Tandis que la diligence s’éloigne rapidement, au milieu de la nuit, des portes amicales du domaine paternel, le jeune homme médite en son esprit maint plan de conduite pour l’avenir ; il veut agir avec prudence et arriver sans doute au succès et à la renommée.

Il se sait meilleur que beaucoup de ceux qui jusqu’alors l’ont devancé dans la carrière. Son premier échec lui a donné des remords et a amené avec lui la réflexion ; il n’a pas emporté son courage, ni la bonne opinion qu’il a de sa personne. Cent idées impétueuses, cent espoirs empressés, le tiennent éveillé. Combien ses malencontres et une année de réflexion et de méditation l’ont vieilli ! Combien il est différent de ce qu’il était lorsque, douze mois auparavant, il voyageait sur cette route, allant à Oxbridge ou en revenant ! Pendant la nuit, ses pensées se reportent avec un amour et une tendresse ineffables vers cette bonne mère qui l’a béni à son départ, et qui, malgré toutes ses fautes et ses folies passées, l’aime toujours et a toujours foi en lui. « Que Dieu la comble de bénédictions ! » dit-il en lui-même, tandis que ses yeux contemplent les étoiles au-dessus de sa tête.

Ô Dieu, donnez à Pen la force nécessaire pour travailler, pour endurer, pour rester honnête, pour éviter la tentation, pour se rendre digne du cœur dévoué qui l’aime si entièrement !

Hélène, elle aussi, est sans doute éveillée en ce moment, et envoie vers le Père céleste de plus pures prières que celles d’Arthur, pour le bonheur de ce cher fils. L’amour de cette femme est un talisman par lequel il espère obtenir son salut.

Et l’amour de Laure, il l’eût volontiers emporté aussi avec lui ; mais elle le lui a refusé, parce qu’il n’en est pas digne. Il avoue cela avec honte et remords ; il confesse que sa cousine a le caractère meilleur et plus noble que lui-même ; il le confesse, et pourtant il est content d’être libre. « Je ne suis pas assez bon pour une telle créature, » se dit-il. Il bat en retraite devant sa beauté et son innocence sans tache, comme devant une chose qui l’épouvante. Il sent qu’il n’est pas digne d’une telle compagne. Ainsi plus d’un prodigue déréglé, après avoir été pieux et innocent dans sa première jeunesse, se tient éloigné d’une église qu’il avait coutume de fréquenter. Il l’évite, mais il ne lui est pas hostile ; il sent seulement qu’il n’a pas le droit d’entrer dans le lieu saint.

Occupé de ces pensées, Pen ne s’endormit qu’à l’aube glaciale d’une matinée d’octobre. Il se réveilla tout remis quand la diligence s’arrêta, pour le déjeuner, à B…, où il avait fait une vingtaine de joyeux repas, lorsqu’il allait au collège, ou bien qu’il en revenait.

Lorsqu’ils se furent remis en route, le soleil apparut brillant, la voiture roulait plus rapide, le cornet à piston se faisait entendre, les pierres milliaires à peine entrevues disparaissaient aussitôt ; Pen fumait et plaisantait avec le conducteur, avec ses compagnons de voyage, avec les passants qu’on rencontrait sur la route. À tout instant la route devenait plus animée, plus fréquentée ; ils changèrent de chevaux à H… pour la dernière fois, et la diligence entra dans Londres.

Quel jeune homme n’a pas éprouvé un frémissement à son entrée dans cette vaste métropole ? Des centaines d’autres voitures, occupées par des milliers d’autres personnes, arrivaient en hâte dans la grande ville.

« Voici ma place, se dit Pen ; voici où commencera la bataille dont je dois sortir vainqueur ou vaincu. Jusqu’à présent j’étais un enfant, un musard. Oh ! je désire, je désire vivement prouver que je puis être un homme. »

Et, du haut de l’impériale où il était assis, l’avide jeune homme regardait la ville avec cette sorte d’ardent désir que ressentent de jeunes soldats à la veille d’une campagne.

En route, Pen avait fait la connaissance d’un joyeux compagnon de voyage en manteau râpé, qui parlait beaucoup d’hommes de lettres avec lesquels il se disait très-lié, et qui était, de fait, rédacteur d’un journal de Londres, pour le compte duquel il était allé voir une grande lutte d’athlètes dans l’Ouest. Ce gentleman, paraît-il, connaissait intimement tous les grands écrivains de ce temps, et parlait de Tom Campbell, de Tom Hood, de Sydney Smith et d’une foule d’autres, comme s’il eût été leur plus intime ami. En passant par Brompton, il montra à Pen M. Hurtle, le critique, qui se promenait avec son parapluie. Pen allongea le cou par-dessus la voiture pour voir longuement le célèbre Hurtle. « C’est un élève de Saint-Boniface, » dit Pen. Et M. Doolan, du journal l’Étoile (car tels étaient les nom et qualité du gentleman sur la carte qu’il donna à Pen), répliqua : « C’est vrai, et je le connais fort bien. » Pen s’imagina que c’était vraiment un honneur d’avoir vu le célèbre M. Hurtle, dont il admirait les écrits. Il croyait vivement alors aux auteurs, aux critiques et aux éditeurs de journaux. Wagg même, dont les livres ne lui semblaient pas des chefs-d’œuvre de l’esprit humain, il le révérait secrètement comme un auteur couronné de succès. Il dit avoir rencontré Wagg en province, et Doolan lui apprit que ce fameux romancier recevait trois cents guinées par volume pour chacun de ses romans. Pen se mit aussitôt à calculer s’il ne pourrait pas gagner cinq mille livres sterling par an.

La première connaissance qu’Arthur rencontra, lorsque la diligence s’arrêta à Gloster Coffee-House, ce fut son vieil ami Harry Foker, qui descendait Arlington-Street, en se pavanant derrière un énorme cheval de cabriolet. Il avait des gants de chevreau blancs et des rênes blanches, et la nature avait décoré son menton d’une barbiche touffue. Un très-petit groom remplaçait Stoopid, qui avait pris sa retraite, et se balançait derrière le véhicule de Foker ; il avait les genoux en dedans et était aussi serré que possible dans sa culotte de peau.

Foker regarda la diligence poudreuse et les chevaux fumants de l’Empressée, dans laquelle il avait souvent voyagé jadis.

« Eh quoi ! Foker ! s’écria Pendennis.

— Holà hé ! Pen, mon petit ! » dit l’autre, brandissant son fouet en manière de salut amical à l’adresse d’Arthur, qui était enchanté de revoir la bonne vieille figure de son singulier ami.

M. Doolan éprouva un grand respect pour Pen, lorsqu’il lui vit une connaissance dans un si riche cabriolet ; et Pen était satisfait et fort ému de se trouver libre dans Londres. Il invita Doolan à venir dîner avec lui au café de Covent-Garden, où il logeait ; il demanda un cab et s’y fit transporter ; il était très-gai. Il fut bien aise de revoir le garçon empressé et le maître d’hôtel qui prodiguait les saluts ; il s’informa de la maîtresse d’hôtel, remarqua que le vieux garçon décrotteur n’était plus là, et il eût volontiers donné des poignées de main à tout le monde. Il avait cent guinées dans sa poche. Il mit ses plus beaux habits, dîna dans la salle de l’établissement avec une modeste pinte de xérès (car il était résolu à vivre d’une manière très-économique), et se rendit ensuite au théâtre voisin.

Les lumières et la musique, la foule et sa gaieté, charmèrent et enivrèrent Pen, comme il arrive toujours aux jeunes gens venus du collège ou de la campagne, et pour qui pareil spectacle est chose assez nouvelle. Il rit des plaisanteries, il applaudit les couplets, à la grande joie de quelques tristes vieux habitués des loges, qui depuis longtemps ne trouvaient plus le moindre plaisir au théâtre qu’ils fréquentaient tous les soirs, et qui furent charmés de voir un spectateur si naïf et qui s’amusait si bien.

Après la première pièce, il alla parader au foyer, se croyant en un lieu de rendez-vous de la plus grande fashion. Quel batteur de pavé de Londres ne se rappelle pas avoir eu les mêmes illusions et ne les reprendrait pas volontiers ? Là se trouvait de nouveau le jeune Foker, cet ardent sectateur du plaisir. Il se promenait avec Granby Tiptoff, de la brigade royale, frère de lord Tiptoff, et avec lord Colchicum, oncle du capitaine Tiptoff, seigneur vénérable qui était homme de plaisir depuis la première révolution française.

Foker courut vers Pen avec empressement et insista pour le faire entrer dans sa loge, où était assise une dame aux longs cheveux tombant sur les plus belles épaules. C’était miss Blenkinsop, la célèbre actrice de la grande comédie. Au fond de la loge, ronflant sous sa perruque, était le vieux papa Blenkinsop. Sur les affiches de théâtre, il était appelé le vétéran Blenkinsop, l’utile Blenkinsop, le vieux favori du public. Blenkinsop faisait, au théâtre comme dans la vie privée, les vieux pères ennuyeux.

Àcette heure-là (il était onze heures environ), mistress Pendennis était dans son lit à Fairoaks, se demandant si son cher Arthur se reposait après la fatigue du voyage. Laure, aussi, était éveillée à cette heure. Et la veille au soir, à cette même heure, tandis que la diligence traversait de silencieux villages où brillaient les fenêtres des chaumières, et des forêts ténébreuses sous un ciel serein et parsemé d’étoiles, Pen se promettait de se corriger et de résister à la tentation, car son cœur était à Fairoaks !

Cependant la farce avait beaucoup de succès ; mistress Leary, en veste de hussard et en pantalon brodé, enchantait l’auditoire par sa malice, par son aimable figure et ses délicieuses ballades.

Pen, qui était nouveau à Londres, eût volontiers écouté mistress Leary ; mais les autres occupants de la loge ne se souciaient ni de son chant ni de son pantalon, et ne cessaient de bavarder. Tiptoff savait d’où venaient ses maillots. Colchicum l’avait vue débuter en 1814. Miss Blenkinsop disait qu’elle chantait faux, au chagrin et à l’étonnement de Pen, qui trouvait qu’elle était belle comme un ange et qu’elle chantait comme un rossignol. Puis, lorsque Hoppus apparut dans le rôle de sir Harcourt Featherby, le jeune homme de la pièce, les gentlemen de la loge déclarèrent que Hoppus commençait à être par trop vieux, et Tiptoff proposa de lui jeter le bouquet de miss Blenkinsop.

« Pas pour tout l’or du monde ! s’écria la fille du vétéran Blenkinsop ; c’est lord Colchicum qui me l’a donné. »

Pen se rappela le nom de ce seigneur ; il le salua et dit en rougissant qu’il croyait devoir des remercîments à lord Colchicum pour avoir proposé sa candidature au club du Mégathérium, à la requête de son oncle, le major Pendennis.

— Quoi ! vous êtes donc le neveu de Wigsby ? dit le pair d’Angleterre. Je vous demande pardon, nous l’appelons toujours Wigsby. »

Pen rougit en entendant son vénérable oncle appelé par un surnom si familier.

« Vous avez été admis, je crois, au scrutin de la semaine dernière. Oui, c’était mercredi soir. Votre oncle ne s’y trouvait pas, » ajouta lord Colchicum.

C’était une fort agréable nouvelle pour Pen. Il se dit très-obligé à lord Colchicum, et lui fit un beau discours d’actions de grâce que l’autre écouta en tenant sa jumelle à la hauteur de ses yeux. Pen était transporté de joie en se voyant membre de ce club élégant.

« N’ayez pas toujours les yeux braqués sur cette loge, ô méchante créature ! s’écria Blenkinsop.

— Elle est diablement jolie, cette Mirabel, dit Tiptoff, quoique Mirabel ait été diablement sot de l’épouser.

— Le stupide vieux croûton ! dit lord Colchicum.

— Mirabel ! s’écria Pendennis.

— Ah ! ah ! fit Harry Foker en riant. Nous avons entendu parler d’elle, n’est-ce pas, Pen ? »

C’était le premier amour de Pen. C’était miss Fotheringay. Il y avait un an qu’elle avait été conduite à l’autel par sir Charles Mirabel, grand commandeur du Bain, et ci-devant envoyé à la cour de Pumpernickel, qui avait pris une part si active aux négociations avant le congrès de Swammerdam, et qui avait signé la paix de Pultusk au nom de Sa Majesté Britannique.

« Emily a toujours été stupide comme un hibou, dit miss Blenkinsop.

— Eh ! eh ! pas si bête, répliqua le vieux pair.

— Oh ! fi ! » s’écria la comédienne, qui ne comprenait pas le moins du monde ce qu’il disait.

Et Pen regarda son premier amour, en s’étonnant d’avoir jamais pu l’aimer.

Ainsi, dès le premier soir de son arrivée à Londres, M. Arthur Pendennis se trouva membre d’un club, et fut présenté à une actrice de la haute comédie, à un père noble de théâtre, et à une brillante société de joyeux lurons, jeunes et vieux. Car milord Colchicum, quoique chargé d’années, chauve de tête et faible de corps, était encore infatigable à la poursuite du plaisir : le vénérable vicomte se vantait de pouvoir boire autant de bordeaux que le plus jeune membre de la société qu’il fréquentait. Il vivait en ville avec des jeunes gens, il leur donnait d’innombrables dîners à Richmond et à Greenwich. Patron éclairé du drame en toutes langues ainsi que de l’art de Terpsichore, il admettait à ses banquets des professeurs dramatiques de toutes les nations, Anglais des théâtres de Covent-Garden et du Strand, Italiens de Haymarket, Français de leur jolie petite salle ou de l’Opéra sur les planches duquel ils dansaient. À sa villa située sur les bords de la Tamise, ce soutien de l’État donnait des fêtes somptueuses à des vingtaines de jeunes fashionables qui se montraient affables avec les dames et messieurs du foyer, avec les dames surtout ; car le vicomte Colchicum préférait leur société, comme étant plus gaie et plus élégante que celle de leurs confrères de l’autre sexe.

Le jour suivant, Pen alla payer son entrée au club, et cette opération emporta juste le tiers de ses cent guinées ; il prit possession de l’édifice et y mangea son luncheon avec une immense satisfaction. Il se plongea dans un des fauteuils de la bibliothèque, et essaya de lire toutes les revues. Il se demandait si les membres du club le regardaient, et s’étonnait de ce qu’ils osassent garder le chapeau sur la tête dans des appartements aussi magnifiques. Il écrivit une lettre à Fairoaks sur du papier du club, et dit que ce lieu lui serait d’un grand agrément après sa journée de travail.

Il se rendit ensuite avec un grand tremblement au logement de son oncle dans Bury-Street, pour obéir au vif désir de sa mère, qui lui avait recommandé d’aller voir sur-le-champ le major Pendennis ; et il ne fut pas peu satisfait d’apprendre que le major n’était pas encore de retour à Londres. Son appartement était vide ; de la toile écrue couvrait la table de sa bibliothèque, et il y avait sur la cheminée des lettres et des billets attendant le retour de celui à qui ils étaient adressés. Au dire de la maîtresse de la maison, le major était sur le continent, à Bad’n-Bad’n, avec le marquis de Steyne. Pen laissa sa carte sur la cheminée, en compagnie des autres. On y lisait encore le nom de Fairoaks.

Quand le major revint à Londres (ce retour eut lieu à temps pour les brouillards de novembre, après lesquels le major se proposait d’aller passer les fêtes de Noël à la campagne avec quelques amis), il trouva une seconde carte d’Arthur sur laquelle étaient gravés ces mots : Lamb-Court, Temple, et, de plus, un billet de ce jeune gentleman et de sa mère, disant qu’il était venu à Londres, qu’il était inscrit en qualité de membre d’Upper-Temple, et qu’il étudiait avec zèle pour le barreau.

Lamb-Court, Temple ! où cela pouvait-il être ?… Le major Pendennis se rappela que quelques dames de la fashion avaient parlé souvent de dîners chez M. Ayliffe, l’avocat, qui était homme du monde, et qui demeurait là dans le Banc du roi. Cette prison avait probablement une succursale dans le Temple, et Ayliffe était vraisemblablement un des officiers. Il se rappela que M. Deuceace, fils de lord Grab, y avait aussi demeuré. Il envoya Morgan à la découverte de Lamb-Court et du logement choisi par M. Arthur.

Cet alerte messager n’eut pas grand’peine à trouver la demeure de M. Pen. Le discret Morgan avait, dans le temps, suivi à la piste des gens bien plus difficiles à trouver qu’Arthur.

« Quelle espèce d’endroit est-ce, Morgan ? demanda le major, le lendemain au matin, en avançant la tête hors des rideaux de son lit de Bury-Street, tandis que le valet préparait sa toilette à la jaune lueur de l’épais brouillard de Londres.

— Je dirais que c’est un endroit assez sauvage, répondit M. Morgan. Les hommes de loi y demeurent, et l’on y voit leurs noms sur leurs portes. M. Harthur est au troisième étage, monsieur. M. Warrington y demeure aussi, monsieur.

— Les Warrington du Suffolk ! ça ne m’étonnerait pas : une bonne famille, pensa le major. Les cadets d’un grand nombre de nos bonnes familles suivent la carrière du barreau. Un appartement confortable, hé ?

— Je n’ai vu que l’extérieur de la porte, monsieur, sur laquelle étaient peints les noms de M. Warrington et de M. Arthur ; il y avait aussi un bout de papier avec ces mots : De retour à six heures. Mais je n’ai pu voir aucun domestique, monsieur.

— C’est économique dans tous les cas, dit le major.

— Très-économique, monsieur. Troisième étage, monsieur. Le plus sale noir escalier que j’aie jamais vu ; je m’étonne qu’un gentleman puisse se loger en pareil endroit.

— Et qui vous a appris, Morgan, en quels endroits des gentlemen doivent ou ne doivent pas se loger ? M. Arthur se dispose à étudier pour le barreau, » répliqua le major avec une grande dignité.

Et il mit fin à la conversation en commençant à s’habiller dans le brouillard jaune.

« Il faut que jeunesse se passe, pensa l’oncle adouci. Il m’a écrit une diablement bonne lettre. Colchicum dit qu’il l’a eu à dîner, et trouve qu’il a l’air d’un jeune gentilhomme. Sa mère est une des meilleures créatures qui soient au monde. S’il a jeté ses premiers feux et qu’il veuille s’attacher à son affaire, il pourra réussir encore… Ce vieux fou de Charlot Mirabel n’a-t-il pas épousé la Fotheringay, le premier amour de Pen !… Il ne veut pas venir chez moi avant d’en avoir reçu la permission, et il le dit d’une manière très-délicate. J’étais diantrement fâché contre lui, après ses escapades d’Oxbridge, et je le lui ai montré la dernière fois qu’il est venu ici. Pardi ! j’irai le voir ; le diable m’emporte si je n’y vais pas ! »

Ayant appris de la bouche de Morgan qu’il pourrait atteindre le Temple sans grande difficulté, et qu’un omnibus de la Cité le mènerait jusqu’à la porte, le major, après avoir déjeuné à son club (non pas celui de Polyanthus, dont M. Pen venait d’être élu membre, mais un autre club ; car le major était trop sage pour vouloir que son neveu fréquentât assidûment une maison où il avait, lui, l’habitude de passer son temps), le major, disons-nous, monta un jour dans un de ces véhicules publics, et pria le conducteur de le faire descendre à la porte d’Upper-Temple, ou Temple-Supérieur.

Quand le major Pendennis atteignit ce sombre portail, il était environ midi. Un personnage fort civil, en tablier blanc et ayant une médaille, le conduisit, à travers de noires ruelles et par de tristes passages voûtés, dans des cours plus mélancoliques l’une que l’autre, jusqu’à ce qu’il arriva enfin dans Lamb-Court, ou cour de l’Agneau. S’il faisait sombre dans Pall-Mall, qu’était-ce dans Lamb-Court ? Des chandelles brûlaient dans nombre de chambres : dans la chambre d’élèves de M. Hodgeman, le fameux avocat, où six élèves gribouillaient des conclusions aux lueurs du suif ; dans la chambre du clerc de M. Hokey Walker, où le clerc, personnage d’aspect beaucoup plus distingué et plus avenant que son célèbre patron, s’entretenait d’un air protecteur avec le maître clerc d’un attorney attendant à la porte ; et dans la lugubre boutique de Curling, le fabricant de perruques, où s’étalaient tristement, à la faible clarté de deux chandelles, de grandes perruques d’avocat et de juge, tandis que les têtes qu’elles couvraient regardaient la colonne lampadaire qui s’élevait dans la cour. Deux petits clercs jouaient au bouchon sous cette lampe. Une buandière en socques entrait par une porte, un colporteur de journaux sortait par une autre. Un portefaix, dont on apercevait à peine le tablier blanc, se promenait de haut en bas.

Il serait impossible d’imaginer un endroit plus lugubre, et le major frissonna à la pensée qu’on pût choisir une telle résidence.

« Bon Dieu ! dit-il, il ne faut pas que le pauvre garçon continue à demeurer ici. »

Les faibles et sales lampes à l’huile qui éclairent, pendant la nuit, les escaliers du Temple-Supérieur, n’étaient naturellement pas allumées durant le jour ; et le major Pendennis, ayant lu à grand’peine le nom de son neveu sous celui de M. Warrington, sur le mur du n 6, trouva bien plus difficile encore de monter un escalier abominablement sombre. Se cramponnant à la rampe dont les suintements mouillèrent ses gants, il arriva enfin à tâtons à la hauteur du troisième étage. Une chandelle brûlait à l’entrée d’un des deux appartements ; les portes étaient ouvertes, et le major y vit distinctement les noms de M. Warrington et de M. A. Pendennis.

Une femme de ménage irlandaise, armée d’un seau et d’un balai, ouvrit la porte au major.

« Est-ce la bière qui arrive ? cria une grosse voix. Livrez-nous le pot. »

Le gentleman qui parlait était assis sur une table, portait la barbe et fumait une pipe courte. Plus loin, sur une chaise, un cigare à la bouche, Pen se chauffait les jambes au feu. Un petit garçon, qui servait de clerc à ces messieurs, riait au nez du major, parce qu’on l’avait pris pour de la bière. Ici, au troisième, il faisait un peu plus clair, et le major put voir l’appartement.

« Pen, mon ami, c’est moi… c’est votre oncle, » dit-il à demi suffoqué par la fumée.

Mais, comme la plupart des jeunes fashionables faisaient usage de tabac, il pardonnait assez facilement l’habitude de fumer.

M. Warrington descendit de la table, et Pen se leva de dessus sa chaise d’une manière fort agitée.

« Je vous demande pardon de m’être trompé, dit Warrington d’une voix claire et franche. Accepterez-vous un cigare, monsieur ?… Ôtez tout cela de cette chaise, Pidgeon, et approchez-la du feu. »

Pen jeta au feu son cigare, et fut charmé de la cordialité avec laquelle son oncle lui serra la main.

Dès que le major put parler, car l’escalier et la fumée lui avaient coupé la respiration, il commença à interroger Pen d’un ton fort amical sur lui-même et sur sa mère ; car le sang est le sang, et le major avait du plaisir à revoir le jeune homme.

Pen donna ses nouvelles, et présenta ensuite à son oncle, M. Warrington, ancien élève de Saint-Boniface, dont il partageait l’appartement.

Le major fut très-satisfait, quand il apprit que M. Warrington était un fils cadet de sir Miles Warrington, du Suffolk.

« J’ai servi, dit-il, avec un de vos oncles dans l’Inde et dans la Nouvelle-Galles du Sud, il y a bien des années.

— Il y a pris une bergerie, monsieur, et il a fait fortune. Cela vaut mieux que le droit ou le métier de soldat, répliqua Warrington. Je crois que je m’en irai là-bas aussi. »

En ce moment la bière attendue arriva dans une canette à fond de verre. M. Warrington dit, en riant, que sans doute le major n’en voudrait pas ; et, après en avoir bu à longs traits, il passa le dos de sa main sur sa barbe d’un air de grande satisfaction. Le jeune homme était parfaitement à l’aise et sans embarras. Il était vêtu d’une vieille jaquette de chasse déguenillée, et avait une barbe hérissée. Il buvait de la bière comme un chargeur de houille, et cependant il était impossible de ne pas reconnaître en lui un gentleman.

Une ou deux minutes après avoir bu sa bière, il sortit de la chambre et laissa Pen avec son oncle, afin qu’ils pussent parler d’affaires de famille, si tel était leur dessein.

« Vous paraisses avoir là un vif et raboteux camarade, dit le major : il diffère quelque peu de vos élégants amis d’Oxbridge.

— Les temps sont changés, répliqua Arthur en rougissant. Warrington vient seulement d’être reçu avocat, et n’a pas d’affaires ; mais il connaît très-bien les lois. Je me sers de ses livres et je me fais aider par lui jusqu’à ce qu’il me soit possible d’étudier chez un avocat plaidant.

— Est-ce là un de ses livres ? » demanda le major en souriant.

Un roman français gisait aux pieds de la chaise de Pen.

« Ce n’est pas jour de travail aujourd’hui, mon oncle, dit le jeune homme. Nous sommes restés fort tard hier à une soirée… chez lady Whiston, ajouta Pen, qui connaissait le faible du major. Tout Londres y était, excepté vous, oncle : comtes, ambassadeurs, Turcs, chevaliers de la Jarretière, et je ne sais qui encore. Le détail est dans le journal… avec mon nom aussi, dit Pen tout joyeux. J’y ai rencontré une ancienne passion à moi, ajouta-t-il en riant. Vous savez qui je veux dire, lady Mirabel, à qui j’ai été présenté de nouveau. Elle m’a serré la main et s’est montrée fort gracieuse. Je vous dois des remercîments pour m’avoir tiré de cette affaire. Elle m’a présenté au mari aussi… un vieux beau décoré et en perruque blonde. Il ne me paraît pas fort sage. Elle m’a invité à aller chez elle, et j’y puis aller maintenant sans crainte de perdre mon cœur.

— Quoi donc ! aurions-nous eu de nouvelles amours, hé ? demanda le major avec enjouement.

— Deux ou trois, répondit M. Pen, riant. Mais je laisse de côté mon grand sérieux. Cela ne va plus après la première flamme.

— Très-bien, mon cher ami. Les flammes, et les dards, et la passion, et toutes ces choses-là, sont fort bien pour un petit garçon ; et vous n’étiez qu’un petit garçon lors de cette affaire avec la Fotheringill ou Fotheringay ; comment s’appelle-t-elle ? Mais un homme du monde renonce à ces folies. Vous pouvez encore réussir. Vous avez été blessé, mais vous pouvez vous refaire. Vous êtes l’héritier d’une petite fortune qui vous donne l’indépendance, et que tout le monde s’imagine être diantrement plus considérable. Vous avez un nom honorable, de l’esprit, de bonnes manières et un extérieur agréable, et, pardieu ! je ne vois pas pourquoi vous n’épouseriez pas une femme riche, pourquoi vous n’entreriez pas au parlement, pourquoi vous ne vous distingueriez pas ; bref, pourquoi vous n’arriveriez pas à tout. Rappelez-vous bien qu’il est aussi facile d’épouser une femme riche qu’une femme pauvre, et qu’il est diablement plus amusant de s’asseoir devant un bon dîner que de gratter un os de mouton dans un garni. Mettez-vous cela dans la tête. Une femme avec une bonne dot, voilà une profession beaucoup plus aisée que celle d’avocat, laissez-moi vous le dire. Regardez autour de vous. Moi aussi, je serai à l’affût pour vous, et je mourrai content, mon cher, si je vous vois une bonne femme avec une bonne voiture et une bonne paire de chevaux, vivant en société et voyant vos amis comme un vrai gentilhomme. Voudriez-vous végéter à Fairoaks comme votre chère bonne mère ? Le diable m’emporte ! jeune homme, la vie sans argent et sans la haute société ne vaut pas la peine d’être acceptée. »

Ainsi parla cet oncle affectionné. Telle est la simple philosophie qu’il exposa à Pen.

« Que répondraient à cela ma mère et Laure ? Je voudrais bien le savoir, » se dit le jeune homme.

Et vraiment la morale du vieux Pendennis n’était pas leur morale, ni sa sagesse leur sagesse.

Cette touchante conversation entre oncle et neveu était à peine achevée, quand Warrington sortit de sa chambre à coucher, non plus en haillons, mais vêtu comme un gentleman, se dressant de toute sa haute taille, et montrant une franchise et une bonne humeur parfaites. Il fit les honneurs de son pauvre salon avec autant d’aisance que si ç’avait été le plus bel appartement de Londres. Et c’était un étrange logis que celui où le major avait trouvé son neveu. Le tapis était criblé de trous, la table couverte de cercles, traces des pots d’ale de Warrington. Il y avait une petite bibliothèque de livres de droit, de poésie et de mathématiques, qu’il aimait beaucoup. Il avait été l’un des plus rudes viveurs et des plus rudes piocheurs de son temps à Oxbridge, où le nom de l’étourdissant Warrington était encore fameux pour les démêlés qu’il avait eus avec les canotiers et dont il était sorti vainqueur, pour les parties de bateau sur la rivière, pour les prix qu’il avait remportés, et pour les grandes quantités de punch au lait qu’il savait absorber. Une gravure du vieux collège était accrochée au-dessus de la cheminée, et quelques volumes de Platon tout délabrés, portant les armoiries bien connues de Saint-Boniface, se voyaient sur les rayons de la bibliothèque. Il y avait deux fauteuils, un pupitre plein de notes et une couple de très-maigres dossiers sur une table de travail aux pieds cassés. De fait, il y avait à peine une pièce, dans tout l’ameublement, qui n’eût pas été à la guerre et n’en eût pas rapporté quelque blessure.

« Voici, monsieur, la chambre de Pen. C’est un dandy : il a des rideaux à son lit, des bottes vernies et un nécessaire de toilette en argent. »

En vérité, la chambre de Pen était assez coquettement arrangée, et l’on voyait accrochés au mur deux jolis tableaux de ballerines, plus un dessin représentant Fairoaks. La chambre de Warrington ne contenait guère qu’un grand bain pour se donner des douches, et un tas de livres à côté du lit. Il couchait là sur la paille, comme Margery Daw, fumant sa pipe, et passant la moitié de la nuit à lire ses poésies ou ses mathématiques chéries.

Quand il eut fini sa simple toilette, M. Warrington sortit de cette chambre et se dirigea vers le buffet, à la recherche de son déjeuner.

« Puis-je vous offrir une côtelette de mouton, monsieur ? Nous les cuisons nous-mêmes, et j’enseigne en même temps à Pen les premiers principes du droit, de l’art culinaire et de la morale. C’est un gueux de fainéant, monsieur, et beaucoup trop dandy. »

Ce disant, M. Warrington essuya un gril avec un morceau de papier, le mit sur le feu avec deux côtelettes de mouton, et prit dans le buffet deux assiettes, des couteaux, fourchettes d’argent, et des boîtes à saupoudrer contenant du sel et du poivre.

« Dites un mot seulement, major Pendennis, reprit-il ; il y a une autre côtelette dans le buffet, ou bien Pidgeon ira chercher ce qui vous plaira. »

Le major Pendennis restait assis, étonné et amusé ; mais il répliqua qu’il venait de déjeuner et qu’il ne mangerait rien. En sorte que Warrington grilla les côtelettes et les mit toutes sifflantes sur les assiettes.

Pen se jeta de bon appétit sur la sienne, après avoir regardé son oncle et vu que le vieux gentleman était toujours de bonne humeur.

« Vous voyez, monsieur, dit Warrington, que mistress Flanagan n’est pas ici pour faire la cuisine, et nous ne pouvons y employer Pidgeon, car le petit gueux est occupé toute la journée à nettoyer les chaussures de Pen. Et maintenant, un autre trait de bière. Pen boit du thé ; ce n’est bon que pour les vieilles femmes.

— Vous étiez donc chez lady Whiston hier au soir, dit le major, ne sachant vraiment quelle observation faire à ce diamant brut.

— Moi, chez lady Whiston ! Pas si bête, monsieur. Je ne me soucie pas de la société des femmes. Je m’y ennuie à mourir, c’est la vérité. Je passe philosophiquement ma soirée à l’Arrière-Cuisine.

— L’Arrière-Cuisine, vraiment ! s’écria le major.

— Je vois que vous ne savez pas ce que c’est, reprit Warrington. Demandez-le à Pen. Il y est venu hier en sortant de chez lady Whiston. Dites donc au major Pendennis ce que c’est que l’Arrière-Cuisine, Pen… Ne rougissez pas de vous-même. »

Et Pen dit que c’était une excentrique petite société d’hommes de lettres et d’hommes du monde, dans laquelle on l’avait admis ; et le major commença à croire que le jeune homme avait déjà vu bien des choses depuis son arrivée à Londres.

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