‹ Histoire de PendennisChapitre 30 sur 76 · Tome 2 · 05

Tome 2 · 05

Les universités, les collèges et les écoles de droit, ont encore quelque respect pour l’antiquité, et conservent un grand nombre de ces coutumes et de ces institutions de nos ancêtres, depuis longtemps mises de côté par les personnes qui ne considèrent pas particulièrement, ou qui ne connaissent peut-être pas très-bien leurs aïeux. Une prison ou un workhouse bien ordonnés sont beaucoup mieux pourvus des conditions de propreté, de santé et de confort, qu’un respectable pensionnat, un vénérable collège, ou une savante école de droit.

Dans ce dernier lieu de résidence, on est content de dormir dans de sombres cabinets, et de payer, pour le salon et l’espèce d’armoire où l’on couche, le prix d’une jolie villa avec jardin dans les faubourgs, ou d’une vaste maison dans quelque square oublié de la ville. Le plus pauvre artisan de Spitalfields a une citerne et de l’eau à discrétion ; mais les gentlemen des écoles de droit et des universités se font apporter leur provision de ce cosmétique dans des pots par des buandières et des chambrières, et habitent des maisons bâties bien longtemps avant l’époque où les habitudes de propreté et de décence s’introduisirent dans notre pays. Il existe encore des individus qui se moquent du peuple et qui parlent de lui en termes de mépris. Gentlemen, on ne peut guère douter que vos ancêtres ne fussent de grands crasseux, et il est certain que, dans le Temple particulièrement, la propreté, cette vertu, qui est la première après la piété, ne pouvait être pratiquée qu’au milieu des plus grands obstacles et de difficultés sans nombre.

Le vieux Grump, de la circonscription de Norfolk, qui demeurait depuis plus de trente ans dans l’appartement au-dessous de celui de Warrington et de Pendennis, et qu’éveillaient les bains de douches que ces gentlemen avaient fait disposer chez eux (il faut dire qu’une partie de l’eau de ces bains s’infiltrait à travers le plancher jusque dans la chambre de M. Grump), déclarait que cette coutume était une absurde et folle invention de petit-maître, et tous les jours il maudissait la buandière qui mouillait l’escalier par lequel il avait à passer.

Grump, âgé alors de plus d’un demi-siècle, n’avait jamais pris de bain. Il s’était très-bien passé d’eau, comme nos pères avant lui. Parmi tous ces nobles chevaliers et baronnets, lords et gentlemen dont les armoiries sont peintes sur les murs de la fameuse salle du Temple-Supérieur, n’y avait-il donc pas un philanthrope assez bienveillant pour créer un établissement de bains à l’usage des légistes, ses compagnons et successeurs ? L’historien du Temple ne dit pas qu’il en ait jamais été question. Il y a la cour de la pompe et la cour de la fontaine, avec leurs appareils hydrauliques ; mais on n’a jamais entendu parler d’un avocat se trémoussant dans la fontaine ; et l’on ne peut s’empêcher de penser que la pompe eût fait grand bien à une foule de savants légistes des anciens jours.

Néanmoins, ces vénérables écoles qui ont pour enseignes l’Agneau, le Drapeau, le Cheval ailé, ne sont pas sans attraits pour les personnes qui les habitent. On y rencontre une part de rudes jouissances et de liberté dont on se souvient toujours avec plaisir. Je ne sais si l’étudiant en droit se permet l’enthousiasme en manière de délassement, ni s’il se laisse aller à des réminiscences poétiques lorsqu’il passe devant la demeure de quelque personnage célèbre dans l’histoire ; je ne sais s’il se dit ; « Là vivait Eldon ; voici l’endroit où Coke méditait sur Lyttleton ; là s’échina Chitty ; ici Barnwell et Alderson firent ensemble leurs fameux travaux ; Byles composa ici son grand ouvrage sur les requêtes, et Smith y compila ses Causes célèbres, un livre immortel ; ici travaille encore Gustavus, avec Solomon pour aide. » Mais l’homme de lettres ne peut faire autrement que d’aimer les lieux habités par un si grand nombre de ses frères et peuplés par leurs créations, qui sont aujourd’hui pour nous aussi réelles que les auteurs dont elles sont les enfants. Sir Roger de Coverley, se promenant dans le jardin du Temple et s’entretenant, avec M. le Spectateur, des beautés en paniers et aux figures mouchetées qui foulent le tapis vert, est pour moi une figure tout aussi vivante que le vieux Samuel Johnson courant à travers le brouillard, suivi du gentleman écossais, pour se rendre chez le docteur Goldsmith, logé dans Brick-Court ; ou que Harry Fielding, en manchettes tachées d’encre, une serviette mouillée autour de la tête, achevant précipitamment, à minuit, des articles pour le journal de Covent-Garden, tandis que le garçon de l’imprimerie s’est endormi dans le corridor.

Si nous pouvions savoir l’histoire d’un seul jour, tel qu’il se passait dans une des maisons à quatre étages de la sombre cour où demeuraient nos amis Pen et Warrington, quelque Asmodée du Temple nous fournirait de quoi faire un étrange volume.

Il y a peut-être au rez-de-chaussée un fameux avocat, membre du parlement, que sa voiture transporte à Belgravia quand vient l’heure du dîner, et dont le clerc, devenu gentleman, lui aussi, s’en va régaler ses amis et prendre sa part de plaisir. Mais naguère ce grand homme végétait, affamé et sans cause, dans quelque galetas de l’école ; il vivait grâce à quelques articles de littérature faits à la dérobée ; il espérait, il attendait, il languissait, et nul client ne venait ; il avait déjà épuisé ses propres ressources et la bienveillance de ses amis ; il faisait d’humbles observations aux créanciers importuns, et implorait la patience des petits fournisseurs qui n’étaient guère plus riches que lui. La ruine semblait le regarder en face, quand soudain voilà la roue de fortune qui tourne, et l’heureux coquin se trouve en possession d’une de ces prodigieuses aubaines qui se rencontrent quelquefois dans la grande loterie du barreau. Plus d’un légiste meilleur que lui ne gagne pas la cinquième partie du revenu de son clerc, qui, peu de mois auparavant, avait à peine assez de crédit pour se procurer de quoi cirer les bottes non payées de son maître.

Peut-être aurez-vous au premier étage un homme vénérable, dont le nom est illustre, qui demeure là depuis cinquante ans, qui a la cervelle pleine de livres et la bibliothèque bourrée de trésors classiques et judiciaires. Il a vécu seul pendant ces cinquante années, complètement seul, amassant de la science et compilant une fortune. Le soir, il revient seul du club, où il a copieusement dîné, et rentre dans l’appartement solitaire, où il mène une vie de reclus athée. Quand il mourra, son école fera graver en son honneur une inscription sur une table de marbre, et ses héritiers brûleront une partie de sa bibliothèque. Vous serait-il agréable d’avoir une telle perspective pour votre vieillesse, de thésauriser science et argent pour finir ainsi ?… Mais il ne faut pas que nous nous arrêtions trop longtemps à la porte de M. Doomsday.

Au-dessus de lui demeure le digne M. Grump, qui est aussi un ancien habitant de la maison, et qui, lorsque Doomsday rentre pour lire Catulle, est assis avec trois bons vieux de sa profession, à faire un bon robre au whist, après un dîner où ils ont consommé leurs trois bonnes bouteilles de porto. Le dimanche, vous pouvez voir ces vieux garçons dormir à l’église du Temple. Il est rare que des attorneys viennent les déranger, et ils ont chacun une petite fortune.

De l’autre côté du palier du troisième étage, où logent Pen et Warrington, M. Paley reste levé jusque bien tard après minuit. M. Paley est agrégé de son collège, où il remporta jadis les premiers prix ; il étudie des causes et prend des notes jusqu’à deux heures du matin ; il se lève à sept heures, se rend aux tribunaux dès qu’ils sont ouverts, et y travaille jusqu’à une heure après-midi ; au sortir du dîner, il rentre chez lui et se remet à lire et à prendre des notes jusqu’à l’aube du jour suivant, qui est l’heure où peut-être M. Arthur Pendennis et son ami M. Warrington reviennent d’une de leurs folles expéditions. M. Paley a employé son temps bien différemment. Il ne s’est point prodigué vainement ; il n’a fait qu’abaisser laborieusement une grande intelligence à la compréhension d’une chose mesquine, et, dans l’ardeur avec laquelle il saisit cette chose, il a résolûment exclu de son esprit toutes pensées plus sublimes, tous sentiments meilleurs, toute la sagesse des philosophes et des historiens, toutes les beautés des poètes, tout sens, toute imagination, toute réflexion, tout art, tout amour, toute vérité, afin de se rendre maître de cette énorme Chronique judiciaire par l’interprétation de laquelle il se propose de gagner sa vie. Warrington et Paley avaient concouru jadis ensemble pour les honneurs universitaires et se les étaient vivement disputés. Maintenant tout le monde disait que Warrington gaspillait son temps et son énergie, tandis que tout le monde louait Paley de son travail persévérant. Il n’est pas bien sûr, toutefois, que ce fût Paley qui employât le mieux son temps. Warrington trouvait le temps de réfléchir ; Paley ne le pouvait plus. Warrington pouvait éprouver quelque sympathie et faire des actes de bienveillance ; Paley devait forcément être égoïste. Il ne pouvait cultiver aucune amitié, ni faire aucune charité, ni admirer aucune œuvre de génie, ni s’enflammer à la vue du beau ou au son de quelque suave mélodie. Il n’avait d’yeux ni de temps que pour ses livres de jurisprudence. Tout était sombre en dehors du rayonnement de la lampe à la lueur de laquelle il étudiait. L’amour, la nature et l’art, qui est l’expression du sentiment que nous avons du magnifique monde de Dieu, étaient exclus de son cœur ; et lorsque, la nuit, il éteignait sa lampe, sa seule pensée était qu’il avait employé sa journée d’une manière profitable, et il s’endormait également ingrat envers Dieu et sans remords de son ingratitude. Mais il frémissait quand il rencontrait dans l’escalier son ancien camarade Warrington, et il l’évitait comme on évite quelqu’un qui est voué à la perdition.

C’était peut-être la vue de cette ambition cadavéreuse et de cette bassesse satisfaite d’elle-même qui se montraient dans la figure jaune de Paley, et qui faisaient clignoter ses petits yeux, ou peut-être le besoin naturel de la joie et du plaisir dont assurément M. Pen était très-altéré, qui empêcha cet infortuné jeune homme de poursuivre ses desseins sur le banc du roi ou le sac de laine avec l’ardeur et la fermeté nécessaires aux hommes qui veulent parvenir à ces places d’honneur. Il goûtait fort la vie du Temple. Ses dignes parents pensaient qu’il étudiait avec zèle, et son oncle écrivit des lettres de félicitation à la bonne veuve de Fairoaks, pour lui apprendre que le garçon avait jeté ses premiers feux et qu’il devenait très-rangé.

Le fait est que la vie que Pen menait alors était une nouvelle sorte d’excitation pour lui ; et, comme il avait mis de côté quelques-unes de ses prétentions de dandy, quelques-uns de ces airs de gentleman élégant qu’il avait contractés parmi ses accointances aristocratiques de l’Université (il ne les voyait plus que rarement), les rudes plaisirs et les amusements de la vie de garçon à Londres lui étaient fort agréables, et il les trouvait tous à son goût. Jadis il eût envié aux dandys les beaux chevaux sur lesquels ils se pavanent dans Rotten-Row ; mais il se contentait alors de se promener à pied dans le parc et de les regarder passer. Il était trop jeune pour réussir dans la société de Londres sans un nom plus distingué que le sien, sans une fortune plus considérable, et il était trop indolent pour s’avancer privé de ces avantages. Le vieux Pendennis croyait follement qu’il s’occupait de son droit, parce qu’il négligeait la haute société, et parce que, après avoir été à une douzaine de bals et soirées, il battit en retraite devant leur ennuyeuse monotonie. Et, toutes les fois que quelqu’un demandait au digne major des nouvelles de son neveu, le vieux gentleman disait que le jeune coquin s’était réformé et qu’on ne pouvait l’arracher à ses livres. Mais le major eût été presque aussi frappé d’horreur que M. Paley lui-même, s’il avait su le vrai genre de vie que menait M. Pen, et pour combien le plaisir entrait dans ses études.

Une longue matinée d’étude, une promenade dans le parc, une partie de bateau sur la rivière, une ascension de la colline de Hampstead et un modeste dîner de taverne ; une nuit de garçon passée ici ou là dans la joie, non dans le vice, car Arthur Pendennis admirait les femmes si sincèrement qu’il ne pouvait supporter la société de celles qui n’étaient pas honnêtes et pures, au moins à ses yeux ; une tranquille soirée à la maison, seul avec un ami et une ou deux pipes, et une modeste libation de liqueurs anglaises dont mistress Flanagan, la buandière, éprouvait invariablement la qualité : telles étaient les occupations de notre jeune gentleman, et il faut avouer que sa vie n’était pas désagréable.

Àl’époque des sessions, M. Pen montrait une très-louable régularité à remplir une partie des devoirs de l’étudiant en droit, en prenant ses dîners au réfectoire. Et vraiment ce réfectoire du Temple-Supérieur est un spectacle qui ne manque pas d’intérêt. À l’exception de quelques minimes améliorations, de quelques anachronismes qui s’y sont introduits, on peut s’imaginer qu’on assiste à un repas du XVII siècle. Les membres du barreau et les étudiants ont leurs tables séparées ; les benchers, ou avocats de premier ordre, sont assis à la haute table dressée sur une estrade, entourée de portraits de juges célèbres et de personnages royaux qui ont honoré cette table de leur présence et de leur patronage. Lors de sa première introduction, Pen regarda autour de lui, fort amusé de la scène dont il était témoin. Parmi les étudiants, ses camarades, il y avait des gentlemen de tout âge, depuis dix-sept ans jusqu’à soixante ; de gros attorneys à tête grise qui se préparaient à prendre le grade supérieur ; des dandys et des élégants qui désiraient pour quelque motif d’être avocats avec sept ans de stage ; des natifs des colonies, au teint basané et aux yeux noirs, qui venaient se faire inscrire ici avant d’aller exercer dans leurs îles ; et nombre de gentlemen de la nation irlandaise, qui font un séjour dans Middle-Temple-Lane avant de s’en retourner dans la verte contrée de leur naissance. Il y avait de petites troupes d’étudiants qui parlaient de jurisprudence tout le temps du dîner ; il y avait des sectateurs du plaisir dont la conversation roulait sur des parties de bateaux, sur la Maison-Rouge, le Vauxhall et l’Opéra ; il y en avait d’autres qui étaient grands politiques et orateurs des clubs d’étudiants. M. Pen fit peu à peu connaissance avec toutes ces diverses catégories, excepté la première, dont le langage lui était presque inconnu, dont la conversation lui semblait tout à fait dénuée d’intérêt, et dont les membres ne lui inspiraient aucune sympathie.

L’ancienne et libérale école du Temple-Supérieur sert dans son réfectoire, et moyennant un prix fort modéré, un excellent et salubre dîner de soupe, viande, tarte, et porto ou xérès, pour les avocats et les étudiants qui fréquentent ce lieu de réfection. On y est distribué par tables de quatre, et chacun de ces quatuor a son morceau de bœuf ou son gigot de mouton, sa tarte de pomme et sa bouteille de vin. Mais les honnêtes habitués du réfectoire, parmi les étudiants du rang inférieur qui ont le goût de la bonne chère, possèdent d’innocents artifices pour améliorer leur banquet, et tâchent ainsi d’obtenir une nourriture plus délicate que le rôti quotidien.

« Attendez un peu, dit M. Lowton, un de ces gourmands du Temple. Attendez un peu, dit M. Lowton en tirant l’habit de Pen ; les tables sont très-chargées et il n’y a que trois benchers pour manger dix plats d’extra ; si nous attendons, peut-être aurons-nous quelque chose de leur table. »

Et Pen regarda d’un air assez amusé la table haute des avocats de premier ordre, sur laquelle M. Lowton jetait des yeux pleins d’ardente convoitise. Il n’y avait effectivement que trois vieux gentlemen debout devant une douzaine de cloches de plat en argent, tandis que le ministre disait le Benedicite d’une voix tremblotante.

Lowton était fameux pour la conduite du dîner. Son but était de parvenir à être le premier, un chef de table, et à s’assurer le treizième verre de la bouteille de porto. Il avait ainsi le commandement du rôti, sur lequel il exerçait son talent d’écuyer tranchant, et il s’appliquait des cuillerées de jus avec une dextérité et une rapidité qui amusaient infiniment Pen. Pauvre Jack Lowton ! tes plaisirs en ce monde étaient bien innocents ; épicurien avide, tes désirs n’allaient pas au delà de dix-huit pence.

Pen était un peu plus âgé qu’un grand nombre de ses camarades, et il y avait dans son air et ses manières, nous l’avons déjà dit, quelque chose de hautain et d’impertinent qui lui donnait un cachet d’homme de bon ton ; il était bien différent de ces pâles étudiants qui discutaient à table des questions de droit, comme aussi de ces dandys féroces aux chemises excentriques, aux gilets merveilleux et aux épingles étonnantes, qui représentaient la partie oisive de la petite communauté. Le bon et le modeste Lowton s’était senti attiré par l’air supérieur de Pen, et il avait fait connaissance avec lui à table en engageant la conversation.

« C’est aujourd’hui, je crois, monsieur, le jour du bouilli, » dit Lowton à Pen.

— Parole d’honneur ! monsieur, je n’en sais rien, répliqua Pen, qui eut peine à réprimer un éclat de rire. Je suis étranger, et c’est la première fois que je dîne ici. »

Là-dessus, Lowton commença à lui montrer les notabilités qui se trouvaient au réfectoire.

« Voilà Boosey le bencher, ce chauve qui est assis sous le portrait et qui a de la soupe. Je voudrais savoir si c’est une soupe à la tortue. Ils en ont souvent. À côté de lui est Balls, l’avocat du roi, et puis Swettenham… Hodge et Swettenham, vous savez ; cet autre est le vieux Grump, le doyen du barreau ; on dit qu’il dîne ici depuis quarante ans. On transporte souvent du poisson de la table des benchers à celle du doyen. Voyez-vous ces quatre individus assis en face de nous ? Ce sont de fameux élégants, tout ce qu’il y a de plus chic, je vous le garantis : M. Trail, fils de l’évêque d’Ealing ; l’honorable Frédéric Ringwood, frère de lord Cinqbar, vous savez qu’il aura une bonne place, je parierais tout ce qu’on voudrait ; et Bob Suckling, qui est toujours avec lui, un gaillard de la haute, lui aussi. Ha ! ha ! ha ! »

Ici Lowton éclata de rire.

« Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Pen, qui s’amusait fort.

— Savez-vous que j’aime à me trouver à table avec ces garnements-là ? dit Lowton en clignant de l’œil d’un air malin et se versant son verre de vin.

— Et pourquoi ? demanda Pen.

— C’est que, vous pensez bien, ils ne viennent pas ici pour dîner, mais seulement pour faire semblant de dîner. Eux dîner ici ! Le bon Dieu vous bénisse ! Ils vont à quelque fameux club, ou bien ils sont invités à quelque grand dîner. Leurs noms figurent dans le Morning-Post toutes les fois qu’il y a une fête à Londres. Eh ! je parie tout ce qu’on voudra que Ringwood a son cab, ou Trail son brougham qui l’attend en ce moment même au coin d’Essex-Street. C’est un diable d’homme que ce Trail, et qui fait joliment danser les écus de l’évêque, je vous le promets. Dîner, eux ! ils ne dîneront pas avant deux heures, j’en suis sûr.

— Mais pourquoi voudriez-vous être à la même table qu’eux, s’il ne dînent pas ? demanda Pen qui ne comprenait pas encore. Nous avons à manger ici en toute abondance, n’est-ce pas ?

— Que vous êtes naïf ! dit Lowton. Excusez-moi, mais réellement vous êtes naïf. Ne voyez-vous pas qu’ils ne boivent pas de vin, et qu’on peut avoir la bouteille pour soi tout seul quand on a la chance d’être à la même table que ces trois gaillards-là ? Voilà pourquoi Corkoran s’est joint à eux.

— Ah ! monsieur Lowton, je vois que vous êtes un malin, » répliqua Pen, enchanté de sa connaissance.

Là-dessus, l’autre dit modestement qu’il avait passé à Londres la plus grande partie de sa vie, et que naturellement il avait des yeux. Puis il continua de débiter à Pen son catalogue.

« Il y a ici un tas d’Irlandais, reprit-il ; ce Corkoran en est un, et je ne peux pas dire que je l’aime. Vous voyez ce joli garçon en cravate bleue, en chemise rose et en gilet jaune, c’en est un autre : c’est Molloy Maloney de Ballymaloney, neveu du major-général sir Hector O’Dowd, hé, hé, dit Lowton, en tâchant d’imiter l’accent hibernien. Il ne cesse jamais de se targuer de son oncle, et, le jour où il a été présenté à la cour, il est venu au réfectoire en pantalon à bande d’argent. Cet autre, près de lui, à la longue chevelure noire, est un terrible rebelle. Par Jupiter ! mon sang se glace dans mes veines, monsieur, quand je l’entends pérorer dans le forum ; et son voisin est un Irlandais aussi, Jack Finucane, rédacteur d’un journal. Ils se tiennent tous, ces Irlandais. À votre tour de remplir votre verre. Quoi ! vous ne prenez pas de porto ? N’aimez-vous pas le porto à dîner ? À votre santé, donc. »

Et ce digne homme s’attacha plus encore à Pendennis, en voyant que ce dernier n’aimait pas le porto à dîner.

C’est pendant que Pen prenait sa part d’un de ces dîners, avec son accointance Lowton en qualité de chef de table, qu’ils furent rejoints par un gentleman en robe d’avocat, qui, n’ayant sans doute pas trouvé de place parmi les personnes de son grade, vint s’asseoir sur le banc à côté de Pen. Il était vêtu de vieux habits et d’une robe fanée qui traînait derrière lui, et il avait une chemise qui, bien que propre, était extrêmement déchirée et très-différente de la magnifique chemise rose de M. Molloy Maloney, chef de la table voisine. Pour faire connaître leur présence à dîner, les gentlemen qui mangent au réfectoire du Temple-Supérieur ont coutume d’écrire leurs noms sur des morceaux de papier préparés à cet effet sur chaque table avec un crayon. Lowton écrivit son nom d’abord, puis Arthur Pendennis, et après lui le gentleman aux vieux habits. Il sourit en voyant le nom de Pen, et regarda son voisin.

« Nous devrions nous connaître, dit-il. Nous sommes tous deux élèves de Saint-Boniface ; je m’appelle Warrington.

— Êtes-vous l’ét… Warrington ? » s’écria Pen, enchanté de voir ce héros.

Warrington se mit à rire.

« L’étourdissant Warrington, oui, dit-il. Je me souviens de vous avoir vu durant votre premier trimestre. Mais il paraît que vous m’avez complètement surpassé.

— On parle encore de vous à l’Université, répliqua Pen, qui était plein d’une généreuse admiration pour le talent et le courage. Le canotier que vous avez rossé, Bill Simes, ne vous le rappelez-vous pas ? voudrait que vous fussiez encore à Oxbridge. Les demoiselles Notley, les mercières…

— Chut ! fit Warrington. Je suis bien aise de faire votre connaissance, Pendennis. J’ai beaucoup entendu parler de vous. »

Les jeunes gens furent immédiatement amis, et ils se mirent aussitôt à parler de l’Université. Et Pen, qui avait fait le beau gentleman jusque-là, disant à Lowton qu’il ne pouvait boire de porto à dîner, ne se fit pas scrupule de désappointer cet honnête camarade en se versant de ce vin, lorsqu’il eut vu Warrington en prendre sa part avec beaucoup de plaisir.

Le dîner fini, Warrington demanda à Arthur où il allait.

« Je voulais rentrer pour m’habiller, afin d’aller entendre la Grisi dans Norma, répondit Pen.

— Est-ce que quelqu’un vous y a donné rendez-vous ?

— Non, je n’y vais que pour la musique, que j’aime à la folie.

— Vous feriez bien mieux de venir fumer une pipe chez moi, une toute petite pipe. Allons, venez, je demeure tout près, dans Lamb-Court, et nous parlerons de Saint-Boniface et des anciens jours. »

Ils s’en allèrent ensemble. Lowton soupira après leur départ. Il savait que Warrington était fils d’un baronnet, et il éprouvait un naïf respect pour toute l’aristocratie.

Àpartir de ce soir, Pen et Warrington devinrent amis intimes. La gaieté et l’humeur joviale de Warrington, son bon sens, la simplicité cordiale de son accueil et son éternelle pipe de tabac, charmèrent Pen, qui trouva plus de plaisir à fréquenter avec lui des tavernes à un schelling, qu’à dîner seul au milieu de la splendeur du club de Polyanthus et de ses silencieux habitués.

Au bout de peu de jours, Pen quitta son logement de Saint-James, où il s’était transporté en sortant de son hôtel, et trouva qu’il était beaucoup plus économique de partager la demeure de Warrington dans Lamb-Court, et de meubler et occuper la chambre qui restait vide chez son ami. Car il faut dire de Pen que personne ne se laissait aussi facilement que lui entraîner à faire une chose, quand c’était une nouveauté et qu’il en avait quelque envie. Ainsi, le jeune Pidgeon et la buandière Flanagan partagèrent leurs services entre Warrington et Pen.

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