Tome 1 · 04
De retour à l’hôtel du Roi Georges, M. Foker et son convié s’attablèrent dans la salle du café, où M. Rincer apporta le premier plat en saluant aussi bas que s’il eût servi le gouverneur du comté. M. Foker attaqua la tortue et le gibier avec autant de plaisir qu’il en montrait l’année d’auparavant en se régalant de ginger-beer et de polonies introduits frauduleusement. Pen ne put que respecter ce grand connaisseur, lorsqu’il déclara que le champagne n’était que du mauvais vin de groseilles, et qu’il cligna de l’œil en goûtant le porto. Le porto était ce qu’il devait être, affirma-t-il, et il dit aux garçons qu’il n’y avait pas moyen de l’attraper.
Il connaissait tous ces garçons par leurs noms de baptême, et manifestait beaucoup d’intérêt pour leurs familles. Lorsque la diligence de Londres fut tirée de sa remise (dans ces temps reculés, la diligence partait de l’hôtel du Roi Georges), M. Foker ouvrit la fenêtre de la salle du café et appela le conducteur et le postillon également par leurs prénoms, s’informant de leurs familles respectives. Il imita avec beaucoup de vigueur et d’exactitude le son du cornet, tandis que Jem, le valet d’écurie, époussetait à coups de fouet les couvertures des chevaux, et que la voiture se mettait gaiement en marche.
« Une bouteille de xérès, une bouteille de faux champagne, une bouteille de porto et un chasse-café, ce n’est pas si mauvais ; hé, Pen ? » dit Foker.
Après que toutes ces friandises, et une grande quantité de fruits et de noisettes, eurent été expédiées, il déclara qu’il était temps de jouer des jambes. Pen se leva d’un bond, les yeux très-brillants et la figure enluminée, et ils se dirigèrent vers le théâtre, où ils payèrent leurs places à une vieille dame à la respiration sifflante, qui sommeillait dans le bureau de recette.
« Mistress Dropsicum, belle-mère de Bingley, fameuse dans lady Macbeth ! » dit Foker à son compagnon. Foker la connaissait, elle aussi.
Ils eurent presque le choix des loges du théâtre, qui n’était pas mieux garni que ne le sont ordinairement les théâtres de province, malgré l’universel élan d’attraction et les galvaniques frémissements de plaisir annoncés par Bingley sur l’affiche. Une vingtaine environ de personnes émaillaient les bancs du parterre ; quelques autres sifflaient et frappaient du pied dans les galeries ; et une douzaine d’autres, admises gratuitement, se trouvaient dans le rang de loges où nos jeunes gens vinrent s’asseoir. Les lieutenants Rodgers et Podgers, et le jeune cornette Tidmus, du régiment de dragons, occupaient une loge particulière. C’est pour eux que jouaient les acteurs, avec qui ces messieurs semblaient causer quand le dialogue le permettait, et qu’ils applaudissaient bruyamment en les appelant par leurs noms.
Bingley, le directeur (il prenait tous les principaux rôles tragiques et comiques, sauf lorsqu’il s’éclipsait modestement pour faire place aux étoiles de Londres qui venaient Quelquefois à Chatteries), était remarquable dans le rôle de l’Étranger. Il portait le pantalon collant et les bottes à l’écuyère que la tradition scénique donne à cet homme outragé, avec un large manteau et un castor orné d’une plume de char funèbre qui tombait sur sa vieille figure ratatinée, et qui ne cachait qu’en partie les boucles de sa grande perruque brune. Il avait choisi pour lui-même, parmi les bijoux de théâtre, les bagues les plus grosses et les plus brillantes, et il laissait sortir des plis de son manteau son petit doigt tremblotant, dont la première articulation était cachée par une bague en strass, qui lançait ses feux sur les figures du parterre. Bingley accordait comme une grande faveur aux jeunes gens de sa troupe de se parer de cette bague dans des rôles de petite comédie. Ils le flattaient en lui en demandant l’histoire. Le théâtre a ses joyaux traditionnels, comme la couronne et toutes les grandes familles. Cette bague avait appartenu à Georges-Frédéric Cooke, qui l’avait eue de M. Quin, lequel pouvait l’avoir payée un schelling. Bingley s’imaginait que le monde était fasciné par son éclat.
L’Étranger lisait dans le livre de théâtre, ce merveilleux livre qui n’est relié comme aucun autre livre au monde, mais qui est rouge et brillant comme le héros ou l’héroïne qui le tient. Notez qu’on le tient sur la scène comme jamais personne n’a tenu un livre. L’Étranger mit le doigt sur un passage, et hocha la tête d’un air grave en regardant le public ; puis il leva les yeux et le doigt vers le ciel, comme pour donner à entendre qu’il puisait une grande consolation dans un ouvrage qui avait avec le ciel de si fortes affinités.
Quiconque a jamais vu X., un de nos grands acteurs de petite comédie, en robe de chambre de perse comme personne n’en a jamais porté, représentant un jeune seigneur qui charme ses ennuis par quelque lecture légère, en attendant l’arrivée de son ami sir Harry, ou de son père qui tarde trop à descendre pour le déjeuner ; quiconque, dis-je, a jamais vu le célèbre X. avec un faux livre, a certes joui d’un grand plaisir, et ce spectacle a dû lui fournir matière à longues réflexions.
Dès que l’Étranger vit les jeunes gens, ce fut à eux qu’il adressa son jeu. Il les regarda d’un air solennel par-dessus son volume doré, couché qu’il était sur un banc, et montrant sa main, sa bague et ses bottes à l’écuyère. Il calculait l’effet que chacun de ces ornements allait produire sur ses victimes ; il était déterminé à les fasciner, car il savait qu’ils avaient payé leurs places, et il voyait déjà leurs familles accourir de la campagne pour occuper les chaises de canne de ses loges.
Pendant qu’il est à lire, étendu sur son banc, son domestique, Francis, fait ces remarques sur son maître :
« Il lit encore ! voilà ce qu’il fait du matin au soir. Pour lui, la nature est sans beauté, la vie est sans charme. En trois ans, je ne l’ai pas vu sourire une seule fois ! » Durant ces commentaires du fidèle domestique, le visage de Bingley s’assombrit d’une manière terrible. « Oh ! si seulement il pouvait s’attacher à quelque être vivant, ne fût-ce qu’à un animal ! car il faut que l’homme aime quelque chose. »
Entre Tobias (Goll), sortant de la hutte. Il s’écrie :
« Ah ! qu’il est doux, après sept longues semaines, de sentir de nouveau ces chauds rayons de soleil ! Merci, bon Dieu, de la joie que je goûte ! »
Il prend son bonnet dans ses mains, lève les yeux et prie. L’Étranger le regarde attentivement.
Francis, à l’Étranger. Ce vieillard ne peut avoir qu’une petite part de bonheur sur la terre. Et pourtant, voyez combien il en est reconnaissant !
Bingley. Parce que, quoique vieux, ce n’est qu’un enfant mené à la lisière par l’Espérance.
(Il regarde fixement Foker, qui, toutefois, continue à sucer la pomme de sa canne d’un air indifférent.)
Francis. L’Espérance est la nourrice de la vie.
Bingley. Et la tombe est son berceau !
L’Étranger prononça ces mots en gémissant comme un basson à l’agonie, et fixa sur Pendennis un regard si soutenu, que le pauvre garçon en fut tout décontenancé. Il crut que toute la salle le regardait, et il baissa les yeux. Mais dès qu’il les relevait, ceux de Bingley se fixaient de nouveau sur lui. Pendant toute cette scène, ce fut pour lui que le directeur joua. Au moment où il allait faire une bonne action et renvoyer Francis avec le livre, pour que ce domestique ne fût pas témoin de l’œuvre de bienfaisance qu’il méditait, Bingley marqua soigneusement la page où il en était resté, afin de pouvoir, quand il le voudrait, continuer sa lecture hors de la scène. Mais tout ce jeu s’adressait directement à Pendennis, que le directeur voulait absolument subjuguer. Aussi notre jeune homme fut-il grandement soulagé lorsque la scène finit, et que Foker, frappant le plancher de sa canne, s’écria :
« Bravo, Bingley !… Donnez-lui donc un coup de main, Pendennis ; vous savez que tous ces gaillards-là aiment un coup de main. »
Et le bon Foker lui-même, et Pendennis qui riait, et les dragons dans la loge d’en face se mirent à battre des mains de toutes leurs forces.
Une chambre du château de Wintersen remplaça la hutte de Tobias et la scène où l’Étranger faisait admirer ses bottes. Des serviteurs empressés rangeaient des chaises et des tables.
« Voilà Hicks et miss Thackthwaite, murmura Foker. Une jolie fille, n’est-ce pas, Pendennis ?… Mais, attention !… Hourra ! bravo ! voici la Fotheringay ! »
Le parterre tressaillit, et frappa le plancher de ses parapluies ; une salve d’applaudissements partit de la galerie ; les officiers de dragons et Foker battirent des mains avec fureur. Vous eussiez cru la salle comble, tant les applaudissements furent bruyants. On vit poindre de derrière la coulisse la face rubiconde et les rudes favoris de M. Gostigan. Pen ouvrit des yeux étincelants quand mistress Haller entra. D’abord elle parut abattue ; mais, encouragée par les applaudissements, elle promena sur la salle des regards reconnaissants ; puis, croisant les mains sur sa poitrine, elle fit une magnifique révérence. Nouveaux applaudissements, nouveaux coups de parapluie. Cette fois, Pen, enflammé par le vin et l’enthousiasme, battit des mains et cria bravo ! plus fort que les autres. Mistress Haller le remarqua, comme tout le monde. Le vieux M. Bows, le petit premier violon de l’orchestre (qui, ce soir, s’était grossi d’un détachement de la musique des dragons, avec la bienveillante autorisation du colonel Swallowtail), leva les yeux de dessus le pupitre devant lequel il était penché avec sa béquille à côté de lui, et sourit en voyant l’enthousiasme du jeune homme.
Ceux qui n’ont vu miss Fotheringay que plus tard, postérieurement à son mariage et à son introduction dans le monde de Londres, n’ont pas d’idée combien elle était belle à l’époque où notre ami Pen la vit pour la première fois. Elle était grande femme, et à cet âge de vingt-six ans (car elle avait vingt-six ans, quoiqu’elle prétendît n’en avoir que dix-neuf), elle se trouvait dans la fleur et la plénitude de sa beauté. Ses cheveux noirs ondulaient naturellement sur son vaste front (ce que nos beautés modernes ont cherché à imiter à l’aide de fers à friser), et se nouaient en tresses épaisses et lustrées derrière un cou comme celui qu’on voit sur les épaules de la Vénus du Louvre, cette joie des hommes et des dieux. Ses yeux, lorsqu’elle les levait pour vous regarder, et avant qu’elle baissât ses paupières roses bordées de longs cils, brillaient d’une ineffable et mystérieuse tendresse. L’amour et le génie semblaient regarder par ces yeux, et puis se retirer timidement, comme honteux de s’être montrés derrière ce treillis soyeux. Quelle autre qu’une femme d’une haute intelligence pouvait avoir un front aussi majestueux ? Elle ne riait jamais : la fait est qu’elle avait de mauvaises dents ; mais autour de ses belles lèvres rebondies, et dans les fossettes de ses joues et de son gracieux menton, se jouait un sourire d’une tendresse et d’une douceur infinies. Personne, à cette époque, n’eût été capable de décrire la perfection de son nez. Ses oreilles étaient comme deux petites coquilles de nacre, et, quoique ses boucles d’oreille fussent les plus belles de l’écrin du directeur, elles n’étaient qu’une insulte à tant d’attraits. Elle portait une longue robe noire flottante, qu’elle savait manœuvrer avec une grâce merveilleuse, et sous les plis de laquelle on n’apercevait que rarement ses sandales ; celles-ci étaient peut-être un peu larges, quoique Pen les trouvât aussi ravissantes que les pantoufles de Cendrillon. Mais ce qu’il y avait de plus parfait dans cette magnifique créature, c’était la main et le bras ; et je ne sais comment elle s’arrangeait pour qu’on ne la vît elle-même qu’à travers eux. Elle en était comme entourée, soit qu’elle les croisât avec résignation sur son sein, soit que, livrée à une douleur muette, elle les laissât pendre inertes, ou qu’elle les levât fièrement pour commander. Et, quand ses mains voltigeaient et s’agitaient avec enjouement devant elle, on eût dit… quel terme de comparaison prendrons-nous ?… on eût dit les blanches colombes voltigeant devant le char de Vénus. C’était avec ses bras et ses mains qu’elle appelait, qu’elle repoussait, qu’elle suppliait, qu’elle embrassait ses admirateurs… non pas un seul admirateur, car elle était armée de sa vertu et de la valeur de son père, qui eût tiré son épée du fourreau à la moindre insulte faite à sa fille ; mais la salle tout entière, qu’elle charmait et enlevait, comme on dit, lorsqu’elle saluait avec tant de grâce.
Elle resta ainsi une minute, parfaite en sa beauté, et Pen la dévorait des yeux.
« Eh bien, Pen, n’est-ce pas qu’elle est étourdissante ? demanda M. Foker.
— Chut ! fit Pen. C’est elle qui parle. »
Elle commença son rôle d’une voix grave et douce.
Ceux qui connaissent le drame de l’Étranger savent que les remarques faites par les divers personnages ne sont ni très-sensées, ni très-nouvelles, ni très-poétiques. Aussi l’on ne se tromperait pas beaucoup en disant que c’est une pièce stupide. Jamais personne n’a parlé comme on y parle. Quand on rencontre des idiots dans le cours de sa vie (ce qui arrive encore quelquefois), c’est un grand bonheur qu’ils ne se servent pas de phrases aussi absurdement belles. Le langage de l’Étranger est faux comme le livre qu’il lit, comme les cheveux qu’il porte, comme le banc sur lequel il s’assied, comme le diamant dont il fait parade. Pourtant, au milieu de ce phébus, il y a des choses vraies et réelles : l’amour, les enfants, le pardon des injures, choses qu’on écoutera toujours partout, et qui exciteront la sympathie du monde entier.
Avec quelle douleur contenue, avec quelle pathétique effusion mistress Haller débita son rôle ! D’abord, quand, en qualité de gouvernante du comte Wintersen, elle prépara tout pour l’arrivée de Son Excellence, ordonnant qu’on s’occupât des lits, des chambres, du dîner, etc., elle agit avec la calme agonie du désespoir. Mais quand, débarrassée des stupides serviteurs, elle put donner cours à ses sentiments devant le parterre et la salle, elle épancha son cœur pour chaque spectateur, comme s’il eût été son confident particulier, comme si elle eût pleuré ses chagrins, appuyée sur son épaule. Le petit violon de l’orchestre (qu’elle semblait ne pas remarquer, quoiqu’il la suivît incessamment du regard) bondissait, se tordait, se tournait, hochait la tête ; et, lorsqu’elle arriva au passage favori :
« J’ai un William aussi, moi, s’il est encore en vie… oh ! oui, s’il est encore en vie. Sa petite sœur aussi ! Pourquoi, ô imagination, me torturer ainsi ? pourquoi me représenter mes pauvres enfants abattus par la maladie et poussant des cris vers… vers leur mè-è-ère ? »
Lorsqu’elle arriva, disons-nous, à ce passage, le petit Bows cria bravo ! et se cacha la figure dans son mouchoir de coton bleu.
Toute la salle était émue. Foker, pour sa part, avait tiré de sa poche un grand foulard jaune, et pleurait d’une manière pitoyable. Quant à Pen, il était trop haut monté pour cela. Il suivait tous les mouvements de cette femme ; quand elle quitta la scène, la scène et la salle lui semblèrent vides, les lumières et les officiers rouges tourbillonnèrent étrangement devant lui. Puis il la remarqua dans la coulisse où elle se tenait, attendant le moment de rentrer en scène, et où son père la débarrassa de son châle. Lorsque la réconciliation arriva, et que l’actrice se jeta dans les bras de Bingley, tandis que les enfants se cramponnaient à leurs genoux, lorsque la comtesse (mistress Bingley), et le baron Steinforth (rôle joué par Garbetts avec beaucoup d’ardeur et de verve), et tous les autres personnages se formèrent en groupe autour d’eux, les yeux embrasés de Pen ne virent que Fotheringay, la seule Fotheringay. La toile tomba, et ce fut comme un poêle funèbre sur son cœur. Il n’entendit pas un mot de ce que dit Bingley, qui se présenta pour annoncer le spectacle du lendemain, et qui, comme de coutume, prit pour lui le tumulte d’applaudissements qui se prolongeait. Pen ne sut pas même que la salle rappelait miss Fotheringay, et le directeur ne parut pas comprendre qu’un autre que lui-même eût fait le succès de la représentation. À la fin, il le comprit, s’éloigna avec une grimace, et reparut un instant après, donnant le bras à mistress Haller.
Qu’elle était belle ! Ses cheveux s’étaient dénoués ; les officiers lui jetèrent des fleurs qu’elle serra contre son cœur. Elle rejeta en arrière sa chevelure et envoya des sourires à la ronde. Ses yeux rencontrèrent ceux de Pen. La toile tomba de nouveau ; miss Fotheringay avait disparu. Pen fut hors d’état d’entendre une note de l’ouverture que jouèrent les cuivres des dragons avec la gracieuse permission du colonel Swallowtail.
« Elle est écrasante ! qu’en dites-vous à présent ? » demanda M. Foker à son compagnon.
Pen n’avait pas écouté les paroles de Foker et répondit au hasard. Il ne pouvait dire à l’autre ce qu’il sentait ; en ce moment il n’aurait pu parler à aucun mortel. D’ailleurs Pen ne savait pas encore bien lui-même ce qu’il sentait : c’était quelque chose d’accablant, d’enivrant, de délicieux, une fièvre de folle joie et un désir indéfini.
Bientôt Rowkins et miss Thackthwaite vinrent danser le double hornpipe favori, et Foker s’abandonna aux plaisirs de ce ballet, comme, quelques minutes auparavant, il s’était abandonné aux larmes de la tragédie. Pen ne s’en soucia pas et ne fit pas même attention à la danse, si ce n’est pour se rappeler que miss Thackthwaite avait joué dans la scène où il avait vu miss Fotheringay pour la première fois. Il y avait comme un brouillard devant ses yeux. La danse achevée, il consulta sa montre, et dit qu’il était temps pour lui de partir.
« Peste soit de partir ! Restez pour voir le Bravo de la hache d’armes, répliqua Foker. Bingley y est superbe. Il paraît en pantalon rouge collant et doit porter mistress Bingley de l’autre côté du pont de sapin de la cataracte. Seulement elle est trop lourde. C’est très-drôle ; restez donc, je vous en prie. »
Pen regarda le programme, dans le doux espoir que le nom de miss Fotheringay serait peut-être caché quelque part sur la liste des acteurs de la petite pièce ; mais il ne s’y trouvait pas. Décidément il fallait partir. La course était longue. Il serra la main à Foker. Il avait mille choses à dire, mais il ne put articuler une parole. Il quitta le théâtre et se promena à grands pas par la ville, pendant Dieu sait combien de temps ; puis il monta à cheval à l’hôtel du Roi Georges et se dirigea vers sa demeure. L’horloge de Clavering sonnait une heure quand il entra dans la cour de Fairoaks. La dame de la maison était éveillée peut-être ; mais elle ne l’entendit que lorsqu’il traversa le corridor qui menait à sa chambre, se jeta dans son lit et tira les couvertures par-dessus sa tête.
Pen n’avait pas l’habitude de veiller tard, de sorte qu’il tomba aussitôt dans un profond sommeil. Même dans un âge plus avancé, quand on a beaucoup de soucis et d’autres choses sérieuses capables de vous tenir éveillé, l’on commence par s’endormir, soit par habitude, par fatigue ou par une ferme volonté, et l’on fait un somme qui prend les devants sur l’anxiété. Mais celle-ci ne tarde pas à vous rejoindre ; elle vous secoue l’épaule et vous dit : « Allons, l’homme, assez de paresse ; il s’agit de s’éveiller pour causer avec moi ! » Et alors les voilà aux prises au milieu de la nuit.
Mais, quoi qu’il pût lui arriver par la suite, le pauvre petit Pen n’en était pas encore venu là. Il tomba dans un profond sommeil, ne s’éveilla qu’au jour, lorsque les freux commencèrent à croasser dans le petit bois devant les fenêtres de sa chambre à coucher ; et, dans l’instant même où ses yeux s’ouvrirent, l’image aimée était dans son esprit.
« Mon cher enfant, lui dit-elle, vous dormiez profondément et je ne voulais pas vous déranger ; mais j’étais à votre chevet tout ce temps, et je ne veux pas que vous me quittiez. Je suis l’Amour ! j’apporte avec moi la fièvre et la passion, des soupirs ardents, des désirs impétueux, une inquiétude dévorante et insatiable. Il y a bien des jours que je vous ai entendu m’appeler, et voici que je suis venue. »
Pen fut-il effrayé de voir apparaître ce qu’il avait appelé ? non. Il ne savait pas ce qui suivrait ; jusqu’alors tout n’était que bonheur et plaisir enivrant. De même que, trois ans auparavant, lorsqu’il était en cinquième aux Cisterciens, son père lui ayant fait présent d’une montre d’or, l’enfant la prenait de dessous son oreiller pour l’examiner dès l’instant de son réveil, la frottait et la polissait sans cesse en secret, et se retirait dans des coins pour entendre son tic tac ; ainsi le jeune homme se réjouissait de son nouveau jouet, tâtait la poche de son gilet pour voir s’il était bien à sa place, le remontait la nuit, et, dès l’instant de son réveil, le serrait contre son cœur et le regardait. Soit dit en passant, cette première montre de Pen était une belle, mais mauvaise pièce ; elle alla fort irrégulièrement dès le premier jour et se détraquait sans cesse : de sorte que, après l’avoir oubliée quelque temps dans un tiroir où il l’avait mise, il finit par l’échanger contre un chronomètre plus utile.
Pen se sentait de quelques années plus vieux depuis la veille, il n’y avait pas à s’y tromper ; il était aussi amoureux que le meilleur héros du meilleur roman qu’il eût jamais lu. Ce fut avec la plus grande confiance qu’il dit à John de lui apporter son eau pour la barbe. Il descendit tout brillant à déjeuner, jetant un regard protecteur sur sa mère et sur la petite Laure, qui depuis quelques heures déjà massacrait sa musique, et qui, après qu’il eut fait la prière (dont il ne comprit pas une syllabe ce jour-là), s’étonna de le voir si beau, et le pria de lui raconter le spectacle.
Pen se mit à rire et refusa de dire à Laure le sujet de la pièce. De fait, autant valait qu’elle ne le sût pas. Alors elle lui demanda pourquoi il avait mis son beau gilet neuf et sa belle épingle.
Pen rougit, et dit à sa mère que l’ancien condisciple qui l’avait fait dîner à Chatteries étudiait à Baymouth avec son précepteur, un très-savant homme ; que, comme il devait lui-même aller à l’Université et qu’il y avait plusieurs jeunes étudiants à Baymouth, il désirait s’y rendre pour… pour voir sur quoi roulaient leurs leçons.
Laure allongea la figure. Hélène Pendennis regarda fixement son fils, plus que jamais tourmentée d’un doute vague et d’une terreur sans nom qui la harcelaient depuis l’instant où, la veille, le fermier Gurnet lui avait apporté la nouvelle que Pen ne rentrerait pas pour dîner. Les yeux d’Arthur défièrent ceux de sa mère. Elle tâcha de se tranquilliser et de chasser ses craintes ; son fils ne lui avait jamais dit un mensonge.
Pendant le déjeuner, Pen se conduisit d’une manière hautaine et impérieuse ; puis, ayant pris congé d’Hélène et de Laure, il sortit à cheval de la cour. D’abord il alla doucement ; mais, dès qu’il pensa ne pouvoir plus être entendu, il prit un galop furibond.
Smirke, songeant à ses propres affaires et chevauchant lentement, les pieds en dehors, pour venir donner ses trois heures de leçon à Fairoaks, rencontra son élève qui volait avec la rapidité du vent. Le poney de Smirke s’effaroucha quand l’autre passa comme la foudre, et le paisible vicaire alla, par-dessus la tête de sa monture, tomber au milieu des orties piquantes qui poussaient en touffes épaisses le long de la haie. Pen rit en le voyant, montra du doigt la toute de Baymouth, et, quand le pauvre Smirke se releva, le jeune homme était déjà à plus d’un demi-mille de distance.
Pen avait résolu de voir Foker ce matin : il lui fallait des nouvelles de miss Fotheringay ; il voulait connaître son histoire, et être avec quelqu’un qui la connût. Cependant l’honnête Smirke se leva du milieu des orties, tandis que son poney tondait tranquillement la haie, et se demanda tristement : « Faut-il aller à Fairoaks, maintenant que mon élève s’est évidemment éloigné pour la journée ? Oui, cela ne m’empêche pas d’y aller. Je puis demander à mistress Pendennis quand Arthur reviendra, et faire réciter à miss Laure le catéchisme de Watts. » Il remonta donc sur son petit poney (tous deux étaient habitués à de pareilles chutes), et il se dirigea vers la maison d’où son élève s’éloignait comme un ouragan.
Ainsi l’amour nous rend tous fous, petits et grands. Le vicaire venait de faire la culbute en le poursuivant, et Pen galopait dans la première ardeur de la folle course.