‹ Histoire de PendennisChapitre 31 sur 76 · Tome 2 · 06

Tome 2 · 06

Tout fier de voir la vie, Pen visita cent retraites étranges, inconnues au beau monde de Londres. Il aimait à se dire qu’il vivait en compagnie de toutes sortes de gens. C’est ainsi qu’il vit les chargeurs de houille dans leurs cabarets, les boxeurs dans leurs salles d’auberge, les bons bourgeois s’amusant dans les faubourgs ou sur la rivière ; et il aurait voulu trinquer avec des filous célèbres, ou boire un pot d’ale avec une troupe de voleurs de nuit et autre gibier de potence, si le hasard lui avait donné l’occasion de faire connaissance avec cette partie de la société.

C’était amusant de voir le sérieux avec lequel Warrington écoutait le favori de Tutbury ou le grand lutteur de Brighton à la taverne des Armes du Champion, et de remarquer l’intérêt qu’il prenait à la compagnie des chargeurs de houille assemblés au cabaret du Renard sous la Colline. Il semblait connaître tous les cabarets de la capitale et des environs, ainsi que les personnes qui les fréquentaient. Il était l’ami personnel de l’hôte ou de l’hôtesse, et on l’accueillait aussi bien au comptoir que dans le club. Il préférait, disait-il, leur société à celle des personnes de sa classe, dont les manières l’ennuyaient et dont la conversation l’assommait.

« Dans le monde, avait-il coutume de dire, chacun ressemble à ses voisins ; tous portent les mêmes habits, mangent, boivent et disent les mêmes choses ; un jeune dandy, au club, parle et se comporte comme un autre ; une demoiselle, au bal, ressemble à toutes les demoiselles ; tandis qu’ici, il y a différents caractères. J’ai du plaisir à causer avec l’homme le plus fort de toute l’Angleterre, ou avec celui qui peut boire le plus de bière, ou avec ce terrible chapelier républicain qui croit que Thistlewood est le plus grand personnage de l’histoire. J’aime mieux le grog au genièvre que le bordeaux. J’aime mieux un plancher sablé de Carnaby-Market qu’un parquet blanchi à la craie dans Mayfair. J’aime mieux les snobs, je l’avoue. »

Ce gentleman était vraiment un républicain socialiste, et jamais il n’entrait dans sa tête, lorsqu’il causait avec Jack et avec Tom, qu’il fût, sous aucun rapport, meilleur qu’eux. Peut-être, cependant, la déférence qu’ils lui marquaient le flattait-elle secrètement.

Pen le suivit avec beaucoup de joie et d’assiduité en ces divers endroits ; mais il était bien plus jeune et, par conséquent, bien plus majestueux que Warrington. On eût dit vraiment un jeune prince déguisé visitant les pauvres du royaume de son père. Et ces pauvres le respectaient comme un noble jeune homme, un beau garçon et un vrai fashionable. Il avait un certain air de bonne humeur impérieuse, une sorte de franchise et de majesté royales, quoiqu’il ne fût héritier présomptif que de cinq sous, et le fils d’un apothicaire. Lorsque ces positions nous sont faites, nous nous y accoutumons très-aisément, et nous sommes toujours prêts à prendre la supériorité sur ceux qui nous valent. C’était une belle chose à voir que la condescendance de Pen à cette époque de sa vie. Chez les hommes de capacité, cette présomption et cette impertinence se passent avec l’extrême jeunesse ; mais il est curieux de remarquer la fatuité d’un garçon généreux et de moyens : il y a quelque chose de presque touchant dans cette précoce exhibition de simplicité et de folie.

Ainsi, après avoir beaucoup étudié le matin, et non pas le droit seulement, je le crains, mais encore la politique, la littérature et l’histoire générale, qui sont aussi nécessaires que le droit à l’avancement et à l’instruction d’un jeune homme ; après s’être appliqué assez assidûment aux lettres, aux revues, aux livres élémentaires de droit, et surtout à la lecture du journal, jusqu’aux approches de l’heure du dîner, nos deux gentlemen sortaient avec beaucoup d’entrain et d’appétit, tout disposés à passer une joyeuse soirée comme ils avaient passé une agréable matinée.

C’est un bel âge que vingt-quatre ans, quand chaque muscle du corps, chaque ressort de l’esprit est en bon état, quand le monde paraît encore nouveau, et qu’on le parcourt éperonné par la gaieté et une délicieuse capacité de jouissances. Si jamais l’on se sent jeune plus tard, c’est lorsque l’on se retrouve avec ses camarades de cet âge-là ; et les airs que nous fredonnons dans la vieillesse sont ceux que nous avons appris à vingt-quatre ans. Quelquefois, peut-être, la joie de cet âge revit en notre souvenir ; mais que le jardin est devenu sombre ! que les guirlandes paraissent fanées ! que la société semble vieille et diminuée, et combien de lumières se sont éteintes depuis lors ! Les cheveux gris sont venus comme les rayons du jour… ces rayons du jour qui nous apportaient une migraine. Le plaisir s’est mis au lit, les joues fardées de rouge. Eh bien ! ami, traversons ce jour, graves et tristes, mais amicalement.

Je me demande ce que Laure et Hélène eussent dit, si elles avaient pu voir (comme elles l’auraient pu souvent si elles avaient été à Londres et levées de grand matin, lorsque les ponts commençaient à rougir au lever du soleil et les tranquilles rues de la Cité à s’illuminer) M. Pen et M. Warrington courir sur les dalles sonores vers le Temple, après une de leurs folles nuits de carrousse ; nuits folles assurément, mais non aussi coupables que ces nuits le sont parfois : car Warrington était misogyne, et Pen, ainsi que nous l’avons dit, trop fier pour s’abaisser à une intrigue vulgaire. Notre jeune prince de Fairoaks ne pouvait parler à une personne du sexe qu’avec une respectueuse courtoisie, et il avait une horreur instinctive de toute parole et de tout geste grossiers. Quoique nous l’ayons vu s’amouracher d’une sotte, comme ont fait aussi beaucoup d’autres qui étaient au-dessus et au-dessous de lui, et comme il est probable qu’il fit plus d’une fois dans sa vie, cependant, tant que dura son illusion, il la considéra et la servit toujours comme une divinité. Les hommes servent les femmes à genoux ; quand ils se relèvent sur leurs pieds, ils s’en vont.

C’est ce que disait à Pen, d’une façon brusque et en termes vulgaires, une de ses accointances, un ancien ami qu’il avait rencontré à Londres, et qui n’était autre que l’honnête M. Bows, du théâtre de Chatteries. M. Bows était alors employé comme pianiste pour accompagner l’illustre artiste dont la voix faisait tous les soirs les délices du public, à la Tête de Fielding, dans le quartier de Covent-Garden, où se tenait le petit club appelé l’Arrière-Cuisine.

Un grand nombre des amis de Pen fréquentaient cette très-joyeuse réunion. La Tête de Fielding est une maison de plaisir, presque depuis l’époque où le fameux auteur de Tom Jones siégeait en qualité de juge de paix dans Bow-Street, qui est une rue voisine ; la place du romancier magistrat est indiquée au public, et le fauteuil qu’on prétend lui avoir appartenu est occupé par le président du divertissement de la soirée. Le digne Cutts, l’hôte de la Tête de Fielding, occupait généralement ce poste lorsque la goutte ou quelque autre maladie ne l’en empêchait point. Quelques-uns de mes lecteurs du sexe mâle se rappellent peut-être sa figure réjouie et sa belle voix. Il avait coutume de chanter avec profusion dans le cours de la réunion philharmonique, et ses chants étaient de cette école qu’on peut appeler l’école de chant du brandy and water anglais, tels que : The good old English Gentleman, Dear Tom, this brown Jug, etc. Le pathétique et l’hospitalité s’y confondaient, et l’éloge de la bonne liqueur et des affections sociales s’y chantait en baryton. Les charmes de nos femmes et les actions héroïques de nos capitaines sur mer et sur terre sont souvent célébrés dans les ballades de cette école.

Plus d’une fois, dans ma jeunesse, Cutts excita mon admiration par la simplicité avec laquelle il redevenait soudain de chanteur cabaretier, après avoir allumé notre enthousiasme patriotique en nous racontant comment le brave Abercrombie fut blessé à mort, ou bien après nous avoir fait mêler nos pleurs aux larmes qu’il versait lui-même en abondance, lorsque, d’une voix tremblante, il nous disait comment la chute des feuilles d’automne annonce au vieillard qu’il doit mourir. Alors, avant que les applaudissements que nous faisions à coups de poing sur la table pour le complimenter de sa touchante mélodie eussent cessé, il s’écriait :

« À présent, messieurs, donnez vos ordres, le garçon est dans la salle. John, un verre de champagne pour M. Green. Je crois, monsieur, que vous avez dit des saucisses à la purée de pommes ? John, servez ce gentleman.

— Et je vous serai obligé de m’apporter aussi un verre de punch, John ; et que l’eau soit bouillante ! » s’écriait souvent une voix, une voix bien connue de Pen, et qui fit rougir et tressaillir le jeune homme la première fois qu’il l’entendit. C’était la voix du vénérable capitaine Costigan, alors établi à Londres, et l’une des colonnes des réunions philharmoniques de la Tête de Fielding.

Les manières et la conversation du capitaine attirèrent au cabaret nombre de jeunes gens. Il était devenu un personnage, et sa renommée avait commencé à se répandre aussitôt après son arrivée dans la métropole, et surtout après le mariage de sa fille. Il était admirable dans sa conversation avec son ami du jour, lorsqu’il parlait de ma fille. L’ami du jour était son voisin de table. Il parlait du mariage d’Emily, et des événements qui avaient précédé et suivi cette cérémonie ; des voitures qu’elle avait à sa disposition ; de l’adoration que Mirabel avait pour elle et pour lui ; des cent livres sterling qu’il était parfaitement libre de tirer sur son gendre, quand il avait besoin d’argent. Et ayant dit que sa ferme intention était de les tirer le samedi suivant : « Je vous donne ma parole d’honneur la plus sacrée que ce sera pour samedi, le 11, et vous verrez que l’argent me sera remis chez Coutts aussitôt que je présenterai mon bon, » le capitaine demandait assez souvent à son ami qu’il voulût bien lui prêter une demi-couronne jusqu’à l’arrivée de ces calendes grecques, auxquelles, sur l’honneur d’un gentleman et d’un officier, il lui rembourserait cette bagatelle.

Sir Charles Mirabel n’avait pas pour son beau-père l’affection enthousiaste dont celui-ci se vantait quelquefois. (Il y avait des moments d’émotion où Cos se déchaînait, les larmes aux yeux, contre l’ingratitude de l’enfant de ses entrailles et la ladrerie du riche vieillard qui l’avait épousée.) Mais les époux n’avaient point agi durement avec Costigan ; ils lui faisaient une petite pension qui était payée régulièrement, et plus régulièrement encore anticipée par le pauvre Cos. L’époque du payement était toujours bien connue de son ami de la Tête de Fielding, où l’honnête capitaine avait soin de se rendre, les bank-notes à la main, demandant à haute voix au beau milieu du concert qu’on les lui changeât.

« Je crois que vous trouverez que ce billet ne sera pas refusé à la Banque d’Angleterre, Cutts, mon garçon, disait alors le capitaine Costigan. Bows, voulez-vous un verre ? Vous n’avez pas besoin de vous le refuser ce soir, dans tous les cas ; et un verre de punch vous fera jouer con spirito. »

Car il était prodigue de son argent, quand son argent arrivait ; et il n’avait pas l’habitude de boutonner la poche de sa culotte, si ce n’est lorsque l’argent était parti, ou bien, quelquefois encore, lorsqu’un créancier venait à passer.

C’est en un de ces moments d’allégresse que Pen trouva son vieil ami, faisant le crâne à la table des chanteurs du club de l’Arrière-Cuisine, à la Tête de Fielding. Il commandait des grogs au brandy pour chacune de ses connaissances qui entrait dans la salle. Warrington, qui était intime avec la basse-taille, se dirigea vers cette partie de la salle, et Pen suivit son ami.

Pen tressaillit et rougit à la vue de Costigan. Il arrivait justement de la soirée de lady Whiston, où il avait revu la fille du capitaine et lui avait adressé la parole pour la première fois depuis les anciens jours. Il s’avança, la main étendue amicalement et cordialement vers le vieillard ; il conservait encore un vif souvenir du temps où la fille de Costigan avait été pour lui plus que le monde entier : car, bien que notre jeune gentleman eût été peut-être un peu capricieux dans des affections qu’il transférait assez facilement d’une femme à une autre, cependant il respectait toujours la place où l’amour avait habité ; et, de même que le sultan de Turquie, il voulait que des honneurs fussent rendus à la dame à qui il avait une fois jeté le royal mouchoir.

Le capitaine, qui était déjà gris, répondit à l’étreinte de Pen avec toute la force d’une main devenue tremblante pour avoir porté à la bouche un trop grand nombre de grogs à l’eau-de-vie ; il regarda fixement la figure de Pen et s’écria :

« Bonté divine ! est-ce bien possible ? Mon cher enfant, mon cher camarade, mon cher ami ! » Puis, avec un regard de curiosité dans lequel se lisait le trouble du cerveau, il ajouta : « Je connais votre visage, mon cher, cher ami ; mais, pardieu ! j’ai oublié votre nom. »

Cinq années de punch s’étaient écoulées depuis que Costigan avait vu Pen pour la dernière fois. Arthur n’était pas peu changé, et le capitaine est sûrement excusable de l’avoir oublié. Quand un homme est dans un de ces moments où l’on voit les choses doubles, il n’est pas étonnant que le passé ne lui apparaisse qu’à travers un brouillard.

Pen vit son état et se mit à rire, quoiqu’il fût peut-être un peu mortifié.

« Est-ce que vous ne vous souvenez pas de moi, capitaine ? dit-il. Je suis Pendennis… Arthur Pendennis, de Chatteries. »

Le son de la voix amicale du jeune homme rappela et raffermit la mémoire grisée de Cos, et, dès qu’il eut reconnu Arthur, il le salua d’une salve bruyante de paroles amies. Pen était son très-cher enfant, son brave jeune ami, son généreux collégien, qu’il n’avait cessé de porter dans son cœur depuis le jour de leur séparation. Comment allait son père… non, sa mère, et son tuteur, le général, le major ?

« Je présoume, d’après votre figure, que vous êtes entré en jouissance de votre praupriétée, et, pardieu ! vous dépenserez votre bien en homme d’esprit, j’en mettrais la main au feu… Non ? vous ne jouissez pas encore de votre doméne ? Si vous avez besoin d’une bagatelle, entendez-vous, voici le pauvre vieux Jack Costigan qui a dans sa poche une guinée ou deux… et, par le ciel ! vous ne manquerez de rien, Awthur, mon cher enfant. Que prendrez-vous ? John, arrivez ici, et ne faites pas l’endormi ; donnez à ce gentleman un verre de punch, et c’est moi qui paye… Votre ami ? je l’ai déjà vu. Permettez-moi d’avoir l’honneur de faire votre connaissance, monsieur, et de vous offrir un verre de punch.

— Je n’envie pas à sir Charles Mirabel son beau-père, se dit Pendennis. Et comment se porte mon vieil ami M. Bows, capitaine ? Avez-vous de ses nouvelles, et le voyez-vous toujours ?

— Il se porte très-bien assurément, répondit le capitaine en faisant sonner son argent dans sa poche et fredonnant l’air de The little Doodeen, chanson irlandaise qui lui avait valu une grande célébrité à la Tête de Fielding. Mon cher enfant… voilà que j’ai de nouveau oublié votre nom ; mais je m’appelle Costigan, Jack Costigan, et vous me ferez pléesir en prenant à mon compte autant de verres de punch que vous voudrez. Vous savez mon nom ; je n’en rougis pas. »

Et le capitaine continua de bavarder sur ce ton.

« C’est jour de solde pour le général, dit M. Hodgen, la basse-taille, avec qui Warrington avait engagé la conversation, et il est beaucoup plus qu’à moitié gris. Il a déjà essayé son Little Doodeen, et s’est arrêté court au beau milieu, juste avant que je chantasse King Death. Avez-vous entendu ma nouvelle chanson : The Body Snatcher, monsieur Warrington ? elle a été bissée à Saint-Barthélemy, l’autre soir. On l’a composée exprès pour moi. Peut-être voudriez-vous un exemplaire de la chanson, vous ou votre jeune ami ?… John, ayez la complaisance de nous passer un Body Snatcher, voulez-vous ? Il y a un portrait de moi, monsieur, tel que je suis quand je la chante ; je personnifie le Snatcher ; on trouve la ressemblance frappante.

— Je vous remercie, dit Warrington ; je l’ai entendue neuf fois ; je la sais par cœur, Hodgen. »

En ce moment, le gentleman qui tenait le piano se mit à jouer de son instrument, et Pen, ayant regardé du côté d’où venait la musique, aperçut ce même M. Bows dont il venait de demander des nouvelles, et dont Costigan avait momentanément oublié l’existence. Le petit vieillard était assis devant le piano délabré (dont la constitution avait beaucoup souffert par suite de si nombreuses veilles, et qui ne parlait plus que d’une voix rauque et presque éteinte) : il accompagnait les chanteurs, ou jouait avec beaucoup de grâce et de goût dans les intermèdes.

Bows avait vu et reconnu Pen dès son entrée dans la salle, et il avait remarqué l’ardent empressement avec lequel le jeune homme s’était dirigé vers Costigan. Il se mit alors à jouer un air que Pen se rappela aussitôt. C’était celui que chantait le chœur des villageois dans l’Étranger, juste avant l’entrée de mistress Haller. Pen en fut tout ému. Il se rappelait les battements précipités de son cœur au moment où cet air se faisait entendre avant l’apparition de la divine Emily. Personne, à l’exception d’Arthur, ne fit attention à la musique du vieux Bows ; à peine l’entendait-on au milieu du cliquetis des couteaux et des fourchettes, des commandes d’œufs pochés et de rognons, du piétinement des consommateurs et des garçons.

Pen s’avança et serra amicalement la main au musicien, quand son air fut achevé, et Bows salua Arthur avec respect et cordialité.

« Quoi ! vous n’avez pas oublié le vieil air, monsieur Pendennis ? dit-il. Je pensais que vous vous en souviendriez. Je crois que c’est le premier air de ce genre que vous ayez jamais entendu, n’est-ce pas, monsieur ? Vous étiez alors un tout jeune homme. Je crains que le capitaine ne soit très-mal ce soir. Il s’émancipe les jours de paye, et j’aurai toutes les peines du diable à rentrer chez nous. Nous demeurons ensemble. Nous continuons de vivre en société, monsieur, quoique miss Em… quoique milady Mirabel ait quitté la maison. Ainsi, vous vous rappelez les anciens jours, vous ? N’est-ce ce pas qu’elle était bien belle ?… À votre santé ; je vous présente mes devoirs. »

Et il but un petit coup de porter, dont il avait une cannette à côté de lui quand il jouait.

Pen eut dans la suite un grand nombre d’occasions de revoir ses anciennes connaissances, et de renouer ses relations avec Costigan et le vieux musicien.

Tandis qu’ils étaient assis à causer ainsi amicalement, des hommes de toute sorte et de toute condition arrivaient et s’en allaient, et Pen eut le plaisir de voir autant de différentes personnes de son espèce que le plus avide observateur en pourrait désirer. De robustes marchands et fermiers de la campagne, à Londres pour leurs affaires, venaient se distraire en écoutant les joyeuses chansons et en mangeant les bons soupers de l’Arrière-Cuisine ; des escouades de jeunes aides et apprentis, après avoir fermé les volets sur la scène de leurs travaux, se rendaient à la Tête de Fielding, sans doute pour y respirer un air plus pur ; de jeunes étudiants en médecine, libertins, braves, fougueux, vêtus de couleurs éclatantes, et (faut-il l’avouer ?) un peu sales, y fumaient et buvaient, et applaudissaient bruyamment aux chansons. On y trouvait même de jeunes daims de l’Université, avec ce sourire gracieux qu’il serait impossible de décrire, et qu’on n’apprend qu’aux genoux d’Alma Mater ; de beaux jeunes soldats aux gardes, et des élégants fleuris des clubs de la rue Saint-James ; voire des sénateurs anglais et irlandais, et même des membres de la chambre des pairs.

La basse-taille avait une fière chance avec sa ballade du Body Snatcher, et la ville accourait pour l’entendre. Un rideau fut tiré, et M. Hodgen apparut dans le rôle de l’Enleveur, assis sur un cercueil, ayant devant lui une bouteille de gin, une bêche et une chandelle fichée dans un crâne. La ballade fut chantée avec une verve admirable et terrible. La voix du chanteur descendait si bas, que ses grondements résonnaient jusque dans l’âme de l’auditeur terrifié. Et, quand venait le refrain, il frappait de sa bêche en mesure, et poussait un démoniaque ha ! ha ! qui faisait tressaillir d’effroi les verres sur les tables.

Aucun des autres chanteurs, pas même le fameux Cutts, ne pouvait rivaliser avec l’Enleveur, et le noble tavernier avait coutume de se retirer dans l’appartement particulier de mistress Cutts, ou bien dans le comptoir, avant que cette fatale ballade ne l’éclipsât totalement. La chansonnette du pauvre Cos, The little Doodeen, que Bows accompagnait d’une manière ravissante sur le piano, ne se chantait plus qu’en présence d’un petit nombre d’admirateurs, qui voulaient bien rester après la ballade du terrible résurrectionniste : car la salle se vidait presque aussitôt après, ou il n’y restait que quelques persévérants sectateurs du plaisir.

Un soir, ou plutôt un matin que Pen et son ami étaient assis là ensemble, deux habitués de la maison entrèrent presque en même temps.

« M. Hoolan et M. Doolan, » murmura Warrington à Pen, en saluant ces messieurs ; et Pen reconnut en ce dernier son ami de la diligence l’Empressée, qui n’avait pu dîner avec Arthur le jour où celui-ci l’avait invité, parce que, avait-il répondu à Pen en lui faisant ses compliments, les devoirs de sa profession la forçaient de refuser toute invitation à dîner les vendredis.

Le journal de Doolan, intitulé l’Aurore, se trouvait sur la table, tout taché de porter, côte à côte avec la feuille de Hoolan, que nous appellerons le Jour. L’Aurore était libérale, le Jour ultra-conservateur. Beaucoup de nos journaux sont rédigés par des Irlandais, et leur vaillante brigade manie la plume parmi nous comme leurs ancêtres maniaient l’épée sur les champs de bataille de l’Europe ; ils s’enrôlent sous divers drapeaux, mais n’en sont pas moins bons amis après le combat.

« Des rognons, John, et un verre de bière forte, dit Hoolan. Comment allez-vous, Morgan ? Comment se porte mistress Doolan ?

— Très-bien, merci, Mick, mon garçon… vrai, elle y est accoutumée, dit Doolan. Comment se porte la dame qui vous possède ? Peut-être descendrai-je dimanche par le chemin de Kilburn, pour prendre un verre de punch.

— N’amenez pas Patsey avec vous, Mick, car notre Georget a la rougeole, » répliqua l’ami Morgan ; et ils se mirent immédiatement à parler d’affaires concernant leur métier, des malles de l’étranger, du correspondant de Paris, de celui de Madrid, des frais que faisait le Morning-Journal pour envoyer des courriers, du tirage de l’Étoile du soir, etc.

Warrington prit en riant l’Aurore, qui se trouvait devant lui, et mit le doigt sur un des principaux articles qui commençait ainsi :

« De même que jadis les coquins de distinction qui avaient quelque œuvre méchante à faire, un ennemi à ôter de leur chemin, une quantité de fausse monnaie à mettre en circulation, un mensonge à dire ou un meurtre à perpétrer, employaient pour cela un parjure ou un assassin de profession, étant eux-mêmes trop connus ou trop lâches pour accomplir leur œuvre ; ainsi notre célèbre contemporain, le Jour, engage des pourfendeurs sans emploi pour débiter des calomnies contre certaines personnes, et appelle à son aide des coupe-jarrets pour tuer la réputation de ceux qui l’offusquent. Un ruffian à masque noir (nous le démasquerons), qui signe le nom controuvé de Trèfle, est à présent le principal bravo et matamore de la rédaction de notre contemporain. C’est l’eunuque qui apporte le cordon et qui étrangle sur l’ordre du Jour. Nous pouvons faire condamner ce lâche esclave, et nous nous proposons de le faire. L’accusation qu’il a lancée contre lord Bangbanagher, parce que ce pair d’Irlande est libéral, et contre le bureau de l’administration de la taxe des pauvres de l’Union de Bangbanagher, etc., etc. »

« Comment cet article a-t-il été goûté chez vous, Mick ? demanda Morgan. Quand le capitaine met la main à l’œuvre, il vous aplatit joliment. Il a écrit cet article en deux heures à… bast ! vous savez bien où, tandis que le garçon de l’imprimerie attendait la copie.

— Notre directeur croit que le public ne fait pas la moindre attention à ces querelles de journaux, et il a dit au docteur de cesser de répondre, dit l’autre. Ils ont à eux deux discuté la chose dans ma chambre. Le docteur aurait bien voulu riposter, car il dit que ces articles sont beaucoup plus faciles à faire et qu’il n’y a besoin d’aucune étude préalable ; mais le directeur, lui, a mis le holà.

— Le goût de l’éloquence se perd, Mick, dit Morgan.

— C’est la vérité, Morgan, répliqua Mick. Quelles belles phrases le docteur écrivait dans le Phénix ! Condy Roony et lui échangeaient tous les jours des articles flamboyants.

— Oui, et ils se battaient au pistolet aussi bien qu’à la plume, dit Morgan. Le fait est que le docteur a été deux fois sur le terrain, et Condy Roony blessa son adversaire au bras.

— Ils parlent du docteur Boyne et du capitaine Shandon, qui sont les deux controversistes irlandais de l’Aurore et du Jour, dit Warrington. Le docteur Boyne est le champion protestant, et le capitaine Shandon l’orateur libéral. Et, malgré leur polémique de journal, ils sont, je crois, les meilleurs amis du monde. Quoiqu’ils déclament contre les Anglais, qu’ils accusent de médire de leur pays, ils en disent, pardieu ! plus de mal en un seul article que nous ne nous donnerions la peine d’en dire en une douzaine de volumes. Comment allez-vous, Doolan ?

— Votre serviteur, monsieur Warrington. Monsieur Pendennis, je suis ravi d’avoir l’honneur de vous revoir. Mon voyage nocturne sur l’impériale de l’Empressée est un des plus agréables que j’aie faits de ma vie ; c’est votre gaieté et votre urbanité qui m’ont embelli la route. J’ai souvent pensé depuis à cette heureuse nuit, monsieur, et j’en ai causé avec mistress Doolan. J’ai vu aussi très-souvent ici votre élégant jeune ami, M. Foker. C’est un habitué de cette taverne, qui est une maison excellente. Monsieur Pendennis, lorsque je vous vis, je faisais partie de la rédaction du journal hebdomadaire de Tom et Jerry ; j’ai actuellement l’honneur d’être second rédacteur de l’Aurore, un des journaux les mieux écrits de l’empire britannique. »

Et il inclina légèrement la tête pour saluer M. Warrington. Sa parole était onctueuse et mesurée, sa politesse orientale, et son ton, lorsqu’il causait avec les deux Anglais, tout différent de celui qu’il avait en s’adressait à son camarade.

« Pourquoi diable ce gaillard-là est-il si complimenteur ? grommela Warrington, avec un ricanement qu’il ne se donna presque pas la peine de dissimuler. Bah !… qui nous arrive là ? Tout le Parnasse est donc debout cette nuit ? Voici Archer. Nous allons rire. Eh bien, Archer, la fête est-elle finie ?

— Je n’y étais pas ; j’étais où l’on avait besoin de moi, dit Archer d’un air mystérieux. Donnez-moi à souper, John… quelque chose de substantiel. Je déteste vos grands seigneurs qui ne vous donnent rien à manger. À Apsley-House, c’eût été bien différent. La duc sait ce que j’aime, et il dit au valet de chambre : « Martin, vous servirez dans mon cabinet du bœuf froid pas trop cuit, une pinte de pale ale, et un flacon de xérès coloré ; Archer vient ce soir. » Le duc ne soupe pas, mais il a du plaisir à voir un homme manger un bon repas, et il sait que je dîne de bonne heure. L’homme ne peut pas vivre d’air, le diable m’emporte !

— Permettez-moi de vous présenter à mon ami, M. Pendennis, dit Warrington avec un grand sérieux. Pen, c’est M. Archer, dont vous m’avez souvent entendu parler. Vous devez connaître l’oncle de Pen, le major, Archer, vous qui connaissez tout le monde ?

— J’ai dîné avec lui avant-hier à Gaunt-House, répondit Archer. Nous étions quatre : l’ambassadeur de France, Steyne et nous deux, bourgeois.

— Mais mon oncle est en Écos…, allait s’écrier Pen, lorsque Warrington lui pressa le pied sous la table pour l’inviter à rester tranquille.

— C’est pour la même affaire que j’ai été ce soir au palais, continua Archer avec simplicité ; l’on m’y a hissé quatre heures dans une antichambre, sans autre chose que le Times d’hier, que je savais par cœur, en ayant écrit moi-même les trois principaux articles. Et, quoique le grand chambellan vînt à passer quatre fois, et qu’une de ces fois il eût à la main la tasse à thé et la soucoupe royales, il ne m’a seulement pas dit : « Archer, voulez-vous une tasse de thé ? »

— Vraiment !… De quel côté souffle le vent à présent ? » demanda Warrington. Puis, se tournant vers Pen, il ajouta : « Vous savez, je suppose, que, lorsque quelque chose cloche à la cour, on fait toujours venir Archer.

— Il y a quelque chose qui cloche, dit M. Archer, et, comme l’histoire courra la ville dans un ou deux jours, peu m’importe de vous la conter. Aux dernières courses de Chantilly, où je montais Brian Boru pour mon vieil ami le duc de Saint-Cloud, le vieux roi me dit : « Archer, je suis inquiet au sujet de Saint-Cloud. J’ai arrangé son mariage avec la princesse Marie Cunégonde ; la paix de l’Europe en dépend, car la Russie déclarera la guerre si le mariage ne se fait pas. Et voilà que le jeune écervelé est amoureux fou de M Masséna, la femme du maréchal Masséna, au point qu’il refuse ce mariage. » Eh bien, monsieur, je parlai à Saint-Cloud, et, l’ayant mis en belle humeur en gagnant le prix de la course avec une belle somme d’argent par-dessus le marché, j’obtins de lui cette réponse : « Archer, dites au governor que j’y songerai. »

— Comment dites-vous governor en français ? demanda Pen, qui se piquait de connaître ce langage.

— Oh ! nous parlons anglais. Je lui appris l’anglais quand nous étions enfants ; je lui ai sauvé la vie à Twickenham, où il tomba d’un pont flottant, répondit Archer. Je n’oublierai jamais le regard de la reine quand je l’eus retiré de l’eau. Elle me donna cette bague en diamants, et depuis elle m’a toujours appelé Charles.

— M Masséna doit être assez vieille, Archer, dit Warrington.

— Diablement vieille ; assez vieille pour être sa grand’mère, et je l’ai dit à Saint-Cloud, répliqua Archer. Mais ces amours pour les femmes vieilles, c’est le diable et l’enfer. Le roi le sent bien, et c’est ce qui choque si fort la pauvre reine. Ils ont quitté Paris mardi soir, et demeurent actuellement à l’hôtel Jaunay.

— Est-ce qu’il y a eu un mariage secret, Archer ? demanda Warrington.

— Y en a-t-il eu ou n’y en a-t-il pas eu ? je l’ignore, répondit M. Archer ; tout ce que je sais c’est qu’on m’a fait faire le pied de grue pendant quatre heures au palais, que je n’ai jamais vu d’homme aussi agité que le roi des Belges lorsqu’il vint me parler, et que j’ai une faim du diable… et voici le souper qui arrive. »

« Il a été très-bon ce soir, dit Warrington en regagnant son domicile avec son ami ; mais je l’ai connu beaucoup plus fort et faisant l’étonnement de toute une salle. À part cette habitude de blaguer, cet homme est capable et honnête, bon homme d’affaires, excellent ami, admirable en famille comme mari, comme père et comme fils.

— Qu’est-ce qui le fait hâbler d’une manière si étonnante ?

— Une aimable folie, répondit Warrington. Il n’a jamais fait de tort à personne par son bavardage, ni dit de mal de qui que ce soit. C’est un fort politique aussi, et il ne ferait ni n’écrirait jamais rien contre son parti, bien différent en cela de nous autres.

— De nous autres ! Qu’est-ce que ce nous-là ? demanda Pen. Quelle est la profession de M. Archer ?

— Il fait partie de la corporation de la Plume d’oie, de la presse, mon cher, ce quart état du royaume.

— En faites-vous donc partie, vous aussi, Warrington ?

— Nous causerons de cela une autre fois, » répondit le jeune avocat.

Ils traversaient le Strand en ce moment, et passaient devant un bureau de journal tout brillant de lumières. Des rédacteurs en sortaient ou y arrivaient en cabriolet. Des lampes étaient allumées dans la salle de rédaction, et les compositeurs travaillaient au-dessus ; toutes les fenêtres de la maison resplendissaient des feux du gaz.

« Voyez-moi cela, Pen, dit Warrington. La voilà… la grande machine ; elle ne dort jamais. Elle a ses ambassadeurs dans toutes les parties du monde, ses courriers sur toutes les routes. Ses émissaires marchent à la suite des armées, et ses envoyés entrent dans les cabinets des hommes d’État. Ils sont présents partout. Ce journal a actuellement un agent qui distribue des présents à Madrid pour se gagner des amis puissants, et un autre qui prend note du prix des pommes de terre au marché de Covent-Garden. Tenez ! voici l’estafette de l’étranger qui arrive au galop. Ils seront en état de donner des nouvelles demain à Downing-Street ; les fonds monteront ou baisseront ; il se gagnera et se perdra des fortunes. Lord B… se lèvera, tenant son journal à la main, et, voyant le noble marquis à sa place, il fera un grand discours ; et… et l’on viendra arracher M. Doolan à son souper, dans l’Arrière-Cuisine : car il est rédacteur pour les nouvelles étrangères, et il faut qu’il voie la malle imprimée dans le journal avant de pouvoir se mettre au lit. »

Ainsi causant, les amis arrivèrent en leur logis au moment où le jour commençait à poindre.

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